samedi 1 octobre 2016

Aquarius de Kleber Mendonça Filho


Comment lors de vos dîners en ville, où, immanquablement, une page culturelle sera abordée lors de la dégustation de  la poêlée de girolles de saison accompagnant quelques émincées charolaises, donner envie à vos relations d'aller voir le magnifique "Aquarius", alors que la tablée semble plus tentée d'aller se détendre face au radin Dany Boon qui leur fait de l'oeil ? Exercice difficile et les questions perfides ne manqueront pas. Voici quelques éléments pour vous aider à y répondre.
 Quoi, 2h25 le film ?!! 
Quand un film est bon, on ne voit pas, sent pas le temps passer et ici, c'est le cas. A partir d'une histoire autour de la possible expropriation de la dernière propriétaire d'une résidence appelée à être relookée par un promoteur immobilier aux dents longues, Kleber Mendonça Filho possède ce talent rare de filmer le quotidien de son personnage principal sans jamais ennuyer car, en plus d'un suspens latent, dans le cadre, sont constamment glissés des éléments qui attirent l'oeil, attisent l'esprit et créent au final un concentré de détails qui forment un tableau extraordinairement plus complexe que pouvait le laisser imaginer la situation de départ. Vous ajoutez à cela que nous sommes au Brésil en train de suivre une femme pour qui la musique fut un moteur de vie et vous êtes en plus embringués dans un festival sonore mélangeant aussi bien bossa nova que le groupe Queen.  Belle histoire intense et bonne musique, je serai resté deux heures de plus !
Mais c'est l'histoire d'une vieille, j'ai envie de rêver moi ! 
Bon, la "vieille", c'est Sonia Braga, la Brigitte Bardot brune et brésilienne, mais qui a formidablement bien vieilli. A l'écran, elle a une beauté à tomber par terre, une présence magnétique. Et pour ce qui est de son histoire dans le film, elle peut en remontrer à tout un tas de petites jeunes qui passent leurs loisirs chez HetM et devant " The voice". Et l'on peut rêver face à son histoire et à ce qu'elle vit. Femme de caractère et de combat ( sa lutte contre un cancer 30 ans plus tôt lui a fait perdre un sein), elle entre dans une guerre ferme et intelligente contre un libéralisme qui gangrène le pays tout en n'hésitant à se payer un gigolo pour assouvir un moment de désir sexuel intense ou faire la fête dans une boîte de nuit.  Libre et intransigeante, le personnage, complexe et porteur également de toutes les contradictions d'une société bourgeoise brésilienne, qui n'en a pas fini avec le racisme ordinaire et la domination qui en résulte, assume avec force et beauté son âge. A l'écran, c'est sans doute la plus jeune de tous et très certainement le plus beau portrait de femme que l'on ait vu depuis des mois au cinéma.
Et du toute façon, le film n'a rien eu à Cannes, il ne doit pas être si bon que ça !
Là, il faut savoir jouer fin, car l'argument est réversible. Un prix à Cannes peut servir aussi de repoussoir, collant une image intello à toute oeuvre présente sur la croisette, donc rasoir. Et quand elle est au palmarès, cela peut être pire ! Les lointaines palmes d'Angelopoulos ou d'Apichatpong Weerasetakul ont pu laisser des traces fort ennuyeuses. Sans aller dans la perfidie extrême qui consisterait à dire que les absents du palmarès sont évidemment les films les plus populaires et faciles ( ce serait mettre l'épouvantable " Mémoires des pierres" au même niveau qu'"Aquarius"), il vaut mieux placer le film dans la catégorie " jeune réalisateur prometteur et novateur qui a des choses à dire mais pas encore bien introduit dans le sérail".  On peut aussi ajouter que cette année le jury de Cannes n'a guère été inspiré, cédant trop facilement à l'épate ou au consensus mou. Sans citer tous les grands films qui ont été snobés et repartis sans l'ombre d'un trophée depuis des décennies, on pourra dire qu' "Aquarius" est LE film injustement oublié... et là, on en appelle au Robin des bois ou au Zorro qui pourrait encore sommeiller dans l'esprit des convives.
Moi, je vais au cinéma pour me détendre, pas pour que l'on m'agresse avec  toute la misère du monde !
On respire un bon coup et on range son habituel discours que le cinéma c'est un art qui est là pour nous parler, parfois très profondément... Pour ne pas passer pour un disciple de Télérama avec les Inrocks en intraveineuse, on appuie là où ça fait un peu mal. Quand on a râlé de ne pouvoir aller aux jeux de Rio parce que c'était trop cher, quand on envie V. qui lui y a passé 3 semaines et nous bassine avec sa connaissance du Brésil comme s'il en été natif, on précise ingénument qu'"Aquarius" est un concentré de la vie brésilienne, de ses travers, de ses habitudes, sans le folklore habituel. Il nous parle mieux qu'un documentaire d'une société subissant de plein de fouet les assauts d'une modernité teintée du libéralisme le plus outrancier et sans jamais appuyer le propos, avec la finesse d'un grand portraitiste. Exit la trop présente Rio de Janeiro, l'action se déroule à Récife, ses plages, sa douceur de vivre apparente, sa dureté aussi. Bref de quoi participer à une conversation digne de ce nom sur cet immense pays sans y avoir vécu. Aquarius, c'est un vrai voyage dans un fauteuil pour le prix d'une place de cinéma. Les radins apprécieront, mais les curieux aussi ! Et portons l'estocade finale, en précisant que ce film est un hymne à la vie, la passée et l'actuelle, qui, intimement liées par le regard empathique et sincère du réalisateur, réchauffe la tête et le coeur par une riche puissance narrative.
Qu'on se le dise "Aquarius " est une oeuvre à ne pas rater !




vendredi 30 septembre 2016

La danseuse de Stéphanie di Giusto


Y'a-t-il 5 bonnes raisons d'aller voir "La danseuse" le premier film de Stéphanie di Giusto ? En cherchant, il se peut qu'il y en ai, car avouons-le le film est sympathique, ambitieux mais pas franchement réussi.
Raison numéro 1 :
Vous êtes un(e) accro à la presse people, vous suivez depuis sa première photo au sortir de la salle d'accouchement l'avancée dans la gloire de la jolie Lily-Rose Depp ? Vous irez donc contempler sa première apparition au cinéma. Jolie comme un coeur, fraîche comme toute jeune fille bien maquillée et bien éclairée, elle apparaît vers la moitié du film dans le rôle d'Isadora Duncan, celle qui éclipsera bien vite la carrière de Lois Fuller. Petit point de détail. Pas d'emballements excessifs, elle est doublée pour les scènes de danse. Mais, il n'y a pas que la fille de Johnny Depp qui peut attirer le chaland. Soko, l'interprète principale a été, m'a-t-il semblé, bien plus mise en vedette dans la presse que la charmante Lily-Rose. Impossible d'éviter les nombreux portrait de la comédienne/chanteuse, chantre d'une différence assumée et visiblement très vendeuse. Autre point de détail. Toute sympathique qu'elle soit, Soko a été meilleure ailleurs et semble se spécialiser dans les rôles de taciturnes...
Raison numéro 2 :
Vous êtes fan de danse et son histoire n'a presque aucun secret pour vous. Un biopic sur Loïs Fuller, maillon faible et un peu oublié, ne peut que vous intéresser. Là, encore, pas d'emballements. Le parti-pris de la réalisatrice est plus proche de l'évocation lyrique que de la biographie, laissant beaucoup de zones dans l'ombre et concentrant son film sur quelques années seulement. Quelques chorégraphies sont joliment représentées mais ne constituent pas l'axe majeur du film qui est...est... ailleurs sans doute, mais lequel ? Difficile à dire, tant le film s'égare dans pas mal de directions sans en exploiter aucune pleinement.
Raison numéro 3 :
Vous êtes amateur de films à la photographie soignée, aux images nimbées de brumes ou de voiles blancs transparents voletant sur de jolis corps gracieux de jeunes filles en fleur. Vous avez un souvenir délicieux de "Bilitis" de David Hamilton ( ok c'est pour les plus de 50 ans !) dont vous gardez en tête, en plus de sa musique sirupeuse, la grâce éthérée et délicate d'un cinéma que l'on ne pourrait plus faire aujourd'hui. Alors, vous retrouverez un peu de cette imagerie dans" La danseuse", comme si les amours lesbiennes étaient vouées à se vivre dans les draperies de soie et les voiles de coton fin qui volent au vent.
Raison numéro 4 :
Vous aimez le cinéma français. Vous essayez de soutenir les jeunes réalisateurs en allant découvrir en salle leurs premières oeuvres. Et quand, elles ont l'ambition de celle-ci, il est certain qu'il faut y aller. Même si le film s'égare dans de multiples directions, la reconstitution soignée, les costumes, la volonté de sortir des sentiers battus, de prendre un sujet original et d'essayer d'en tirer une oeuvre personnelle se fait tout de même sentir et donne envie de défendre un film, pas tout à fait abouti, mais dont on sent qu'il est dirigé par une personne dont on entendra encore parler .
Raison numéro 5 :
En plus des désormais incontournables Soko et Lily-Rose Depp, il y a aussi dans ce film des seconds rôles de luxe qui peuvent attirer le public. Gaspard Ulliel, en dandy shooté et impuissant, refait encore le taciturne lointain, en nettement moins convaincant que chez Dolan. Par contre on appréciera les prestations de Mélanie Thierry, en retrait, mais toute en regards et compassion amoureuse ainsi que la brillante apparition de François Damiens,  sérieux et retenu comme jamais.

Je ne sais pas si je vous ai donné envie d'aller découvrir "La danseuse".  Pas sûr. Mais si vous hésitez encore, petite cerise supplémentaire, on y entend plein de belles musiques! Alors tentés ?




mercredi 28 septembre 2016

La fin du couple de Marcela Iacub



Ce que j'ai aimé dans ce nouvel essai de Marcela Iacub, c'est son côté rentre-dedans, mélange d'analyse sociologique et historique qui débouche sur une idée de virage révolutionnaire et utopique. J'ai retrouvé soudain cet esprit du début des années 70, époque de tous les possibles. Si comme elle l'annonce, le couple touche à sa fin, réinventer autre chose se révèle être un défi sacrément stimulant, surtout avec les idées qu'elle préconise en fin d'ouvrage.
Avant de plonger dans un demain sans couple au sens où nous l'entendons en ce moment, l'auteur nous dresse un état des lieux. Nous sommes de plus en plus seuls, beaucoup sont isolés, divorcés, ne voyant plus leur famille, n'ayant pas d'amis. Les chiffres de cette solitude ne cessent d'augmenter depuis quelques décennies. La faute à qui ? Sans doute à une société qui n'arrive plus à créer du lien mais surtout, nous dit l'essayiste, à cause de l'Etat qui s'immisce dans la vie du couple en légiférant à tour de bras.
Le code civil de Napoléon organisait les relations entre époux en introduisant un code de bonne sexualité ( celle pratiquée dans le mariage) et de mauvaise  sexualité ( celle que l'on pratique hors mariage). La première conséquence de ces textes est un homme tout puissant et d'une femme donnant des enfants pour continuer la lignée ( voire pour devenir de la chair à canon). Toutefois, la femme peut en quelque sorte se venger car un enfant qu'elle aurait conçu hors mariage sera obligatoirement reconnu par le mari. Au fil du temps, l'arrivée de la contraception et de la libération des moeurs va amener le code civil à changer son regard. Dans les années 70, on s'attachera moins au sexe dans ou hors mariage pour retenir plutôt les sentiments entre époux et les maternels.
Le législateur, au fur et à mesure des avancées sociales, légiférera pas mal et finira par donner une relative puissance à la femme en lui octroyant le droit de porter plainte contre son mari pour viol conjugal, harcèlement ou autres violences, tout en la maintenant dans un rôle obligatoirement maternel. J'avoue que sur cette partie là, j'ai eu un peu de mal à suivre la démonstration de Marcela Iacub, jouant avec les éléments qui l'arrangent et prenant des détours parfois un peu abrupts. Le résultat, pour elle, est que le trop de lois fragilise le couple, obligeant la femme à un rôle maternel pas du tout inné ( " Il est fort possible que ce qui épuise tant les femmes soient moins de s'occuper de leurs enfants que de mesurer la distance qui sépare les sentiments réels de l'idéal de l'amour maternel qu'elles ont intégré et à l'aune duquel elles développent un terrible sentiment de culpabilité." ) et rendant l'homme méfiant vis à vis d'une compagne prompte à l'accusation devant un tribunal. Il n'en faut pas plus pour prédire la fin du couple traditionnel, lieu de dangers et de rancoeurs.
Et que propose Marcela pour la suite ? Elle se tourne hardiment vers deux philosophes utopistes : Wilhem Reich et Charles Fourier, cherchant dans leurs idées, un possible modèle pour demain. Après avoir fait un sort aux théories pourtant séduisantes de Reich ( En gros, une vision vraiment ultra libérale du couple qui se sépare dès que le désir sexuel de l'un d'eux s'arrête), elle préfère quelques unes des théories philanthropiques et orgiaques de Fourier. Après avoir confié les enfants aux bons soins d'éducateurs professionnels, le couple vivra sa sexualité selon ses désirs, changeant de partenaires au gré de ses désirs mais avec une obligation de donner du sexe aux plus démunis (sexuellement), une sorte de " resto du coeur sexuel", "tentative merveilleuse pour produire des formes de sociabilité jouissives et viables". Le projet est décoiffant mais sa réalisation des plus alléatoires car franchement utopique. (mais il faut proposer toujours plus ....)
Je l'avoue, j'ai aimé cet essai qui a la bonne idée de sortir d'un discours béni oui-oui, de nous faire réagir, donc réfléchir. Même si, le démonstration est parfois biaisée, la vision anti conformiste de Marcela Iacub fait du bien. Elle en profite pour rappeler quelques évidences ( l'instinct maternel est un concept imposé par le législateur, le sexe est un plaisir dont il ne faut être avare, ...) mais démontre surtout que notre société est basée sur un enfermement aussi bien humain que moral, et que la liberté, le lien social et une certaine fraternité passeraient bien par une vraie libération des moeurs.

mardi 27 septembre 2016

Tabou de Ferdinand von Schirach


Pour ce roman en trois parties et une conclusion, toutes nommées par une couleur, je pourrai gloser sur cette symbolique dans un récit qui pose constamment des éléments pour nous faire réfléchir, fantasmer, nous perdre. Je préfère m'attarder sur la construction d'un récit qui débute comme un roman d'apprentissage pour s'en aller ensuite vers celui du descriptif d'une passion dévorante et s'achever par une sorte de thriller judiciaire.La passion ici n'est pas une femme, mais l'art photographique, porté à son plus haut niveau et de représentation et de réflexion.
Des jeunes années où le regard imprime à tout jamais des images qui le poursuivront toute une vie, Sébastian Von Eschburg en tirera l'essence même de son travail, traquant tout d'abord une représentation du réel déjà empreinte d'un imaginaire fort, avant d'orienter ses productions vers un questionnement constant de la réalité du monde dans lequel il se débat. D'une enfance austère voire terrible, à des expositions tout aussi dérangeantes, le récit nous propose de devenir producteur d'images. Toute précise que soit l'écriture de Ferdinand von Schirach, le cerveau du lecteur doit recréer ce que l'on ne lui montre pas tout à fait, devenant le créateur obligé de clichés souvent dérangeants. En jouant ainsi avec nous, l'auteur nous propulse dans le monde de la création artistique, nourri autant du vécu que de l'apport d'autres artistes. Et une fois, entrés dans le jeu, il nous plonge ensuite dans une drôle d'enquête mêlant mystère et philosophie, le tout emmené par un personnage d'avocat de droit pénal particulièrement acide.
Mais le roman se drape d'autres ambitions et notamment de s'interroger sur le pouvoir de mensonge de l'image, dans une réalité qui perd de plus en plus ses repères. En dépeignant un personnage principal assez énigmatique, pas tout à fait sympathique, dont on suivra la carrière et les errements, "Tabou" intrigue avec son déroulé biographique un peu froid et mystérieux, rappelant évidemment le "Blow up" d'Antonioni, un vague " swinging Berlin " ayant remplacé le " swinging London". Les créations de Sébastian joueront beaucoup sur l'illusion, illusion portée à son paroxysme dans la dernière partie où l'art et la réalité valsent ensemble dans une danse macabre étonnante.
Ni polar, ni roman vraiment philosophique, "Tabou" bouscule son lecteur en s'ingéniant à changer de genre et d'optique en cours de route, posant le doigt là où ça démange et grattant jusqu'au sang. Inconfortable et rudement malin, le roman intrigue et séduit grâce au regard d'un auteur sans complaisance.



lundi 26 septembre 2016

Une comédie des erreurs de Nell Zink


Peggy se veut lesbienne mais rencontre Lee, un bellâtre gay. Et ce qui à priori ne devait pas arriver, arriva, ils prirent un plaisir fou à jouer ensemble avec leurs corps. De cette passion soudaine et aveuglante naîtra un enfant. L'amour bien sûr, ne tint pas du tout la durée, même si un peu par hasard un autre enfant sera conçu. Parti sur des bases moyennement saines, le couple finit par exploser. Peggy s'enfuit avec sa fille Mireille, laissant son frère aîné au père. Pour éviter d'être retrouvée par son mari, Peggy arrivera à changer d'identité et même de race, en prenant le patronyme d'une famille noire dont l'enfant est décédé. Oui, c'est visiblement possible en Virginie ( et très crédible dans le roman). Le fait d'avoir eu, même mille ans avant, un ancêtre noir, vous range automatiquement dans cette catégorie aux yeux de la  population blanche locale, même si vous êtes blonde comme les blés.
"Une comédie des erreurs" démarre sur les chapeaux de roue avec son couple improbable et son changement de nom des personnages principaux dès le deuxième chapitre. Ca secoue le lecteur, l'intrigue et le met dans la délicieuse position de celui qui risque d'en voir de toutes les couleurs par la suite. Il sera nullement déçu, car l'auteur s'ingénie à mettre en pièce cette société américaine qui pourtant a bien fait rêver. A l'image de son illustration de couverture toute froissée, Nelle Zink ne se gêne pas pour écorner une population aux idées puritano/racistes, sa justice corrompue, son système éducatif totalement inégalitaire. Le jeu de massacre est pourtant légèrement adouci par une toile de fonds plus banale où l'on retrouve deux thèmes récurrents qui, à force, tournent au cliché. Comme bon nombres de ses prédécesseurs, le roman se déroule en partie  dans un campus universitaire et s'intéresse encore une fois à un professeur de poésie, comme si ces deux  points contenaient toute l'essence de la vie intellectuelle étatsunienne. Cependant le roman avance bien et passionne jusqu'aux deux tiers. Hélas, et malgré des tentatives de rendre le final moins boulevardier qu'il semble l'être, des  rebondissements cousus de fils blancs emportent le livre dans des sphères nettement plus convenues voire bien-pensantes et se termine nettement moins vachard que pouvait le laisser supposé le départ.
"Une comédie des erreurs" reste toutefois un roman ambitieux et frondeur, ce qui, venant d'une Amérique s'apprêtant à voter pour un guignol  inquiétant et populiste, est plutôt une bonne nouvelle. Le livre mérite donc que l'on s'y plonge dedans. Pas sûr par contre que vous ayez des envies de passer vos prochaines vacances en Virginie !

mardi 20 septembre 2016

Juste la fin du monde de Xavier Dolan


C'est avec gourmandise que je m'en suis allé voir le nouveau film de Xavier Dolan adapté d'une pièce de Jean-Luc Lagarce . Si je ne suis pas un fan absolu de l'oeuvre théâtrale, je suis nettement plus friand du cinéma du réalisateur, moment toujours intense et étonnant.
Avant la projection j'étais comme un affamé que l'on place devant son gâteau préféré ( Pour votre gouverne, le mien c'est le simplissime éclair au café). Avec "Juste la fin du monde", je me suis retrouvé devant une forêt noire, pâtisserie complexe mais qui, avec un bon savoir-faire peut s'avérer sublime lorsque le fabricant arrive à allier une génoise chocolatée légère, une crème chantilly délicate et placer les cerises avec harmonie. L'exercice est difficile comme sans doute l'est l'adaptation de toute pièce de théâtre à l'écran.
Avec passion et sans complexe, Xavier Dolan nous a donc concocté un film très (forêt) noir(e). La base est un remarquable mélange de stars du cinéma français ( Baye, Cotillard, Seydoux, Cassel, Ulliel) magnifiquement dirigés, voire sublimés par sa direction d'acteurs et une thématique forte ( la mort, l'homosexualité, et au-delà, l'accès au langage quand on ne peut pas se parler). La génoise est formidablement bien préparée. La caméra filme les personnages au plus près, capte l'intensité des regards, le moindre frémissement, perçoit ce que les mots ne peuvent dire. Le spectateur est totalement enfermé dans cette maison et reçoit ce huis-clos avec émotion. La crème, composée d'une belle lumière automnale ( bien que l'on soit dans une période de soi-disant canicule) enveloppe l'histoire de tons doux et la mise en scène, toujours très très inspirée, accompagne parfaitement l'ensemble.
Le fameux petit génie canadien a de nouveau frappé ? La décoration du gâteau n'étant qu'un jeu d'enfant, la partie est donc gagnée  ?
Totalement électrisé par la réussite du gros oeuvre, Xavier Dolan a plongé ses mains avec fougue dans  tous les ingrédients de décoration que lui offraient ses producteurs. Et hop des cerises confites par poignées ! Et hop des nuages de confettis multicolores !  Il ne résiste pas au plaisir, un poil vaniteux, de s'autociter à plusieurs reprises. Et un tube naze interprété dans une cuisine ( comme dans "Mommy" ), et un vêtement qui vole au ralenti ( comme dans " Laurence anyways" ) et, j'en passe. On flaire l'envie de coller dans son film tout ce qui a été encensé et remarqué dans ses précédents, histoire de faire une jolie compil et peut être avoir une palme. Pourquoi pas ? C'est ce côté frondeur qui fait son charme. Par contre, là où je grimace, c'est dans la surenchère d'une bande son lourdingue qui surligne inutilement pas mal de scènes. Des violons sirupeux quand il y a de la tendresse, des grincements quand ça s'engueule  jusqu'à l'insupportable, dans la dernière partie, où le climax obligé de l'histoire est accompagné de grondements d'orage ! Vous rajoutez quelques tubes incertains mis en clip et servant de respiration comme dans un entracte et vous vous retrouvez à la fin du film, rassasié certes, mais un peu lourd aussi.
Cette atmosphère familiale, gangrenée par le non-dit est parlante à tout un chacun. Le film au démarrage résonne bien et fortement. Nous sommes en totale empathie avec le personnage de Gaspard Ulliel, spécialiste des mots mais dans l'incapacité de nouer le dialogue ou celui interprété par Marion Cotillard qui se débat avec le langage. Puis, petit à petit, pour moi, l'émotion s'est atténuée, court-cuitée par une surenchère d'effets périphériques, qui m'ont paru un peu hors sujet ou tout du moins atténuant sensiblement le propos.
Xavier Dolan est bourré de talent, on le sait, il le sait. Mais à trop l'encenser, il se comporte comme un nouveau riche, le genre de mec à prendre son Hummer pour aller acheter son croissant au bout de la rue et ici, à parler de non-dit avec une sono de 50 000 watts. Ca peut épater le gogo.... mais je préférerai qu'il aille chercher sa forêt noire à pied, et qu'il l'a ramène doucement,en faisant bien attention de ne pas la renverser.
Ce cinéma de l'épate ne laisse jamais indifférent car il remue quand même des thèmes intéressants de façon pugnace. Cela créé le débat, fait discuter, et ça c'est bien ! Vive le cinéma qui se bouge, quitte à être parfois un peu pouffant. Xavier Dolan a toute la vie devant lui pour poser un cinéma plus réellement profond, sans les afféteries d'un jeune chien fou.


dimanche 18 septembre 2016

Toril de Laurent Teyssier


C'est quoi le sud de la France si on s'en réfère au premier long-métrage de Laurent Teyssier ? C'est tout d'abord, Camargue oblige, des taureaux dans une arène qu'une certaine jeunesse va défier ou que de gros dealers utiliseront pour marquer de façon définitive leur territoire en éliminant quelques collègues de boulot mal intentionnés.
Le sud, c'est aussi des maraîchers dans la dèche qui voient leurs exploitations péricliter, ici à cause du gel mais très certainement par la très forte concurrence espagnole. Et qui dit dèche, dit débrouille. Pour les enfants de Jean-Jacques, c'est ne pas embrasser la profession du père. L'un ouvre un restaurant un peu trop haut de gamme et le deuxième, Philippe, vivote avec son petit trafic de cannabis. Mais quand le père, les huissiers à sa porte, se tire une balle dans la tête, heureusement déviée vers l'épaule, la situation s'assombrit. Pour lui venir en aide, Philippe va monter en gamme au niveau deal et va s'acoquiner avec un gros trafiquant de shit. Mais les codes de ce marché parallèle interdisent toute tendresse. Les couchers de soleil  au-dessus des marais salants, somptueux comme sur une carte postale d'Aigues-Mortes, n'inspirent pas à la poésie chez les bras armés du secteur, pensant plutôt à étaler du sang, histoire de s'assortir au décor.
Le sud dans "Toril" fait l'impasse sur les oliviers, les jolies plages et les cagoles pour foncer dans un cinéma de genre, le thriller, reprenant au passage quelques codes du western et mâtiné d'une chronique sociale. Assez court, il marie bien les deux genres même si l'aspect familial qui semble receler quelques vieilles histoires n'est pas tout à fait exploité. Le film, constamment sous tension, en partie dû à un filmage très serré de Vincent Rottiers au jeu très intérieur et intense, est prenant malgré quelques ralentis un peu cheap, lui donnant  un côté eighties inutile.
Le sud mis en images par Laurent Teyssier n'a rien d'aimable. Sous les coups de mistral, les hommes peinent, se débattent. La misère n'est guère plus belle sous le soleil ici bien voilé par des nuages nauséeux. En le voyant, j'ai repensé aux rencontres photographiques d'Arles qui, cet été, honoraient le western camarguais. Pile dans la thématique mais sorti trop tard, "Toril" aurait dynamité cette exposition dont le point d'orgue était l'inénarrable "D'où viens-tu Johnny ? ".Si vous avez une vague idée de cette bluette d'un autre âge, dites-vous que, même pas complètement réussi, le film de Laurent Teyssier sera à vos yeux un chef d'oeuvre et que, du coup, il rend un sacré bel hommage au sud de la France et à la Camargue en particulier.