samedi 22 novembre 2014

Le singe au chapeau de Chris Haughton


Jusqu'à présent, je n'ai été guère convaincu par les livres numériques pour enfant. Si pour adultes, le livre numérique reste semblable à la version papier, la possibilité d'agrandir les caractères en plus (et quelques petits gadgets comme le marque page, les fonds de couleurs, ...), pour enfant la similitude est moins évidente. Pour eux, les éditeurs traditionnels n'offrent guère de leurs titres au format numérique. Cependant pointent quelques créations (j'ai parlé de "Mon voisin " de Marie Dorléans l'an passé) qui hésitent entre l'animation et le le livre disque (pour la voix qui accompagne le texte, la clochette de notre enfance étant dorénavant remplacée par une bête flèche qui clignote).
Quand j'ai vu que le génialissime Chris Haughton  ( "Oh non Georges! " ) se lançait dans l'aventure, j'ai voulu aller voir de plus près.
Selon les endroits où vous le trouvez, cela s'appelle livre numérique ( normal, c'est un auteur classique à la base) mais aussi application. Vu le prix (2.99 euros), c'est donc une application ! Et après lecture (?) visionnage (?)  c'est bien une application !
Il est temps d'aller à la rencontre de ce primate à couvre chef avec quelques enfants de trois ans.
Il y a bien une couverture ...heu....dans une appli cela doit s'appeler...écran de présentation. D'emblée on retrouve les couleurs si particulières utilisées par Chris Haughton. Nous sommes bien en terrain connu. Sans vouloir pinailler, le singe à chapeau porte plutôt un bonnet, mais passons. Au commencement,  nous sommes accueillis par une petite musiquette, pas aussi sautillante que ce singe montrant une flèche le laissait présager, mais de très bon aloi, car aux sonorités jazzy très chics. D'un doigt agile, l'adulte appuie sur la flèche ( l'enfant de 18 mois jusqu'à 3 ans pas encore habitué aux applis, mettra un peu de temps à saisir ce que ce gentil animal veut lui faire faire ). Zut un texte apparaît , comme dans un livre ! Il faut donc un adulte pour lire mais surtout pour expliquer que l'on ne tape pas comme précédemment sur toutes les flèches qui accompagnent l'image. On lit : "Le singe arrive. Peux-tu lui ouvrir la porte ? " Oui, ok, mais avant faut trouver la bonne flèche pour accéder à la page suivante ! (Qui a dit que les enfants qui m'accompagnent dans cette découverte sont débiles ? Oui, madame ! oui, monsieur, ces enfants n'ont pas de tablettes. Je rappelle qu'ils ont trois ans et que Noël c'est dans trente et quelques jours! Patience donc plus qu'un bon mois pour qu'ils apprennent à devenir de vrais geeks !) Après quelques coups de doigts malheureux nous faisant revenir inexorablement au sommaire, nous arrivons à une nouvelle page. Le singe est derrière une fenêtre, il veut entrer. Il faut poser le doigt sur la porte et, c'est magique, elle s'ouvre, le singe fait "bip ! bip! "...et ...ben c'est tout , il faut passer à la page suivante (ok si l'on pose son doigt sur le singe il bouge différemment trois fois, mais pas plus). S'ensuivent une petite dizaine de pages, enfin d'activités avec le singe, variées, agréables à l'oeil mais très rapides. Nous sommes plus dans le jeu que dans le livre...
Alors intéressant ou pas ? Les enfants que j'avais avec moi ont pris plaisir à jouer avec le singe. Mais ce fut un peu frustrant car pas très long. Comme on en fait rapidement le tour, la lassitude gagne assez vite malgré le talent graphique de l'auteur. Un jeu n'a pas l'impact d'une bonne histoire, surtout quand il n'y a aucune possibilité de variantes. Mais dans le flot d'applications hideuses, aux couleurs criardes et aux personnages stéréotypés, "Le singe au chapeau " fait figure de petit bijou. Alors pourquoi priver votre bambin d'un petit moment ludique et créatif ? 2.99 euros, c'est moins cher qu'un Happy-meal !


mercredi 19 novembre 2014

Un illustre inconnu de Matthieu Delaporte


"Un illustre inconnu " peut faire figure de film ambitieux. Son réalisateur, après une comédie à succès, "Le prénom ", s'attaque à un genre plus sérieux, le thriller psychologique. Il colle en tête d'affiche Mathieu Kassovitz, acteur impeccable et dont on peut penser qu'il ne s'engage que dans des projets qui en valent la peine.
A l'écran, le film démarre par des plans gris d'une banlieue parisienne sinistre, suivis par l'explosion d'un petit pavillon dont l'occupant semble être le héros principal. Nous sommes dans l'ambiance, réveillés...mais pas pour longtemps car s'ensuivent de longues scènes tout aussi grises qui nous montrent un homme ordinaire, agent immobilier, qui s'empare de la physionomie de certains de ses clients, pour vivre leur vie par procuration. C'est intriguant, joliment filmé, jouant avec la géométrie des lieux  et les tons allant du gris au gris kaki en passant par le marron, mais tellement pesant que l'ennui commence à pointer,surtout que l'on ne voit pas trop l'intérêt de s'installer dans l'appartement de quelqu'un, en ayant totalement son apparence, pour y manger dans sa cuisine. Et qui dit ennui, dit cerveau en balade, pas captivé par l'intrigue et donc apte à s'apercevoir des incohérences du scénario. Comment un petit agent immobilier si terne, peut-il être un tel spécialiste du maquillage, du moulage en latex ? Aurait-il un CAP maquillage/prothésiste ? Et puis, sa cave, aménagée comme Fort Knox, rendrait euphorique une palette de maquilleurs made in Hollywood tellement le lieu est vaste et bien équipé.
Je rassure cependant les allergiques au travestissement si à la mode ces temps-ci, le héros du film ne se déguise qu'en homme. On ne voit pas bien son intérêt car il ne vole rien, seulement leur look et leur façon de vivre... C'est une perversion comme une autre, singulière sans doute, mais à l'écran moyennement crédible, car pas expliquée. Il est comme ça un point c'est tout ! Et comme ça prend trois plombes, on se demande quand le film va démarrer.
L'histoire démarre réellement ...avec presque la moitié de la salle en moins ( OK, j'exagère, on était 5 et deux sont sortis au bout de 45 minutes) lorsque notre héros croise un ancien virtuose du violon accidenté... Mais chut, je n'en dirai pas plus pour ne pas gâcher le suspens ! Déjà entraîné à repérer les incohérences, le spectateur se régale dans la deuxième partie, certes un peu plus punchy, mais encore plus invraisemblable. Le héros reste toujours aussi opaque quant à ses intentions mais confronté à plus de personnages, voire un semblant d'histoire d'amour, il nage dans la fiction improbable. On s'ennuie moins, mais on continue de ricaner. De rebondissements prévisibles en scènes psychologisantes lourdement démonstratives, le film s'enlise irrémédiablement.
On ne sauvera de ce ratage qu'une interprétation impeccable de Mathieu Kassovitz qui semble se faire une spécialité des rôles d'hommes ordinaires (cf le film d'Audiard ) et une science des cadrages mornes du plus bel effet. Je ferai cependant une  petite remarque de spectateur : pour qu'un thriller fonctionne, il vaut mieux éviter les lenteurs, le rythme camoufle bien les grosses ficelles  et peut emporter le spectateur. Ici, on a préféré les mettre en avant... Il doit y avoir des amateurs...


mardi 18 novembre 2014

A bouche que veux-tu de Brigitte



Le premier album des "Brigitte" se présentait comme un petit objet rigolo, bien fichu, proche du pied de nez décomplexé. Elles jouaient de leur féminité tout en chantant des propos acidulés, un peu décalés voire drôles. La tournée qui suivit, confirma les deux chanteuses comme un duo aux voix impeccables mais pas encore capables d'assumer leur soudain succès en enflammant une salle par une prestation scénique à la hauteur de leurs textes. Glamours, oui, drôles et pleines d'humour, beaucoup moins.
En écoutant leur deuxième album qui sort ces jours-ci, il semblerait qu'elles aient réfléchi à la question et que leurs nouveaux titres correspondent finalement à leurs personnalités. Exit l'humour, le cocasse, la drôlerie, place à une féminité plus proche de Biba que de Causette. Les pétroleuses du premier album laissent la place à deux nanas qui craquent pour les mecs. Elles sont prêtes à tout pour les séduire, être faibles, très faibles, lascives, offertes, aimantes,.... de véritables cruches asservies au désir animal ( de l'homme bien sûr). Ainsi le refrain de "Oh, Charlie chéri " clame : " Comme toutes les jupes du quartier , je passe le plus clair de mes nuits à prier, qu'un jour tu fasses de moi ta poupée, ton indifférence est si sexy...." laisse dubitatif et confirme que le féminisme, et tous les droits acquis durement, à du mouron à se faire. Surtout que plus loin dans " Hier encore" elles entonnent en choeur : "Trésor tes désirs sont mes lois.... Tes bras sont les plus forts.... Aujourd'hui ma maison c'est toi !"
Mais cette impression première est contrée par une réécoute plus attentive de l'album. Des morceaux plus incisifs arrivent à nos oreilles. "Embrassez-vous", "Le perchoir", "Plurielle" nous rassurent sur l'état d'esprit des deux dames. On peut donc se demander pourquoi deux ou trois titres ont des paroles qui ressemblent si maladroitement à des chansons de la variétoche des années 70. Peut être parce que ce sont les plus dansants, comme si pour se trémousser, il fallait du plus léger... Cela laisse dubitatif car finalement ils nuisent un peu à la cohérence de l'album. (Oui, je sais, vous allez me ressortir le vieux poncif que la femme est multiple, un jour mère, un jour pute, un jour militante , ...)
Cependant, et malgré ce bémol du début, la production d'"A bouche que veux-tu" est vraiment hyper soignée. Il ne manque rien, tout est impeccablement verni, blushé, brushé. C'est hyper dansant, clinquant comme une boule à facettes. Les voix des deux dames sont toujours, non, encore plus belles, et vraiment sensuelles. L'habillage disco de pas mal de titres est pétillant et quand le rythme se pose pour nous offrir des slows, nous prend irrémédiablement l'envie de se blottir dans des bras doux ou vigoureux (selon partenaire). Oui c'est de la belle ouvrage !
Retour réussi pour les Brigitte, peut être pas dans le registre attendu, mais il est très agréable de se faire surprendre ainsi. Un deuxième album qui accompagnera vos soirées, discos ou pas, sensuelles sans aucun doute.


dimanche 16 novembre 2014

Citrons de Corinne Dreyfuss


C'est sûr, cent sourires seront suscités chez ces chérubins chanceux à l'audition de "Citrons".
Certes cette succession de scies, de souches sèches qui gisent et de chaises à sieste pour Lucie n'accrochera ps forcément de suite. Mais un gentil majeur énonçant si difficilement six locutions semées d'embûches, saura chasser sans chichi ce léger danger, générant une jouissance charmante chez le gentil choupinou.
Sachez aussi, chers cicérones, si chuter en chuchotant "Sacha chasse son chien si sage" charme sans façon six chambrées, discerner cette succession chuintante si sifflante, chatouille sans souci chez Cécile son cerveau mais chez Moussa aussi.
C'est certain, "Citrons', piège à élocution, cherche à jouir sagement avec sens et sons. Ajoutez à cela de chics dessins gentiment charmants et la chose se choisit chez son marchand sans rechigner.
PS : Proposer au prof de Prosper de présenter cette publication au troupeau de petits potaches peut être un plaisir pervers, une punition pestouille pour pédagogue puant.

Album lu dans le cadre de "Masse critique " du site Babelio.

samedi 15 novembre 2014

Respire de Mélanie Laurent


J'ai un problème avec le deuxième film de Mélanie Laurent ! Je n'avais pas vraiment aimé le premier mais le second me laisse dans l'expectative. Je suis incapable de donner un avis.J'y vois des qualités, des défauts aussi, par moments j'ai été intéressé, à d'autres beaucoup moins, Et au final, ce positif et ce négatif s'annulent. Cela pourrait faire zéro mais ce n'est pas vrai ! C'est meilleur que " Les adoptés" quand même ! En progrès dirait un prof sans toutefois être enthousiasmé.
Le film a été vendu, à la fois comme un portrait trouble de jeunes lycéennes mais aussi comme un thriller psychologique autour du harcèlement psychologique. Pour le côté "portrait de jeunes ", c'est pas mal fichu, joli, vivant, assez bien vu. On notera toutefois que Mélanie Laurent n'a pas intégré les nouvelles technologies. La jeunesse de son film boit, fume, drague mais n'utilise son portable qu'avec parcimonie comme si papa et maman avait pris un forfait 10 minutes sans sms illimités. Pas un ordinateur, pas une tablette non plus, pas de Facebook  ou autres applications de réseaux sociaux n'apparaissent à l'écran... Peut être que cette nouvelle façon d'appréhender le monde n'est pas facile à filmer surtout quand on veut faire des plans jolis comme tout, bien léchés. Du coup "Respire" a un petit côté factice, pas très actuel qui lui donne un petit parfum irréel (mais c'était peut être voulu pour rester centré sur l'action).
Le côté "Thriller", malgré ce qu'en dit la critique (pis que pendre le plus souvent) ne m'a, par contre, pas paru aussi faiblard que ça. Certes, il y a des scènes un peu trop appuyées tant au niveau du scénario que dans la réalisation comme ce travelling latéral, lorsque l'héroïne harcelée découvre la réalité de la vie de son amie, qui surprend  par son ton en décalage avec le reste du film et étant, en plus, extrêmement démonstratif. Mais la tension monte quand même crescendo surtout grâce aux deux jeunes comédiennes, Joséphine Japy et Lou de Laâge,  absolument épatantes l'une et l'autre. La première , avec sa photogénie fragile et un jeu précis, rend palpable l'approche de la folie. La seconde, belle plante à la voix grave, passe avec un naturel confondant de la douceur amicale au sadisme assumé. Elles sont à elles deux, le vraie bonne raison d'aller voir "Respire".
Mélanie Laurent, très concernée par cette histoire puisqu'elle raconte souvent qu'elle même a été la proie de quelques pervers narcissiques, fait son possible pour rendre son film convaincant. Trop, sans doute... Du coup, le film avance, ballotté de scènes réussies en scènes un peu lourdes, rendant le tout assez bancal.... à l'image du dernier plan où Josephine Japy nous fend le coeur. Hélas le moment est gâché par une exclamation de la mère en fond, redondante, un peu too-much... Tout est un peu comme cela dans le film...trop explicatif sans doute, ne faisant pas encore confiance au spectateur...


jeudi 13 novembre 2014

Christine and the Queens , chaleur humaine en concert



Ce printemps est sorti le premier album d'une nouvelle chanteuse qui a tout de suite eu les faveurs de la presse spécialisée. "Chaleur humaine", titre fédérateur s'il en est, se révéla à l'écoute extrêmement intéressant. On sentait déjà une personnalité affranchie derrière cette voix au timbre original, appelé à être reconnue entre mille. L'album, très maîtrisé, pouvait dégager une certaine froideur mais donnait à penser que l'on tenait là une chanteuse que l'on avait intérêt à garder à l'oeil (heu...à l'oreille plutôt!)  Les clips que l'on trouvait sur internet, montraient que Christine savait bouger son corps (et encore plus ses mains) avec grâce . Aidée par le succès critique (puis public), la jeune chanteuse a aussi répondu à de nombreuses interviews qui laissaient apparaître une belle personne qui avait oublié d'être sotte, dévoilant au passage une femme de tête, aux idées modernes et engagées et dont le projet musical, voire scénique, ne ressemblait en rien à de l'amateurisme.
Le disque ayant été la bande son de mon été, il était évident que je me ruerai à l'un de ses concerts, histoire de voir si sur scène la magie serait accentuée ou renverrait Christine vers ses boîtes de nuit Londoniennes obscures qu'elle a un temps fréquentées. Et ce fut fait hier soir, Dans petite salle juin (400 personnes) qui affichait complet depuis un bon mois, un public, en majorité composé de trentenaires, attendait gentiment que les lumières s'éteignent.


Et le concert démarre! Dans le fond de la scène deux musiciens et à l'avant un grand espace où évoluera Christine, souvent accompagnée de deux danseurs. Dès le premier titre, avec cette danse syncopée, hommage digéré à Michaël Jackson, on sent que la dame a un sacré tempérament. . Petit gabarit mais grande présence, Christine s'arroge la scène avec une aisance inouïe. Les chansons de l'album prennent de l'ampleur, la voix est précise, puissante, belle. Elle enchaîne les titres de son jeune répertoire sans faillir, insérant par ci par là quelques reprises dont une version d'"Amazoniaque" d'Yves Simon, presque tube un peu oublié, que cette nouvelle version électro n'est pas arrivée à réveiller (et qui sera pour moi le seul instant un peu plus faible de la soirée). Hormis ce léger bémol, le spectacle est plus que réjouissant, il est enthousiasmant ! Le public, totalement séduit, sut lui faire un joli triomphe. 
 Christine, en un spectacle, démode tout un grand pan de la chanson française et s'impose déjà comme LA découverte de la décennie. Son répertoire, peut être pas des plus de de populaires mais diablement captivant, auquel s'ajoutent une grande maîtrise vocale ainsi qu'une aisance à se mouvoir, danser, apostropher le public, font que Christine devient à la fois la nouvelle queen et le nouveau king de la chanson française! Et Pourvu que cela dure ... longtemps! 


mercredi 12 novembre 2014

Joseph de Marie-Hélène Lafon


J'avais énormément apprécié le précédent roman de Marie-Hélène Lafon "Les pays", paru l'an passé. C'est donc avec envie que je me suis plongé dans "Joseph" son petit dernier. 
Joseph est un vieux gars, ouvrier agricole d'une cinquantaine d'année. Il est l'employé taiseux d'un couple d'agriculteur en train de passer la main à leur fils aîné. Plus bête de somme qu'être humain, Joseph travaille, mange avec ses patrons, le bout des fesses posé sur une chaise, pour vite rejoindre sa chambre meublée du strict nécessaire. Là, il trouvera un repos bien mérité. Allongé sur le dos, les mains de chaque côté du corps, il dort pour se réveiller le lendemain et recommencer son travail.
Avec un tel personnage, il ne faut pas chercher le grand romanesque. Nous sommes dans l'infiniment petit où quelques objets rangés dans le tiroir d'un buffet de cuisine font figure d'éléments fictionnels sensés nous plonger au plus près de l'âme des personnages. C'est le but de Marie-Hélène Lafon, accrocher son lecteur avec une multitude de petits détails que l'on perçoit sans jamais réellement les formuler mais qui sont l'essence même de la vie. Dans ce genre là, elle est une grande observatrice doublée d'une formidable technicienne de la phrase longue et enveloppante. 
Avec " Les pays ", l'an dernier, j'employais le terme de "délicate" et "subtile" pour son écriture, alors qu'aujourd'hui je parle de "technicienne", avec tout ce que ce mot évoque de froideur. J'ai eu l'impression cette fois-ci que les longues et belles phrases admirablement construites n'étaient pas en adéquation avec Joseph, tellement humble. Sa simplicité apparente, cette vie de peine et de peu dans un monde agricole vieillissant, n'ont que faire des méandres de cette belle écriture descriptive. Du coup, Joseph se fait facilement la malle ou tout du moins se fond dans le paysage décrit, comme il a sans doute presque toujours fait. Marie-Héléne Lafon, essaie de nourrir ce personnage en décrivant longuement le monde qui l'entoure, rapportant des faits divers et variés dont il est sensé se souvenir, les petites habitudes de la campagne. Il n'y a pas de chronologie, les événements se présentant au gré du moment ou de son humeur. Cette construction un poil sophistiquée n'apporte pas énormément d'éléments pour densifier Joseph et lui donner un vrai caractère, lui proposant seulement un cadre. D'ailleurs Joseph est-il vraiment le personnage central de ce livre ? N'est-ce pas plutôt la vie à la campagne ? Et quand dans la dernière partie du roman, l'auteure finit par s'intéresser enfin à lui, à son passé, c'est soudain un peu trop rapide et laisse un sentiment de flou. Oui Joseph est sûrement plus complexe et plus vivant dans sa tête que ne le laissait supposer la morne vie décrite au début. 
Si le portrait de Joseph m'a paru un peu raté, il me faut quand même reconnaître qu'il reste de très belles choses dans ce roman. Marie-Hélène Lafon est surement la romancière la plus pertinente pour décrire ce monde paysan appelé à disparaître, faisant presque figure d'ethnologue tellement son regard est juste et précieux. Joseph a peut être encore une fois évité le regard des autres mais le roman arrive tout de même à toucher en nous le descendant, même éloigné, d'un paysan.