samedi 25 octobre 2014

The pale fox de Camille Henrot



Un peu à l'affût des nouveautés, je me suis rendu à l'espace Bétonsalon situé dans le quartier Bercy à Paris pour admirer la dernière installation d'une jeune artiste française prometteuse ( primée lors de la biennale de Venise en 2013), Camille Henrot.
A l'entrée on vous fournit un descriptif/ mode d'emploi de la visite, utile pour s'orienter ainsi que la revue du lieu, spécialement consacrée à l'événement, sorte d'opuscule très fifty et guère attrayant. Arrêt technique donc avant d'entrer dans l'exposition, intimé gentiment par le regard imprégné de l'hôtesse d'accueil. Si le descriptif se borne à énumérer une liste d'oeuvres, l'opuscule, parcouru en diagonale (parce que bon, 24 pages bilingues en petits caractères, ...) donne le vertige. Sont cités les Dogons et Bataille et mon oeil lit cette phrase : "Mise en scène d'une tentative impossible et fétichiste d'ordonner les idées et les objets, l'exposition n'offre pas moins un univers clos au potentiel libératoire d'un renard insatiable. " Tout de suite, je me suis senti concerné. JE suis le renard insatiable, assez tenté par les nouveautés ou les idées nouvelles (certains voient en moi un fennec, mais je ne vois pas pourquoi et en plus cette parenthèse est un clin d'oeil totalement personnel ). Cependant, avant de poser le pied dans cet univers de Mme Henrot, l'expression de doute ou d'échec de " tentative impossible" m'assaille et me fait présumer le pire. Et comme, cette installation est sensée être libératoire, je ne vous ferai donc pas grâce de tout mon ressenti de visiteur amateur.
On pénètre donc dans une grande pièce toute peinte en bleu, pas un bleu Klein mais un bleu pas vraiment flamboyant, sûrement le bleu Henrot. Une musique atonale nous enveloppe.( pauvres hôtesses qui ont ça dans les oreilles toute la journée !) Tout commence sur le mur Est avec un grand poster de bébé, quelques oeufs de manchot ( non je ne suis pas spécialiste en ornithologie, je sais simplement lire l'opuscule.... manchot? manchot...? y'a-t-il un signifiant jeunesse= manchot, maladresse...? humm je sens le concept entrer en moi) joliment disposés sur une sorte de présentoir en forme de vague, vague qu'on retrouve un peu partout sous forme dessinée, moulée, sculptée ou induite par la position des nombreux objets entassés ça et là.
D'autres moulages, une étagère en alu... Pas loin un store vénitien peint par l'artiste dont on se demande s'il fait partie de ce mur ou pas...( Un visiteur se débattant avec les feuillets de l'endroit murmure entre ses dents : " S'il faut toute cette paperasse pour faire comprendre au public le concept, c'est que c'est raté, une oeuvre est évidente, parle au visiteur ou pas !" ) 
Ne me laissant nullement influencé par ces propos acides, j'avise le mur Sud, celui où tout est sensé de se développer. Encore une étagère en alu ondulant sur un mur,( Elle l'a acheté chez Habitat ? me demandais-je. Et c'est alors que la douce voix de l'hôtesse qui doit savoir lire les pensées ou plus simplement habituée depuis deux mois à entendre les mêmes réflexions, me signifia que les présentoirs ont été conçus par l'artiste. Voilà une question évacuée rapidement. Si l'art ne marche pas pour Mme Henrot, la production d'objets designs chics et pas trop chers l'accueillera surement). Sur cette création murale des petites sculptures dogons ou pas, pointues ou ondulantes rappellent les salons chics d'appartements parisiens cossus. Honnêtement le développement m'a échappé et ce ne sont pas les feuilles blanches sur lesquelles étaient dessinées des formes asiatiques simples qui m'ont éclairé.
Il était donc temps de s'intéresser à cet amoncellement d'objets dans l'angle Sud/est. Au mur une photo de requin, une autre de tigre, un présentoir de posters comme à Auchan. Au sol, des tas d'objets divers, vaguement obsolètes, paraît-il achetés sur ebay, sont mélangés avec des petites sculptures ou moulages. Ce chaos semble vouloir être un signifiant zonant entre l'abus de biens inutiles accumulés par un humain consommateur et la dénonciation de cette méchante société de consommation qui nous abrutit tous. Ma réflexion fut troublée par l'arrivée insidieuse de la gardienne du lieu qui me précisa d'un air investi que si l'on ne pouvait rien toucher de l'oeuvre, les posters du présentoir étaient eux bel et bien consultables... ( Pour une meilleure compréhension de l'ensemble sans doute.... je pense que mon air de plus en plus dubitatif a du inspirer cette remarque dans le secret espoir de me remettre vite fait dans les rails de l'extase). C'est avec précaution que j'ai parcouru les photos de l'artiste présentées comme des posters pour chambre d'ados. Personnages sans tête, ils dévoilent un peu leur corps, car en tenue de sport ou maillot de bain. ????  Je me tourne alors vers le mur suivant, ayant déjà perdu tout sens de l'orientation, ne pouvant à la fois faire l'amateur d'art conceptuel et la boussole. ( Et non, je n'ai pas cette possibilité .... Je sens bien que c'est un handicap pour admirer de l'art contemporain) 
Le mur suivant est celui qui est sur la photo là haut... Un peu d'ondulation, un genre de collection présentée sur un support d'alu, Ce doit être ce que l'artiste appelle : " là où sont les limites..." Je m'interroge, reste perplexe... Ok, je suis limité, ce doit être ça la limite... ( Le grincheux de tout à l'heure passe rapidement en crachant : que du concept ! Rien à dire !) Je le regarde, regarde l'oeuvre et poursuit ma route.
Le dernier mur est plus sobre. Une longue étagère toute droite (avec une petite torsion en son milieu) sert de présentoir à quelques objets et à des photos ou cartes postales. Et soudain on bute sur une espèce d'objet roulant sur pied, mix entre un séchoir à cheveux de coiffeur et un projecteur de dentiste. En fait, c'est une loupe. En visiteur joueur, je mets mon oeil qui se bute sur un gigantesque sexe masculin en érection, la loupe étant réglée pour se diriger sur ce détail d'une photo érotique posée au mur. ( Le visiteur grincheux passa derrière moi en faisant la moue et en se moquant du concept, genre " vous êtes tous des voyeurs, voyez, je vous ai bien eu !" . Eculé !  rajouta-t-il à haute voix. )
Mon oeil survole un peu  ce dernier mur puis, je prends le temps de me positionner de façon d'avoir une vue d'ensemble de l'oeuvre et m'en imprégner. Tout en ne perdant pas de vue le serpent mécanique qui ondule dans la salle, j'ai laissé entrer moi la couleur bleue, les vagues,... Pas d'extase, rien ne vint. Le monsieur grincheux avait surement raison : "du concept, rien que du concept". Pour ma part tout cela m'a paru, non pas vide de sens, mais ne répondant à aucune nécessité absolue, surfant dans une zone de faible turbulence. Aucune force ne se dégage de cette installation pédante et un peu prétentieuse, juste l'illustration banale de notre société de consommation... Et si c'était cela le concept, mettre en avant la vacuité de toute une partie de l'art d'aujourd'hui ? Dans ce cas là, je dis bravo, c'est bien réussi !
Pour vous rendre compte par vous même, cette installation est visible jusqu'au 20 décembre prochain et l'entrée est gratuite !

vendredi 24 octobre 2014

Bande de filles de Céline Sciamma


Vouloir réduire "Bande de filles" à une version de  "La haine", qui semble être le positionnement de pas mal de médias en ce moment, n'est pas rendre service à ce film. Certes une énorme énergie se dégage de l'ensemble, mais le projet est assez loin d'être un constat sur la vie des filles en banlieue. Le propos de Céline Sciamma est autre ou tout du moins bien moins réducteur. Le titre joue déjà  l'ambiguïté ."Bande de filles" peut également sonner comme une insulte proférée par une bande de cons ou une bande de ploucs. C'est sur cette notion de minorité sexuelle cherchant à s'émanciper que la réalisatrice développe son histoire. C'était la thématique de ces deux précédents films (les excellents "Naissance des pieuvres " et "Tomboy" ) mais ici, cela prend une dimension supplémentaire tant son choix des personnages et son immersion en banlieue donnent un caractère éminemment plus politique. Cette bande de filles, existe bien dans  l'histoire mais n'en est pas l'élément principal. Dès la deuxième scène du film, magnifique, nous en sommes avertis. Les filles enjouées et bavardes après une partie de football américain, rentrent chez elle, s'imposant sous les regards de quelques garçons qui traînent,  un silence de plus en plus grand au fur et à mesure de leur avancée dans la cité. Le constat ainsi posé, la réalisatrice va s'intéresser à Marieme (plus tard Vic). Elle a 16 ans, pas très bonne élève. Lorsque la proviseure du lycée l'oriente un CAP, elle sent bien que sa jeune vie prend des  rails guère emballants. Une rage toute intérieure naît dans la tête de cette jeune fille aux apparences très sages. C'est le moment où tout se joue pour elle. Elle refuse les codes que l'on veut lui imposer et va choisir la voie difficile de l'émancipation donc du combat. Elle fera avec les moyens du bord, s'engageant dans des impasses  dont elle saura au final en retirer le meilleur pour mieux avancer. Elle s'intégrera dans une bande de filles lookées, bling bling, à la supposée liberté. Elle y trouvera une forme de solidarité, d'amitié fraternelle mais en  sentira bien vite les limites. Son incursion dans un monde plus sombre, celui des trafics de banlieue, sera tout aussi vain mais aussi un creuset pour mettre son corps à l'épreuve, puisque afin d'éviter la prostitution, elle gommera sa féminité.
Pour mieux se concentrer sur le sujet, Céline Sciamma a éliminé des éléments trop clivants ou clichés, même si elle en joue parfois pour mieux les tordre. Ainsi pas religion, pas de police, pas de pères, peu d'hommes en fait, même si on sent leur regard et leur présence . Elle filme également la banlieue sans tags, comme un ensemble architectural aux formes sinon harmonieuses tout du moins esthétiques mais tout cela avec une énergie farouche et stimulante. D'ailleurs, pour son troisième film, la réalisatrice a particulièrement soigné l'image, ici de toute beauté, balayant d'un revers de caméra ce cliché de banlieues grisouilles, préférant les couleurs vives et claquantes à l'images de ses héroïnes. Certes on peut reprocher au film quelques scènes un peu trop longues ou à la crédibilité moyenne, mais que de talent et de culot réunis ! En filmant des filles blacks de banlieue, elle arrive à faire oublier leur origine, leur couleur de peau. Le spectateur ne voit plus que le portrait intime d'une fille d'aujourd'hui qui, dans un monde toujours aussi macho et peu accueillant pour les femmes, se bat pour obtenir la place qui lui revient, celle d'un être humain comme tous les autres, libre de vivre et d'agir selon sa conscience. En banlieue ou dans les quartiers bourgeois, blanches, noires, beurs, le combat est sensiblement le même, les moyens pour y arriver peuvent différer. Heureusement qu'il existe des films comme celui-ci pour faire passer le message et galvaniser les bandes de filles !
PS : C'est vrai que le film attire dans les salles un public de filles blacks. Lorsque je l'ai vu, elles étaient une dizaine par bande de deux. Hélas, toutes n'ont pas adhéré au film. Certaines sont sorties avant la fin. D'autres ont préféré ricaner en envoyant des textos. Le distributeur doit être content, les filles viennent... mais sans vouloir faire mon raisonneur bobo, je ne suis pas certain que le film leur parle réellement. Trop lent sans doute, pas monté comme un clip de Rihanna (malgré la jolie scène d'amitié au son de "Diamonds"), formaté quand même cinéphile, il ne s'adresse pas vraiment à tout le monde. Espérons qu'elles en retiennent l'essentiel et que la force et la beauté de certaines scènes (et notamment la dernière) s'impriment fort en elles. 

jeudi 23 octobre 2014

Deux de Stanislas Wails



Sous cette jolie couverture qui n'aurait pas dépareillé dans le salon de ma grand tante, se cache un roman d'aujourd'hui. Comme l'indiquent ces deux oiseaux, cette fleur et le titre, nous sommes dans un roman sentimental. On sent avant la lecture, la fraîcheur et la légèreté et, pour une fois, on aura raison, la lecture ne sera pas prise de tête.
Clorinde, malgré ce prénom un rien chichiteux, est une jeune fille d'aujourd'hui, un peu frondeuse, indéniablement joueuse. Le hasard la pose dans un bar aux côtés deux trentenaires assez séduisants qu'elle décide de suivre dans la rue une fois leurs cafés avalés. Et lorsqu'elle s'assoit face à eux dans le métro, elle décide d'aborder celui qui restera le dernier dans la rame. Ca tombe sur Simon, scénariste, qu'elle va séduire en deux coups de cuillère à pot et avec qui elle va entamer une liaison où, malgré les désirs de chacun, une certaine indépendance dominera. S'ensuivra une rencontre avec Nathan, l'ami du début, avec une incursion dans le tournage d'un film.
C'est un roman qui, une fois refermé, laisse une impression light déroutante. Facile à lire, le démarrage sentimental à la source moderne possède le goût agréable d'avoir une héroïne pas nunuche  sans pour autant casser le genre. L'histoire d'amour devient assez vite un poil rasoir, le bonheur et la plénitude est difficile à faire partager surtout quand celle ci se joue dans des deux pièces parisiens entre une couette Ikéa et un bol de café. Le texte essaie cependant un humour tantôt poétique, tantôt faussement décalé pour donner du relief à tout cela sans y parvenir réellement. Heureusement, et c'est peut être le petite force du livre, la deuxième partie, qui chez beaucoup après un départ tonitruant patine souvent, m'a semblé réussie. En plongeant les personnages dans le milieu de la production et la réalisation d'un film et lui adjoignant quelques second rôles gratinés, une énergie presque vaudevillesque court au travers du texte. C'est soudain plus plaisant, plus drôle. On sent bien que l'histoire d'amour passe un peu à la trappe ... et c'est tant mieux. Mais du coup, on se demande le pourquoi du comment de ce livre. Histoire d'amour soi-disant moderne ou envie de montrer l'envers du décor du tournage d'un film ? Un peu des deux sans doute et c'est peut être pour cela que l'ensemble apparaît un peu bancal.
Au final un livre pas déplaisant du tout, à la plume fine et légère qui doit se lire facilement dans le métro mais qui n'apportera  au lecteur qu'un moment agréable de lecture. C'est mieux que rien me direz-vous ... Perso, j'attends un tout petit peu plus d'un roman, mais chacun ses goûts !

Lu dans le cadre " La voie des indés", opération à l'initiative du site LIBFLY que je remercie quand même pour cette lecture. 


jeudi 16 octobre 2014

Ici commence la nuit d'Alain Guiraudie


Gilles, la quarantaine , gère sa vie de célibataire entre des rencontres sur des lieux de drague et tout un réseau d'amis/amants contacté au gré du moment ou de ses envies. Mais en cet été particulièrement chaud, il ne résiste pas à l'envie de se masturber dans les slips kangourous bleus d'un vieux monsieur de 98 ans appelé tout simplement Pépé. Lassée des vols répétés des sous-vêtements de son père, Mariette appelle la gendarmerie qui ne tarde pas à confondre le coupable. Le chef gendarme, dans un inquiétant mélange de sadisme punitif et de désirs ambiguës, violera  Gilles avec sa matraque, lui enfonçant par l'anus un slip empli de merde appartenant à l'ancien ....
Avec un tel début, je sens déjà que beaucoup de personnes penseront qu'il est inutile de perdre temps et argent à la lecture d'un récit aussi dégoûtant. Ils auront tort car ils passeront à côté d'un roman beaucoup plus subtil que cette entrée en matière le laisse paraître.
En résumant ainsi le début du livre, je ne lui rends pas service car il m'est impossible de restituer son ton si particulier. Cela débute comme un vaudeville, presque une farce. C'est léger, un tantinet provocateur mais ce qui ressort tout de suite, c'est la grande tendresse de l'auteur pour ce qu'il décrit. En posant le décor dans une  France de petit village du Sud-Ouest, où les gens vivent simplement, Alain Guiraudie nous parle de la vie, la vraie, de celle de millions de personnes, de celle où l'on étend son linge sur un fil à l'extérieur parce que l'on a pas les moyens ou l'envie de posséder un sèche-linge, de celle où l'on déjeune simplement à midi tapante, de celle où l'on somnole après le repas, où les regards suffisent aux mots. Et au milieu de cette simplicité, le désir. Pour Gilles, il est un peu étrange son désir, mais il va l'explorer parce que la vie est peut être trop courte pour s'enquiquiner avec des normes. Mais quand on ose s'attaquer à elles, l'horreur, comme une fulgurance inéluctable surgit. On navigue soudain dans des zones sombres, celles situées aux tréfonds de l'âme humaine. Alors la plume de l"écrivain se fait précise, naturaliste mais jamais racoleuse ou vulgaire. Il y a un viol, certes décrit crûment, violemment, mais l'écriture arrive à faire de cet événement traumatique une porte d'entrée difficile à franchir, mais qui ouvre le roman à d'amples perspectives narratives.
Gilles est le narrateur. Sa vie, loin d'être celle de tout le monde, devient très vite la mienne. Par mille infimes détails du quotidien, par la justesse de la pensée, des sentiments exprimés, des dialogues, Alain Guiraudie attrape son lecteur et le mène là où il veut. En proie à des désirs singuliers (désirs pour un vieillard et amour fou pour son chef gendarme tortionnaire et assassin) mais aussi ceux des autres ( Cindy, 15 ans, l'arrière petite fille de Pépé, brûlante d'amour ou de Paul l'ami/amant qui souffre en silence de ses amours passagères), on suit Gilles qui tâtonne, se cogne à ses doutes, ses interrogations, essayant de démêler, de comprendre, les liens entre amour et désir. Quand Eros est là, Thanatos n'est pas loin. La mort rôde, celle de Pépé forcément proche, mais aussi en la personne du chef gendarme, amant merveilleux mais inquiétant.
Le roman a reçu le prix Sade 2014, amplement mérité mais pas seulement parce qu'il comporte deux scènes fortes. Comme le divin marquis, Alain Guiraudie est un écrivain libre, libéré de l'emprise de l'ordre moral. En bousculant les normes, il offre une histoire pour nous faire réfléchir sur les désirs qu'on nous impose tout en insufflant une dose d'humanité et même de romantisme dans ce qui, au final, se révélera être une tragédie.
Un peu thriller, un peu social,un peu politique, un peu comique, un peu hard mais avec un profond respect  (et peut être amour) pour ses personnages, "Ici commence la nuit" explore surtout avec une grande sensibilité les sentiments qui nous habitent durant toute une vie. On frémit, on sourit, on s'angoisse, on pense, bref on vit au fil des pages de ce livre dérangeant pour ceux dont l'existence est obligatoirement régit par des dogmes ou des normes mais passionnant pour ceux qui pensent que les possibles sont à portée de qui veut les découvrir. 

lundi 13 octobre 2014

Le garçon et le monde de Alê Abreu


Un dessin animé, un vrai, pas en images de synthèses et encore moins en 3D voilà qui est original. En plus, il vient du Brésil... pays qui occupe peu le terrain de l'animation. Précédé de quelques prix au festival d'Annecy et d'une critique louangeuse, "Le garçon et le monde " est le film original de la semaine pour spectateur un peu curieux .... ou doté d'enfants à partir de 8 ans.
Effectivement dans la salle, lors de la projection, il y avait du bambin, sage, concentré car accompagné d'au moins un parent lecteur de Télérama. Une chance, il n'y aurait peut être pas une cacophonie de jérémiades pour avoir des bonbons , aller au toilettes ou courir partout dans la salle, fléau propre aux séances enfantines lorsque le film n'est guère passionnant.
Hélas, trois fois hélas, il n'en fut rien. Malgré une image et une animation absolument magnifique, hommage à l'innocence et la liberté du dessin d'enfant, utilisant du pastel, des encres, des crayons de couleur ou du stylo bille, très vite la jeunesse commença à se tortiller sur le siège. Les parents commencent à murmurer quelques explications pour ramener l'attention mais en vain. Les mômes décrochent les uns après les autres, les parents aussi car ils ne peuvent pas faire deux choses à la fois, expliquer le film et suivre l'histoire. Et c'est là le point faible du film. Il a beau distillé un magnifique discours humanitaire, sociologique, politique et écologique, son scénario laisse songeur même le spectateur averti. Mélange de rêves, de digressions, d'avance dans le futur, de souvenirs, j'ai peiné à bien saisir qui étaient certains personnages et le passage de l'enfant à sa version vieille n'est pas évidente à percevoir. Les enfants décrochent, les adultes s'accrochent.
Bien sûr, le résultat est un régal pour les yeux. L'animation, constamment inventive et originale est éblouissante de créativité. La musique, au diapason, apporte une note rythmée et mélancolique qui accompagne merveilleusement cette terrible vision de notre monde gangrené par la dictature du commerce et du productivisme. Très symbolique dans son utilisation du blanc et du noir, luxuriant au niveau des couleurs, mais les effets de kaléidoscope si jolis à l'écran, ont hélas déteint pas mal sur le scénario. Du coup cette émouvante histoire de petit garçon vivant à la campagne dont le père part et qu'un coup de vent va emporter vers la découverte du monde tel qu'il est, va prendre un tour très complexe. Le décryptage de l'ensemble est intéressant mais un peu trop foisonnant. Le jeune spectateur n'arrête pas de demander si c'est bientôt fini. L'adulte qui l'accompagne se dit qu'il reverrait bien tout cela au calme, pour sûrement mieux apprécier.
Quand je dis qu'un film de cinéma se voit en salle, celui-ci en est le parfait contre exemple ..ou alors une salle sans enfant ! Mais cela sera difficile d'en trouver une, puisque nos chers bambins sont les cibles visées ! Cependant, "Le garçon et le monde" reste une véritable oeuvre créative, digne d'intérêt et qui sera intéressant de découvrir plutôt que la énième animation des studios américains (du Nord).


dimanche 12 octobre 2014

L'oeil du prince de Frédérique Deghelt


L'oeil du prince est en terminologie théâtrale le meilleur endroit où voir un spectacle, place réservée bien sûr aux rois ou reines. Le lecteur, a une chance sur le spectateur de théâtre, il est toujours à la bonne place quand il lit. Par contre, son jugement, comme pour toute oeuvre, sera subjectif, l'intérêt d'un ouvrage n'ayant rien à voir avec le confort. 
Avec ses personnages allant de l'adolescente à la vieille dame, ses situations mêlant grande et petite histoire, des sentiments en veux-tu en voilà, des considérations psycholo/philosophiques aux allures de grand penseur du monde d'aujourd'hui, ce roman peut faire illusion. La quatrième de couverture,bien entendu incitatrice, indique que seul le lecteur connaîtra le lien entre les cinq histoires proposées, que l'on pense au départ des nouvelles et qui finiront par n'être au final que les éléments d'un tout particulièrement ... abracadabrant. 
Je l'avoue, j'ai eu énormément de mal à terminer ce ramassis de clichés, de réflexions sur la vie, l'amour, la mort même pas dignes des pages psychos d'Ici Paris.  
Ca démarre très mal. Mélodie une adolescente cannoise, est obligée de vivre avec des parents aisés mais cons comme la lune, c'est à dire obsédés par le paraître. Leur totale inculture ne les rend même pas capables d'apprécier le "Le grand bleu" de Luc Besson que la donzelle, invitée au festival célèbre de la ville, découvre émerveillée. Elle couche sur un cahier, le journal de sa triste vie, mélange de réflexions oiseuses et de clichés qui donnent envie de la baffer. Si c'est pour montrer la vacuité de la jeune fille c'est réussi. On sent bien qu'elle a fait un régime Paulo Coelho en intraveineuse pour la philosophie de pacotille et sniffé du " Petit prince" pour la mièvrerie. Mais cette suspicion s'étend très vite à l'auteur car, les péripéties du récit, laissent à penser qu'en plus de St Ex et du penseur brésilien cool, Frédérique Deghelt, a merveilleusement assimilé Marc Levy et les romans Harlequin. La scène où la jeune fille, invitée à une de ces soirées Cannoises, si chics, organisées autour des films, écoute émerveillée un pianiste de jazz talentueux qui, bien sûr, parmi la foule, la remarque, vient vers elle et lui fait divinement l'amour, est à hurler de rire. 
La lecture de la deuxième partie est plus ambiguë. Partagé entre l'envie de savoir s'il était possible de faire pire et celle d'abandonner ce qui risquait de me faire grincer les dents pour plusieurs jours, j'ai quand même fait la connaissance de Yann. Il habite Alençon .... non je rigole...New York bien sûr, mais bon, il est vachement triste. Il est veuf. Il vient de perdre l'amour de sa vie dans un accident de voiture. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, son épouse portait aussi le fruit de leur amour qui n'a pas réchappé au choc. Heureusement il a une amie qui vit à Limoges...heu non...San Francisco. Lors d'un séjour remonte-moral chez elle, il croise un vieil  homme presque Alzheimer, poivrot et joueur invétéré de belote, fascinant, original, philosophe, vaguement ermite. ( C'est vrai, on a tous des amis sympas, et qui en plus, évidemment,  connaissent des gens absolument fantastiques qui n'attendent que notre présence pour nous prodiguer des leçons de bonheur). Bien entendu, le courant passe ultra bien entre eux et c'est le coup de foudre. Yann abandonne tout  et part le rejoindre en Caroline du Nord dans sa maison auprès d'une belle  rivière. Ils vivront d'amour  de pêche, de cueillette et de moments poétiques et fantasques qui remettent sur pied le dépressif. 
Au bord de l'overdose de bons sentiments et de facilités scénaristiques, j'embraye tout de même pour la troisième partie (nouvelle?). le style change , c'est un récit épistolaire qui se déroule en France durant la dernière guerre. Agnès et Alceste ( visez le clin d'oeil!) ne se connaissent pas et entretiennent une correspondance secrète qui les emportera vers une vraie passion .... Un peu plus convaincante que les deux précédents morceaux, cette histoire d'amour n'est pas exempte de clichés et de facilités scénaristiques mais m'a emmené jusqu"à la quatrième partie, plus contemporaine. Retour à San Francisco pour un vaudeville raté entre un musicien de jazz, sa femme et son amant. Mais déjà, poussé du coude de façon ostensible par l'action ultra téléphonée de cet épisode, je sentais que les wagons se raccrochaient pour ne former qu'un seul train, qui ne prenait pas l'allure d'un TGV de haute technicité mais d'un tortillard poussif comme la SNCF n'en a pourtant plus. 
La dernière partie a été au-delà de mes espérances. Je ne raconterai rien mais cela restera surement un numéro de haute voltige romanesque insensé. Défiant toute crédibilité, toute finesse, le raccrochage des wagons est un bouquet final de rebondissements totalement incroyables où le hasard fait vraiment bien les choses. 
Je n'avais guère été convaincu il y a quelques années par "La vie d'une autre", un précédent roman (à succès) de Frédérique Deghelt. Là, c'est sûr, je pense que je ne recommencerai pas. Cependant, si "L'alchimiste" est votre livre de chevet et qu'il voisine avec "Le petit prince" , alors aucun doute, "L'oeil du prince" est fait pour vous ! Les adeptes de textes plus réalistes et moins gnangnans feront évidemment l'impasse, il y a tant de belles choses à lire en ce moment !

jeudi 9 octobre 2014

Mommy de Xavier Dolan


Vous pensez bien qu'en plus du déferlement médiatique enthousiaste qu'il y a autour ce film, moi, admirateur de la première heure de Xavier Dolan, je me suis rué dans la première salle le projetant. Et j' y ai vu tout ce que le jeune canadien sait si bien faire, ce mélange sans pareil et sans honte de kitsch assumé, de couleurs criardes, de mélo, de ralentis, de musiques populaires ou pas. J'y ai retrouvé un cinéma vivant, énergique, créatif jusqu'à tutoyer les limites du bon goût. J'y ai une nouvelle fois admiré une direction d'actrices surtout et d'acteur bluffante, admirablement servis par des dialogues forts, truculents et ménageant cette indispensable zone de non-dit, permettant au film de jouer sur une petite complexité ambiguë de haute tenue.
Avec "Mommy" Xavier Dolan a concocté un film art et essai grand public. Un film qui peut plaire à tout le monde et donner l'impression que, pour une fois, on a vu un chef d'oeuvre mêlant histoire émouvante et forte et réalisation originale. On pourra ainsi s'insérer dans le courant hystérico/admiratif du moment en toute quiétude et bonne foi. Car, en effet, ce film est virtuose. Qui d'autre que Xavier Dolan peut réaliser une scène d'une justesse dramatique et d'une force émotionnelle imparable uniquement avec une chanson de Céline Dion ? Qui d'autre que lui peut nous imposer une image petit format presque carré (dit 1:1) qu'un des héros agrandira d'un geste, pour montrer le bonheur et la liberté, sans que cela fasse lourdingue ? Qui d'autre est capable de nous coller des ralentis à tout moment sans être lourd et ennuyeux, soulignant seulement par ce temps retenu les instants d'intense émotion ? Personne n'est capable de présenter un mélange aussi réussi de drame et de comédie avec juste ce qu'il faut de mauvais goût et de rentre-dedans.
Alors, si l'on n'est pas un familier du réalisateur, son cinquième long métrage sera sans doute un choc visuel et émotionnel, et c'est tant mieux  car mérité. C'est ici sûrement l'apogée de son style, ses effets ont été enfin digérés et lissés pour obtenir un résultat plus cohérents, plus populaire (dans un sens non péjoratif).
Personnellement, et c'est le seul bémol que je ferai, j'ai trouvé que cette virtuosité si totale m'avait tenu à l'écart de l'émotion pourtant désirée par le réalisateur. C'est un trop bon film, mais trop est parfois l'ennemi de bien. Tout le temps accaparé qui par une performance d'acteur, qui par une scène ou un plan magnifiques, l'histoire passe un peu à la trappe.
Mais, et c'est aussi l'autre réussite du film, il s'adresse aussi à la frange pointue du public, celle qui va y voir les courants sous-jacents qui charpentent le film. Le thème de la relation mère/fils, central chez Xavier Dolan, mais aussi son jeu sous toutes les formes, avec les normes ( du format du film aux agissements des personnages qui n'ont qu'une envie de sortir de ce cadre étriqué qu'est leur vie et le film lui-même). Il y a bien sûr, et cette fois-ci de façon bien moins frontale, une sexualité qui plane, cultivant le doute autour de l'inceste ou le triolisme.  On y trouvera aussi des références multiples, Cassavetes à Kubrick et des pieds de nez de gamin moqueur à la bien pensance.
Vous l'aurez compris, plusieurs degrés de lecture dans "Mommy", mais surtout un film fourmillant, intense, original, charmeur, dérangeant, un tourbillon de savoir-faire au service d'une histoire de mère courage et de son fils hyperactif qui saura séduire tout le monde, une plongée dans un univers aussi ébouriffant qu'intelligent. Qu'on se le dise, ce prix du jury à Cannes est loin d'être galvaudé.