mardi 3 mai 2016

C'est juste Stanley de Jon Agee


Stanley est un chien banal au premier abord sauf qu'une nuit, il se met à aboyer à la lune comme cela arrive quelquefois à nos amis les canidés. Ses maîtres, Wilma et Walter Wimbledon sont bien entendu réveillés mais ne s'inquiètent pas outre mesure. Quand Wendy Wimbledon, une de leurs filles est sortie du sommeil par des cliquetis, on ne s'inquiète pas plus car Stanley est maintenant descendu à la cave pour réparer la chaudière à mazout. Un peu plus tard, à deux heures et demie du matin tout de même, c'est Willie Wimbledon qui vient se plaindre d'une drôle d'odeur qui le met au bord du vomissement. Mais quand le chef de la famille constate que ce n'est que Stanley qui concocte une soupe de poissons, tout le monde se couche rasséréné. Mais la nuit est loin d'être finie et les occupations nocturnes de Stanley vont devenir de plus en plus intrigantes. Mais chut ! je n'en dévoile pas plus, préférant vous laisser découvrir la chute finale de cet album aussi extraordinaire que poétique.
"C'est juste Stanley" est une vraie réussite qui passionne et surprend les enfants et pas seulement parce que l'album offre un final original. Avec un dessin doux, rendant le chien Stanley attachant alors qu'il ne joue pas d'un regard de cocker, restant même un peu lointain, Jon Agee parsème son récit d'une foule de petits détails humoristiques ou gentiment décalés : les nombreux membres de cette famille dont les noms commencent tous par W, cette accumulation sur le lit parental au fur et à mesure des événements de la nuit, le chat comme personnage plus que secondaire mais qui souligne l'histoire de façon drôle et tendre. Mais ce qui est ici notable et que les enfants prennent plaisir à redécouvrir après leur première lecture, c'est la finesse du début de l'album, qui, dès la couverture, lorsque l'on observe bien, et lors des deux ou trois pages suivantes, donne les clefs de cette histoire, comme dans beaucoup de grands romans. Quand on arrive à allier autant de qualités aussi bien narratives que picturales, on peut dire que cet album est une des petites pépites de ce début d'année qui ravira les enfants à partir de 4 ans.



lundi 2 mai 2016

Le dernier amour d'Attila Kiss de Julia Kerninon



Il est ouvrier, trie des canards dans une usine hongroise de foie gras, a cinquante et un an, vit seul, n'a sans doute pas un physique des plus avenants et prend un pot à la terrasse d'un bar. Arrive une jeune femme qui lui est totalement inconnue, vingt-cinq ans, belle, immensément  riche qui fonce droit sur lui et s'assoit à sa table. Une heure après, ils sont dans un lit à faire l'amour et débutent une vie commune. " Le dernier amour amour d'Attila Kiss" démarre ainsi, un peu comme une publicité pour le parfum (si chic) Impulse, mais en version inversée. C'est la princesse qui s'éprend du berger et ce, sans même échanger un regard ! C'est beau l'amour dans les livres ! Et surtout très facile ! Attila Kiss, (le nom peut sembler un peu too much, mais en Hongrie c'est paraît-il très courant, un peu comme en France les Olivier Martin) , en plus de porter un patronyme vaguement martial, se traîne, une première partie de vie pas facile,  une xénophobie énorme, relent de toutes les épreuves historiques que son pays a traversé durant le siècle passé. Face à lui, Théodora Allegria Maria Babbenberg a plus d'allure et de panache. Aussi grande musicologue que fashion victime, la vie pour elle n'est qu'une suite de facilités, seuls peut être un père qui l'a délaissée ( mais lui a laissé sa fortune et son oeuvre à gérer) et la peur d'attraper des bactéries sur les barres du métro ( prenons mon automobile mon bon, c'est plus sûr !) lui gâchent un peu la vie. Mais que voulez-vous ma brave dame, ils s'aiment !
Sur cette trame on ne peut plus improbable, au romanesque si outrancier que la directrice littéraire des éditions Harlequin aurait jeté notre auteure comme une malpropre, Julia Kerninon plaque une écriture somptueuse, mélange brillant de considérations historiques et guerrières avec une interrogation érudite et subtile sur le sentiment amoureux, l'altérité. J'ai été impressionné par l'aisance de sa plume, par sa pertinente description de la relation amoureuse associée le plus souvent à un vocabulaire guerrier, métaphore de leurs origines aussi bien géographiques que sociales. Même si elle abuse un peu trop des énumérations, l'analyse des rapports de ces deux êtres, la confrontation de leurs différences possèdent une réelle force et arrive à impressionner le réticent que je suis, sans toutefois lui faire oublier le côté peu plausible de l'ensemble. On notera une description impitoyable de l'élevage des canards qui pourra servir à Paméla Anderson lors de sa prochaine venue au pays du foie gras ainsi qu'une remarquable toile de fond hongroise que l'écriture évoque de façon sans doute ténue mais qui imprègne ce texte de façon incroyable.
Même si je reste circonspect sur le montage de ce roman qui, à mon humble avis aurait gagné à se prendre moins au sérieux en empruntant par exemple le chemin du conte philosophique, je reste persuadé que Julia Kerninon est une auteure à suivre. Quand on possède une telle plume, on a l'avenir devant soi !

dimanche 1 mai 2016

Tu tueras le père de Sandrone Dazieri


J'ai un problème avec ce polar qui semble faire l'unanimité, je n'ai qu'un avis plat et sans intérêt :Ca se lit comme de multiples polars actuels ! Ni plus, ni moins. Je n'ai pas été passionné outre mesure, ni par les personnages qui depuis Millénium frisent le pastiche, ni par l'intrigue, bien ficelée mais maniant pour la millionième fois des ingrédients éventés : la théorie du complot, un méchant diabolique et un trafic d'enfants bien glauque. 
Certes je suis allé au bout des presque 700 pages de la chose. J'ai fait la connaissance de Colomba, jolie commissaire aussi dynamique que tourmentée, dont le  caractère bien trempé impressionne plutôt les hommes...comme beaucoup d'héroïnes depuis Lisbeth Salander. Contrairement à sa lointaine cousine suédoise, elle est moins douée en informatique et a mis sa sexualité en veilleuse... Tiens, c'est peut être la seule vraie originalité de ce polar, il n'y a pas une seule scène de sexe ! Bref pas de sexe mais quand même un acolyte masculin, Dante, assez singulier, genre surdoué mais au passé d'enfant séquestré, phobique et amateur de café. Ces deux là, vivent dans la même chambre d'hôtel, voire partagent le même lit, mais ne se touchent pas ( c'est un polar soft , je vous dis !). Ils ont été réunis de façon trouble par le chef de la brigade romaine qui a une idée derrière la tête. L'enquête avançant à coups de nombreux rebondissements, on s'apercevra que le passé de chacun a un rapport direct avec cette disparition. 
Oui, les chapitres sont courts et bien rythmés et se terminent comme dans les bons vieux feuilletons d'autrefois par un fait qui doit vous faire entamer avec avidité le suivant. Seulement, cette accumulation à la longue, un peu forcée, manque quelquefois de logique. Tout ne fonctionne pas comme dans une machine bien huilée, des incohérences viennent parfois gripper l'affaire. Et là de deux choses l'une, soit on passe sans ciller, emporté par l'intrigue, soit on bute et là, le roman perd de son intérêt. Manque de chance, c'est le deuxième cas qui m'est tombé dessus et du coup, mon esprit (mauvais diront certains) n'a pu s'empêcher de vagabonder un peu, de voir les ficelles d'une intrigue qui lance des appels du pied à une adaptation ciné ou télé ( qui semble se profiler à l'horizon). Cela se lit jusqu'au bout, mais encore une fois, pour moi, le trop de rebondissements devient un peu lourd à digérer, comme un panettone avec trop de fruits confits, comme un roman qui veut à tout prix prouver qu'il a une intrigue en béton.
Clinquant comme souvent les italiens, "Tu tueras le père" ressemble à son titre provocateur. On imagine une tragédie sordide, mal pensante, mais on se retrouve au final avec quelque chose de mieux pensant, de bien lisse, de bien moral, le père du titre n'en est pas un. Je vous laisse découvrir ce qu'il est réellement, car, après tout, ce gros polar saura faire passer un temps agréable à ceux qui s'y laisseront prendre.

samedi 30 avril 2016

Je les aime tous de Mathilde


Pour vous cette semaine, j'ai testé le premier album d'une ex-candidate malheureuse de "The voice".
Je le reconnais, pour écouter de ce premier opus, il faut vaincre quelques réticences, oublier que les gagnants de cette émission sont en général assez éloignés de ce que j'écoute habituellement en matière de chanteurs français. Pour tout dire , Kendji Girac ne me fait pas du tout gondoler ! Il est préférable aussi d'effacer tous les clichés que véhicule ce genre d'émission formatée et se dire que pour faire le spectacle, TF1 a du avoir eu l'idée de prendre quelques semi-professionnels, tout aussi, sinon plus talentueux que les gagnants qui, eux, en plus de leur possibilité à pouvoir pousser la chansonnette, doivent répondre à d'autres critères, notamment physiques.
Alors, je mets le CD dans le lecteur, quelques notes de piano, dans la gamme des aigus, m'accueillent. Puis, la voix de Mathilde s'élève, claire, à la puissance maîtrisée.
" Pas mal !" me dis-je.
Bon, j'ai un peu déchanté en écoutant les paroles. Ce premier titre est une composition personnelle, une chanson d'amour, dont le texte, il faut le dire, accumule quelques clichés qui gâchent un peu la jolie mélodie cristalline. Le refrain dit :
"Mon amour, je t'aime et je t'attends
J'écris ton prénom dans la nuit
je pars, je reviens, je me rends". 
Après ce titre moyennement convainquant, suis l'une des sept reprises contenues dans cet album : "Sous le ciel de Paris", façon jazzy très chic, qu'enveloppe joliment la voix de Mathilde, en parfaite harmonie. Joli travail, belle interprétation, là, mon oreille se dresse.
Dans cette catégorie "hommage aux grandes chansons françaises" se succèdent  "Dis, quand reviendras-tu ? ", vraiment réappropriée, nettement plus réussie que la reprise de Bruel, l'inévitable "La javanaise" à la lenteur sensuelle, un joli duo sur "Une chanson douce " avec le chanteur brésilien Marcio Faraco. Franchement plus surprenante dans notre époque au puritanisme rampant, est la reprise d'une chanson coquine de Colette Renard " Les nuits d'une demoiselle" où un doux swing accompagne les rêveries érotiques d'une jeune fille. On trouve aussi un autre duo façon bossa-nova sur "Que reste-t-il de nos amours ? " et l'"Hymne à l'amour" quasi à capella. Je l'avoue, j'ai été séduit par cet ensemble, classieux, accompagné brillamment par le piano de Jacky Terrasson et une ribambelle de sonorités chaudes et charnelles, façon velours des bars de grands hôtels. Mathilde a une belle voix expressive, une voix qui force l'écoute et nous enveloppe dans un cocon de sensations douces et attentives. Même sur ses titres personnels qui s'intercalent au milieu de ces standards et bénéficient eux aussi de jolis arrangements jazzys, la voix de cette jeune femme est arrivée à m'accrocher malgré une certaine faiblesse d'écriture ( sauf  peut être sur " Les amants du Père Lachaise" ).
Alors, oui, Mathilde a un réel talent d'interprète, une voix qui ne laisse pas indifférent et qui arrive avec cet album aux apparences un peu convenues, à créer un joli univers. J'ai apprécié qu'elle sache maîtriser sa voix, évitant tous les clichés actuels en matière de chant et jouant ainsi une carte toute personnelle qui devrait , je l'espère, lui faire rencontrer de bons paroliers et un public. Un conseil :
Virez vos albums de Kendji et offrez-vous un moment de douceur avec Mathilde.
Le clip ci-dessous, écrit, réalisé par l'artiste ( que de talents !) est une de ces chansons originales qui pâtit sans doute de l'environnement des grandes chansons choisies pour cet album.




mardi 26 avril 2016

Théo et Hugo dans le même bateau d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau


"Théo et Hugo dans le même bateau" aura-t-il la même presse que certains de ces films qui ont osé le sexe sans voile, sans potiche placée au bon endroit, sans plante verte masquant les sexes ? Par certains côtés il en serait digne, car, même si moins abouti que ces illustres prédécesseurs,  " La vie d'Adèle""L'inconnu du lac" ou "Love", il a le mérite de se confronter à la représentation du sexe à l'écran et sur ce plan là, il relève le défi avec talent.
Le film démarre comme dans un film de Gaspar Noé. Un filtre rouge ( comme la passion) nimbe une très longue scène de sexe entre hommes dans la cave d'un bar très spécialisé. Au milieu de mâles nus, s'enfilant, se suçant et s'embrassant, deux jeunes hommes vont se rapprocher, s'empoigner et soudain s'aimer. Un coup de foudre sexuel que les peaux vont tout de suite identifier comme de la passion. La scène est orchestrée au millimètre, n'éludant pas grand chose, mais se débrouillant pour n'être jamais pornographique. Hormis un moment un peu kitsch fait d'une lumière blanche incandescente isolant les deux partenaires, la scène est bluffante de sincérité. Cette entrée en matière ne laisse pas indifférent et place le film sur de très bons rails dont on se demande s'ils seront suivis durant l'heure et demie qu'il reste.
Vous savez ce que c'est, une fois l'orgasme passé, c'est plutôt post coïtum, animal triste. Les deux jeunes héros n'y échappent pas. Si les corps se sont enflammés et désirent recommencer, les lendemains ne chantent guère. Le rapport n'a pas été protégé et l'un deux est séropositif. Le constat est amer et le film, soudain, prend un virage vers le documentaire prophylactique. L'hôpital, le traitement d'urgence, les risques, les effets secondaires, tout est dit, énoncé, que même quelques personnages bien campés et quelques atermoiements des deux hommes n'arrivent pas à sortir de son côté pédagogique.
Et puis retour à la rue et à la nuit. Malgré les griefs et l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de l'un d'eux, les deux héros vont apprendre à se connaître vraiment, s'apprécier, s'aimer. La dernière partie, plus subtile, plus casse-gueule aussi, car pas bien originale, déambuler dans Paris la nuit, cela a été vu mille fois, redevient plus cinématographique. Si les réalisateurs n'évitent pas quelques facilités, ces scènes là fonctionnent de mieux en mieux au fur et à mesure que le film avance grâce surtout aux deux comédiens, Geoffrey Couët et François Nambot. Faut dire que ces deux là ont été admirablement bien choisis ! Aussi agréables à regarder que talentueux et subtils dans leur interprétation, ils sont les deux révélations du film. Aussi à l'aise et naturels avec leurs corps que pour évoquer les sentiments, ils livrent à l'écran une sacré performance. J'en veux pour preuve une scène vers la fin, beaucoup plus gonflée que celles du début, pourtant nettement moins hard mais d'une beauté et d'une sensualité comme on en a rarement vu au cinéma, ou comment déclarer son amour à un homme nu... Espérons qu'ils ne traîneront pas comme un boulet ces scènes de sexe, les ostracisant auprès d'une profession encline aux étiquettes, alors que l'on ne peut que leur souhaiter une belle suite de carrière.
Pas réellement abouti mais gonflé,  le nouveau film du duo Ducastel et Martineau séduit sur la longueur grâce à un casting impeccable qui ne s'arrête pas qu'aux deux personnages principaux, car rencontrant dans leur périple des figures d'une grande justesse.



dimanche 24 avril 2016

Les malheurs de Sophie de Christophe Honoré



Certes Christophe Honoré avait écrit pour la jeunesse ( mais des oeuvres mièvres), mais ses précédentes adaptations pour le cinéma de Georges Bataille ou de la princesse de Clèves n'auguraient pas de le trouver sur l'adaptation de ce chef d'oeuvre de la littérature bien pensante et aux allures un poil surannées. Sur l'écran, "Les malheurs de Sophie" ( et " Les petites filles modèles"), passées dans le tamis Honoré ont, il faut l'avouer, fière allure. 
S'il a gardé toute l'esthétique de l'époque, des châteaux jusqu'aux costumes, l'histoire originale et ses célèbres bêtises, il a par contre sérieusement dépoussiéré l'ensemble, en envoyant valser tout le côté eau bénite ( il a juste gardé un abbé assez libidineux, joué avec gourmandise par Michel Fau)et donc moralisateur et les enfants trop sucrés et écoeurants de mignardises. Il apparaît à l'écran le remarquable portrait d'une petite fille entrée en résistance face au un monde d'adultes dont elle a parfois du mal à comprendre certains ressorts. En développant le rôle de la mère, neurasthénique et délaissée par un mari absent, le réalisateur apporte une touche d'ombre et de profondeur à une première partie franchement solaire. Et sans se départir de ce regard malicieux qu'il porte sur l'enfance, que la deuxième partie, franchement plus sombre et hivernale, complète le tableau en dévoilant une Sophie dont la volonté de fer la classe dans la catégorie des grandes héroïnes féministes ! Et ce n'est pas la seule prouesse de ce film ! On sent durant presque deux heures combien la caméra de Christophe Honoré s'est amusée à filmer ces enfants, tous absolument sublimes de naturels, jamais dans le cabotinage, toujours dans l'enfance. Elle virevolte autour d'eux comme prise par leurs jeux endiablés, les caresse, les cajole, leur emprunte des moments de liberté inouïe, la même que s'octroie le réalisateur en y insérant des animaux animés, une mort dans une sorte de tableau 3D ou des scènes chantées dont une variante réussie de "Chantons sous la pluie " pour enfant. 
Je l'avoue, aller au cinéma voir une adaptation de la comtesse de Ségur ( née Rostopchine) ne m'emballait pas outre mesure. Si l'histoire, bien connue, n'est pas réellement passionnante, la mise en scène libre et finaude de Christophe Honoré en fait un spectacle très agréable, aussi bien pour les petits que pour les grands, lui donnant un caractère bien plus trouble que le premier degré dans lequel les romans sont enfermés. 

jeudi 21 avril 2016

Le fils de Joseph de Eugène Green



Visionner " Le fils de Joseph" est une expérience qui mérite d'être tentée. C'est un cinéma que l'on pourrait qualifier d'excentrique et, rien que pour cela, dans une industrie qui formate beaucoup, il est agréable que quelques uns tentent la marginalité.
Le film démarre par une scène située dans une cave où trois ados s'amusent à torturer un rat. L'un d'eux, trouvant le jeu débile, préfère s'en aller. Déjà, en tant que spectateur, on commence à trouver que les deux jeunes acteurs qui jouent de l'aiguille à tricoter sont moyennement crédibles. Mais quand la caméra suit le fuyard et que celui-ci s'arrête pour converser avec un copain, le fou-rire m'a pris en même temps qu'une certaine inquiétude. Les acteurs, piqués plantés face à face, débitent sans l'ombre d'une intonation, comme une récitation apprise par coeur sans rien comprendre, un dialogue du genre :
-Salut, ça va ?
-Oui, et toi ?
-Ca va! Tu vas z où ? (oui, toutes les liaisons, même celles qui ne se prononcent pas seront faites durant tout le film !)
-Je rentre chez moi. Et toi ?

Tout le film sera de cet acabit, filmé dans des décors épurés et peu crédibles et enchaînant des situations tout aussi improbables. Bien sûr, il y a une histoire de fils qui cherche à retrouver son père, le tout mêlé à un prêchi-prêcha  biblique autour de Marie et Joseph et le sacrifice d'Abraham. Elle arrive à tenir la route mais uniquement parce qu'il faut bien se raccrocher à quelque chose. Ici, on se contente de peu, surtout qu'en toile de fond on trouve une satyre du milieu de la littérature et des bobos, qui se veut virulente mais qui n'accumule que les clichés les plus lourdingues. On oscille entre l'incrédulité et le rire moqueur. On est consterné par des blagues genre almanach Vermot que débite, toujours sans l'ombre d'une intonation, le jeune héros ( - Qu'est-ce qu'un naturiste révolutionnaire ? Réponse : un sans culotte ! On est prié de rire s'il vous plaît !). Les oreilles sont constamment sollicitées par des phrases énoncées ainsi :
" - C'est le seul endroit t où j'ai été heureux.
-  Mon enfant t est né.
- C'est t où ici ?
- Laurent t a été malade. "
Et pourtant, au fil des minutes, je ne sais ce qu'il s'est passé, mais cette volonté farouche d'être décalé finit par faire son effet et, bien que Mathieu Amalric et Natacha Régnier aient un peu de mal à adopter le ton plat des autres acteurs, le film se laisse regarder sans trop de déplaisir comme si cette accumulation de clichés, de balourdises, de faussetés, créait un ensemble aussi cocasse que curieux, aussi insolite qu'insolent.
Ce n'est évidemment pas le chef-d'oeuvre du mois mais sans nul doute une curiosité que tous les amateurs de bizarre ou de farfelu apprécieront sans doute. Et pour moi qui avait lu la rentrée dernière " L'inconstance des démons", dernier roman d'Eugène Green, je peux sans conteste dire qu'il est meilleur cinéaste que romancier. Mais vous êtes prévenus, c'est un cinéma radical et singulier que vous découvrirez ! ( Ce que la bande annonce, bien faite, ne laisse pas vraiment présager).