jeudi 16 octobre 2014

Ici commence la nuit d'Alain Guiraudie


Gilles, la quarantaine , gère sa vie de célibataire entre des rencontres sur des lieux de drague et tout un réseau d'amis/amants contacté au gré du moment ou de ses envies. Mais en cet été particulièrement chaud, il ne résiste pas à l'envie de se masturber dans les slips kangourous bleus d'un vieux monsieur de 98 ans appelé tout simplement Pépé. Lassée des vols répétés des sous-vêtements de son père, Mariette appelle la gendarmerie qui ne tarde pas à confondre le coupable. Le chef gendarme, dans un inquiétant mélange de sadisme punitif et de désirs ambiguës, violera  Gilles avec sa matraque, lui enfonçant par l'anus un slip empli de merde appartenant à l'ancien ....
Avec un tel début, je sens déjà que beaucoup de personnes penseront qu'il est inutile de perdre temps et argent à la lecture d'un récit aussi dégoûtant. Ils auront tort car ils passeront à côté d'un roman beaucoup plus subtil que cette entrée en matière le laisse paraître.
En résumant ainsi le début du livre, je ne lui rends pas service car il m'est impossible de restituer son ton si particulier. Cela débute comme un vaudeville, presque une farce. C'est léger, un tantinet provocateur mais ce qui ressort tout de suite, c'est la grande tendresse de l'auteur pour ce qu'il décrit. En posant le décor dans une  France de petit village du Sud-Ouest, où les gens vivent simplement, Alain Guiraudie nous parle de la vie, la vraie, de celle de millions de personnes, de celle où l'on étend son linge sur un fil à l'extérieur parce que l'on a pas les moyens ou l'envie de posséder un sèche-linge, de celle où l'on déjeune simplement à midi tapante, de celle où l'on somnole après le repas, où les regards suffisent aux mots. Et au milieu de cette simplicité, le désir. Pour Gilles, il est un peu étrange son désir, mais il va l'explorer parce que la vie est peut être trop courte pour s'enquiquiner avec des normes. Mais quand on ose s'attaquer à elles, l'horreur, comme une fulgurance inéluctable surgit. On navigue soudain dans des zones sombres, celles situées aux tréfonds de l'âme humaine. Alors la plume de l"écrivain se fait précise, naturaliste mais jamais racoleuse ou vulgaire. Il y a un viol, certes décrit crûment, violemment, mais l'écriture arrive à faire de cet événement traumatique une porte d'entrée difficile à franchir, mais qui ouvre le roman à d'amples perspectives narratives.
Gilles est le narrateur. Sa vie, loin d'être celle de tout le monde, devient très vite la mienne. Par mille infimes détails du quotidien, par la justesse de la pensée, des sentiments exprimés, des dialogues, Alain Guiraudie attrape son lecteur et le mène là où il veut. En proie à des désirs singuliers (désirs pour un vieillard et amour fou pour son chef gendarme tortionnaire et assassin) mais aussi ceux des autres ( Cindy, 15 ans, l'arrière petite fille de Pépé, brûlante d'amour ou de Paul l'ami/amant qui souffre en silence de ses amours passagères), on suit Gilles qui tâtonne, se cogne à ses doutes, ses interrogations, essayant de démêler, de comprendre, les liens entre amour et désir. Quand Eros est là, Thanatos n'est pas loin. La mort rôde, celle de Pépé forcément proche, mais aussi en la personne du chef gendarme, amant merveilleux mais inquiétant.
Le roman a reçu le prix Sade 2014, amplement mérité mais pas seulement parce qu'il comporte deux scènes fortes. Comme le divin marquis, Alain Guiraudie est un écrivain libre, libéré de l'emprise de l'ordre moral. En bousculant les normes, il offre une histoire pour nous faire réfléchir sur les désirs qu'on nous impose tout en insufflant une dose d'humanité et même de romantisme dans ce qui, au final, se révélera être une tragédie.
Un peu thriller, un peu social,un peu politique, un peu comique, un peu hard mais avec un profond respect  (et peut être amour) pour ses personnages, "Ici commence la nuit" explore surtout avec une grande sensibilité les sentiments qui nous habitent durant toute une vie. On frémit, on sourit, on s'angoisse, on pense, bref on vit au fil des pages de ce livre dérangeant pour ceux dont l'existence est obligatoirement régit par des dogmes ou des normes mais passionnant pour ceux qui pensent que les possibles sont à portée de qui veut les découvrir. 

lundi 13 octobre 2014

Le garçon et le monde de Alê Abreu


Un dessin animé, un vrai, pas en images de synthèses et encore moins en 3D voilà qui est original. En plus, il vient du Brésil... pays qui occupe peu le terrain de l'animation. Précédé de quelques prix au festival d'Annecy et d'une critique louangeuse, "Le garçon et le monde " est le film original de la semaine pour spectateur un peu curieux .... ou doté d'enfants à partir de 8 ans.
Effectivement dans la salle, lors de la projection, il y avait du bambin, sage, concentré car accompagné d'au moins un parent lecteur de Télérama. Une chance, il n'y aurait peut être pas une cacophonie de jérémiades pour avoir des bonbons , aller au toilettes ou courir partout dans la salle, fléau propre aux séances enfantines lorsque le film n'est guère passionnant.
Hélas, trois fois hélas, il n'en fut rien. Malgré une image et une animation absolument magnifique, hommage à l'innocence et la liberté du dessin d'enfant, utilisant du pastel, des encres, des crayons de couleur ou du stylo bille, très vite la jeunesse commença à se tortiller sur le siège. Les parents commencent à murmurer quelques explications pour ramener l'attention mais en vain. Les mômes décrochent les uns après les autres, les parents aussi car ils ne peuvent pas faire deux choses à la fois, expliquer le film et suivre l'histoire. Et c'est là le point faible du film. Il a beau distillé un magnifique discours humanitaire, sociologique, politique et écologique, son scénario laisse songeur même le spectateur averti. Mélange de rêves, de digressions, d'avance dans le futur, de souvenirs, j'ai peiné à bien saisir qui étaient certains personnages et le passage de l'enfant à sa version vieille n'est pas évidente à percevoir. Les enfants décrochent, les adultes s'accrochent.
Bien sûr, le résultat est un régal pour les yeux. L'animation, constamment inventive et originale est éblouissante de créativité. La musique, au diapason, apporte une note rythmée et mélancolique qui accompagne merveilleusement cette terrible vision de notre monde gangrené par la dictature du commerce et du productivisme. Très symbolique dans son utilisation du blanc et du noir, luxuriant au niveau des couleurs, mais les effets de kaléidoscope si jolis à l'écran, ont hélas déteint pas mal sur le scénario. Du coup cette émouvante histoire de petit garçon vivant à la campagne dont le père part et qu'un coup de vent va emporter vers la découverte du monde tel qu'il est, va prendre un tour très complexe. Le décryptage de l'ensemble est intéressant mais un peu trop foisonnant. Le jeune spectateur n'arrête pas de demander si c'est bientôt fini. L'adulte qui l'accompagne se dit qu'il reverrait bien tout cela au calme, pour sûrement mieux apprécier.
Quand je dis qu'un film de cinéma se voit en salle, celui-ci en est le parfait contre exemple ..ou alors une salle sans enfant ! Mais cela sera difficile d'en trouver une, puisque nos chers bambins sont les cibles visées ! Cependant, "Le garçon et le monde" reste une véritable oeuvre créative, digne d'intérêt et qui sera intéressant de découvrir plutôt que la énième animation des studios américains (du Nord).


dimanche 12 octobre 2014

L'oeil du prince de Frédérique Deghelt


L'oeil du prince est en terminologie théâtrale le meilleur endroit où voir un spectacle, place réservée bien sûr aux rois ou reines. Le lecteur, a une chance sur le spectateur de théâtre, il est toujours à la bonne place quand il lit. Par contre, son jugement, comme pour toute oeuvre, sera subjectif, l'intérêt d'un ouvrage n'ayant rien à voir avec le confort. 
Avec ses personnages allant de l'adolescente à la vieille dame, ses situations mêlant grande et petite histoire, des sentiments en veux-tu en voilà, des considérations psycholo/philosophiques aux allures de grand penseur du monde d'aujourd'hui, ce roman peut faire illusion. La quatrième de couverture,bien entendu incitatrice, indique que seul le lecteur connaîtra le lien entre les cinq histoires proposées, que l'on pense au départ des nouvelles et qui finiront par n'être au final que les éléments d'un tout particulièrement ... abracadabrant. 
Je l'avoue, j'ai eu énormément de mal à terminer ce ramassis de clichés, de réflexions sur la vie, l'amour, la mort même pas dignes des pages psychos d'Ici Paris.  
Ca démarre très mal. Mélodie une adolescente cannoise, est obligée de vivre avec des parents aisés mais cons comme la lune, c'est à dire obsédés par le paraître. Leur totale inculture ne les rend même pas capables d'apprécier le "Le grand bleu" de Luc Besson que la donzelle, invitée au festival célèbre de la ville, découvre émerveillée. Elle couche sur un cahier, le journal de sa triste vie, mélange de réflexions oiseuses et de clichés qui donnent envie de la baffer. Si c'est pour montrer la vacuité de la jeune fille c'est réussi. On sent bien qu'elle a fait un régime Paulo Coelho en intraveineuse pour la philosophie de pacotille et sniffé du " Petit prince" pour la mièvrerie. Mais cette suspicion s'étend très vite à l'auteur car, les péripéties du récit, laissent à penser qu'en plus de St Ex et du penseur brésilien cool, Frédérique Deghelt, a merveilleusement assimilé Marc Levy et les romans Harlequin. La scène où la jeune fille, invitée à une de ces soirées Cannoises, si chics, organisées autour des films, écoute émerveillée un pianiste de jazz talentueux qui, bien sûr, parmi la foule, la remarque, vient vers elle et lui fait divinement l'amour, est à hurler de rire. 
La lecture de la deuxième partie est plus ambiguë. Partagé entre l'envie de savoir s'il était possible de faire pire et celle d'abandonner ce qui risquait de me faire grincer les dents pour plusieurs jours, j'ai quand même fait la connaissance de Yann. Il habite Alençon .... non je rigole...New York bien sûr, mais bon, il est vachement triste. Il est veuf. Il vient de perdre l'amour de sa vie dans un accident de voiture. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, son épouse portait aussi le fruit de leur amour qui n'a pas réchappé au choc. Heureusement il a une amie qui vit à Limoges...heu non...San Francisco. Lors d'un séjour remonte-moral chez elle, il croise un vieil  homme presque Alzheimer, poivrot et joueur invétéré de belote, fascinant, original, philosophe, vaguement ermite. ( C'est vrai, on a tous des amis sympas, et qui en plus, évidemment,  connaissent des gens absolument fantastiques qui n'attendent que notre présence pour nous prodiguer des leçons de bonheur). Bien entendu, le courant passe ultra bien entre eux et c'est le coup de foudre. Yann abandonne tout  et part le rejoindre en Caroline du Nord dans sa maison auprès d'une belle  rivière. Ils vivront d'amour  de pêche, de cueillette et de moments poétiques et fantasques qui remettent sur pied le dépressif. 
Au bord de l'overdose de bons sentiments et de facilités scénaristiques, j'embraye tout de même pour la troisième partie (nouvelle?). le style change , c'est un récit épistolaire qui se déroule en France durant la dernière guerre. Agnès et Alceste ( visez le clin d'oeil!) ne se connaissent pas et entretiennent une correspondance secrète qui les emportera vers une vraie passion .... Un peu plus convaincante que les deux précédents morceaux, cette histoire d'amour n'est pas exempte de clichés et de facilités scénaristiques mais m'a emmené jusqu"à la quatrième partie, plus contemporaine. Retour à San Francisco pour un vaudeville raté entre un musicien de jazz, sa femme et son amant. Mais déjà, poussé du coude de façon ostensible par l'action ultra téléphonée de cet épisode, je sentais que les wagons se raccrochaient pour ne former qu'un seul train, qui ne prenait pas l'allure d'un TGV de haute technicité mais d'un tortillard poussif comme la SNCF n'en a pourtant plus. 
La dernière partie a été au-delà de mes espérances. Je ne raconterai rien mais cela restera surement un numéro de haute voltige romanesque insensé. Défiant toute crédibilité, toute finesse, le raccrochage des wagons est un bouquet final de rebondissements totalement incroyables où le hasard fait vraiment bien les choses. 
Je n'avais guère été convaincu il y a quelques années par "La vie d'une autre", un précédent roman (à succès) de Frédérique Deghelt. Là, c'est sûr, je pense que je ne recommencerai pas. Cependant, si "L'alchimiste" est votre livre de chevet et qu'il voisine avec "Le petit prince" , alors aucun doute, "L'oeil du prince" est fait pour vous ! Les adeptes de textes plus réalistes et moins gnangnans feront évidemment l'impasse, il y a tant de belles choses à lire en ce moment !

jeudi 9 octobre 2014

Mommy de Xavier Dolan


Vous pensez bien qu'en plus du déferlement médiatique enthousiaste qu'il y a autour ce film, moi, admirateur de la première heure de Xavier Dolan, je me suis rué dans la première salle le projetant. Et j' y ai vu tout ce que le jeune canadien sait si bien faire, ce mélange sans pareil et sans honte de kitsch assumé, de couleurs criardes, de mélo, de ralentis, de musiques populaires ou pas. J'y ai retrouvé un cinéma vivant, énergique, créatif jusqu'à tutoyer les limites du bon goût. J'y ai une nouvelle fois admiré une direction d'actrices surtout et d'acteur bluffante, admirablement servis par des dialogues forts, truculents et ménageant cette indispensable zone de non-dit, permettant au film de jouer sur une petite complexité ambiguë de haute tenue.
Avec "Mommy" Xavier Dolan a concocté un film art et essai grand public. Un film qui peut plaire à tout le monde et donner l'impression que, pour une fois, on a vu un chef d'oeuvre mêlant histoire émouvante et forte et réalisation originale. On pourra ainsi s'insérer dans le courant hystérico/admiratif du moment en toute quiétude et bonne foi. Car, en effet, ce film est virtuose. Qui d'autre que Xavier Dolan peut réaliser une scène d'une justesse dramatique et d'une force émotionnelle imparable uniquement avec une chanson de Céline Dion ? Qui d'autre que lui peut nous imposer une image petit format presque carré (dit 1:1) qu'un des héros agrandira d'un geste, pour montrer le bonheur et la liberté, sans que cela fasse lourdingue ? Qui d'autre est capable de nous coller des ralentis à tout moment sans être lourd et ennuyeux, soulignant seulement par ce temps retenu les instants d'intense émotion ? Personne n'est capable de présenter un mélange aussi réussi de drame et de comédie avec juste ce qu'il faut de mauvais goût et de rentre-dedans.
Alors, si l'on n'est pas un familier du réalisateur, son cinquième long métrage sera sans doute un choc visuel et émotionnel, et c'est tant mieux  car mérité. C'est ici sûrement l'apogée de son style, ses effets ont été enfin digérés et lissés pour obtenir un résultat plus cohérents, plus populaire (dans un sens non péjoratif).
Personnellement, et c'est le seul bémol que je ferai, j'ai trouvé que cette virtuosité si totale m'avait tenu à l'écart de l'émotion pourtant désirée par le réalisateur. C'est un trop bon film, mais trop est parfois l'ennemi de bien. Tout le temps accaparé qui par une performance d'acteur, qui par une scène ou un plan magnifiques, l'histoire passe un peu à la trappe.
Mais, et c'est aussi l'autre réussite du film, il s'adresse aussi à la frange pointue du public, celle qui va y voir les courants sous-jacents qui charpentent le film. Le thème de la relation mère/fils, central chez Xavier Dolan, mais aussi son jeu sous toutes les formes, avec les normes ( du format du film aux agissements des personnages qui n'ont qu'une envie de sortir de ce cadre étriqué qu'est leur vie et le film lui-même). Il y a bien sûr, et cette fois-ci de façon bien moins frontale, une sexualité qui plane, cultivant le doute autour de l'inceste ou le triolisme.  On y trouvera aussi des références multiples, Cassavetes à Kubrick et des pieds de nez de gamin moqueur à la bien pensance.
Vous l'aurez compris, plusieurs degrés de lecture dans "Mommy", mais surtout un film fourmillant, intense, original, charmeur, dérangeant, un tourbillon de savoir-faire au service d'une histoire de mère courage et de son fils hyperactif qui saura séduire tout le monde, une plongée dans un univers aussi ébouriffant qu'intelligent. Qu'on se le dise, ce prix du jury à Cannes est loin d'être galvaudé.


lundi 6 octobre 2014

Ce n'est PAS une bonne idée ! de Mo Willems


Un renard croise une oie et...c'est le coup de foudre !Il la flatte, la drague impunément et la conduit chez lui. Elle se laisse faire, charmée, flattée, jouant les oies blanches. Pas sûr quand même que les intentions de chacun soient nobles. Le renard pense à son dîner, l'oie on ne sait pas trop mais elle doit bien cacher son jeu avec son petit foulard trop sage posé sur sa tête et son air béat de pauvre gourde. Pourtant, ses oisons qui observent la scène la mettent sérieusement en garde, parce que ce n'est vraiment pas une bonne idée de suivre ce renard !
Par contre, c'est une excellente idée de lire cet album à vos enfants (à partir de 4 ans). C'est une histoire classique de renard qui va croquer un pauvre volatile innocent.
"Chouette !" applaudiront les enfants qui adorent les histoires qui font un peu frissonner.
"Encore ?! pesteront les parents, ils pourraient se renouveler ces auteurs!"
Ils se trompent les parents, car Mo Willems est un petit malin. En plus d'utiliser une mise en page cinématographique et un poil décalée, il joue admirablement avec le lecteur, distillant avec humour un suspens insoutenable et réservant une chute qui se révèle encore plus subtile que prévue.
Chut ! Je n'en dirai pas plus, vous laissant découvrir cette histoire drôle, futée et admirablement mise en images. Elle ravira pour plusieurs lectures les enfants surtout ceux qui ont des parents ou un enseignant ou un bibliothécaire un poil comédiens, qui prendront un plaisir fou à le conter en jouant de la voix, car cet album possède des dialogues du tonnerre.
Encore et toujours une réussite des éditions Kaléidoscope qui ont vraiment un choix éditorial sensationnel !

dimanche 5 octobre 2014

Coeur glacé de Johan de Moor et Gilles Dal


"Coeur glacé" est un nouvel ODNI (Objet Dessiné Non Identifié) dans le paysage de la BD. La doublette Johann de Moor, dessinateur fantasque et Gilles Dal, historien humoriste, se sont alliés pour créer cet album étonnant et profondément mélancolique. 
Nous suivons sur quelques jours un homme assez lambda, jamais nommé.Plutôt chanceux dans la vie, bon boulot, physique avenant, pas de soucis majeurs, il fait faire  d'archétype de l'homme contemporain. Seulement, derrière ces apparences, l'homme est rongé par un intense mal être intérieur. C'est un récit intimiste, porté par un dessin foisonnant, désordonné, éclaté et éclatant parfois, sombre aussi, très sombre même, comme pour montrer le désordre intérieur que les apparences cachent pourtant bien. Cet homme occidental va mal. Des tonnes de questions le taraudent, il doute. Il est cerné par des questions philosophiques sur la vie, la mort, la liberté, mais aussi économico-sociologiques sur sa consommation forcenée, le travail, les apparences, qui affluent de toutes parts, assaillant autant le récit que le lecteur par l'habileté des auteurs à poser le doigt là où ça fait mal. La mort rôde tout le temps comme un vertigineux chronomètre prêt à s'infiltrer à tout instant, qui égrène tout le long du récit son ironique musique. Notre homme/héros continuera-t-il son parcours jusqu'au bout du temps normalement attribué ? 
Pour entamer l'automne avec optimisme, ce n'est pas cet album qu'il faut lire cette rentrée. Mais si comme moi, vous êtes sensibles à la création, à l'inventivité graphique autant qu'à un discours sans concession et sans mièvrerie sur notre condition d'homme occidental blanc, vous passerez  un très intéressant moment à lire et à relire cet album. Oui, je dis relire, non par par masochisme, mais parce vraiment vous serez tentés de vous replonger dedans. On sent bien à la première lecture que l'on survole beaucoup de choses tellement les références, les clins d'oeil sont nombreux. " Coeur glacé" est tellement plein, tellement inventif, tellement original qu'il entre dans le club très fermé de ces oeuvres qui peuvent être rouvertes sans arrêt. Au gré du moment, de votre humeur, de vos dispositions, vous trouverez chaque fois un détail qui vous a échappé, ressentirez une sensation nouvelle. Le scénario tient à l'essentiel mais les illustrations de Johann de Moor, très travaillées, très pensées, multiformes, multi styles, apportent une profondeur comme on en voit rarement en bande dessinée. 
Le résultat de "Coeur glacé" est étonnant d'intelligence et de sensibilité.Certes loin des récits classiques, il allie plaisir de l'esprit au plaisir visuel. Pour moi, une réussite !




jeudi 2 octobre 2014

Still the water de Naomi Kawaze



La nature objet de joie et de partage, de vie, de mort, l'amour naissant de deux adolescents, autant de thèmes forts développés par Naomi Kawaze qui avaient tout pour me passionner. Hélas, une sensation d'ennui  m'a peu à peu gagné, s'amplifiant au fil des minutes pour trouver son point d'orgue dans une terrible dernière demi-heure...
Le film commence par un plan assez similaire au "Léviathan " d'Andreï Zviaguintsev vu la semaine dernière, également en compétition à Cannes : la mer roulant ses vagues écumantes sur quelques rochers sombres. Deux plans similaires à la symbolique évidente : attention, vous allez voir  ce que vous allez, l'histoire qu'on va vous raconter n'est pas drôle ! (Et d'ailleurs, ces deux films auront un autre plan tout aussi symbolique et tout aussi similaire :  une pelleteuse abattra longuement qui la maison du héros dans le film russe, qui le banian si beau dans le film japonais. Comme quoi, on n'est pas trompé sur la marchandise, ce ne sont pas des vaudevilles .)
Donc la mer, élément omniprésent durant tout le film, sera suivi par le plan d'un vieil homme égorgeant une chèvre. La caméra se mettra à trembloter légèrement devant cet acte barbare mais naturel. Je tiens à préciser, que ce léger tremblement se reproduira très souvent dans le film. Dès que la nature est sensée donner de l'émotion ou dès que la situation est dramatique, l'image devient "parkinsonnienne". Vraisemblablement voulu afin de faire partager l'émotion à fleur de peau de Naomi Kawaze, cet artifice de mise en scène m'a agacé. Deux feuilles bruissent dans un arbre, et hop la réalisatrice tremble d'émotion devant la beauté de la nature. La mère meurt, enfin non, rejoint ses ancêtres la joie au coeur, nuance, hop je tremble évidemment... Et comme tout est émotion dans le film, ne vous inquiétez pas, ce n'est pas un mauvais réglage, c'est l'émotion, l'extase qui agit et qui frissonne ...
Donc la mer, parce que l'on est sur une île, qui sera le théâtre d'un fait divers sordide.Un adolescent trouvera le cadavre nu d'un homme tatoué. Il lui servira de révélateur de sa propre vie. Ne serait-ce pas un amant de mère ? Un tatouage réalisé par son père vivant à Tokyo ? Entre deux borborygmes bien de son âge et malgré son air buté et sa conversation réduite, il séduira une jeune fille, bien sous tout rapport, mais dont la mère, chamane, est mourante. Après avoir égorgé une nouvelle chèvre avec le papy Tortue ( c'est son surnom) et assisté au trépas de la mère de sa copine, le moment n'est pas bien choisi pour connaître un amour physique total. Pourtant, aidés sans doute par la nature luxuriante qui les entoure, et par tous ces frissons réels mais induits sans doute par la caméra tremblant sous le typhon qui s'abat sur l'île, les deux jeunes gens goûteront aux plaisirs de la chair.
Très contemplatif, s'attachant au moindre frémissement visible et surement invisible, le film est d'une beauté formelle sans équivoque mais d'une lenteur redoutable. Il aurait sans doute gagné à être raccourci un petit peu, afin d'éviter quelques lourdeurs trop démonstratives. Je ne suis pas du tout porté sur l'ésotérisme et cette version light proposée ici, même filmée avec émotion m'a plus plongé dans un bain d'ennui que dans un état second. Mais si une ode à la nature divine et puissante , pourvoyeuse de vie et de mort dans un film empreint d'un esprit chamanique vous tente, courez-y... vous y tremblerez de bonheur !