vendredi 29 août 2014

Party girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis



Angélique, la soixantaine bien marquée, est hôtesse dans un bar de nuit. Toujours payée au bouchon, elle ne fait pourtant plus recette auprès de cette clientèle masculine morne et pas toujours tendre avec cette femme vieillissante. Pourtant, un homme va s'intéresser à elle et même lui proposer de l'épouser ! S'en suivra le parcours classique des fiancés vers le mariage : installation, présentation à la famille, ici bien décomposée et disparate, les hésitations de la mariée, la noce et la nuit qui suit.
Party girl est un film aux aspects charmants mais bancal, La caméra suit cette femme trop maquillée, trop bijoutée, trop coiffée.  L'amour et une certaine tendresse circulent dans les scènes même si Angélique n'est au demeurant pas très sympathique. Fleur bleue à jeun et pleine de sensibilité, elle devient vite insupportable après quelques verres.. Le scénario ne cache rien ses diverses facettes, la rendant ainsi plus humaine et voire un peu plus complexe. La première moitié du film finit par emporter l'adhésion à l'arrache, malgré cette volonté un rien agaçante de jouer les bobos filmant le vrai peuple.
Malheureusement la deuxième partie va tomber dans le mélo un peu lourd. Si le personnage d'Angélique arrive à nous toucher par son intégrité et sa résistance aux moules, le scénario, lui, emprunte un peu trop des chemins sirupeux, parfois de manière un tantinet too much, comme dans la scène des déclarations d'amour durant le mariage, où la vérité des protagonistes est un peu surjouée et rate complètement sa cible tellement c'est risible. Les mouchoirs restent dans la poche devant cet alignement de bons sentiments. À vouloir filmer au plus juste, avec les vraies personnes, en imposant cette fiction/documentaire rejouée, les réalisateurs signifient par là même le silence aux critiques .... Puisqu'on vous dit que tout est vrai ! Vrai oui, mais à la sauce téléréalité, faut des larmes pour emporter l'adhésion du public coco ! Ok pour l'hommage filial et pour le partage de cette vie non exempte d'émotions, mais non merci pour cette dose de cuculterie béate. Puis bizarrement, alors que l'on est quand même dans un registre impudique, le film le devient nettement moins lorsqu'il s'agit d'aborder la sexualité de la maman. Le scénario n'ose pas aller jusqu'au bout, comme si soudain cette femme à la vie sexuelle bien remplie devait devenir une sorte d'icône. J'ai vraiment tiqué à la scène de la nuit de noces...  Oui il y a de l'émotion mais proche du niaiseux pourtant. Ils seraient donc arrivés vierges l'un de l'autre jusqu'au mariage ? Je sais qu'on la voit se refuser quelques scènes avant....mais c'est quand même peu crédible. Alors se pose la question : Angélique est une nouvelle pucelle ? Une illustration de : toutes des putes sauf ma mère ? Blanche-Neige reine du lap dance ?
En tant que spectateur, j'ai choisi plutôt de suivre Angélique libre dans sa tête, thème majeur du film. Et je pense que c'est ce que l'on retiendra de ce film, ce portrait singulier d'une femme qui rejette les compromis. Mais toutes ces scènes un peu convenues et ce filmage naturaliste à la Kechiche qui finit par faire cliché quand on nous montre le milieu prolétaire, "Party girl" sent un peu trop l'épate bourgeois, le film bonne conscience, masquant mal son propos un soupçon vaniteux. Il a eu la caméra d'or. Tant mieux pour lui. Personnellement, j'ai plus vu de promesse de beau cinéma dans  "Les combattants" de Thomas Cailley...



jeudi 28 août 2014

Enemy de Denis Villeneuve



Tout débute par une scène étrange, où des hommes, dont un des héros, Anthony (Jake Gyllenhaal ), observent des femmes en train de se masturber puis qui amènent un plat contenant une araignée qui se fera écraser. Le film se poursuit dans la salle de cours d'un prof d'histoire, Adam (toujours Jake Gyllenhaal), qui, sur les conseils d'un collègue regardera une comédie en vidéo et apercevra, en second plan, un parfait sosie de lui-même. Il s'agit bien sûr de l'Anthony du club érotique, voyeur mais aussi acteur sans grand succès. Adam mettra tout en oeuvre pour rencontrer son double...
Si cela m'arrivait d'apercevoir mon double parfait dans un film, je ferai comme l'Adam du film, je serai étonné et j'essaierai d'entrer en contact. Seulement, je trouverai cette démarche plutôt drôle et joyeuse alors que dans le film, c'est une tragédie. Visage fermé, menaçant, au bord du suicide, le héros avance la mine sombre, l'oeil inquiet, au ralenti, accompagné par une musique sépulcrale. Pour lui c'est un énorme problème angoissant. Le film avance très lentement, sonde les visages anxieux ou en colère, espérant ainsi donner un tantinet de mystère à un truc qui ne l'est pas. Tout ce qui m'aurait semblé rigolo dans la vie est ici traité à la Lynch façon " Mulholland drive". Autant vous dire que c'est pesant d'autant plus que pour faire vraiment psychanalytique, le réalisateur a disséminé au hasard des scènes des détails qui rappellent les araignées (donc la mère quand on connaît son Louise Bourgeois qui d'ailleurs apparaît sous la forme d'une de ses oeuvres). Vous rajoutez, l'épouse d'Anthony enceinte et la maternité étouffante devient en fait l'autre thème du récit, voire son moteur ou l'angoisse d'être père portée à son paroxysme.
Faute d'adhésion au scénario qui manque pour moi de crédibilité psychologique, le film reste une tentative un peu vaine de vouloir créer un univers particulier, au bord du fantastique. On a beau multiplier les gros plans des visages pour sonder leurs angoisses, ne jamais arrêter cette musique sinistre et utiliser un filtre jaune sensé donner un surcroît d'atmosphère étrange, j'ai eu du mal à vraiment m'intéresser à tout ça. Mélanie Laurent joue (joliment) les utilités, Jake Gyllenhaal serre les mâchoires et fronce les sourcils et le spectateur s'ennuie légèrement quand on est bon public, copieusement (comme mon voisin) quand on pensait voir un film d'action. On ne voit pas trop le signifiant de tout cela et ce n'est pas la scène finale (qui m'a tout de même fait bondir de mon fauteuil) qui éclaire la chose.
Film surement ambitieux, "Enemy", à vouloir plonger dans le fantastique intello, n'arrive jamais à être autre chose qu'une oeuvre glacée, un rien prétentieuse et exagérément complexe. Mais peut être suis-je trop joueur et optimiste pour croire à cette histoire de rencontre de sosies qui ne peut avoir, selon Denis Villeneuve, que les accents du drame.


mercredi 27 août 2014

Les amants spéculatifs d'Hélène Risser




L'adultère est un sujet éternellement revenu dans la littérature, rebattu jusqu'à plus soif. Et pourtant, les écrivains y reviennent toujours, cherchant à renouveler le genre ou le regard. Les changements sociétaux y sont pour beaucoup et les nouvelles technologies autant que les nouveaux champs disciplinaires de nos universités aident à biaiser l'approche sur ce phénomène vieux comme le monde.
Il y a deux saisons, Christophe Mouton dans " Un garçon sans séduction " avait mis l'amour et la possibilité de trouver maîtresse en tableau. D'ailleurs le livre s'ornait d'un bandeau rouge annonçant : "Calculez votre valeur sur le marché de l'amour", préfigurant sans doute ces "amants spéculatifs" où Hélène Risser fait appliquer par son héroïne, banquière de haute volée,  les règles qu'elle utilise dans la finance pour fourrer un nouvel homme dans son lit.
Anna est une ex trader, ayant gravi les échelons quatre à quatre de sa banque malgré des stilettos griffés. Belle quarantenaire, elle n'a par contre pas tout à fait réussi sa vie amoureuse et familiale. C'est au moment où son mari prend le large en s'exilant pour son travail loin de la coquette maison parisienne que lui tombe dessus une romancière en service commandé pour un éditeur qui veut un récit/témoignage sur une banquière. En plein coeur de la crise, ce portrait devrait intéresser un lectorat féminin prêt à mordre sur tout ce qui est responsable de ses galères au quotidien. Anna accepte ce portrait, un peu par vanité mais aussi par curiosité, et va se coltiner Hélène, journaliste, nègre méritante, à la vie plutôt morne. L'attelage littéraire avance cahin-caha. La communication entre elles manque de clarté et  le projet pour le livre, mal défini, part en sucette. L'écriture passe peu à peu au second plan, les déboires sentimentaux de l'ex trader devenant le centre de leurs échanges. Et quand la banquière décidera de prendre amant en adaptant les techniques froides et calculatrices d'un milieu sans scrupule, elle se heurtera à des variables et des inconnues impossibles à mettre en équation : le libre arbitre de chacun, la force des sentiments ou cette mystérieuse alchimie corporelle. Cependant, chacune y jouera une page importante de son existence, le reflet et la perception de chacune éclairera un chemin imprévu.
L'intérêt et la force de ce roman viennent de sa construction et des thèmes secondaires qu'il développe.
Vraisemblablement un clin d'oeil aux "Liaisons dangereuses", le roman, bien que pas entièrement épistolaire, avance au gré des notes que l'écrivaine prend lors des interviews de la banquière, du journal intime de cette dernière, de certaines pages du livre qui commence à s'écrire et des mails échangés. Les faux semblants sont révélés, la comédie humaine et sa représentation en société explosent au fil des pages. Le regard d'Hélène Risser est impitoyable, juste. Les mesquineries dont on s'arrange au quotidien, les rouages de la société marchande, les tactiques de chacun pour préserver son pré carré  sont exposés dans toutes leur glaçante splendeur. Ce montage pertinent donne de la force à l'ouvrage qui, hélas, perdra un peu de son énergique cruauté dans les dernières pages. Le final se heurte à quelques clichés qui jurent un peu dans cet ensemble plein de verve et d'ironie. Sans rien révéler de l'issue de cette histoire, la conclusion façon téléfilm n'est guère convaincante.
Cependant 280 pages de plaisir de lecture ça ne se refuse pas en cette rentrée littéraire où certains mastodontes auto-proclamés s'écoutent en entendant en écho la douce chanson de critiques serviles.
Ce roman pétillant et intelligent saura séduire par son regard narquois sur les choses de l'amour et par son écrite alerte et inspirée.

mardi 26 août 2014

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive de Christophe Donner


Pour chaque chaque rentrée littéraire, il faut, à la presse, trouver un thème saillant parmi les plus de 600 parutions dans le domaine romanesque. Il y a eu l'année de l'autofiction, celle du roman historique même celle du roman hystérique. Cet automne, c'est le biopic ! Les écrivains français ont pris des personnages célèbres pour écrire leur vie ou un moment de leur histoire, tout en imaginant certains passages. Effet de mode ? Hasard ? Peu importe, mais la phrase qui sert de leitmotiv pour essayer d'intéresser les quelques lecteurs de roman et de biographie a été prononcée par Jérôme Garcin sur France Inter l'autre matin. Il se demandait si " le roman ne dit pas davantage la vérité que la biographie"... phrase  reprise peu ou prou partout ailleurs. J'ai donc adhéré à l'air du temps en choisissant le nouveau Christophe Donner qui se penche sur la vie de Jean Pierre Rassam, un producteur de cinéma.
Première constatation en refermant l'ouvrage : quel personnage ! Intelligent, riche, hâbleur, outrancier, bon vivant (cigares, alcool et putes de luxe par paquets de 3 ou 4), déjanté,cocaïnomane puis  héroïnomane puis opiomane, fantasque, impulsif, joueur, .... la liste est longue pour qualifier et cerner cette figure maintenant légendaire du cinéma de la fin des années 60 et des années 70. Le livre va à 100 à l'heure comme le personnage. On suit ses coups de gueule ou ses coup de coeur comme ses coups de folie sans s'ennuyer une seconde. Si l'on est passionné de cinéma on prendra plaisir à découvrir les coulisses du montage de certains films comme "Nous ne vieillirons pas ensemble" de Maurice Pialat ou  "La grande bouffe " de Marco Ferreri. Si on l'est moins, on s'étonnera peut être de la truculence du producteur mais on risque de se noyer dans les détails autour de longs métrages moins connus.
J'aime le cinéma et j'ai donc été très intéressé par l'ouvrage. Cependant, est ce que c'est forcément un bon roman ?  Christophe Donner aurait pu suivre par exemple la trace de Patrick Deville qui, il y a deux saisons, avec " Peste et choléra" avait sublimé la vie du chercheur Alexandre Yersin par une densité romanesque et un montage original. Hélas, malgré quelques flash backs ici ou là, c'est la linéarité qui est choisie dans " Quiconque exerce....", l'auteur se contentant de broder quelques dialogues ou de conter avec verve certains moments forts (le sauvetage des jumeaux de Milos Forma au moment du printemps de Prague). Et cette chronologie, aussi confortable soit elle, cache un certain manque d'inspiration d'autant plus que Jean Pierre Rassam n'est au final pas tout à fait le héros du livre. Claude Berri, son beau frère, lui aussi producteur, rival du premier, occupe beaucoup de place dans le récit. Difficiles à dissocier puisque leurs parcours sont parallèles et familiaux, ils représentent tout à fait les duos antagonistes de tout un tas de comédies rigolotes françaises. Plus terne en apparence, Claude Berri fait pourtant de l'ombre à Rassam et pas qu'au niveau de la production ! Il dévie le romancier de son personnage principal, peut être pour masquer un manque d'éléments, de matière sur Rassam qui n'a pas eu le temps comme Berri de conter sa vie dans un livre. Le biopic se termine lorsque le truculent producteur entame une terrible traversée du désert qui l'amènera jusqu'à la mort. La dizaine d'années qui lui reste à vivre étant bâclée en 14 lignes, je suis resté un peu sur ma fin. A mon humble avis, il y avait là un vrai sujet ou même matière à broder pour un roman/biopic. Mais peut être est-ce encore un sujet sensible ? Les personnes qui l'ont accompagné durant cette période étant encore en vie (Carole Bouquet son épouse ), j'imagine bien qu'il soit difficile d'aller s'aventurer à romancer quoique ce soit.
Si vous êtes un tant soit peu intéressé par le cinéma, vous aurez du plaisir à lire le dernier Donner. Vos clichés de producteurs seront confortés. Oui, on couche beaucoup dans le milieu du cinéma pour arriver à pas grand chose, oui, on claque du fric de façon indécente, oui, on nous fait prendre des vessies pour des lanternes (Godard). Je devrais parler au passé puisqu'il s'agit des années 70....
C'est alerte, facile à lire. C'est déjà ça ! Mais de là à faire passer " Quiconque exerce ...." pour un grand roman, c'est une frontière que je ne franchirai pas. Parfois, je me demande si les attachés de presse ou d'autres protagonistes de certaines oeuvrettes n'appliquent pas à la lettre la phrase de Jean Pierre Rassam, lancée aux journalistes pour la sortie du "Vieil homme et l'enfant" : "Je peux même vous sucer la bite si vous me faites un bon papier ".


dimanche 24 août 2014

L'audience d'Oriane Jeancourt Galignani


Un petit tour aux Etats Unis ça vous direz ? Et si on allait au Texas ? L'un des états les plus conservateurs, où le protestantisme évangélique veille sur la moralité de ses ouailles comme un taliban sur la virginité de sa fille. Un état qui a des velléités pour abolir le droit à l'avortement mais qui, tradition de cow boy oblige, adore l'auto défense en engrangeant un arsenal dans chaque maison. La promenade dans cet état au passé flamboyant ( meurtre de Kennedy à Dallas, un massacre à l'université d'Austin, ....) ne sera pas pourtant des plus bucolique. On vous enfermera dans un tribunal, genre hangar en tôle chauffé à blanc par un soleil d'été particulièrement ardent, et ce durant les trois jours d'un procès. Toutes les télévisions du coin sont là pour assister à ce qui pourrait être le crime de l'année. Crime, c'est vite dit, il n'y a pas de victimes. Deborah Aunus, petite trentaine est professeur de mathématiques dans le lycée d'une petite ville coincée entre deux bretelles d'autoroute, loin de tout, près de rien. Elle est jugée pour avoir eu des rapports sexuels avec des jeunes hommes de 19 ans, majeurs donc et consentants. Le hic, c'est qu'ils sont ses élèves !
"L'audience", roman basé sur une histoire vraie, est une infernale descente aux enfers, de ceux qui existent dans ce pays pourtant hautement civilisé en apparence. Cette femme verra sa vie, ses désirs, sa sexualité, déballés sans l'ombre d'une pudeur qui pourtant semble être le minimum demandé aux habitants de cet état. Au nom d'une moralité pudibonde, empreinte de religiosité dégoulinante, le procès se révélera quasi inique. Dans un pays où l'industrie porno est florissante ( mais l'argent est roi et permet ainsi d'acquérir l'absolution), on se permet de juger l'intimité d'une femme et sa liberté sexuelle qui en fait ne dérange personne. Parce que sous couvert du procès d'une professeure, de sa supposée immoralité, c'est toute une société corrompue de partout, en proie à des tourments intérieurs de toutes natures qui se sert d'elle pour camoufler toutes les vilaines choses inavouables que pourtant elle génère.
Oriane Jeancourt Galignani dresse un portrait sans concession d'une Amérique qui ne fait plus du tout rêver. Crûment, en ne négligeant aucun détail, presque à la manière d'une entomologiste, elle dépeint chaque personnage de ce procès avec une acuité réjouissante, évidemment dérangeante. Les enjeux de chacun sont parfaitement mis à jour, donnant au roman un côté polar haletant très réussi.
J'ai tourné les pages avec ferveur, fureur, été happé par l'histoire, l'écriture, précise et caustique,  eu aussi chaud que les protagonistes, grincé des dents, me suis énervé... J'étais dans le procès, dans la vie de Déborah, même si celle-ci n'est pas énormément sympathique ni toujours bien responsable. Bref, j'ai eu un formidable moment de lecture, un de ceux qui vous passionne et qui vous restera sûrement en mémoire, pas de la grande littérature mais assurément un excellent roman au projet bien mené et bien écrit. 

samedi 23 août 2014

Sils Maria d'Olivier Assayas


J'ai vu le must de la rentrée cinématographique si l'on en croit les gazettes ! J'ai admiré Juliette Binoche et Kristen Stewart dans le nouveau film d'olivier Assayas. Qu'importe qu'il soit revenu bredouille de Cannes, en août c'est lui qui obtient la palme du boniment, de l'oeuvre injustement boudée. La presse dégouline de superlatifs, d'admiration tout en ne proposant généralement qu'une seule et même photographie de Juliette Binoche en robe du soir Chanel.
Il faut bien ce rouleau compresseur médiatique pour faire courir les spectateurs dans les salles pour aller se passionner aux interrogations intimes d'une comédienne célèbre (Binoche) se trouvant confrontée à une jeunesse aux dents longues qui la chassera impitoyablement du haut de l'affiche et aux vertiges d'une pièce de théâtre qui n'est finalement qu'un représentation de sa propre vie.
Le sujet, essentiellement destiné à une élite de spectateurs concernée par les affres de la création et les interrogations de la fugacité de son aura à l'intérieur du star system, va avoir du mal à alpaguer le populo. Peut être que quelques ados énamourés, attirés par la présence de Mlle Stewart, se risqueront à aller grignoter quelques popcorns avant de soupirer en s'apercevoir que non, ce n'est pas un succédané de "Twilight". D'ailleurs, je me demande si tout ce tam tam assourdissant n'est pas là pour essayer d'amortir au maximum le cachet (surement exorbitant) de la jeune star hollywoodienne.
Essaie-t-on encore une fois de nous faire prendre une vessie pour une lanterne ? Pas tout à fait quand même, le film a des qualités mais pas au point je pense d'entrer dans la légende du cinéma !
Composé en deux parties et un épilogue, "Sils Maria" emporte tout d'abord l'adhésion dans le descriptif de l'univers de la star. La caméra sait rendre le rythme trépidant d'une vedette surbookée et qui apprend la mort de l'auteur qui l'a lancée. Aidée par une jeune secrétaire ( Mlle Stewart avec des lunettes pour faire sérieuse) qui filtre et organise sa vie comme un cerbère dévoué, la star va devoir affronter les médias (lunettes de soleil, visage fermé), un hommage à l'auteur ( rayonnante et profonde) et sa vie de tous les jours (pleurante car compliquée par un divorce ). Dans cette évocation la caméra d'Assayas est étonnante de précision et sait très bien rendre le stress qui enveloppe la comédienne. Par contre, et cela on s'en apercevra lors de la deuxième partie, on ne sent aucun rapport de proximité avec sa secrétaire, très présente certes mais vivant sa vie en marge. Et ce n'est pas la scène d'intimité entre elles, au bord d'un lac, qui soude un tant soit peu le duo. Intimité est un bien grand mot. Disons qu'à un moment, après une balade, la star veut prendre un bain, se met nue et demande à sa secrétaire de la rejoindre dans l'eau. Cette dernière se déshabillera mais restera en sous vêtements (et là on s'aperçoit à l'écran que Mlle Stewart, sûrement très prude, à l'américaine, porte un boxer sous lequel elle met un slip!), pensant surement que cette envie soudaine de nudisme n'est qu'une folie de vieille personne surement ex soixante huitarde.
La deuxième partie est le choeur du film. La star va rejouer la pièce qui l'a fait connaître  mais dans une autre rôle, celui de la femme vieillie. En  répétant son texte avec sa secrétaire qui lui lance les répliques du personnage plus jeune, la star va s'apercevoir que la pièce ressemble étrangement à ce qu'elle vit et les avis de sa collaboratrice vont  sérieusement l'ébranler. Il sera question de désir entre elles, de création, de temps qui flétrit les plus jeunes .... Le problème, pour moi, ici, est que ça ne fonctionne pas ! Le texte répété est assez tarte et ne donne aucune envie de le voir jouer ( une sorte de Tchéchov à la sauce Bergman mais sans le génie des deux). Si Juliette Binoche arrive à être crédible en comédienne devant passer le flambeau, Kristen Stewart semble penser que pour le cachet minable que lui ont donné les producteurs français, porter d'affreuses lunettes est le maximum qu'elle puisse donner! Le film s'enlise dans un ennui distingué. Théoriquement, sur le papier, on peut penser que nous touchons un sommet d'intelligence et de sensibilité. C'est surement le cas mais, malgré l'élégance de la mise en scène et le rajout d'un face à face avec une jeune actrice qui monte, le film peine à convaincre et à passionner. Sinon, comme d'habitude, Binoche fait du Binoche (très bien ), c'est à dire qu'elle pleure, rit, pleurniche, éclate de rire, sanglote. Elle porte le film sur ses épaules, arrivant à sublimer des répliques et des situations assez ampoulées.  Dommage que sa jeune accolyte ne soit pas au diapason, se contentant de gérer sa carrière naissante en essayant une incursion dans le cinéma dit d'auteur... Pas sûr qu'elle ait choisi le bon cheval... ou qu'elle soit la jument idéale .




vendredi 22 août 2014

Nous faisons semblant d'être quelqu'un d'autre de Shani Boianju


Ce premier roman d'une jeune auteure israélienne nous est annoncé comme "un coup de poing singulier et provocateur ". Concrètement, ce slogan n'est pas totalement faux, mais une fois le livre refermé, je suis resté un rien circonspect quant au résultat.
Trois amies d'enfance, Yaël, Lisa et Avishag vivent dans une petite ville posée au milieu des cailloux par des colons en quête de judéisation d'une région située au bord de la frontière libanaise. Tout y suinte l'ennui, la résignation et l'état d'alerte permanent, ponctué par des explosions lointaines de missiles, accentue la puissance des rêves et des désirs de ces jeunes filles. Mais, à dix-huit ans, le service militaire les appelle et les séparera. Chacune vivra ces vingt-deux mois obligatoires comme un parcours initiatique qui bouleversera à jamais leur vie.
Le message que veut crier Shani Boianju est fort et évident. Ce passage dans l'armée de toute une jeunesse, garçon ou fille, laisse une empreinte indélébile dans ces jeunes cerveaux et démolit la vie future de façon irréversible même si l'on a eu la chance d'en revenir vivant. Nul n'est à l'abri de comportements extrêmes, déstabilisants voire suicidaires.
Cependant, la construction employée affaiblit passablement le propos. Nous sommes dans un mix entre roman et recueil de nouvelles. Les trois jeunes filles servent de fil conducteur mais chaque chapitre peut se lire séparément, mélangeant alors anecdote militaire vécue par l'une d'elle avec une résurgence du passé. La fulgurance du présent se retrouve bien souvent affadie par ce mélange d'un passé moins prenant. Si les deux premiers tiers du livre arrivent à convaincre par la force de certaines histoires, la dernière partie s'essouffle, l'auteure maniant mal l'art de l'ellipse. Son récit, qui aurait pu enfoncer le clou encore plus profondément, devient moins convaincant comme si elle avait peur d'aller trop loin dans la dénonciation.
Avis en demi-teinte, même si ce roman recèle de belles scènes, notamment, celle érotico/guerrière d'une leçon de tir au fusil. Le message est fort assurément et de plus en plus présent dans les oeuvres littéraires ou cinématographiques israéliennes qui parviennent jusqu'à nous, mais ici, le propos se dilue dans une construction mal équilibrée qui, en voulant décrire un maximum de faits, n'arrive qu'à perdre un peu l'intérêt du lecteur en route.

Livre lu dans le cadre de l'opération  "On vous lit tout, en partenariat avec Libfly et le Furet du Nord"