samedi 30 avril 2016

Je les aime tous de Mathilde


Pour vous cette semaine, j'ai testé le premier album d'une ex-candidate malheureuse de "The voice".
Je le reconnais, pour écouter de ce premier opus, il faut vaincre quelques réticences, oublier que les gagnants de cette émission sont en général assez éloignés de ce que j'écoute habituellement en matière de chanteurs français. Pour tout dire , Kendji Girac ne me fait pas du tout gondoler ! Il est préférable aussi d'effacer tous les clichés que véhicule ce genre d'émission formatée et se dire que pour faire le spectacle, TF1 a du avoir eu l'idée de prendre quelques semi-professionnels, tout aussi, sinon plus talentueux que les gagnants qui, eux, en plus de leur possibilité à pouvoir pousser la chansonnette, doivent répondre à d'autres critères, notamment physiques.
Alors, je mets le CD dans le lecteur, quelques notes de piano, dans la gamme des aigus, m'accueillent. Puis, la voix de Mathilde s'élève, claire, à la puissance maîtrisée.
" Pas mal !" me dis-je.
Bon, j'ai un peu déchanté en écoutant les paroles. Ce premier titre est une composition personnelle, une chanson d'amour, dont le texte, il faut le dire, accumule quelques clichés qui gâchent un peu la jolie mélodie cristalline. Le refrain dit :
"Mon amour, je t'aime et je t'attends
J'écris ton prénom dans la nuit
je pars, je reviens, je me rends". 
Après ce titre moyennement convainquant, suis l'une des sept reprises contenues dans cet album : "Sous le ciel de Paris", façon jazzy très chic, qu'enveloppe joliment la voix de Mathilde, en parfaite harmonie. Joli travail, belle interprétation, là, mon oreille se dresse.
Dans cette catégorie "hommage aux grandes chansons françaises" se succèdent  "Dis, quand reviendras-tu ? ", vraiment réappropriée, nettement plus réussie que la reprise de Bruel, l'inévitable "La javanaise" à la lenteur sensuelle, un joli duo sur "Une chanson douce " avec le chanteur brésilien Marcio Faraco. Franchement plus surprenante dans notre époque au puritanisme rampant, est la reprise d'une chanson coquine de Colette Renard " Les nuits d'une demoiselle" où un doux swing accompagne les rêveries érotiques d'une jeune fille. On trouve aussi un autre duo façon bossa-nova sur "Que reste-t-il de nos amours ? " et l'"Hymne à l'amour" quasi à capella. Je l'avoue, j'ai été séduit par cet ensemble, classieux, accompagné brillamment par le piano de Jacky Terrasson et une ribambelle de sonorités chaudes et charnelles, façon velours des bars de grands hôtels. Mathilde a une belle voix expressive, une voix qui force l'écoute et nous enveloppe dans un cocon de sensations douces et attentives. Même sur ses titres personnels qui s'intercalent au milieu de ces standards et bénéficient eux aussi de jolis arrangements jazzys, la voix de cette jeune femme est arrivée à m'accrocher malgré une certaine faiblesse d'écriture ( sauf  peut être sur " Les amants du Père Lachaise" ).
Alors, oui, Mathilde a un réel talent d'interprète, une voix qui ne laisse pas indifférent et qui arrive avec cet album aux apparences un peu convenues, à créer un joli univers. J'ai apprécié qu'elle sache maîtriser sa voix, évitant tous les clichés actuels en matière de chant et jouant ainsi une carte toute personnelle qui devrait , je l'espère, lui faire rencontrer de bons paroliers et un public. Un conseil :
Virez vos albums de Kendji et offrez-vous un moment de douceur avec Mathilde.
Le clip ci-dessous, écrit, réalisé par l'artiste ( que de talents !) est une de ces chansons originales qui pâtit sans doute de l'environnement des grandes chansons choisies pour cet album.




mardi 26 avril 2016

Théo et Hugo dans le même bateau d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau


"Théo et Hugo dans le même bateau" aura-t-il la même presse que certains de ces films qui ont osé le sexe sans voile, sans potiche placée au bon endroit, sans plante verte masquant les sexes ? Par certains côtés il en serait digne, car, même si moins abouti que ces illustres prédécesseurs,  " La vie d'Adèle""L'inconnu du lac" ou "Love", il a le mérite de se confronter à la représentation du sexe à l'écran et sur ce plan là, il relève le défi avec talent.
Le film démarre comme dans un film de Gaspar Noé. Un filtre rouge ( comme la passion) nimbe une très longue scène de sexe entre hommes dans la cave d'un bar très spécialisé. Au milieu de mâles nus, s'enfilant, se suçant et s'embrassant, deux jeunes hommes vont se rapprocher, s'empoigner et soudain s'aimer. Un coup de foudre sexuel que les peaux vont tout de suite identifier comme de la passion. La scène est orchestrée au millimètre, n'éludant pas grand chose, mais se débrouillant pour n'être jamais pornographique. Hormis un moment un peu kitsch fait d'une lumière blanche incandescente isolant les deux partenaires, la scène est bluffante de sincérité. Cette entrée en matière ne laisse pas indifférent et place le film sur de très bons rails dont on se demande s'ils seront suivis durant l'heure et demie qu'il reste.
Vous savez ce que c'est, une fois l'orgasme passé, c'est plutôt post coïtum, animal triste. Les deux jeunes héros n'y échappent pas. Si les corps se sont enflammés et désirent recommencer, les lendemains ne chantent guère. Le rapport n'a pas été protégé et l'un deux est séropositif. Le constat est amer et le film, soudain, prend un virage vers le documentaire prophylactique. L'hôpital, le traitement d'urgence, les risques, les effets secondaires, tout est dit, énoncé, que même quelques personnages bien campés et quelques atermoiements des deux hommes n'arrivent pas à sortir de son côté pédagogique.
Et puis retour à la rue et à la nuit. Malgré les griefs et l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de l'un d'eux, les deux héros vont apprendre à se connaître vraiment, s'apprécier, s'aimer. La dernière partie, plus subtile, plus casse-gueule aussi, car pas bien originale, déambuler dans Paris la nuit, cela a été vu mille fois, redevient plus cinématographique. Si les réalisateurs n'évitent pas quelques facilités, ces scènes là fonctionnent de mieux en mieux au fur et à mesure que le film avance grâce surtout aux deux comédiens, Geoffrey Couët et François Nambot. Faut dire que ces deux là ont été admirablement bien choisis ! Aussi agréables à regarder que talentueux et subtils dans leur interprétation, ils sont les deux révélations du film. Aussi à l'aise et naturels avec leurs corps que pour évoquer les sentiments, ils livrent à l'écran une sacré performance. J'en veux pour preuve une scène vers la fin, beaucoup plus gonflée que celles du début, pourtant nettement moins hard mais d'une beauté et d'une sensualité comme on en a rarement vu au cinéma, ou comment déclarer son amour à un homme nu... Espérons qu'ils ne traîneront pas comme un boulet ces scènes de sexe, les ostracisant auprès d'une profession encline aux étiquettes, alors que l'on ne peut que leur souhaiter une belle suite de carrière.
Pas réellement abouti mais gonflé,  le nouveau film du duo Ducastel et Martineau séduit sur la longueur grâce à un casting impeccable qui ne s'arrête pas qu'aux deux personnages principaux, car rencontrant dans leur périple des figures d'une grande justesse.



dimanche 24 avril 2016

Les malheurs de Sophie de Christophe Honoré



Certes Christophe Honoré avait écrit pour la jeunesse ( mais des oeuvres mièvres), mais ses précédentes adaptations pour le cinéma de Georges Bataille ou de la princesse de Clèves n'auguraient pas de le trouver sur l'adaptation de ce chef d'oeuvre de la littérature bien pensante et aux allures un poil surannées. Sur l'écran, "Les malheurs de Sophie" ( et " Les petites filles modèles"), passées dans le tamis Honoré ont, il faut l'avouer, fière allure. 
S'il a gardé toute l'esthétique de l'époque, des châteaux jusqu'aux costumes, l'histoire originale et ses célèbres bêtises, il a par contre sérieusement dépoussiéré l'ensemble, en envoyant valser tout le côté eau bénite ( il a juste gardé un abbé assez libidineux, joué avec gourmandise par Michel Fau)et donc moralisateur et les enfants trop sucrés et écoeurants de mignardises. Il apparaît à l'écran le remarquable portrait d'une petite fille entrée en résistance face au un monde d'adultes dont elle a parfois du mal à comprendre certains ressorts. En développant le rôle de la mère, neurasthénique et délaissée par un mari absent, le réalisateur apporte une touche d'ombre et de profondeur à une première partie franchement solaire. Et sans se départir de ce regard malicieux qu'il porte sur l'enfance, que la deuxième partie, franchement plus sombre et hivernale, complète le tableau en dévoilant une Sophie dont la volonté de fer la classe dans la catégorie des grandes héroïnes féministes ! Et ce n'est pas la seule prouesse de ce film ! On sent durant presque deux heures combien la caméra de Christophe Honoré s'est amusée à filmer ces enfants, tous absolument sublimes de naturels, jamais dans le cabotinage, toujours dans l'enfance. Elle virevolte autour d'eux comme prise par leurs jeux endiablés, les caresse, les cajole, leur emprunte des moments de liberté inouïe, la même que s'octroie le réalisateur en y insérant des animaux animés, une mort dans une sorte de tableau 3D ou des scènes chantées dont une variante réussie de "Chantons sous la pluie " pour enfant. 
Je l'avoue, aller au cinéma voir une adaptation de la comtesse de Ségur ( née Rostopchine) ne m'emballait pas outre mesure. Si l'histoire, bien connue, n'est pas réellement passionnante, la mise en scène libre et finaude de Christophe Honoré en fait un spectacle très agréable, aussi bien pour les petits que pour les grands, lui donnant un caractère bien plus trouble que le premier degré dans lequel les romans sont enfermés. 

jeudi 21 avril 2016

Le fils de Joseph de Eugène Green



Visionner " Le fils de Joseph" est une expérience qui mérite d'être tentée. C'est un cinéma que l'on pourrait qualifier d'excentrique et, rien que pour cela, dans une industrie qui formate beaucoup, il est agréable que quelques uns tentent la marginalité.
Le film démarre par une scène située dans une cave où trois ados s'amusent à torturer un rat. L'un d'eux, trouvant le jeu débile, préfère s'en aller. Déjà, en tant que spectateur, on commence à trouver que les deux jeunes acteurs qui jouent de l'aiguille à tricoter sont moyennement crédibles. Mais quand la caméra suit le fuyard et que celui-ci s'arrête pour converser avec un copain, le fou-rire m'a pris en même temps qu'une certaine inquiétude. Les acteurs, piqués plantés face à face, débitent sans l'ombre d'une intonation, comme une récitation apprise par coeur sans rien comprendre, un dialogue du genre :
-Salut, ça va ?
-Oui, et toi ?
-Ca va! Tu vas z où ? (oui, toutes les liaisons, même celles qui ne se prononcent pas seront faites durant tout le film !)
-Je rentre chez moi. Et toi ?

Tout le film sera de cet acabit, filmé dans des décors épurés et peu crédibles et enchaînant des situations tout aussi improbables. Bien sûr, il y a une histoire de fils qui cherche à retrouver son père, le tout mêlé à un prêchi-prêcha  biblique autour de Marie et Joseph et le sacrifice d'Abraham. Elle arrive à tenir la route mais uniquement parce qu'il faut bien se raccrocher à quelque chose. Ici, on se contente de peu, surtout qu'en toile de fond on trouve une satyre du milieu de la littérature et des bobos, qui se veut virulente mais qui n'accumule que les clichés les plus lourdingues. On oscille entre l'incrédulité et le rire moqueur. On est consterné par des blagues genre almanach Vermot que débite, toujours sans l'ombre d'une intonation, le jeune héros ( - Qu'est-ce qu'un naturiste révolutionnaire ? Réponse : un sans culotte ! On est prié de rire s'il vous plaît !). Les oreilles sont constamment sollicitées par des phrases énoncées ainsi :
" - C'est le seul endroit t où j'ai été heureux.
-  Mon enfant t est né.
- C'est t où ici ?
- Laurent t a été malade. "
Et pourtant, au fil des minutes, je ne sais ce qu'il s'est passé, mais cette volonté farouche d'être décalé finit par faire son effet et, bien que Mathieu Amalric et Natacha Régnier aient un peu de mal à adopter le ton plat des autres acteurs, le film se laisse regarder sans trop de déplaisir comme si cette accumulation de clichés, de balourdises, de faussetés, créait un ensemble aussi cocasse que curieux, aussi insolite qu'insolent.
Ce n'est évidemment pas le chef-d'oeuvre du mois mais sans nul doute une curiosité que tous les amateurs de bizarre ou de farfelu apprécieront sans doute. Et pour moi qui avait lu la rentrée dernière " L'inconstance des démons", dernier roman d'Eugène Green, je peux sans conteste dire qu'il est meilleur cinéaste que romancier. Mais vous êtes prévenus, c'est un cinéma radical et singulier que vous découvrirez ! ( Ce que la bande annonce, bien faite, ne laisse pas vraiment présager).



mercredi 20 avril 2016

L'aile brisée d'Antonio Altarriba et Kim


"L'aile brisée" n'est pas tout à fait la suite de l'excellent " L'art de voler", c'est plutôt un complément totalement indépendant, pour réparer un oubli flagrant. Le précédent roman graphique d'Antonio Altarriba, consacré à la vie de son père, occultait complètement l'épouse malgré trente-cinq ans de vie commune. C'est à la suite de la remarque d'une lectrice lors d'une signature que l'auteur s'est finalement interrogé sur cette femme qui, pour lui, n'avait participé à aucun combat politique, n'avait guère de connivence intellectuelle avec son mari et restait dans son imaginaire personnel reléguée au second plan ...en version effacée. La remarque a fait son chemin et ce fils un peu indigne s'est penché sur la vie de celle qui lui a donné le jour.... Ce qu'il découvre de son existence, à priori nettement moins romanesque que celle de son père, lui donne assez de matériaux pour reconstituer et retracer, voire réinventer, son parcours simple. Mais on n'est pas passionné d'histoire pour rien...Cette vie qu'il relate dans " L'aile brisée " est bien plus qu'un simple hommage à  une femme discrète et au service des autres, c'est aussi toute l'histoire cachée de l'Espagne franquiste qu'il met en scène.
Chacune des quatre parties de ce roman fait référence à un homme important dans l'histoire. Le père d'abord qui en voulant la tuer à la naissance, lui a laissé un bras manquant de mobilité, un général franquiste, complotant pour le retour de la monarchie, qui fut son patron, puis Antonio le mari et pour finir le joyeux Emilio, compagnon amoureux de sa maison de retraite. Des hommes pour marquer chaque étape mais surtout parce qu'en Espagne, ce sont eux les personnages importants, ceux que l'on remarque. Le roman, en plus de son contexte historique fouillé, est aussi une histoire de la moitié invisible du pays : la femme. Réduites aux travaux ménagers, aux bigoteries, à être le réceptacle des pénis des hommes et logiquement à la ponte des enfants et à leur élevage, elles furent, jusqu'à la fin de la dictature, des seconds rôles muets. Petra, cette mère silencieuse en est le parfait exemple. A quelques jours de sa mort, l'auteur s'aperçoit qu'elle a eu toute sa vie un bras quasi inerte ! Imaginez donc le regard et l'attention portée à cette femme par sa propre famille ! C'est à partir de ce lourd constat, de cette révélation honteuse, qu'Antonio Altarriba construit son récit et arrive, mieux vaut tard que jamais, à réhabiliter ce destin.
Le récit, mêlant subtilement petite et grande histoire, avance tout en douceur. Les années défilent comme seule sans doute la bande dessinée peut y arriver, sans qu'on y prenne garde, d'une case à l'autre parfois. Cette fluidité scénaristique permet une immersion totale du lecteur et créé une réelle empathie avec cette femme dont on apprécie de retrouver les photos dans une postface indispensable. Un seul regret : la couverture reprenant maladroitement et de façon pas très nette une illustration qui ne rend absolument pas compte de la beauté de ce roman graphique, car dans "L'aile brisée" tout est en accord, illustration comme texte.... Une seconde réussite pour les auteurs.






mardi 19 avril 2016

D'une pierre deux coups de Fejra Deliba


Regardez l'affiche ! Une bande d'hommes et de femmes vous sourit. C'est l'exacte image que vous retiendrez de ce film qui fait un bien fou! Pourtant le point de départ n'a rien d'engageant. La caméra se fixe sur une femme algérienne de 75 ans, illettrée, mère de onze enfants, taciturne et le foulard vissé sur la tête. Du jour au lendemain suite à un courrier  (lu par une amie), elle essaie de rejoindre Cheverny où vit la veuve d'un ancien employeur qui désire lui remettre une boîte que son mari lui a légué. Le film suit ce périple improbable mais qui cache un secret de jeunesse ainsi que les enfants décontenancés par la disparition de leur mère, qui, réunis dans son appartement, vont eux aussi découvrir des choses insoupçonnées.
Ce qui fait du bien dans ce premier film de Fejra Deliba, c'est qu'au milieu de cette histoire, elle fait voler sans prétention quelques clichés sur les familles arabes des banlieues, en abordant délicatement et mine de rien, tous les sujets actuels, de la montée de l'intégrisme jusqu'à l'homosexualité. Sur le ton de la comédie énergique, les enfants, tous joués avec brio par une formidable bande de comédiens, dynamisent un scénario aux allures pépères ( on pourrait dire ici mémère...) et apportent au film une vraie fraîcheur. La mère, qui sert de contrechamp, traitée avec beaucoup de respect, fait également voler quelques clichés. Oui, on a beau ne savoir ni lire ni écrire, avoir eu onze enfants avec un même homme, être pétrie de religion, on peut très bien avoir eu une vraie passion amoureuse secrète ! Les enfants refusent d'y croire et nous spectateurs, on pourraient bien avoir ces mêmes oeillères qui consistent à enfermer dans des rôles bêtement définis nos parents. C'est bien connu, la sexualité des parents est souvent niée. On oublie trop facilement qu'ils ont été jeunes ! Nous sommes accrochés, séduits, émus par toute cette famille française d'aujourd'hui.
Ce va et vient constant entre les deux générations se nourrit en plus d'un très émouvant hommage au cinéma ( d'amateur) et apporte au film une supplément d'âme. Ce regard intéressant, bienveillant mais sans concession,  a fait que " D'une pierre deux coups"  a obtenu le très mérité prix du public au dernier festival "Premiers plans " d'Angers.
Dans le flot de sorties de cette semaine, ce premier film est un petit bijou qu'il ne faut pas rater. Vous en ressortirez tout heureux !



lundi 18 avril 2016

Les gens heureux n'ont pas d'histoire d'Eloïse Lièvre


Chez Jean-Claude Lattès, ils sont joueurs. Ils semblent apprécier de temps en temps des auteurs ayant le goût du jeu. A la rentrée dernière, Isabelle Monnin ( d'ailleurs remerciée par l'auteur de ce livre) s'était amusée avec une enveloppe de photographies achetée sur " Le bon coin" (Les gens dans l'enveloppe ). Aujourd'hui, après " La biche ne se montre pas au chasseur", Eloïse Lièvre nous propose une variante ludique autour d'une forme ô combien labourée : l'écriture de soi. A l'approche de ses 40 ans, elle imagine un genre de calendrier de l'avent à partir de ses archives photographiques. Depuis sa naissance, année après année, elle ausculte un portrait d'elle qu'elle commente en quarante textes où se mêlent, souvenirs, anecdotes et sensations. Cette succession de faits plus ou moins marquants, de ceux qui jalonnent une vie, finissent par dresser petit à petit le portrait d'une femme d'aujourd'hui.
Eloïse Lièvre n'a heureusement pas un lourd passé comme Christine Angot, pas l'ombre d'un gros traumatisme qu'elle tenterait de régler en le jetant en pâture à ses lecteurs. Elle ne souhaite pas réellement non plus porter son analyse sur les chemins de la sociologie comme Annie Ernaux, ni sur une mise en avant de son intime à la façon d'une Sophie Calle, figures auxquelles le livre fait immanquablement penser. L'originalité de son projet, mais surtout de son challenge, consiste à nous prouver que les gens sans histoires peuvent très bien se faufiler en littérature et capter l'attention du lecteur. Philippe Delerm le fait bien avec les petits bonheurs de la vie, pourquoi finalement ne pas s'intéresser à une petite vie simple ( si cela existe),  celle d'une ex petite et jeune fille sage devenue femme bien intégrée dans la société actuelle ?
Le pari est osé et, pour moi, réussi, mais pas complètement. Si je devais résumer ma lecture, je dirai que j'ai été comme un enfant devant un calendrier de l'avent : impatient d'ouvrir les cases ! Evidemment, je n'ai pas pu résister, j'ai tout ouvert d'un coup ( une erreur peut être...). Et comme les enfants, certaines "surprises" m'ont emballé, d'autres moins. Le jeu est par contre respecté jusqu'au bout, la lente progression vers la dernière case offrant de plus en plus de beaux textes, comme si l'accumulation des années, des rencontres, des expériences, donnait du poids à l'écriture.
Certaines fois j'ai été arrêté dans mon élan par des phrases longues, compliquées comme l'est parfois la pensée lorsqu'elle veut trop bien faire, tellement précises qu'elles frisent parfois la préciosité ou un peu perdu lorsque le récit mnésique part en roue libre, comme un cheval fou dans une forêt aux multiples chemins. Et puis, des passages ou des chapitres entiers d'une intensité folle, d'une vérité confondante ( la présentation aux futurs beaux-parents, l'installation du couple, ...).
L'ensemble pourrait faire croire à une tendance au narcissisme ce qu'il n'est pas du tout. Ce n'est pas non plus un divan d'analyste retapissé en roman, ni une banale accumulation de souvenirs. C'est juste une façon décalée de parler de soi et de faire résonner chez le lecteur une once de complicité, de sentiments peut être partagés, peut être éprouvés. Cette écriture, cette voix féminine très personnelle, est loin d'être anodine. Je me suis pris à penser que lorsque l'auteure nous perd un peu dans les mots et les tournures, le camouflage n'était pas loin. L'écriture de soi oblige à ouvrir les portes de l'intime, sa mise en commun avec le monde peut ainsi apparaître inquiétante. Derrière le jeu du calendrier de l'avent, j'ai ressenti cette hésitation à se livrer totalement. Un autre défi se joue donc en arrière plan, une sorte de  "Dira ? Dira pas ? ". Elle dit beaucoup, mais pas tout évidemment. Ce sont tous ces jeux, toute cette résistance à l'étalage qui font qu'au final l'auteure nous apparaît attachante et donc plus proche.
Pour les joueurs, pour les femmes plus que les hommes car j'y ai senti une certaine sororité, plongez-vous dans"Les gens heureux n'ont pas d'histoire", titre on ne peut plus faux car, c'est bien connu, c'est avec les petites choses de la vie que l'on touche aussi le lecteur.



dimanche 17 avril 2016

Les Ardennes de Robin Pront



Pour pousser les spectateurs à entrer dans une salle projetant "Les Ardennes", l'affiche convoque les frères Coen, Danny Boyle et Quentin Tarantino qui, pour les nombreux initiés, laissant sous entendre un cocktail d'action, de musique tonitruante, d'humour froid mais aussi gore, bref de la testostérone belge. On aurait pu rajouter les frères Dardenne mais cela aurait donné une touche trop sérieuse à l'ensemble voire un rapprochement trop simpliste. Pourtant, dans la première moitié du film, le réalisme de la mise en scène et des personnages, ce déterminisme social qui apparaît comme inéluctable porte bien l'empreinte des deux frères. Robin Pront, pose le sujet avec efficacité, comme une tragédie que l'on pressent, avec une femme au milieu, aimée de deux frères mais vivant avec le cadet sans que l'aîné, sortant de prison, le sache. A l'écran, la tension devient palpable, intense, en grande partie grâce aux deux acteurs principaux, impressionnants et le film, malgré une bande son électro tonitruante, s'engage sur les rails d'un cinéma réaliste et psychologique. Mais cette lutte fratricide va prendre un virage serré vers le thriller dur, déjanté et gore en se déplaçant vers cette pourtant paisible région des Ardennes. Tout s'accélère, se cristallise dans un climax mêlant effectivement des clins d'oeil aux  cinéastes cités plus haut. Pour certains le film démarre enfin... Aah, de la violence, des voitures qui dérapent, des coups de feu, de l'humour très noir, du gore, un travelo, des autruches... On ne s'ennuie pas mais, pour moi, trop c'est trop! La dichotomie trop voyante, voire pesante entre les deux parties, scinde ce film en deux et le rend bancal. Le réalisme social du début disparaît pour un thriller goguenard, un brin surréaliste, accumulant les effets de style et de genre, noyant dans le sang et la boue et pour moi dans le presque grotesque,  toute la justesse des ses intentions initiales. Les amateurs de Tarantino jubilent enfin, ceux des Dardenne déchantent. Et moi qui peut aimer les deux, je sombre dans la morosité malgré un twist final qui n'apporte rien de plus.
L'entreprise est toutefois loin d'être anodine. Il y a chez ce jeune réalisateur une énergie palpable et un évident talent autant dans un genre dramatique que dans l'action. Mais "Les Ardennes", ressemble un peu trop à un gros coup de coude à l'adresse des professionnels du cinéma, à un book mettant en avant toutes les facettes d'un talent. Je pense que l'on a pris note, qu'on le reverra sans doute prochainement et, je l'espère, dans un projet mieux tenu. Cependant, la vision de ce thriller couillu est une confirmation que la Belgique est une vraie pépinière de jeunes talents !



vendredi 15 avril 2016

Une offrande à la tempête de Dolores Redondo


"Une offrande à la tempête" est le troisième tome d'une trilogie débutée en 2013. Je n'avais pas lu les deux  premiers quand je me suis plongé dans celui-ci. J'ai eu l'impression de me trouver dans la situation d'un lecteur qui débuterait "Millénium" avec " La reine dans le palais des courants d'air" !  Tiens, "courant d'air"/ "tempête", il y a comme une certaine sororité entre les trilogies et pas que quand les titres !
Malgré ce léger handicap qui demande au lecteur une grande adaptation, l'obligeant à lire entre les lignes afin de deviner les événements des épisodes précédents que l'on ne manque pas d'évoquer au fil de cette enquête nouvelle, mais également à se figurer les personnages très succinctement décrits ici, puisque sensés être connus,  j'ai très vite été happé par l'intrigue, noire à souhait. Sans trop en dévoiler, l'histoire tourne autour d'une jeune et fringante inspectrice d'une région basque espagnole qui enquête sur une série de morts subites de nourrissons qui pourraient avoir pour cause un vieux rite ancestral local aux allures sacrificielles. 
Le roman navigue donc dans les eaux troubles du mysticisme, voire de la  mythologie basque, qu'une policière totalement fermée au surnaturel va devoir vaincre et combattre. Durant plus de cinq-cents pages rondement menées, alternant action, meurtres, coups de théâtre, rebondissements mais aussi histoires personnelles de l'héroïne, j'ai tourné les pages jusqu'au bout de la nuit. Pour être efficace ça l'est. Mais le roman ne serait qu'un simple polar d'action, s'il n'avait un tissu plus psychologique, particulièrement bien partagé. L'opiniâtreté d'Amaia ( prénom de l'héroïne) se cogne constamment à des faits, des témoignages qui vont la faire douter, mettant sa rationalité constamment en doute et perturbant le lecteur quel qu'il soit. Epris de mysticisme?  Il jubile mais en riant jaune.  Le contraire ? Il ronge son frein espérant que la suite de l'enquête saura bien rebondir  dans la normalité. Cette course contre le surnaturel est également doublée par sa lutte personnelle et amoureuse entre un mari aimant et aimé et un homme au charme magnétique qui l'attire. Intrigue de gare ?  Pas du tout ! L'auteure a l'habileté de l'intégrer dans le récit avec une grande part de mystère, voire de suspens, apportant à son roman un pertinent regard sur les facettes du doute qui peut tourmenter tout un chacun. 
Lorsque l'on referme "Une offrande à la tempête", on regrette un peu de ne pas avoir lu les deux précédents. Je conseillerai toutefois de commencer par ceux-là, car le troisième tome délivre les coupables des deux premiers ( éléments qui me font hésiter à m'y plonger évidemment). Et bonne nouvelle (pour moi et sans doute pour les mordus de la série), la fin laisse supposer une suite ! Chouette, je l'attends déjà avec impatience ! 

mercredi 13 avril 2016

L'avenir de Mia Hansen Love


"L'avenir" est un très joli film, bien filmé, bien monté, bien écrit, bien joué. Tout est est bien ... et pourtant il laisse une impression dérangeante au final que je n'arrive pas bien à positionner dans le négatif ou le positif.
On a donc à l'écran une cinquantenaire pimpante, prof de philo, totalement amoureuse de son métier, aimant servir de passeuse à ses élèves. Elle vit bourgeoisement à Paris, avec un mari un peu raide, prof de philo lui aussi ( à Henri IV excusez du peu !) et leur deux enfants, un peu ingrats à leurs yeux car n'ayant pas visiblement aussi bien réussis qu'eux. Tout roule pour elle, entre la lecture de philosophes durant ses trajets en métro ou dans son confortable canapé de son très cosy appartement, ses cours qui passionnent ses élèves et sa vie familiale. Très vite tout va s'effilocher. Sa mère, excentrique et angoissée plus plus la harcèle jour et nuit, les lycéens sont en grève, son éditeur aime nettement moins ses écrits et la collection d'ouvrages scolaires dont elle est la directrice éditoriale. Il ne lui reste que l'attention bienveillante de Fabien, un bel ancien élève aux débuts prometteurs. Mais soudain il va prendre la poudre d'escampette des idées et du confort bourgeois pour aller s'installer avec des amis aux idées libertaires dans une ferme délabrée du Vercors. Et c'est l'engrenage. Sa fille ( de quoi elle se mêle celle là, ils l'ont vraiment mal éduquée !), apprenant que son père a une liaison, exige qu'il fasse un choix entre la mère et l'amante. Bien sûr il choisit la maîtresse. Au même moment, la mère foldingue est envoyée dans une maison de retraite pour y mourir très vite et cerise sur le gâteau, la maison d'édition la vire car jugée un peu trop austère.... Un grand vide s'ouvre devant elle ..
C'est vrai que sous ses dehors sautillants et bien sapée, elle est raide la prof jouée par Isabelle Huppert ! Elle manie les mots et les concepts avec virtuosité, parle de désir, de passion, de liberté à ses élèves, mais dans la vie de tous les jours elle est assez popote au final. Et quand elle se retrouve libre, livrée à elle-même sans ces entraves que pourraient être mari, enfants et mère, elle tourne en rond. Elle a l'avenir devant elle, assume assez bien sa séparation mais, bien qu'allergique aux poils, s'attache au chat de sa mère. Seulement, cette opportunité de vivre autre chose, de réaliser peut être quelques désirs enfouis, ne la tente pas. Et d'ailleurs en-a-t-elle ? Encore très désirable, elle pourrait vivre quelques passions fugitives comme celle qu'on lui propose un peu lourdement dans un cinéma, mais non. Même si on la sent attirée par le beau Fabien, qu'elle ira sautiller dans le Vercors, rien ne se passera. Coincée elle était, coincée elle restera. Et ce n'est pas la fin du film qui contredira quoique ce soit, puisqu'elle arrivera à retomber dans le giron de la bien pensance sociétale.

Mia Hansen Love est une jeune cinéaste moderne, ayant un regard pointu sur le monde des bobos parisiens mais je n'ai pas tout à fait bien compris où elle voulait aller avec son film. Est-ce le portrait mordant d'une intellectuelle confite dans son embourgeoisement et que rien ne pourra en faire sortir  ? Dans ce cas là, c'est réussi mais, hélas, la réalisation, très empathique, ne m'a semblé, ni critique, ni ironique, ni mordante, laissant supposer quelque part que cette trajectoire est sans doute la seule possible, voire idéale. C'est sans doute dans ce no man's land idéologique que je me perds ... Peut être avais-je trop rêvé pour ce personnage d'une vraie liberté et que cette chute ne me satisfait pas. Ou alors, je n'ai pas bien compris et qu'en fait, Mia Hansen Love déteste cette prof et en fait un portrait vachard ...


mardi 12 avril 2016

Mémoire de fille de Annie Ernaux

La lecture de "Mémoire de fille" nous plonge littéralement dans le cerveau d'Annie Ernaux, dans les méandres de sa réflexion et son exploration de la jeune fille qu'elle était durant cet été 58 et les deux années qui ont suivi. La traversée de ce livre, comme toujours chez cette auteure essentielle et unique, est un voyage dont on ne ressort pas indemne.
Le point de départ est son passage dans une colonie de vacances en tant que monitrice, l'été de ses 18 ans. Nous sommes à la fin des années 50, la France est coincée entre la guerre d'Algérie et des diktats sociaux voire religieux qui corsètent une société dont les premières fissures commencent à apparaître. Annie se retrouve pour la première fois loin de chez elle et dans un milieu mixte. Très vite, elle cherchera les rencontres masculines et s'aventurera entre les bras de quelques moniteurs.
De ces quelques semaines, socle fondateur de sa future vie de femme, Annie Ernaux s'essaye à un brillant exercice de souvenir qu'elle essaye de rendre le plus exact possible, tout en tenant compte des effets amnésiques mais aussi déformants de sa mémoire.
Le texte a une forme libre, comme toujours, mélange d'autobiographie, de sociologie et de laboratoire littéraire. Il nous plonge dans les méandres de la création, ici plutôt tentative de recréation pour retrouver la jeune fille que l'auteure était à 18 ans. A partir de ses souvenirs, de quelques photos d'elle à cette époque, de l'actualité, des sentiments qu'elle éprouve aujourd'hui, de ceux qu'elle se rappelle avoir éprouvé, de ceux qu'elle imagine avoir ressenti et ceux qui l'ont minée par la suite, le puzzle se reconstitue petit à petit et dresse un état aussi réaliste que passionnant. De cette histoire très personnelle, où se mélangent sexualité, honte, poids de l'éducation, élan vers la vie, envie de transgression, Annie Ernaux déploie un récit aussi simple que scrupuleux, aussi intime qu'universel, et touche l'essence même de la littérature, c'est  à dire mettre en mots ce qu'elle a dire et les faire résonner intimement chez le lecteur. En revenant sur cet été 58, et au prisme de ce qu'elle a vécu et déjà écrit, creusant inlassablement ce sillon commun à énormément de femmes et d'hommes que sont la sensation de honte et le sentiment de classe et de domination, elle exprime de façon intense, à mots non dissimulés, ce que tout un chacun éprouve.
L'honnêteté de la démarche comme du propos, nourri de toute ses lectures mais également du recul nécessaire sur sa vie et sur la société dans laquelle elle a vécu et vit, font que cette " Mémoire de fille" un livre absolument poignant, dérangeant, époustouflant de sincérité, éblouissant d'intelligence.
Je ne résiste pas, moi non plus, à citer cette phrase sur laquelle on s'arrête inexorablement quand on lit l'ouvrage, phrase d'une immense lucidité et porteuse de l'infinie richesse que sont la littérature, la vie et les entrelacements qui se créent dans notre cerveau en se remémorant ces instants:  "C'est l'absence de sens de ce que l'on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d'écriture."

lundi 11 avril 2016

The end de Guillaume Nicloux


Gérard Depardieu semble être la star incontournable des films sortant de façon tonitruante directement en vidéo à la demande. Il était déjà en vedette de "Welcome to New York d'Abel Ferrara ", dont la laideur absolue lui avait valu une sortie directe sur ces plateformes ( mais aussi une vague projection durant le festival de Cannes 2014). Rebelote, le revoici dans "The end", écrit et réalisé  par Guillaume Nicloux qui après un passage dans une section parallèle à la  Berlinade, arrive sur vos sites préférés de VOD pour la modique somme de 6,99 euros,. Si on soupçonnait l'opportunisme et la mocheté du film de Ferrara, ici, malgré un lancement plus chic, on reniflait quand même la vacuité du propos, voire l'attrape-couillon. Le marketing a fonctionné à plein, star russo-française oblige ! Une longue interview en ouverture de Télérama de la productrice Sylvie Pialat nous démontre par A+B que le cinéma doit se diversifier, trouver d'autres voies de diffusion, et que la production pour un passage direct en vidéo à la demande est une opportunité de grande visibilité pour certains films qui ne seraient sortis que dans deux salles normalement. L'argument tient bien sûr, mais encore faudrait-il que le produit en vaille le coup ! Et pour "The end", on a beau nous asséner à longueur d'articles que l'envie du réalisateur, après "Valley of love", de retrouver Gérard Depardieu était si grande, qu'il a voulu écrire et tourné très vite un film...on sent le bidule bâclé. Et quand on passe une heure vingt-sept à regarder le gros Gégé se traîner dans les bois,  soufflant, jurant et  ahanant, on se dit, pour se consoler de tant de vacuité, qu'avec l'argent ainsi déboursé, on va peut être permettre à Sylvie Pialat de produire des oeuvres plus pertinentes comme elle l'a si bien fait par le passé.
Oui, je me suis passablement ennuyé devant "The end". L'histoire est simple. Un homme se perd dans les bois et y passe quelques nuits. Pas de gros événements dans le scénario à part celui-là. Ah si, il boit du Schweppes agrumes ! Ici, le placement produit fonctionne bien car, c'est de toute évidence  l'élément essentiel et bien visible de la trame ! Gérard est moins sexy que Nicole Kidman quand il boit le soda, rote un peu et a finalement une moins bonne descente que l'actrice australienne. La bouteille éclusée, il a bien fallu lui faire faire quelques rencontres. Elles sont au nombre de deux (trois si on compte celle furtive avec Xavier Beauvois ) : un jeune homme désagréable et une femme nue mutique. Cela aurait pu lui donner du peps (je n'ai pas écrit Pepsi, ils n'ont pas donné de fric !), mais hélas les dialogues improbables de l'un et le manque de communication de l'autre plombent un peu plus le film. Malgré une image soignée, on s'ennuie copieusement, rien n'agrippe l'attention. Alors on cherche un sens à tout cela. Est-ce une façon nouvelle de gagner de l'argent en espérant que des gogos (comme moi) se ruent sur leurs (télé)commandes ? Est-ce un test qui, si réussite, verra ainsi sortir sous cette forme, nombre de films dits fragiles ou expérimentaux, sous cette forme, permettant une rentabilité plus rapide ? Ou, soyons positif ou intello,  est-ce tout simplement une parabole sur le cinéma français actuel, qui erre, perdu dans la forêt d'un monde moderne trop mouvant, qui, à l'image d'un Depardieu, s'essouffle dans une production inflationniste ?  Si tel est le cas, "The end", tel quel, est déjà un chant du cygne, car pas sûr que l'on m'y reprendra une deuxième fois !



jeudi 7 avril 2016

Envoyée spéciale de Jean Echenoz


J'étais resté sur  "14", son précédent roman loin d'être rigolo, rigolo, et je ne m'attendais pas du tout à ce que Jean Echenoz, dont j'ai été longtemps réfractaire à l'univers, me séduise et m'emballe autant avec son envoyée spéciale.
 Avec une trame fleurant le bon vieux roman d'espionnage des années 60, où tout un tas de personnages guindés en imperméables mastics manipulent de supposés pauvres innocents, le lecteur est embarqué dans une histoire délirante qui le mènera dans une ferme puis une éolienne de la Creuse avant de terminer en Corée du Nord. Le périple contient son lot de rebondissements, de morts,  et  d'entourloupes diverses. En plus d'un scénario digne du meilleur des pastiches du genre, "Envoyée spéciale" possède deux éléments peu courants dans ce genre littéraire : un véritable auteur et un vrai regard (en coin). Si jusqu'à présent, Jean Echenoz, dont le style impressionnant me laissait souvent au bord du chemin, force m'est de reconnaître qu'ici, j'ai été enchanté par la fluidité d'une narration constamment drôle, sarcastique, bourrée d'annotations tordantes et pince sans rire. On sent qu'il a vraiment beaucoup joué avec cette intrigue mais aussi avec le genre et avec son lectorat. D'ailleurs, il s'adresse constamment à lui, le prenant à parti, jouant de sa complicité, expliquant les ressorts de son roman, pourquoi il ne dit pas plus sur tel personnage ou pourquoi il le laisse momentanément tomber. Cela pourrait être lourd mais sous la plume d'un grand écrivain, c'est d'une légèreté absolue, comme une crème pâtissière confectionnée par un grand chef. Cela donne une note distanciée d'une grande drôlerie et une touche de jeu littéraire propre à satisfaire le lecteur le plus averti.
Sur l'intrigue par elle même, je n'en dirai rien, afin de préserver une certaine fraîcheur à ceux qui auront le plaisir d'y plonger un de ces jours. Pour donner une idée, disons qu'il y a un peu de l'esprit d'Yves Robert et de son grand blond avec une chaussure noire, mélangé avec celui de l'OSS 117 de Serge Hazanavicius, exemples cinématographiques s'il en est...alors qu'une adaptation sur grand écran de ce roman perdrait surement de cet humour subtil si littéraire. Cela se lit avec bonheur et jubilation.
Je ne sais pas si l'écriture ce roman fut une récréation pour l'auteur, mais ce raffinement humoristique est tout simplement un régal, une friandise acidulée que l'on déguste avec un plaisir inouï et prouve que sous l'apparence austère des éditions de Minuit, peut se cacher un livre qui donne de la joie et de la bonne humeur. (je ne parle pas de plaisir car on peut très bien en prendre en lisant quelque chose de bien moins drôle qu'"Envoyée spéciale").  

lundi 4 avril 2016

Bientôt d'Henri Meunier




Le projet de "bientôt" est éminemment sympathique : parler du futur aux jeunes enfants, essayer de les projeter dans l'avenir en les faisant réfléchir et imaginer. En introduisant ses petites histoires ludiques avec la formulette "Bientôt, c'est sûr", Henri Meunier trouve un excellent opposé au fameux "Il était une fois", invitant son lecteur à se projeter dans un imaginaire autre. L'illustration et le texte vont s'allier pour le guider vers cet ailleurs difficile à saisir pour une tranche d'âge où le présent est primordial, le passé encore très présent et le futur se résumant bien souvent à des projets lointains et nébuleux mixant le Père-Noël et les vacances chez Papy/Mamy. Avec des couleurs très vives et un graphisme  géométrique et stylisé rappelant un certain modernisme soviétique des années 60, les illustrations accrochent l'oeil. L'enfant aime y apercevoir des papillons, des arcs-en-ciel; des escargots, toutes ses petites choses qui le rassurent ou l'émerveillent. De petites ...histoires ? ....non plutôt des propositions à imaginer ce qui va advenir d'un bateau sur l'océan ou d'un gland qui tombe de son chêne sont soumis à sa réflexion. Force m'est de reconnaître que cela ne donne pas vraiment un résultat probant auprès du public visé ( à partir de deux ans selon l'éditeur... présomptueux ). Malgré l'utilisation complète de toute une palette de couleurs, une certaine froideur se dégage de l'ensemble. Les petites histoires présentées ne passionnent pas les enfants car finalement un peu trop classiques, voire pédagogiques ( les saisons, les plantes, la météo, la chenille et le papillon). Je dirai même que certains n'ont aucune envie de jouer les voyants, voire sont perdus sur des parties comme  le jeu des reflets ou les trop conceptuelles 4 pages des fenêtres mélangeant jour/nuit et saisons.  Au départ la curiosité l'emporte : Ouais "Un pirate !" s'enthousiasment-ils en désignant un banal pêcheur avec casquette et pipe comme, il faut bien le reconnaître, on n'en voit plus depuis des décennies. Mais l'intérêt tombe très vite. L'invitation au voyage futuriste sur un album un peu vintage rate sa cible.
Si les adultes qui voient bien le but de l'auteur, peuvent être séduits, comme moi, par ces illustrations qui sont un vibrant clin d'oeil aux livres scolaires des années 60 dont les thèmes ne se renouvelaient jamais au fil des classes, les enfants, eux, n'y jettent qu'un regard. C'est sans doute dommage, mais c'est la dure loi de certains albums un peu trop pensés .

Merci au site BABELIO et aux éditions du Rouergue  de m'avoir fait découvrir cet album !


dimanche 3 avril 2016

Quand on a 17ans d'André Téchiné


Ne boudons pas notre plaisir, André Téchiné revient avec un nouveau film plutôt plus réussi que quelques précédents, sans doute parce qu'il traite d'un sujet de prédilection ( ce délicat moment de la vie qu'est l'adolescence) et sans doute aussi parce qu'il s'est acoquiné au scénario d'une autre réalisatrice, elle aussi au regard pointu et affûté sur cet âge, Céline Sciamma.
Le film se déroule comme très souvent dans le Sud-Ouest, ici les Pyrénées, et durant une année scolaire, celle de la terminale S d'un petit lycée où Damien et Thomas sont élèves dans la même classe. Un peu solitaires, ils se regardent plus en chiens de faïence qu'en bons copains. L'animosité qui règne entre eux peut, au départ, passer pour une lutte des classes, l'un est fils de médecin, l'autre, adopté, vit dans une ferme très reculée. Mais petit à petit, il vont découvrir que cette envie de confrontation est l'expression animale d'une identité qui leur fait peur. Entourés d'adultes vraiment bienveillants, surtout la mère de Damien, et boostés par de graves événements, ils s'ouvriront petit à petit vers une acceptation de leur attirance.
Ce qui pourrait être une énième variation autour de la découverte de son homosexualité devient sous la caméra de Téchiné un grand film romanesque et sensuel. Que ce soit la violence ou la nature, les sentiments ou le quotidien d'hommes et de femmes normaux, le cinéaste a toujours un regard juste qui ne juge pas, laissant sa caméra capter les troubles, les désirs, les émois de personnages soudain magnifiés. Il installe un climat dramatique intense avec un trio principal où une mère apparaît, comme souvent, le pivot central d'une histoire qui se noue entre conscience et inconscience. Sandrine Kiberlain qui joue cette mère attentive et ouverte avec pertinence, a l'élégance de s'effacer légèrement pour laisser toute la place aux deux jeunes acteurs. Corentin Fila, que la caméra de Téchiné semble beaucoup aimer, s'impose sans problème face à Kacey Mottet Klein qui m'a paru mal à l'aise dans son rôle, sans pour autant nuire au film, la mise en scène du réalisateur s'avérant vraiment efficace. Au fil des saisons et des événements le film, avance vers la lumière d'un été radieux et une conclusion plutôt optimiste.
Donc très bonne impression de "Quand on a 17 ans " mais, oui il y a un mais, je ne terminerai pas sans faire deux remarques, une critique et une autre positive. C'est la deuxième fois ce mois-ci que nous avons droit à des médecins exemplaires. Après les deux toubibs débordants de bienveillance de "Médecin de campagne", voici donc le personnage de Sandrine Kiberlain qui l'est tout autant, mère Thérésa pyrénéenne en petit 4x4. Durant la première partie du film, jamais harcelée par sa clientèle ( d'ailleurs totalement absente si l'on retire la famille du jeune Thomas ) elle est tellement disponible, présente, achetant des tulipes en plein hiver, s'occupant même de commander des médicaments qu'elle fait livrer aux malades éloignés  ( y'a un lycée dans sa ville mais pas de pharmacie ? ) que l'on a du mal à croire qu'elle soit réellement médecin et du coup que le désert médical a finalement du bon... Par contre, si cette facilité de scénario autour du métier de la mère ( prêtez attention à cette histoire d'antibiotiques qui sert  de point de départ pour nouer l'intrigue, vous verrez qu'elle tient plus de la corde à noeuds que de la ficelle) n'est pas très convaincante, il me semble important de noter, que le traitement du métier d'agriculteur est épatant, nous épargnant tous les clichés et allant même bien au-delà, en nous montrant des éleveurs de bétail vraiment d'aujourd'hui, ultra connectés, vivant dans une grande modernité autant matérielle que spirituelle.
C'est en mêlant grande et petite histoire, tissu social et  affaires du monde, sensualité et éveil à la sexualité qu'André Téchiné réussit un joli film touchant et romanesque à la mise en scène élégante et virtuose. Autant le dire, Le réalisateur des "roseaux sauvages" a retrouvé une nouvelle jeunesse !


samedi 2 avril 2016

Scoop de Yann Le Poulichet


Que demande -t-on à un roman policier ? De nous faire passer un bon moment ? De nous faire oublier durant quelques heures un quotidien pas très drôle ? D'être un bouquin que l'on n'a pas envie de lâcher ? "Scoop" de Yann le Poulichet remplit alors bien sa fonction, on s'y plonge et on ne s'arrête pas. Par contre, et là, je ne sais si c'est un compliment, mais si j'ai été accroché aux pages qui se tournaient à grande vitesse, c'est beaucoup plus pour la toile de fond que pour l'intrigue en elle-même.
Le roman policier est très pratique pour décrire un milieu particulier, beaucoup d'auteurs l'ont fait et plutôt bien. De nos jours, les endroits nouveaux où planter le décor d'un crime sont plus rares, la vie moderne file à toute vitesse sans pour autant créer des univers intéressants. Yann Le Poulichet, journaliste à Voici, se sert de sa connaissance de la presse people, des paparazzis pour coller un cadavre égorgé dans les toilettes d'un journal baptisé "Scoop" et qu'il fait découvrir par Baptiste, numéro 2 de la rubrique" France" du magazine. Le crime commis, une enquête un peu hors norme débute avec une commissaire aux charmes certains qui s'unira corps et esprit avec le journaliste. Dès lors, la recherche du coupable permet de plonger dans l'envers du décor particulièrement crapoteux de la presse de caniveaux, Tout y est décrit minutieusement, les deals divers avec photographes, vedettes ou agents artistiques, les histoires de fric et le fonctionnement au jour le jour du bouclage d'un numéro. Côté description des rouages de cette presse, c'est franchement passionnant, et c'est cela qui fait tourner les pages avec empressement, la recherche du coupable passant un peu au second plan malgré quelques rebondissements, histoire quand même de dire que c'est un polar. Et si le roman dans le dernier quart, ayant épuisé ses ressources documentaires, pâtine un peu car obligé de se recentrer sur l'intrigue par elle-même et nous trouver un coupable, la lecture en reste agréable, avec un style simple, rapide, un peu ironique, sans doute la résultante des nombreux articles écrits dans Voici.
"Scoop" n'est pas un polar à tomber par terre mais captive par sa description assez implacable d'un milieu que l'on devinait un peu pourri et qui en passant par la case polar le devient complètement. Un lecture de détente, facile, agréable et pas anodine. 

vendredi 1 avril 2016

Calimero et le jour des papas d'après Candice Corbeel


Il existe dans les albums jeunesse des pépites même dans des collections où personne n'irait en chercher. Prenez Calimero, vieille série télévisée italienne des années 70, reprise par la Gaumont en 2013 qui a relancé la publication de petits albums à prix modiques vendus en super marché... Figurez-vous, qu'au milieu de tout un fatras de titres divers et guère originaux, une perle s'est glissée : "Calimero et le jour des papas "!
Dès la première illustration, le décor est planté. Nous sommes dans une chambre. Calimero, rejeté par sa famille ( je vous fais grâce de son passé d'enfant brimé, noirci par la boue dans laquelle il s'est roulé à la naissance mais aussi par celle qui encombre le cerveau de ses parents) y vit avec ses amis, deux garçons et une fille. La cohabitation se passe bien, une certaine communauté d'esprit y règne. Bien qu'éloignés de leurs parents, ils leur arrivent, lorsque certaines fêtes commerciales braillent leur complainte mercantile, de penser un peu à eux. Priscilla, celle qui a le coeur le plus tendre, sans doute parce que c'est une fille ( l'album n'évite pas certains clichés mais pour mieux en détourner d'autres ), a fabriqué en pâte à sel, les deux danseurs de la comédie musicale préférée de son papa. Arrêtons-nous un instant sur ce cadeau et donc sur les goûts du père. Non, il n'est pas supporter du PSG, non, il ne jogge pas au bois de Boulogne, non il ne fume pas comme un cow-boy américain, non, il ne frime pas en jean slim rouge et moulant, il est simplement amateur de music-hall et de pièces chorégraphiées et chantées. Dès cette première page, notre esprit est titillé devant ces clichés laissés de côté, devant cette figure paternelle décomplexée et donc plus complexe.
S'ensuit, l'inévitable coup de malchance inhérent à la série. Calimero va casser la statuette et lui faire donc dire la phrase célèbre : " C'est vraiment trop injuste..." (Vous noterez au passage que, depuis son émancipation en presque grand garçon, Calimero a suivi quelques séances d'orthophonie, lui ôtant ce zézaiement qui n'est finalement gracieux que dans la petite enfance ou dans la bouche de starlettes destinées à des productions soi-disant sexys ).
A partir de ce moment, l'histoire est bel et bien lancée. Calimero pour réparer sa bêtise va trouver l'excellente idée de présenter au papa de Priscilla, un vrai numéro de comédie musicale qu'ils prépareront seuls dans un moulin ( hommage discret à Claude François). Pendant que les copains se débrouillent pour louer un théâtre ( l'image est sans ambiguïté, c'est en vendant leurs charmes sur le trottoir qu'ils vont rassembler la somme pour payer la location), Priscilla, sous les yeux énamourés de Calimero, met au point un numéro qu'elle présentera en solo. La salle réservée, la représentation,  annoncée avec force flyers, est bien sûr un triomphe. Le papa tout content de sa fifille monte sur la scène. Cette dernière profite de son succès pour saluer avec emphase tous les papas présents....
Cet album, dont les illustrations font jeu égal avec le texte, est un véritable roman d'apprentissage à l'usage des petits. Oui, on peut être comme Calimero, avoir vécu une enfance difficile et pourtant parvenir à une vie d'adulte satisfaisante. Même si pour le petit poussin la résilience est en cours, l'histoire proposée a le mérite d'être en phase avec le monde d'aujourd'hui. Etre jeune adulte sous entend parfois la colocation ( avec partage de soucis, de fluides et d'intérêts) mais aussi la confrontation avec la vie d'aujourd'hui qui les pousse parfois à vendre leurs corps pour parvenir ( barrez ou pas les mentions inutiles) à boucler les fins de mois ou accéder à quelques désirs. Le récit arrive à ne rien nous épargner de cette sombre réalité tout en gardant une incroyable gaieté et en côtoyant une imagerie colorée et attrayante.
Je comprendrai qu'en tant que parents responsables vous hésitiez à mettre entre les mains de votre descendance un tel opuscule si naturaliste et somme toute peut être dérangeant. Sachez quand même que le message est en filigrane et que si imprégnation il doit y avoir, elle ne peut qu'être subliminale... Vous pouvez donc, sans crainte, laisser vos enfants feuilleter cet ouvrage, car, il serait étonnant que celui-ci soit raconté de multiples fois ....
Je remercie C. D. de m'avoir fait découvrir cet album.  Que ce petit billet soit un témoignage de mon amitié...