samedi 31 octobre 2015

Lolo de Julie Delpy


Ca démarre trash et là, on craint le pire. Deux bobos célibataires en thalasso trempent dans une piscine. L'une un peu râleuse et au visage coincé, se plaint de ces jets d'eau qui lui rentrent dans la chatte. La copine, plus délurée, malicieuse et sans doute plus épanouie, apprécie cette puissance aquatique et entend bien en profiter un max.
Julie Delpy et Karin Viard, alias Violette et Ariane, forment ce couple désaccordé mais élément essentiel de toute bonne comédie. Et comme les deux actrices sont tout de suite totalement irrésistibles dans leur numéro de pimbêches, on suit, le sourire aux lèvres, leurs péripéties à trouver un mec, histoire de ramoner les conduits de Violette, abstinente involontaire depuis fort longtemps. Au hasard d'une thonade, soirée à base de thon et de rosé bas de gamme, bien connue sur la côte basque, l'asexuelle forcée va rencontrer Jean-René, un bon gars, gentil, sincère mais un peu trop plouc aux yeux de cette conceptrice de défilés de mode. Après quelques nuits passées ensemble, Violette et Jean-René vont s'avérer fort compatibles et entamer une vraie liaison à Paris.
Tout désaccordé qu'est ce nouveau couple, l'entente est là mais déplaît fortement à Eloi, dont le diminutif est Lolo, grand dadais de vingt ans, ingrat et surtout pervers narcissique. Il va tout mettre en oeuvre pour faire capoter cette aventure sentimentale.
La référence des parents pris en otage par un enfant s'attardant impunément dans le nid familial c'est "Tanguy" d'Etienne Chatilliez ( ce que la presse ne s'est pas privée de mettre en avant). Le propos de "Lolo" est différent puisqu'il s'agit de décrire comment une mère trop aimante va s'apercevoir qu'elle a engendré un monstre. Les moyens pour y arriver, ceux de la comédie virant au burlesque dans la dernière partie ne font pas mouche tout le temps mais le film possède tout de même de nombreux atouts pour faire passer un bon moment aux spectateurs. Julie Delpy a su donner une vraie énergie au film avec une succession de scènes piquantes, en verve, dialoguées au millimètre et jouées par une troupe de comédiens tous impeccables. Elle pose sur ses personnages féminins un regard personnel, mélange de mère aimante et de féminisme. Les femmes du film sont peut être parfois agaçantes mais ont une liberté de ton pas si courante que cela dans une comédie grand public. Et si le scénario parvient sans problème à nous faire détester le personnage de Lolo, il s'empêtre un peu sur la longueur, traitant sans doute trop de sujets à la fois pour être vraiment efficace. Les dialogues, aussi effervescents soient-ils n'arrivent pas à masquer certaines grosses ficelles pour parvenir à une fin cohérente.
Cependant, "Lolo" reste un spectacle pétillant, drôle et tonique. Les comédiens s'en donnent à coeur joie.  Et même si les situations peuvent parfois sembler tirées par les cheveux, nous passons un agréable moment, le cinéma servant aussi à cela. Pour la détente (pas trop conne ) , Julie Delpy a gagné son pari.



mardi 27 octobre 2015

Seul sur Mars de Ridley Scott


Repartir pour un voyage dans l'espace, moi qui suis peu amateur d'exploits intergalactiques ne me disait pas vraiment grand chose. Mais l'insistance d'une bande d'amis eut raison de mon hésitation. Je me suis donc embarqué devant la dernière production de Ridley Scott, sans grande conviction. Le souvenir hilarant de " Gravity" ouvrait cependant  la possibilité que si les exploits de Matt Damon sur Mars étaient du même acabit, la projection ne serait pas inintéressante.
Perdu ! J'ai été scotché sur mon siège dès le début. Voir Matt Damon s'arracher un bout de métal de son flanc ( bronzé et bodybuildé), puis en extraire une sorte de boulon et pour finir suturer à coup d'agrafeuse sa plaie sanguinolente, ça pose un film. Surtout qu'ensuite, seul et abandonné sur la planète Mars, il va mettre à profit ses savoirs de botaniste mais aussi les nombreuses années d'entraînement de la NASA pour survivre. Plus fort que deux tomes du manuel des castors juniors et Mac Gyver réunis, il va produire eau et pommes  de terre sur la planète rouge et ainsi tenir des dizaines de jours en attendant que l'on vienne le récupérer.
Dans ce genre de production, on sait bien que tout cela finira bien, mais malgré tout j'ai suivi cette aventure comme quand, gamin, j'ai lu " On a marché sur la lune". C'est prenant, dépaysant, bien fichu. J'en ai pris plein les yeux et ne me suis pas ennuyé une seconde. Un vrai bon film de divertissement dont on ressort un peu essoré et avec la sensation d'avoir vécu dans l'espace pendant plus de deux heures.
Bien sûr, malgré les rebondissements et le suspens, j'ai quand même été interpelé par quelques détails. Si je sais bien qu'il faut fermer les yeux sur certaines facilités du scénario comme l'extrême solidité du plastique transparent fourni par la Nasa ainsi que du scotch qui permet ainsi d'obturer, au choix, la porte d'entrée explosée de son habitat sur Mars ou le toit de sa petite capsule propulsée dans l'espace, par contre je n'ai pas compris la présence de Kristen Wiig, l'hilarante héroïne de " Mes meilleures amies ". Sobrement habillée, joliment coiffée, elle hante le film dans la peau d'une pseudo chargée de la communication si j'ai bien compris. Le rôle n'a aucune importance. Essentiellement décorative, la pourtant fort drôle Kristen débite des phrases du genre : " Ah bon ? Vous croyez ? " tout en mordillant ses lèvres, histoire de faire corps avec l'angoisse qui étreint toute l'équipe de la NASA. J'ai eu aussi une pensée pour Jessica Chastain que je venais de quitter franchement vicieuse et méchante dans " Crimson Peak" la semaine dernière et que je retrouve ici, commandant de bord du vaisseau spatial, douce, tendre, pro jusqu'au bout de ses ongles manucurés ( Vous noterez le côté féministe de la chose ....qu'on ne vienne pas me dire qu'Hollywood est un monde de machos ..... Si ? ). Quelle stakhanoviste cette Jessica ! Elle est de tous les films en ce moment, les autres comédiennes font grève ? En cure de désintox ? Pas encore sorties de la clinique  pour pénurie de botox ? Comédienne tout terrain, crédible, elle est même annoncée prochainement dans le rôle de Marilyn Monroe... J'ai également noté le côté ...politique (?) du film, cette main tendue vers la Chine... Envie de conquérir un peu plus le marché chinois ou rapprochement auprès d'une grande nation ? En faisant ainsi ami-ami, on évite les ennuis avec un rival et la lourdeur clichetonnesque des méchants russes du temps de la guerre froide. Ceci dit,  le film est très propre sur lui et tout le long totalement politiquement correct.
Je pinaille, mais il est certain que j'ai passé un très bon moment, retrouvant cet émerveillement enfantin devant un héros sympa et pas si éloigné de nous, vivant des aventures que l'on n'aurait même pas osé rêver. C'est ça aussi la magie du cinéma ...



lundi 26 octobre 2015

Junior de J. Personne


Voici un premier album d'un jeune auteur (scénariste et dessinateur) que j'ai beaucoup aimé. Le problème c'est qu'il vaut mieux ne rien en dire pour ne pas déflorer le sujet et gâcher le plaisir des lecteurs que j'espère nombreux pour ce titre publié chez un éditeur n'ayant pas encore pignon sur rue (Les enfants rouges).
Que dire pour vous appâter ? Regardons la couverture. Junior est le prénom d'un petit garçon que nous verrons grandir dans l'histoire. L'illustration façon jouet disloqué par les mains d'un sale gosse, nous indique clairement que nous n'allons pas naviguer dans des contrées comiques. On peut pressentir une enfance malmenée, difficile sans doute, et l'on aura tort... et pourtant pas. D'ailleurs s'agit-il d'un enfant ? Et si c'était un jouet ? Et puis que dire de la petite étiquette attachée à la cheville ? Il s'agit du pseudonyme de l'auteur. Est-ce autobiographique ? Inspiré de son passage par l'enfance ? Sans doute pas...mais allez savoir ... Malgré tout, vous noterez que ce personnage sourit...
Je tourne l'album, et l'on peut lire ceci : " Voilà, c'est fait. Je m'étais bien préparé. Junior va sûrement me reposer des questions, mais il ne l'a pas trop mal pris. Il s'est isolé, c'est normal. Il doit accepter l'information. il est important qu'il n'en veuille pas à sa mère, sa vision de la femme en aurait été écornée... je lui achèterai une console d'ici deux-trois jours. "  Avec ces quelques phrases extraites de l'album, on devine, une histoire contemporaine mais également  une relation particulière et l'on n'aura pas tort. On comprend aussi que le texte ne ressemble pas à ceux que l'on lit habituellement dans les phylactères mais pourtant, il est bien extrait de l'un d'eux, un autre personnage s'adressant au lecteur.
On perçoit aussi entre ces phrases courtes et sèches comme une ambiance lourde, froide, vaguement déshumanisée. Non, pas d'inquiétude, ce n'est nullement de la science-fiction.
Alors c'est quoi "Junior" ? C'est tout simplement un récit qui vous happe dès la première page, pour ne pas vous lâcher jusqu'au twist final. C'est un peu thriller psychologique, avec une bonne dose de suspens distillé avec maîtrise ainsi qu'une subtile observation du quotidien de certains de nos contemporains. C'est aussi un cinglant coup de pied à certains principes ou réflexes d'une frange de la population. Et c'est au final une fable qui ne peut que vous faire réfléchir.
Ce premier album, est une magnifique promesse d'un jeune auteur sur lequel il faudra avoir l'oeil à coup sûr. Il paraîtrait qu'il se sente plus scénariste que dessinateur ( ça ne se voit nullement dans celui-ci) et qu'il possède d'autres scénarios qu'il aimerait confier à d'autres dessinateurs. S'ils sont tous de cette trempe, nous allons nous régaler !
"Junior" de J. Personne est édité aux éditions Les Enfants Rouges (17.50 euros)

Juste pour le plaisir... et du coup je déflore un peu, la première page de l'album :


dimanche 25 octobre 2015

Chronic de Michel Franco


"Chronic" a un seul atout publicitaire pour lui : le prix du scénario obtenu lors du dernier festival de Cannes. Certaines mauvaises langues diront que c'est un handicap, le pourvoyeur de palmes étant pour beaucoup synonyme de films rasoirs. D'autres objecteront que ce prix fut fort décrié à l'époque, le scénario n'étant pas spécialement ce qu'il y a de plus saillant dans ce film. Alors que reste-t-il pour donner envie de découvrir ce long métrage mexicain ? Sûrement pas son scénario qui a tout du répulsif. Et pourtant, derrière cette histoire se cache sans doute le film le plus fort et le plus dérangeant du moment.
David est aide-soignant. Il s'occupe de malades en phase terminale. Nous le suivrons dans les soins prodigués à trois personnes : Sarah atteinte du Sida qui vit ses derniers jours, puis John, victime d'un AVC qui se raccroche à la vie en exprimant une forte envie de sexualité et enfin Martha, atteinte d'un cancer fortement métastasé qui voudra abréger ses souffrances. La caméra, toujours à bonne distance, jamais voyeuse, capte ces longs moments d'empathie entre cet homme doux, aux gestes infiniment professionnels mais remplis de tendresse et ses patients dont on sent bien que leur attachement n'a rien de gratuit, David étant la seule personne autour d'eux capable de leur donner un semblant d'humanité. Sarah mourra laissant une infinie tristesse dans la tête de David, les enfants de John chasseront ce soignant qui leur paraît aller au-delà la limite permise ( le film ne le dit pas clairement, mais David est peut être aussi dans ce cas là un assistant sexuel) et Martha lui demandera de mettre fin à ses souffrances...comme il l'a fait voici quelques années avec son fils.
Si la vie personnelle de David, ses rapports avec son ex femme et sa grande fille ne sont pas les parties les plus réussies mais aident à éclairer un peu ce personnage taciturne, les scènes de soin que certains trouvent trop longues, sont paradoxalement les plus réussies. J'ai déjà parlé plus haut du regard du réalisateur, aussi en empathie que son personnage principal. Dans des plans fixes, il capte magnifiquement cette attention portée aux autres, ce don de soi qui n'est commandé par aucune religion, aucun dogme seulement par le désir d'un homme de faire du bien à des êtres humains dont les heures sont comptées. De la douche et du couchage de la fragile Sarah, chorégraphie d'une manipulation d'une extrême sensibilité, de la présence tout aussi tendre et assez sensuelle  auprès de John, jamais le spectateur n'est pris en otage devant un acte que certains ont pu trouver morbide, sordide. Nous sommes là, suivant, aidant du regard, pour le confort de ces personnes en souffrance. Même lorsqu'avec Martha, ne supportant plus sa chimiothérapie, il lavera son vomi ou une diarrhée, nous ne verrons pas un spectacle répugnant, juste l'exact et parfait traitement auquel tout homme et toute femme devrait avoir droit dans cette situation.
Oui, souvent le cinéma enjolive tout, même ces choses là. Seulement dans "Chronic", ce n'est pas tout à fait le cas et cela va nettement plus loin. Parti d'une histoire vraie, Michel Franco rend son film un peu plus dérangeant qu'un simple documentaire, et c'est sans doute là que se situe la qualité du scénario. En démarrant comme un polar, exigeant ainsi l'attention du spectateur, en laissant son personnage principal plein d'ombres, le rendant assez mystérieux tout en  distillant des détails qui peuvent le rendre vaguement inquiétant, le film emprunte des sentiers romanesques, qui éclairent encore plus les situations de soin. Et l'on s'interroge sur cet homme, son empathie extraordinaire avec les malades. Michel Franco n'a pas peur d'aborder des sujets qui font peur. Si la mort médicalement assistée a déjà fait l'objet de nombreux films, je ne pense pas que la sexualité des malades ait eu le même honneur.
Je ne peux pas terminer ce billet sans dire un mot de la fin du film. Je ne révélerai rien, juste que comme moi, vous ferez un énorme bond sur votre siège et qu'elle déclenchera une multitude de questions ....dont je ne pourrai discuter qu'avec ceux qui auront vu "Chronic".
Il est certain que le spectacle offert par Michel Franco n'est pas distrayant. Je comprends bien que l'on ait pas envie d'aller voir cela, mais pour moi, "Chronic" est un choc visuel et émotionnel intense et avait donc toute sa place en sélection officielle du festival de Cannes. Beaucoup s'y sont rasés, certains ont trouvé cela nécrophile, personnellement j'y ai vu une magnifique interrogation sur le corps déchu et sur un humain vraiment humain qui pourrait être en voie de disparition.



samedi 24 octobre 2015

L'image manquante de Rithy Panh


Quelques vagues furieuses viennent cogner inlassablement l'écran.  Symbole des souvenirs qui continuent quarante ans après à revenir en mémoire, cette scène d'ouverture de "L'image marquante" nous secoue,. Chaque spectateur a ce réflexe instinctif de lever la tête, comme pour essayer de ne pas se noyer et s'installe tout de suite dans l'état douloureux où se trouve le réalisateur lorsque les souvenirs affluent.
Rithy Panh a vécu son adolescence dans les camps infâmes des khmers rouges. De cette époque il ne reste rien que les images de la propagande et bien sûr l'atroce souvenir des souffrances endurées et de la perte de tous les siens, père, mère, soeurs, victimes de la folie de ce régime. Pour repousser et maîtriser ces vagues mémorielles et surtout lutter contre l'oubli, le réalisateur, plutôt que de reconstituer avec caméras et comédiens l'enfer de sa jeunesse, va faire revivre ce passé avec des installations fixes peuplées de personnages d'argile.
Ce procédé que l'on peut trouver radical et dérouter, surprend très vite par sa beauté plastique, mise en valeur par une caméra inspirée qui slalome doucement au milieu de ces décors en bois, feuilles et terre. Accompagnées par un texte simple et clair et une voix parfaite ( celle de Randal Douc qu'il faut signaler car il y est aussi pour beaucoup dans la réussite du projet, permettant à la fois empathie et projection personnelle), le film raconte ces quatre années de travaux forcés où la mort, la faim, le désespoir sont toujours présents. Au travers de cette histoire personnelle, c'est le sort de toute une jeunesse cambodgienne dont les souffrances ont été longtemps ignorées qui nous est proposé. Entrelacées parmi les images du régime khmer, souvent des adolescents se traînant en file indienne sur des terres arides, petites fourmis prisonnières d'un régime dictatorial, les personnages en argile témoignent de l'envers de ce décor pourtant pas glorieux. Ils parlent des humiliations, des espoirs envolées, de vies volées, de désintégration de la personnalité, de l'irrémédiable chaos intérieur que ce régime impitoyable a laissé dans les têtes. Et dans la tragédie, par la magie d'une réalisation inspirée, se glisse une poésie presque enfantine, surement celle qui n'a pu être vécu en son temps et emporte le film très haut. Mais les vagues finales, les mêmes que celles du début, sont là pour nous rappeler que même si Rithy Panh a su faire oeuvre de créateur en faisant de son histoire personnelle un mémorial contre l'oubli, les souvenirs s'accrochent, cauchemardesques, indestructibles. Ils restent le moteur pour un travail de création contre l'effacement, contre l'ignorance, pour que le monde sache encore et toujours, que personne n'est à l'abri de la folie destructrice de quelques hommes.
"L'image manquante" n'appelle qu'un adjectif : admirable !



vendredi 23 octobre 2015

Les eaux troubles du mojito de Philippe Delerm




Retrouver ces petits textes de Philippe Delerm a quelque chose de doux, de calme, de serein. L'auteur prend le temps de vivre, de se poser, de regarder la vie dans ces moments les plus infimes. Une certaine idée du bonheur glisse au fil des pages, bonheur qu'il essaie de partager avec le lecteur. L'existence distille parfois des petites douceurs comme cet écrivain qui caresse la vie et les mots sans colère, sans aigreur. Son regard s'arrête sur des instants que nous éprouvons  et sur lesquels nous ne nous attardons pas. Lui, en entomologiste de la vie, il épingle ces sentiments diffus comme la fausse promesse d'une pastèque, le plaisir indicible de voler et de croquer un navet ou d'une promenade sur le bord de mer, tôt le matin. Il nous donne du carburant pour que nos vies emballées soient un peu plus belles.
Certains diront, et ils n'auront peut être pas tort, que le bobo parle aux bobos. On retrouve dans ce recueil pas mal d'ingrédients qui y font penser. On sirote des mojitos aux terrasses de bars ensoleillés, quelquefois à Venise. On se promène beaucoup dans le Paris du centre, mais aussi à Bruges si romantique à l'automne. On sent une vie à l'abri de pas mal de contingences matérielles où l'esprit voyage aussi bien que les êtres. Et alors ? Est-ce un mal ? Philippe Delerm ne donne pas de leçon, il essaie seulement de faire partager cette chance que nous avons de vivre sur une portion de terre où l'on peut s'attarder sur ce qui nous entoure et, suprême luxe à portée de tous, sur soi-même.
Oui le mojito, plus à la mode, a remplacé la bière d'hier, mais le mode d'absorption est le même : par petites gorgées, c'est conseillé, sinon on risque de passer à côté de la dégustation si l'on choisit de boire cul sec. Certaines fois, ce sera magique, d'autres fois plus convenu, mais au final, ce livre est une petite gourmandise, une variété de haïkus à la française car notre langue et nos écrivains aiment s'attarder avec les mots.  

jeudi 22 octobre 2015

Mon roi de Maïwenn


Les amours de l'insupportable Tony (fille) et du flamboyant mais pervers Giorgio ne m'ont pas réellement emballé. Je passerai rapidement sur le cadre de cette tranche de vie conjugale où les protagonistes naviguent entre caviar et promenade en Jaguar, milieu cultivant parfois plus le paraître que l'être. Cependant, du sentiment, de l'être donc, Maïwenn essaie d'en donner à son héroïne, totalement addict à son mâle dominant. Elle rit comme une bécasse à la moindre blague de son restaurateur adoré ou semble assez complice dans un lit sans que l'on ressente à l'écran une passion physique intense (même la saillie dans la cuisine du restaurant reste très convenue). Elle l'a donc dans la peau son bellâtre  pervers narcissique, et bien que Tony ne soit pas dans le genre des mannequins qu'il comble d'habitude, elle offre tous les atouts de la bonne proie à faire souffrir. Et là, Giorgio  sort son grand jeu : désir d'enfant sitôt suivi par la location d'un appart pour s'isoler (et donc recevoir des maîtresses), problèmes de fric, copine barrée et suicidaire à aider, .... Tout est bon pour les engueulades, les crises de nerf, les prises d'anxiolytiques, les cris, les pleurs, les nez qui coulent (heu non, LE nez, car Tony n'est pas une mutante, elle n'en a qu'un, Giorgio ne renifle pas, le regard peut s'embuer parfois quand la situation le demande, mais c'est tout). 
Je reconnais à Maïwenn un vrai talent pour décaler ses scènes, les rendre prenantes avec des dialogues crus, drôles, paraissant spontanés. Il y a une vivacité, une certaine audace parfois, une énergie réelle. Sa méthode appliquée à un récit choral comme dans Polisse, peut donner un semblant de style à ses films. Dans "Mon roi", avec seulement deux personnages, cela devient vite lassant et un peu répétitif. Elle a beau mixer le tout  avec la rééducation du genou de Tony, ça ne prend pas plus (surtout que là aussi, très vite, elle va rire comme une grue au milieu de jeunes lançant des blagues pourries ). On reste au ras des pâquerettes. Pendant qu'elle remonte la pente au bord de l'océan, elle revit sa descente de sa vie d'avant. Aucun soin n'ayant été apporté à la temporalité de cette histoire qui s'écoule sur dix années, le temps semble n'avoir aucune importance ni sur le fonctionnement névrotique du couple ni sur leur aspect physique. Tony fait plus jeune en mère d'élève apprenant que son fils passe en classe supérieure qu'au moment de sa rencontre en boîte avec Giorgio....
On parle beaucoup de l'interprétation (et surtout du prix à Cannes). Si Vincent Cassel est absolument formidable en homme manipulateur, Emmanuelle Bercot pleure bien , crie fort (bien), mais n'arrive pourtant pas à rendre son personnage attachant, loin de là. Le couple ne pas paru crédible à l'écran et le projet final bien dérisoire. Ceci n'est qu'un avis masculin car, ma compagne, elle, s'est parfaitement identifiée à Tony et à sa passion destructrice... Cher lecteur, tirez-en les conclusions que vous voulez... Mais peut être que "Mon roi", même s'il ne se revendique pas du tout de la thématique féministe, est plus parlant pour les femmes... 


lundi 19 octobre 2015

Un amour impossible de Christine Angot


J'ai attendu que la fièvre médiatique soit passée pour découvrir le dernier roman de Christine Angot, auteure dont,  je l'avoue, je suis vraiment client. J'aime son écriture sèche, nette, sans fioriture, narcissique diront certains, mais ô combien intransigeante et par là-même vraie, ne me laissant jamais indifférent. La rumeur d'une réussite m'a fait ouvrir le livre avec envie.... surtout que cette fois-ci, un éclairage était donné à une pièce manquante mais majeure de son histoire, sa mère , qui jusqu'à présent n'apparaissait qu'en ombre fugace dans son parcours.
Si je prends le roman au premier degré, ma déception est énorme. A part quelques pages sur la fin vraiment prenantes et émouvantes, le reste fut un parcours jalonné d'incompréhension. L'histoire en elle même, retracée avec minutie et sobriété, est implacable de banalité. De la rencontre de la petite employée, Rachel, avec Pierre homme cultivé et bourgeois, à leur passion intense qui donnera naissance à Christine, à la vie de mère célibataire dans une ZUP de Châteauroux puis de Reims jusqu'à la découverte de l'inceste, tout y est retracé simplement. Ce n'est pas cette vie simple qui m'a ennuyé mais la façon extrêmement dépouillé du style de la relater.
Une fois terminé, le livre a cheminé dans ma tête et j'ai commencé à percevoir ce que Christine Angot a voulu faire avec ce texte : retrouver les mots vrais de sa mère, issue d'un milieu populaire, faire entendre un parler qui n'a jamais cours en littérature, recréer un style sans le regard professionnel de l'écrivain, aller au plus prêt d'une réalité. C'est bien tenté mais pour moi, romanesquement, c'est raté ! Si je peux passer sur les maladresses de langage de sa mère qui en plus se répète souvent, j'ai beaucoup plus de mal à saisir l'intensité de ces nombreux dialogues, certes quotidiens, mais d'une platitude extrême. Je sais bien qu'en 1959 dans le Berry, les gens du peuple ne parlaient pas comme dans le salon de Mme Verdurin, mais cette accumulation de détails prosaïques, cette indigence stylistique, même toute empreinte d'amour, m'a ennuyé. Le pompon étant les accents retranscrits : La version italienne ( une chanson de Dalida)  donne "Notrre histoireu c'est l'histoirreueu... d'un ammourrr." et l'accent teuton de la femme du père "C'était un éfénement, tu fois, ce chour là."( et sur plusieurs pages, quasi illisible!). Je n'ai pas compris l'intérêt de ce jeu phonétique qui n'apporte pour moi que lourdeur et incrédulité. Tout ce dispositif narratif aurait du créer de l'empathie mais, au final, cela nous éloigne des personnages.
Et je me suis pris à penser que ce portrait, rendu  désagréable par cette envie de ne surtout pas lui donner un apparat littéraire, ressemble à une punition, voire une vengeance ( inconsciente ? ) même
si dans la dernière partie, lorsque les deux femmes se retrouvent enfin pour dire leur amour l'une pour l'autre, où Christine Angot saisit admirablement  ces variations de jugements au fur et à mesure que l'on avance dans la vie, le roman émeut. Bizarrement, juste sur ces pages là, la mère parle bien, comme le personnage de roman qu'elle aurait dû être... Mais très vite, elle revient à son parler répétitif et assommant, surtout que sa fille lui a asséné une explication argumentée et sociale à son inceste qui laisse un peu rêveur.
Absente de l'oeuvre jusqu'à présent, la mère de Christine Angot se voit mise en avant dans un roman singulièrement intitulé "Un amour impossible"( tout un programme...) Ce portrait ne clôt en rien le cheminement de l'auteure dans les entrelacs de sa vie. Ce n'est qu'une étape de plus, un passage quasi obligé de faire apparaître cette figure manquante mais sans doute essentielle. Cependant cette mise à distance par une écriture pâlichonne et atone, ne m'a pas du tout paru le portrait magnifique et émouvant vendu par une presse dithyrambique, mais plutôt, par la banalité des mots employés, un rejet de cette mère. Et c'est sans doute dans cette relégation à sa piètre condition  que ce roman se révèle intéressant... Une pierre nouvelle dans une oeuvre intense ...mais sans doute plus réservée aux aficionados de l'auteure qu'aux amateurs de romans. Et c'est sans doute la grande limite de ce livre... 

samedi 17 octobre 2015

Crimson Peak de Guillermo Del Toro


Ah ces jeunes filles de bonne famille du début du siècle dernier ! Toutes les mêmes ! Romantiques à l'extrême, piquées d'écriture romanesque, vivant dans un grand confort auprès d'un père aimant (la mère ayant trépassé dignement du choléra) , proies évidentes pour prédateurs, elles ont hanté la littérature puis le cinéma depuis des décennies.
Edith Cushing, l'héroïne de "Crimson Peak" ne dépareillera pas dans cette galerie d'oies blanches. Pourtant courtisée par un jeune et beau médecin blond, elle préférera un joli brun filiforme et pâle mais exhalant un léger parfum d'aventures. Alors que de de troublants événements se passent en coulisse..oh trois fois rien, le père mourra le crâne fracassé contre un lavabo, elle épousera ce cher Thomas Sharpe et partira vivre chez lui en Angleterre, dans un gigantesque château en ruine perdu dans les champs, à quatre heures de marche de toute autre habitation.
C'est vrai que cela rappelle le Rebecca de Daphnée du Maurier ou d'Hitchcock avec un zeste de Hurlevents, un soupçon de la famille Adams (sans l'humour)  mais avec une légère variante tout de même, la jeune femme voit des fantômes. Un détail me direz-vous mais qui a de l'importance car cela permet au film de verser aussi dans le fantastique voire le gore, car les ectoplasmes sont un mix d'Alien et de Freddy et ses longues griffes.
Je tire mon chapeau à Guillermo Del Toro car il a concocté un film absolument superbe visuellement, de la moindre robe à l'hallucinant château. C'est un régal pour les yeux surtout qu'il n'abuse pas d'un montage clipesque. Cela nous laisse le temps d'apprécier les comédiens, tous épatants, avec une mention pour Jessica Chastain qui a abandonné ses habituels rôles de ménagères sensibles pour camper une vraie méchante, vraiment crédible. Je serai par contre moins emballé par le scénario au final assez banal malgré quelques ingrédients plus sulfureux qu' à l'ordinaire (l'inceste par exemple).
C'est là sans doute que j'achoppe un peu. Elles sont quand même gourdes ces blondes héroïnes ! Comment font-elles pour rester vivre dans une demeure comme celle proposée dans le film? L'immense château doit bien posséder 15 étages et 259 chambres, pièces, caves, sa toiture percée laisse tomber feuilles et neige dans le salon et les murs suintent d'un liquide rouge sang ( de l'argile paraît-il ) parfois couvert de papillons noirs et d'insectes divers. La demeure de la famille Adams à côté est un bungalow 5 étoiles posé sur une plage des Seychelles. Et quand en plus on est accueillie par une belle soeur (brune évidemment) qui aurait fait fuir Jack l'éventreur d'un seul regard, on se dit que l'amour a bon dos. Mais l'héroïne gourdasse est curieuse ( dans le sens où elle fouine partout) et donc courageuse, ce qui permet au film de la trimbaler dans des endroits encore plus sordides ou de lui faire rencontrer des fantômes répugnants.
Vous le voyez, rien de nouveau, le film roule gentiment sur des rails énormément empruntés. Il reste quand même un délire visuel vraiment fantastique et une interprétation impeccable. J'ai donc passé un bon moment, avec deux ou trois scènes assez violentes mais aussi un romantisme gothique mâtiné d'Edith Wharton qui donne à l'ensemble la touche d'originalité qui manque par ailleurs au scénario.


jeudi 15 octobre 2015

Belles familles de Jean Paul Rappeneau


Notre petit hamster de la semaine, c'est Jean Paul Rappeneau. Je l'ai observé cette semaine dans sa roue plaquée or, moulinant avec entrain. Faut dire qu'il est le roi de la comédie rythmée depuis un demi-siècle et que sa petite dernière file à cent à l'heure. Il fonce Jean Paul, ça tourne, ça tourne et tout à son bonheur d'entraîner cette roue, il en oublie tout le reste. Le scénario ? Qu'importe ! Aller hop, une histoire d'héritage avec une maison qu'on se dispute. La maison est belle, elle fera rêver le spectateur. L'histoire est improbable, tirée par les cheveux, on n'y comprend pas grand chose ? Pfff foutaises ! On fait aller les bagnoles à 150 à l'heure, elles freinent sèchement sur les cours gravillonnées, on s'en éjecte en oubliant de détacher sa ceinture ( LE gag du film), on dégringole d'une échelle, on passe de Londres à Paris en passant par Shangaï, on s'énerve, on s'engueule, on s'emporte... Faut que ça file, que ça virevolte, que les portes claquent.  Vous avez déjà regardé un hamster s'escrimant à faire tourner sa roue, eh bien "Belles familles" c'est pareil, au bout d'un petit moment ça lasse cette bestiole qui finalement s'épuise pour rien, ce metteur en scène qui essaie de donner du punch à un scénario vide. Et le spectateur n'est pas dans le film. il gamberge, observe les détails. Il se dit que c'est la vingtième fois qu'on nous sert Mathieu Amalric, en sex-symbol qui fait frissonner les ovaires de tous les personnages féminins.( C'est peut être vrai dans la vie, mais au cinéma, j'ai toujours du mal à y croire). Il pense à ne pas oublier de regarder le nom du coiffeur dans le générique de fin, on ne sait jamais, il a peut être un salon et il préfère éviter d'envoyer quiconque de peur de la voir ressortir avec la coupe façon balai espagnol que porte Karin Viard, qui en plus, est attifée comme une ménagère des années cinquante émerveillée par la soupe déshydratée. Il se demande à quoi sert le personnage de la fiancée chinoise qui passe son temps au téléphone à faire les gros yeux ou à froncer les sourcils (uniquement deux options achetées pour cette comédienne). Il pouffe de rire (jaune) devant cette magnifique évocation des romans Harlequin où dès que Marine Vacth rencontre le chaud bouillant Amalric, elle le déteste, ce salaud, ce méchant qui a fait bobo à maman. Mais on ne résiste pas longtemps à un tel porteur de phéronomes, L'accouplement sera inévitable, permettant ainsi au film de s'offrir un moment sensuel et glamour avec la gracile Marine qui est devenue par la magie de la presse l'unique intérêt du film, propulsée star en deux lignes énamourées pour la seule et bonne raison qu'elle a retrouvé le son.  Elle parle ! On l'avait quittée mutique chez Ozon, on la retrouve disant (pas trop mal) plus d'une ligne de dialogue. Le spectateur ne saute pas d'aise pour autant car les répliques, même lâchées façon mitraillette, ne brillent guère.
J'ai eu devant "Belles familles" le même intérêt que devant la cage de Frisbee le hamster de ma petite nièce. Au début on trouve ça rigolo cette bestiole qui s'agite comme une folle pour rien. Et puis très vite, devant le manque d'originalité de l'action, malgré le pelage doux et soyeux, la tronche toute mimi de l'animal, on se détourne et on se désintéresse. Le film prouve qu'une pléiade d'acteurs connus et un réalisateur qui a encore tout son sens du rythme, ne peuvent sauver un scénario sans inspiration.

mardi 13 octobre 2015

Ouf ! de Ghislaine Roman et Tom Schamp


Bienvenue dans le bois ! Il n'y a pas de loup (quoique si on cherche bien, on en trouve) juste un gland qui, à l'automne, tombe sur le sol humide d'une forêt. Pas de quoi en faire une histoire me direz-vous, surtout une bien passionnante avec plein de suspens ! Détrompez-vous ! La vie d'un gland en forêt est terrible. S'il veut mener à bien sa mission, celle de devenir un vrai grand et beau chêne, croyez-moi, il va devoir en affronter des dangers de toutes sortes. Il commencera par éviter les dents de l'écureuil, la voracité de l'escargot puis la sécheresse, la tempête, les chevreuils gourmands et bien pire encore !
Mais, ouf, il arrivera, comme tout bon héros (surtout pour enfants) à vaincre l'adversité.
Sous une couverture à la Douanier Rousseau, se cache un album écologico-scientifique qui ravira le regard de tout un chacun et permettra au jeune enfant de suivre la croissance d'un arbre qui, même en milieu naturel, n'est à l'abri de rien. Ghislaine Roman a écrit une histoire simple, aux phrases rythmées, ponctuées d'un OUF de soulagement rassurant. Tom Schamp illustre cette vie végétale avec de magnifiques illustrations sur bois que certains pourront trouver confuses car on ne repère pas du premier coup d'oeil où se situe l'arbrisseau. L'illustration foisonnnate est telle, que le regard est attiré par une multitude de petits détails étranges qui sont le point d'accroche pour quelque chose de drôle, incongru voire un poil fantastique.  ( Mais pourquoi y'a-t-il un oeil là ?..... Oh ...mais si ce champ est aussi un chat ....Ah ! Mais  de cet arbre apparaît une silhouette féminine...). Cette opulence permet de découvrir de nouvelles choses même après des dizaines de lectures. C'est beau et ludique, très loin d'être un album jetable. On ne le recyclera pas car on le gardera sans doute longtemps dans sa bibliothèque. Les enfants à partir de 4 ans s'initieront aussi bien à la vie végétale qu'au plaisir de scruter un dessin hautement créatif. Et cerise sur le gâteau, une sorte de making off de l'album nous est offert après le récit, permettant de pénétrer dans l'atelier de Tom Schamp et d'admirer son travail.
Cette petite merveille est éditée chez Milan .


lundi 12 octobre 2015

Zaï, zaï, zaï, zaï de Fabcaro



"Zaï zaï zaï zaï", oui c'est bien ces mots étranges qui font partie d'un refrain qui eu du succès en son temps, sans doute un peu oublié maintenant, chanté avec entrain par Joe Dassin et qui l'obligeait à aller "Siffler sur la colline". Dire que cette onomatopée ait un grand rapport avec l'histoire que nous conte Fabcaro serait mentir (quoique...). Par contre, une chose est sûre, c'est que l'on tient là un des albums les plus étonnants, les plus aboutis et les plus intéressants de cette rentrée.
Il va m'être extrêmement difficile de raconter quoique ce soit de ce road movie, non pas parce que la difficulté est grande mais uniquement parce qu'il m'est impossible de déflorer le moindre rebondissement, le plaisir du futur lecteur en serait gâché. Pour faire court et appâter le chaland disons que ça débute dans un super-marché, temple de la consommation contemporaine. Nous , sommes à une caisse banale et les achats se montent à 37,50 €. L'hôtesse derrière son tapis roulant et son scanner demande, comme l'enseigne le lui oblige, si le client possède une carte de fidélité. Le héros (car ce sera un héros) fouille dans sa poche et ne trouve pas cet instrument de fidélisation (et de surconsommation). C'est bête, elle est restée dans son autre pantalon qui a filé au sale. La caissière se raidit soudain face à ce bonhomme qui enfreint une des règles principales du consommateur. Elle se voit obligée d'appeler un vigile qui demande au contrevenant  de le suivre dans un endroit à l'abri des regards, ce crime anti-libéral pouvant faire tache d'huile.
Ce que je vous raconte là ce sont les deux premières planches. Vous l'aurez compris, cette histoire  va dérouler juqu'au bout son fil absolument délirant mais rendu totalement passionnant. Sous des dehors tragi-comiques, Fabcaro va dresser un portrait impitoyable de la France d'aujourd'hui, gavée de médias, d'infos creuses, une France livrée corps et âmes aux sirènes d'un monde préfabriqué et au langage vide de sens et de valeurs. A coup de petites scénettes qui peuvent faire parfois penser aux "Frustrés" de Claire  Brétécher par l'acuité sociologique de l'auteur, le récit avance sans jamais rien lâcher et conduit cette histoire aux apparences absurdes vers une réflexion  politico-philosophique sur notre société. Le dessin, bicolore où un ocre/kaki  sert de de couleur d'ambiance, rappelle un peu celui de Bastien Vivès pour ses à-plats de noir. Il permet par son imprécision un redoutable effet miroir sur le lecteur, vertigineux regard sur notre quotidien.
Sous de titre sautillant, se cache donc un roman graphique aussi délirant que puissant et inventif, un bonheur de lecture que je recommande plus que chaudement. C'est édité chez "6 pieds sous terre" et cela coûte 13 euros seulement !




dimanche 11 octobre 2015

Le renversement des pôles de Nathalie Côte



Le roman débute agréablement. Un style sautillant voire mordant nous présente deux familles de la classe moyenne dont les vacances se déroulent dans une de ces résidences impersonnelles, où la mitoyenneté horizontale des logements autour d'une piscine toute aussi mitoyenne, symbolise les aspirations consuméristes de nos contemporains. La famille Bourdon rêve de pouvoir consommer plus. Vincent, le père, cède aux sirènes d'une certaine Jeanne, animatrice virtuelle d'un site de paris en bourse tandis que son épouse rêve de camoufler un physique qu'elle juge peu avantageux car non conforme aux images véhiculées par l'époque, dans un magnifique 4x4 acheté avec un crédit qui s'ajoutera aux autres, quitte à frôler le surendettement. La famille Laforêt avance dans la vie de façon toute aussi périlleuse. Son union, issue d'un certain nombre de compromis  peu glorieux, bat de l'aile. Claire pense divorcer et les vacances seront l'occasion pour elle de connaître d'autres bras, d'autres plaisirs. 
La situation bien plantée, le roman s'achemine ensuite sur des chemins nettement plus balisés. Le style incisif du début  s'efface peu à peu pour laisser la place au récit assez conventionnel de ces vacances de tous les dangers. Les personnages se débattent dans un quotidien où le soleil ne leur fait pas oublier que l'être vaut peut être mieux que le paraître. Ils vont avancer cahin-caha vers un avenir assez illusoire où l'argent reste toujours le nerf de la guerre. 
La description de la dépendance des familles moyennes françaises est un thème qui aurait pu être porteur. Nathalie Côte a un joli brin de plume mais n'arrive pas complètement à  amalgamer critique sociale, humour et bâtir une histoire originale. Le récit des amours adultères est assez convenu  et les déboires de l'apprenti trader pas franchement passionnants. Et quand soudain vers la fin du roman, l'auteur devient un peu plus politique, cela tombe un peu comme une rondelle de citron dans une piscine, on s'en fiche un peu. 
Jolie démarche que d'essayer de nous faire entrer dans le quotidien de cette frange de la population qui a une vie confortable mais entraînée dans la course du toujours plus. "Le renversement des pôles" n'est pas du tout " la critique houellebecquienne " annoncée par l'éditeur, juste une tentative pas désagréable mais trop hésitante pour pouvoir prétendre s'approcher du maître du genre. 


Roman lu dans le cadre de "Masse critique" du site Babelio, le site de tous les  lecteurs. 

jeudi 8 octobre 2015

Fatima de Philippe Faucon


Fatima est femme de ménage. Voile vissé sur la tête, elle travaille sans relâche dans des bureaux éloignés où un car la conduit de bon matin ou chez des bourgeois  qui profitent de son apparente  placidité pour la déclarer en partie au black. 
Fatima est divorcée et fait tout ce qui est en son pouvoir pour assurer à ses deux filles un avenir meilleur car elle reste persuadée que le France va leur permettre de s'extraire socialement. 
Fatima ne parle pas le français mais essaie de l'apprendre en volant quelques heures à ses maigres moments de loisirs. Elle le comprend mais n'ose pas encore s'exprimer dans cette langue même dans ses discussions avec ses deux filles qui, elles, ne connaissent guère la langue de leur mère.
Fatima fait tout ce qui est possible pour s'intégrer mais se trouve confronter à ce racisme ordinaire insidieux mais prégnant, dans une vie de tous les jours où les autochtones rivalisent de suffisance, d'incompréhension et de bêtise pour sans cesse remettre cette femme dans sa supposée condition de bête de somme inculte et ignare. 
Fatima regarde vivre ses deux filles qui luttent chacune pour sortir de leur condition, empruntant pour l'aînée le chemin du travail et des études et pour la cadette celui de la rébellion facile et improductive.
Fatima assume avec amour le désarroi de ses enfants, la jalousie et la perfidie de ses voisines ainsi que la condescendance brutale de ses patrons, jusqu'au jour où elle chutera lourdement dans un escalier, comme si cette charge toute symbolique était soudain devenue trop lourde....
" Fatima" est un film modeste mais qui nous touche profondément car son réalisateur, Philippe Faucon possède un vrai regard de cinéaste. Sans jamais forcer le trait, par petites scènes aux apparences simples, il dresse à la fois le portrait du racisme ordinaire mais aussi celui d'une famille pas si éloignée de la notre, la rendant formidablement proche et procurant aux spectateurs une émotion profonde et véritable.
"Fatima" est une oeuvre ouverte, s'adressant à tous ,dont on espère qu'il trouvera son public et  pas seulement la frange de cinéphiles bobos et pointus. Gageons que l'admirable travail des  nombreux animateurs des salles art et essai de France saura faire venir un public autre, aussi bien celui des français immigrés qui se trouvera confronté à la vision non manichéenne d'une vie proche de la leur, mais aussi cette droite décomplexée ("de race blanche" pour citer Nadine M.) qui pense encore que des étrangers n'ont pas les mêmes sentiments qu'eux face à la vie et au devenir de leurs enfants et que les infimes mesquineries qu'ils crachent inlassablement leur sauteront enfin aux yeux.  
"Fatima" est un film profondément humaniste, qui ne rejette pas les vraies questions et sait interroger tous les spectateurs sans exception. Il résonne en chacun de nous, quelque soit notre origine et notre milieu. sans jouer les gros bras ou  les donneurs de leçon. Ce regard là fait du bien à l'heure où les débats s'exacerbent de façon violente et terriblement inquiétante et vulgaire. 
" Fatima" est le portrait indispensable et superbe de trois françaises d'aujourd'hui. 





  

mercredi 7 octobre 2015

Ni le ciel, ni la terre de Clément Cogitore


L'image floue et pas bien emballante de l'affiche ne donne en aucune façon une idée de ce film intrigant à défaut d'être complètement passionnant.
Ca démarre comme un film de guerre lambda. Un petit groupe de militaires français, perdu à la frontière pakistano-afghane, surveille quelques montagnes sinistres avec au loin un village et embusqués quelques talibans. Commandés par le capitaine Bonassieu (Jérémie Renier très bien et très Jacques Perrin comme dans " le crabe tambour"), la petite troupe va connaître des pertes..enfin plutôt des disparitions. Enlèvement ? Prise d'otage ? Le quotidien assez morne de ces soldats  va s'en trouver bousculé. Les contrôles sont renforcés, la tension monte jusqu'à qu'un troisième soldat disparaisse quasiment sous les yeux d'un de ses collègues et sans laisser la moindre trace. L'angoisse monte, les esprits s'échauffent ou déraillent. Mais d'étranges disparitions sont également recensées parmi les villageois....
Très loin du reportage sur nos soldats français en Afghanistan, ce petit fort retranché a un faux air du "Désert des Tartares" ( avec, dans sa version filmée,  Jacques Perrin aussi... ) et si la mort semble rôder, c'est ici pour une interrogation plus métaphysique. Ces rudes militaires, très concrets, vont se trouver confrontés à une lutte intérieure intense contre des certitudes ancestrales et religieuses. Dans ces montagnes sinistres, les croyants et les incroyants vont se livrer à un incroyable face à face pour tenter de comprendre ce qu'il se passe. Les uns vont se réfugier dans les sourates du Coran, les autres derrière la technologie pointue des rationnels. Caméras infra-rouges et mitrailleurs avec faisceaux lumineux envahissent l'écran à défaut de faire fuir les incertitudes. En fouillant les alentours à la recherche de la vérité, les consciences s'interrogent, les spectateurs aussi.
Après un départ un peu poussif mais avec une jolie maîtrise de la caméra pour rendre tout à fait crédible ce camp retranché, la deuxième partie du film reste très convaincante malgré quelques longues scènes à la caméra infrarouge, façon oeuvre de vidéaste pour galerie branchée où l'on a un peu de mal à voir et à comprendre ce qu'il se passe, Cependant, le film propose moultes pistes de réflexion, aussi bien cinématographiques sans pour autant abuser des références, qu'intellectuelles, pour tous ceux qui aiment bien trouver des tas de signifiants aux détours des plans. Mais ce qui l'emporte c'est le formidable pari (réussi) de ce premier film qui  fait voler les codes du genre pour l'enfoncer dans un polar métaphysique vraiment passionnant. On lui pardonnera quelques coquetteries filmiques pour ne retenir que la formidable énergie créatrice. Encore une fois, je me répète, mais c'est tellement plaisant à dire, j'aime ce jeune cinéma français qui ose aller dans des zones improbables et surprenantes. Globalement réussi comme ici ou un peu moins ( "Maryland" ), la relève semble de plus à plus assurée !



lundi 5 octobre 2015

Vers l'autre rive de Kiyoshi Kurosawa


Un femme japonaise donne une leçon de piano à une petite fille très appliquée. La maman de l'élève, joue la cliente un soupçon exigeante et trouve que le morceau gagnerait à être joué avec un peu plus de gaieté. Quand la caméra découvre enfin le visage de la prof jusque là dissimulé derrière les cheveux, on comprend tout de suite que la joie de vivre n'habite pas Mizuki. Et pour cause, elle vit seule depuis trois ans, son mari ayant péri en mer. De retour chez elle, pendant la préparation d'un repas traditionnel, apparaît le fantôme de son mari Yusuke,  un ectoplasme, mais de chair et d'os. Cette apparition  lui propose de partir en voyage pour visiter des personnes rencontrées par le passé et où une mort subite a jeté des non-dits, lourdement enfouis parmi les vivants. Avec leur venue, les fantômes des disparus réapparaîtront, des paroles seront libérées. Ils découvriront aussi un endroit où se cache une grotte que l'on dit être une porte pour l'au-delà...
"Vers l'autre rive" a tous les atours du beau film d'auteur. Un propos ambitieux autour du deuil, des esprits qui hantent les têtes des japonais, issus du shintoïsme  peut être, mais aussi la suite logique du travail du réalisateur autour des fantômes qui ici, n'ont absolument rien d'horrifiques. La mise en scène est au diapason du propos, millimétrée, épousant les mouvements des corps et des esprits, offrant des plans et des séquences d'une infinie beauté. La toile de fond donne à voir un Japon rural loin des villes surpeuplées et invite le spectateur à découvrir un quotidien aux traditions ancestrales.
Mais, malgré toutes ces qualités, je n'ai pas pu aller vers l'autre rive, je suis resté sur le bord, à m'ennuyer un peu. Pas vraiment fana d'ésotérisme, j'ai bien compris le caractère symbolique de ces fantômes et bien accepté l'idée de leur présence. Mais le rythme quand même très lent et ces images nimbées de couleurs grisâtres auxquelles doit s'ajouter cette femme japonaise servile trottinant derrière un mari fantôme, ont empêché sans doute ma complète adhésion. Cette façon de ne pas exprimer ses sentiments ainsi que cette absence de contacts physiques entre les époux, typiquement japonaise sans doute, m'a un peu oppressé même si vers la fin, les corps se rapprochent enfin.
Il y a des films, malgré d'évidentes qualités qui me résistent. Peut être n'était-ce pas le bon moment pour les voir, Peut être n'ai-je pas encore toutes les clés pour apprécier ce cinéma là. Peut être aussi, que je fais un rejet sur les sujets ayant trait au deuil et à l'au-delà (Le deuil non, je ne crois pas, l'au-delà, certainement). Donc, pour "Vers l'autre rive", je me garderai bien d'être ou caustique ou péremptoire. Je passe mon tour. A vous de vous faire une idée si vous êtes curieux ou tentés !




dimanche 4 octobre 2015

Un début prometteur d'Emma Luchini


Le titre appelle une interrogation. mais à qui s'adresse-t-il ? Je cherche... sans doute pas au personnage incarné par Manu Payet, écrivain divorcé et alcoolique à cent lieues du  jeune premier et qui noie les illusions qu'il n'a plus dans des cocktails. Peut être au jeune frère qui du haut de ses dix-neuf ans drague sans vergogne une trentenaire joueuse et à la vie trouble ? Ou alors, et j'ose espérer que non, cela est l'affirmation vaniteuse de la réalisatrice  dans une sorte d'auto congratulation étrange?
Personnellement, si ma dernière affirmation est exacte, je risque d'être un poil désagréable en infirmant le titre. Je n'ai aucune envie de tresser des lauriers à Emma Luchini. Le sujet de son film, l'irruption d'une belle blonde qui attire le regard de deux frères, déjà pas bien original au départ, se trouve plombé par un scénario passablement paresseux qui, dans la première partie avance avec de grosses ficelles pour finir paresseusement en roue libre.
Ce "début prometteur " l'est sans doute pour intégrer la catégorie des comédies françaises formatées dont la seule ambition est d'être programmées un soir d'été, sur la grille d'une quelconque chaîne télé.
C'est le sort qui risque d'arriver à ce film ayant sur le papier quelques atouts vendeurs. La présence de Fabrice Luchini en retraité bougon et passionné d'horticulture peut attirer le chaland même s'il n'a qu'un second rôle et qu'il éructe pour la millième fois quelques répliques même pas bien senties.  Autre élément émoustillant, Manu Payet, à contre emploi, qui fait bien son boulot mais ne peut quand même pas sortir le film de l'ornière.
J'ai entendu la réalisatrice déclarer innocemment que ce n'était pas le succès du film qui l'importait mais plus le fait qu'elle pouvait exprimer ses idées.... Heu ? Lesquelles ? Parce qu'à part quelques remarques sur l'amour qui s'étiole et qui passe , je ne vois dans ce film aucune pensée saillante. Mais peut être considère-t-elle la scène où l'héroïne blonde et trentenaire embrasse dans un même élan les deux frères, laissant supposer une nuit à trois, comme l'élément majeur et follement subversif du film ? Je reste très circonspect sur l'éventualité révolutionnaire de ce propos, surtout que l'emballage général du film, policé et bien propret, n'évoque nullement une quelconque envie de sortir du cadre.
"Un début prometteur ", bien mal intitulé, s'oubliera bien vite. Et ce n'est pas moi qui poserai la question : A quand le prochain ?


samedi 3 octobre 2015

Les amygdales de Gérard Lefort



L'ancien journaliste de Libération, Gérard Lefort sort son premier roman cette rentrée. Assez amateur de ses écrits ainsi que de feux ses émissions sur France Inter il y a fort longtemps, j'ai même failli le voir cet été au festival d'Avignon dans un one-man-show. Failli, car, le spectacle réservé à la va-vite juste sur son nom, s'est révélé non pas un nouveau défi de cet esprit curieux et caustique mais celui d'un homonyme antillais et paraplégique dont l'humour potache fait passer Patrick Sébastien pour un émule de Jules Renard.
C'est donc encore plus assoiffé de Gérard Lefort, que je me suis jeté sur "Les amygdales" récit aux apparences auto-biographiques et centré sur cet âge délicat de l'enfance situé juste avant de verser dans cet âge ingrat de l'adolescence. Le jeune héros, jamais nommé, vit en province dans une grande maison ostentatoire avec ses parents, bourgeois en parfaite adéquation avec leur demeure. Bien sûr, il n'est pas fils unique (enfin quoââ), deux frères plus âgés et une jeune soeur, Corinne, la seule nommée même si le prénom est à la noix. (ça c'est le narrateur qui le dit...), complètent cette fratrie pas mal dépareillée. Vont se succéder des chapitres qui pourraient être presque des nouvelles, relatant différentes anecdotes de cette enfance qui a la politesse de ne pas jouer sur la corde sensible et gnangnan du moment le plus merveilleux de la vie ( vous savez ces clichés bien pensants auquel on peuvent s'ajouter celui du mariage et de la naissance du gosse).
La facilité du livre aurait été de rester sur la description de ce milieu bourgeois de province. La mère,  personnage grandiose, ridicule et haut en couleur, figure hautement comique et croquée avec une acidité réjouissante pouvait nous réjouir sur 200 pages sans problème. Pas maternelle pour deux sous, on a des enfants parce que ça fait bien dans le cadre et pour le voisinage, sa préoccupation première sont ses mondanités. La progéniture doit bien se tenir et surtout se faire oublier. Ca tombe bien pour le jeune narrateur c'est dans ces interstices ainsi libérés par cette envie de vivre selon un rang, qu'il va appréhender la vie,  ses dangers, ses expériences, ses joies. Ainsi le roman va prendre des chemins plus ambitieux, mêlant souvenirs croquignolets et peinture de ces instants d'ennuis où l'on s'invente des mondes et des histoires dans la tête. Tel un petit rebelle silencieux, l'enfant non nommé va se glisser hors de la sphère familiale, assez toxique faut bien le dire, pour découvrir un monde pas plus rassurant. Prêtre exhibitionniste, camarades de classes tortionnaires dans le pire des cas, moqueurs dans le meilleur. Il découvrira que la différence qu'il pressent est et sera dure à vivre. Il découvrira le mensonge mais aussi quelques amitiés, souvent des égarés des normes en cours comme lui. Et indispensables bulles de survie il va, comme tous les enfants, jouer, jouer à inventer des mondes et des histoires. Il sera tour à tour passager héroïque de premier classe sur le Titanic ou un brillant ingénieur spécialiser en hydraulique déjouant le fureur des eaux s'attaquant à un barrage. C'est ce va et vient entre rêve et réalité qui fait le sel de ce roman qui lui donne ce caractère assez original qui l'éloigne des sempiternels souvenirs de jeunesse. Mais c'est également l'écriture très acidulée de Gérard Lefort qui fait mouche, évitant tout pathos, tout effet larmoyant ou sirupeux, préférant brosser un portrait d'enfant extraordinairement réaliste, admirable mélange de spontanéité, de réserve et de perfide rouerie face aux adultes. Toutefois, et c'est peut être le travers des premiers romans, j'ai parfois ressenti des moments un peu scolaires dans la narration, une accumulation d'énumérations ou de précisions un peu lourdaudes ( dans l'évocation de Tintin comme ouvrages d'initiation au monde notamment), comme si' l'enfant d'hier avait encore besoin de prouver des choses aujourd'hui.
Foin de ce bémol, "Les amygdales" reste un roman qui saura parler aux enfants qui sont encore en nous tous et loin des récits par trop retenus ou idéalisés, Gérard Lefort nous offre un texte aussi poétique qu'un Prévert ou un Tati et aussi mordant qu'un Mauriac, l'humour en plus.

vendredi 2 octobre 2015

Je suis à vous tout de suite de Baya Kasmi


Le premier long métrage de Baya Kasmi met en scène une héroïne qui a des faux airs de celle du "Nom des gens" dont elle avait coécrit le scénario. Hanna est certes DRH pour une entreprise vin mais console dans son lit les hommes démolis qu'elle a viré. Elle est comme ça Hanna, elle ne sait pas dire non. Comme son père d'ailleurs qui tient une épicerie et sa mère psychologue gratuite à domicile. Il n'y a que son frère Donnadieu qui dit non à sa famille franco/algérienne et qui préfère se vautrer dans la religion musulmane version austère.
A partir de cette famille, le scénario vient greffer d'autres personnages pour donner au film un patchwork de situations hésitant entre comédie sentimentale et chronique sociale. Certaines sont parfois réussies ( les scènes avec Anémone, la visite du super marché hallal, le repas de présentation d'Hanna à une famille de médecins) mais la plupart se traînent un peu, essayant de surfer sur les thèmes délicats de l'époque, c'est à dire l'intégration, l'intégrisme, la pédophilie, mais sans réussir à amalgamer le tout. On sent bien que le discours est humaniste en diable et que l'on essaie de nous faire sourire là où d'habitude les discours sont plombants, mais tout cela reste au niveau des bonnes intentions. C'est un peu mou du genou, guère convaincant.
Je pourrai vous dire de passer  votre chemin pour aller voir des films meilleurs et pourtant je ne le ferai pas car il existe dans une excellente raison de prendre un ticket pour "Je suis à vous tout de suite" : Vimala Pons ! On l'avait remarquée cette année dans des seconds rôles, notamment dans "Vincent n'a pas d'écailles""L'ombre des femmes" ou " Comme un avion"  mais ici elle explose littéralement, portant le film sur ses gracieuses épaules avec talent. Vimala Pons est l'apparition la plus agréable dans le cinéma français depuis des lustres. C'est la comédienne la plus délicieuse du moment, jouant librement, tout autant avec son texte que son corps, alliant fraîcheur et grâce. Elle illumine tous les plans par son sourire tendre et craquant et son regard empli de douceur. Elle symbolise merveilleusement l'esprit du film : libre, humaine, bienveillante. A elle seule, elle sauve le film de la banalité.


jeudi 1 octobre 2015

Maryland d'Alice Winocour



Matthias Shoenaerts au cinéma, c'est une présence musculeuse qui remplit l'écran. Ici, dans "Maryland", il est un soldat revenu entier d'Afghanistan, mais démoli dans sa tête. Il abuse de substances pas catholiques, possède un petit arsenal chez sa maman et pour combler son ennui tout comme ses fins de mois, travaille comme vigile lors de soirées mondaines chez de riches personnalités. Sujet à de longues habitudes guerrières, il est toujours aux aguets, la narine frémissante, la main prête à dégainer le poing ou le flingue. Le hasard veut qu'il aille garder la femme d'un riche business man pour lequel il avait déjà surveillé une soirée et remarqué quelques agissements louches. L'épouse esseulée suite à un voyage en Suisse de son époux, se révèle très jolie, désirable. Malgré les allures de forteresse de la propriété, les supputations par le garde du corps d'un danger potentiel se révèlent exactes et la violence va faire irruption. Entre deux coups de pétards,  Vincent (le garde du corps, qui se fait appeler Vince, plus viril) pas insensible aux charmes de cette femme, se prend à rêver d'un possible amour bien illusoire avec cette jolie blonde diaphane en jogging...
Je suis un peu partagé sur ce film. Visuellement c'est réussi mais le doute persiste sur le fond. Plusieurs pistes sont offertes au spectateur, mais aucune n'est réellement aboutie. On peut y voir le portrait d'un soldat fracassé par la guerre, une illustration policière de la lutte des classes et de son fossé quasi infranchissable, un polar plein de testostérone voire une histoire d'amour où Kruger et Schoenaerts jouent un remake de King Kong à la sauce thriller. Pour les plus intellos, les thèmes de l'enfermement et du déferlement de la violence animale peuvent être aussi une entrée. Cette multiplicité peut surprendre, mais est du au fait que la réalisatrice nous projette complètement dans la tête de ce soldat qui a bien du mal à comprendre ce qui se passe autour de lui. Il sent qu'il y a du danger, des méchants qui rodent mais sans saisir leurs buts et leurs raisons. Nous non plus dans notre fauteuil, on ne comprend pas bien. Le propos divague un peu mais c'est sans doute ce mystère qui rend les scènes de violence encore plus spectaculaires et terriblement efficaces. Pour cela, on ne peut que féliciter Alice Winocour pour sa mise en scène punchy, même si quelques invraisemblances viennent un peu gâcher l'atmosphère énigmatique du film, tout comme la musique, surjouant les scènes d'action, fait souvent passer en arrière plan un très joli travail sur le son.
Matthias Schoenaerts, de toutes les scènes et filmé de très près, occupe virilement l'écran comme à son habitude, mais il va lui falloir penser à ne plus trop accepter des rôles de taiseux musculeux, on va finir par friser l'overdose. Diane Kruger, toujours aussi jolie, essaie de donner un peu de consistance à un rôle écrit à la louche et sans inspiration afin de le sortir de l'ornière de la belle potiche blonde.
Alors faut-il y aller ou pas ? C'est selon vos envies. Vous pouvez être comme les deux blondasses qui étaient devant moi. Elles étaient venues pour mater Matthias tout en bouffant du pop corn XXL.... et ont gloussé comme des dindes uniquement quand il apparaissait torse nu ( ok deux fois dans le film ). C'est le seul moment où l'on n'a pas entendu craquer le pop corn. Mais vous pouvez aussi y aller pour vous rendre compte que la jeune génération de réalisateurs français ne manque pas d'audace. Et même si le film n'est pas, pour moi, complètement abouti, il est une preuve de cette vitalité qui fait plaisir à voir.



Bécassine ! de Bruno Podalydès