lundi 31 août 2015

La petite femelle de Philippe Jaenada


Pas du tout lecteur des "dossiers extraordinaires " de Pierre Bellemare, ni autres récits édifiants et judiciaires, je ne connaissais pas l'affaire Pauline Dubuisson qui s'est déroulée au début des années 50 du siècle dernier et dont l'aura s'est poursuivi longtemps au fil des décennies suivantes. Pour ceux qui ne seraient ni un lecteurs assidus de "Détective" ni collectionneurs de "Paris Match", la lecture du dernier roman ? essai ? biographie ? de Philippe Jaenada réparera cet oubli mais surtout risque de vous passionner au-delà de toute attente.
Pauline Dubuisson, issue d'une famille bourgeoise du Nord de la France, fut élevée à la maison par une préceptrice, entourée d'une mère neurasthénique et d'un père imbibé de philosophie nietzschéenne. Le résultat donna une jeune fille très mature, belle, dure aux sentiments qu'elle a appris à cacher. Pré adolescente durant la seconde guerre mondiale, elle connut ses premières expériences sexuelles vers 12 /13 entre les bras de l'occupant, pas tout un régiment, rassurez-vous, juste deux hommes qu'elle choisit. Le nombre importe peu, elle fit preuve de non patriotisme et subit sans doute à la libération l'ignoble sort de celles qui eurent la faiblesse de céder aux attraits des soldats allemands. Pauline, releva la tête comme elle savait si bien le faire et continua sa vie en suivant de brillantes études de médecine jusqu'en 4ème année. Elle eût bien à cette époque une ou deux amours mais rencontra surtout un autre étudiant en médecine, issu lui aussi  d'une famille bourgeoise. Félix (oui, c'est ainsi qu'il se nomme) qu'on rangerait de nos jours dans la catégorie SM (Socquettes et Mocassins), va être vite déniaisé, devenant tout à fait addict aux plaisirs charnels avec
Pauline. Mais vous savez ce que c'est, le passé resurgit toujours et il y a souvent de méchantes langues pour prévenir qui de droit que la jeune étudiante est loin d'être une oie blanche, mais plutôt une grue. La relation des amants, malgré les demandes en mariage de Félix, va péricliter, Pauline essayant de gommer de sa tête ce passé sulfureux et son amoureux, téléguidé par sa famille, se tournant vers une vraie jeune fille qui a su garder sa virginité ( élément très important à cette époque). Le crime passionnel  arrive et devient de façon assez incompréhensible, un fait divers qui va passionner les foules mais surtout déclencher une hystérie médiatique et judiciaire.
Je crois, non, je suis sûr, que Philippe Jaenada est tombé amoureux de Pauline Dubuisson. Il y a de quoi, elle était belle, intelligente et...en avance sur son époque. Ca se sent tout le long du roman. Il a enquêté, fouiné, relu tous les actes de son procès et essayé d'aller au plus près de cette femme pour nous en dresser le portrait aussi juste que possible, loin,très loin de la soi-disant meurtrière froide et sans coeur qui a longtemps fait frissonner les foules sous la plume d'auteurs et de journalistes en mal de sensation. Et de cette vie l'auteur parvient à dépeindre, en plus d'un parcours édifiant et touchant, la partialité des hommes et des femmes de l'époque, enfermant la femme dans la cage d'un patriarcat où soumission et la faiblesse sont les seules vertus souhaitées. Pauline fut la victime involontaire d'un acharnement totalement injuste, allant jusqu'à ce que son instruction soit orientée de façon quasi mensongère. Au fil des pages, Philippe Jaenada, épingle les injustices, les détournements, les omissions volontaires, note l'hystérie des journalistes prêts à tout pour vendre du papier, pointe du doigt les intérêts des juges et des avocats qui se forgent une carrière sur le dos de présumés coupables. Ce roman est un formidable plaidoyer féministe, doublé d'une passionnante peinture sarcastique du milieu judiciaire et du journalisme mais c'est surtout l'immense portrait d'une femme qui, malgré son crime, devient une héroïne inoubliable.
Pour ceux qui auraient peur de se plonger dans quelque chose qui peut apparaître comme sombre, il est indispensable de signaler que l'écriture de Mr Jaenada, délice de précision, s'enrichit d'un humour constant et jubilatoire, donnant à ce récit un ton inimitable et totalement réjouissant.  Il n'y a guère que les dernières pages qui échappent aux sourires et pour cause, elles sont tellement émouvantes, que l'auteur a le bon goût de laisser filer l'émotion, amenant chez le lecteur des larmes aussi expiatoires que sincères.
Vous l'aurez compris, j'ai été emporté par "La petite femelle", par la verve d'un auteur séduit jusqu'à en éprouver les mêmes maux que son héroïne ainsi que par l'ampleur du projet qui est tout à fait apte à susciter des vocations pour rendre les hommes et les femmes plus justes et plus humains. 

dimanche 30 août 2015

Dheepan de Jacques Audiard


Dheepan, ancien tigre Tamoul, décide de fuir son pays le Sri Lanka. C'est donc en tant que réfugié politique et accompagné d'une femme et d'une fillette trouvées au hasard d'un exode, qu'il arrive sur le territoire français et finit par obtenir une place de gardien dans une cité particulièrement mal famée. Immergée dans un monde inconnu, un peu hostile, dont elle ne maîtrise pas la langue, cette fausse famille décodera petit à petit les codes qui régissent cette zone lugubre dans laquelle il vont essayer d'oublier un passé traumatique. Leur vie s'organisera entre travail bien fait au milieu de dealers qui occupent l'endroit et la recherche d'un équilibre au sein de cette cellule familiale dont la construction fragile se heurtera à des désirs humains inévitables.
S'il n'y avait eu que cette première partie de film, "Dheepan" aurait été une évidente palme d'or. La mise en scène au cordeau, immergeant complètement le spectateur dans un quotidien de réfugié, lui faisant éprouver comme rarement l'isolement aussi bien linguistique que culturel, emporte l'adhésion. C'est du grand, du vrai, du beau cinéma, celui qui donne autant à voir, qu'à penser et ressentir.
Malheureusement, la suite devient plus problématique. Plutôt que de rester dans cette veine naturaliste, certes guère vendeuse et pas vraiment porteuse de rebondissements, l'histoire prend soudain une drôle de direction. Tout devient un peu brouillon, confus. Une pincée d'histoire sentimentale, un soupçon d'envie de profiter pleinement de cette société matérialiste en passant peut être par la case voyou, un poil de réminiscence d'un lourd passé de guerrier, se télescopent comme si soudain le film se cherchait. Hélas, Jacques Audiard, aimant plus que jamais la testostérone, choisit la piste du film violent à la Sam Peckinpah mâtinée de Charles Bronson. Dheepan (le personnage) se transforme alors en canardeur, en nettoyeur de racaille. Même filmé avec une certaine élégance, le propos, un poil dérangeant, rappelant les mots d'un certain homme politique ami du Karcher, brouille sérieusement l'humanité de la première partie. Et ce n'est pas la scène finale, que je ne dévoilerai pas, qui arrange les choses, laissant le spectateur que je suis pantois devant autant de mièvrerie bien pensante.
L'évidente qualité de metteur en scène a suffi pour emporter l'adhésion du jury de Cannes qui a préféré fermer les yeux devant la faiblesse d'une deuxième partie au scénario mal fichu et au propos que certains (dont moi) percevront comme limite. Cependant, Jacques Audiard reste un grand styliste de la pellicule et c'est sans doute pour cela qu'il a été récompensé ( parmi, il faut bien le dire, une sélection en demi-teinte).




samedi 29 août 2015

Love de Gaspar Noé


Plein champ, un couple se masturbe. Nous entrons dans le film de Gaspar Noé par cette scène muette, simple au final, pas pornographique car la longueur, une très belle lumière et la fixité du plan au son d'Erik Satie, lui confèrent un côté artistique dépourvu de toute complaisance. Puis l'homme, Murphy, en couple avec la blonde Omi, reçoit un coup de fil de la mère de sa précédente amoureuse, la brune Electra, inquiète de sa soudaine disparition. Alarmé par cette nouvelle, son passé avec cette femme va resurgir. Les souvenirs assez opiacés vont se succéder à rebours, lui rappelant le parcours assez chaotique de ce couple : triolisme, boîte à partouzes, relation avec une personne transgenre.
Vendu comme le premier film avec des scènes de sexe non simulées (mouais, il y avait quoi alors dans "Nymphomaniac", "L'inconnu du lac " ou "La vie d'Adèle" ?), "Love" n'est nullement un film porno. Le regard qu'il porte sur les rapports de couple n'est ni malsain, ni facile. Aucune scène ne s'adresse à la partie reptilienne de notre cerveau même si parfois, dans cette profusion de rapports sexuels, on peut discerner une certaine fascination ou obstination à vouloir cerner le plaisir physique. Le scénario, pas folichon, est parfois un prétexte à amener ces scènes amoureuses, toujours filmées dans une dominante rouge un peu cliché et entrecoupées de moments dialogués, prétextes à de longs travellings de couples de face ou de dos, déposés sous le métro aérien parisien (bonjour l'originalité !) ou sur des chemins ou dans de longs couloirs ( clin d'oeil à "Irréversible" ? ). Cependant, le film s'avère passionnant dans ce qu'il ne montre pas réellement.  Il interroge le spectateur sur le sexe, le plaisir qui y est lié ainsi que sur sa représentation à l'écran. Chacun le recevra avec son propre vécu. Ceux qui pensent que faire l'amour est un acte aussi banal que manger ou lire, trouveront plutôt sympathique  cette tentative d'évocation de l'amour physique sans cache sexe. Ceux qui pensent que cela doit doit rester dans une intimité totale avec lumière éteinte, se rangeront dans le clan des choqués, voire des censeurs, c'est toujours plus facile que de se poser des questions.
Le plus troublant pour moi dans ce film, restera sans doute le portrait intime du réalisateur qui apparaît au fil des scènes. En essayant de représenter le plaisir total et relâché que l'on éprouve quand on fait l'amour, Gaspar Noé  brosse également une carte du tendre de ses propres désirs, redoutés, vécus, enviés ou fantasmés. En plus de se citer souvent, comme pour mieux nous affirmer sa présence, le dévoilement de son intime passe pas mal par les scènes de sexe. ( Attention, ici je vais faire de la psychologie à la "Marie-Claire", le magazine...). L'absence d'images de vulves opposée à celles très  nombreuses du sexe masculin toujours présenté triomphant, m'a donné à penser que Mr Noé a une fascination ( toute masculine ? ) sur ce membre, cachant peut être un fantasme de passage à l'acte homosexuel ?  Cette idée, corroborée par la scène de tentative avortée d'un rapport sexuel avec un partenaire transgenre, s'associe également à une sous représentation dans le film de l'orgasme féminin, comme si celui-ci continuait à faire peur ...
"Love" est un projet éminemment cinématographique, bien plus complexe qu'il n'y paraît. Pas totalement abouti dans sa représentation du plaisir sexuel, un peu maladroit, un poil narcissique, il serait toute fois idiot de le bouder car il fait partie de ces oeuvres qui défrichent et font avancer la réflexion du spectateur sur la vie, l"amour, le désir, le plaisir. Pour cela "Love" avait toute sa place à Cannes et dans tous les cinémas de France.



vendredi 28 août 2015

Tout ce qui est solide se dissout dans l'air de Darragh McKeon



Nous sommes au printemps 1986 en URSS.Entre le KGB omniprésent dans les moindres recoins des cités, les longues files d'attente dans les magasins, sans compter quelques conflits lointains et meurtriers, quel avenir pour Yevgeni, garçonnet de neuf ans, martyrisé par ses camarades de classe mais pianiste prodige ? Et pour Grégory, chirurgien solitaire, se remettant mal de sa séparation avec Maria, ancienne journaliste placée dans une usine suite à quelques articles jugés anti régime ? Et pour Artyom, douze ans, fils d'agriculteurs, ne rêvant que d'être accepté par les hommes pour enfin avoir droit à participer au plaisir de chasser du gibier ? Le futur sera plus que sombre puisque tous seront emportés par l'incendie d'une centrale nucléaire située à Tchernobyl. 
L'éditeur qualifie "Tout ce qui est solide se dissout dans l'air" (quel drôle de titre !) de découverte de la rentrée littéraire. Il est même paraît-il adoubé par Colum McCann himself ! J'avoue que la mise en place des personnages et la description catastrophe de la centrale, avec l'hébétude et l'affolement des responsables est tout à fait accrocheuse. La mise en scène journalistique mêlée à un style plein de bruits, d'odeurs, de couleurs, donne à ce long prologue une allure de petit bijou aussi ambitieux que romanesque. 
Mais, petit à petit, la suite va s'effilocher sérieusement. Comme l'auteur a sans doute brûlé un maximum de munitions anecdotiques autour de la catastrophe dans sa première partie, la centrale et ses émanations radioactives vont désormais passer en arrière plan. Il ne reste alors que le développement des personnages principaux dont un sera abandonné de manière peu sympathique en cours d'histoire (Artyom). Le récit va prendre des allures de téléfilm lambda, mélange de mélo et de clichés aux relents de guerre froide. J'ai senti une rédaction, genre atelier d'écriture anglo saxonne, n'évitant aucun des passages obligés d'un genre trop formaté. C'est ainsi que l'on a droit dans la dernière partie à un pseudo suspens sur fond de rébellion annonçant la pérestroïka  ainsi qu'à un épilogue du genre "25 ans après que sont-ils devenus ? " 
Cela se lit facilement, on y trouve de temps en temps quelques passages plutôt réussis mais, je l'avoue, tout cela m'a semblé assez terne et peu inspiré. Il faut vraiment un sacré talent pour arriver à faire exister des personnages de roman face à cette catastrophe que fut (qu'est?) Tchernobyl. Ici, le compte n'y est pas. Les personnages semblent uniquement s'agiter pour mettre en perspective toute une recherche historique indéniable, mais qui les affadit. Ce ne sont pas les multiples avatars rencontrés ni les bons sentiments semés au gré d'une intrigue un peu prévisible qui les rendront plus touchants. Ils ne sont au final que les frêles victimes d'un auteur qui a trop voulu bien faire. 



jeudi 27 août 2015

Profession du père de Sorj Chalandon


Emile a 12 ans et une vie simple, partagée entre l'école et quelques copains. Zoom avant. Quand on approche de cette famille aux apparences austères, le tableau est saisissant. Denise, la mère, effacée, quasi réduite au silence et à l'abnégation, subit les humeurs et les violences d'un mari affabulateur, obsédé par l'Algérie qu'il veut conserver française. En cette période trouble, l'esprit du père est tourné vers l'OAS et ses chefs. Il s'invente un passé aussi glorieux que romanesque, mêlant une amitié avec un ancien soldat américain et l'obsession de commettre un attentat contre le général de Gaulle, cet infâme salaud qui a lâché l'Algérie. 
Quand on se débat dans cet âge fragile entre enfance et adolescence et que l'éducation de l'époque vous fait patauger dans une certaine naïveté sur les choses de la vie, se laisser entraîner dans un délire d'adulte surtout quand ceux-ci sont accompagnés de la peur des coups que ce père ne se prive pas de distribuer, est une aubaine et un premier pas pour se confronter à la réalité. Mais la machine s'emballe. Emile se croit un allié de l'OAS et va petit à petit se croire investi de missions. Cela va même aller jusqu'à intégrer un copain dans ce délire, éprouvant à l'occasion, par ricochet, son pouvoir sur un plus faible. 
Dire le plaisir immense que l'on éprouve à la lecture de ce roman est difficile car, malgré l'âpreté du sujet (ou sans doute grâce), l'immersion est totale. Sorj Chalandon parvient à nous enfermer dans ce petit logement provincial, à nous faire ressentir la pression, la peur mais aussi l'exaltation adolescente qui court tout le long de cette histoire. J'ai été ému, j'ai enduré les coups, les violences verbales, j'ai halluciné parfois devant certaines situations mais je suis incapable de dire comment l'auteur a écrit, quel style il a utilisé, tellement tout coulait comme un excellent cru dans la bouche d'un amateur de vin. Dans ce sujet qui retranscrit merveilleusement deux époques troubles de la vie et de l'histoire, court une blessure que le narrateur a sans doute traîné toute sa vie. Et c'est avec une précision toute nostalgique mais sans aucun ressentiment, que cette blessure nous est livrée, donnant à ce livre l'intense écho des romans qui savent, d'une histoire personnelle, en offrir une résonance universelle. 
Cerise sur la gâteau, et signe que l'on tient là indubitablement l'un des excellents livres de cette rentrée, on ne trouvera aucun temps mort, ni aucune scorie dans ce texte qui possède l'élégance de nous offrir une fin totalement bouleversante et admirable de beauté et de finesse. (C'est finalement assez rare chez nos romanciers actuels qui gâchent souvent une belle idée de départ par une conclusion décevante.)
Totalement conquis par le dernier roman de Sorj Chalandon, je serai longtemps accompagné par ces personnages indubitablement inoubliables et ne regarderai plus du même oeil ces nanars des années 60 type OSS 117 (première version ), ils renferment sans doute l'essence même du personnage de Ted, le parrain fantasmé de cette enfance tourmentée. 

mercredi 26 août 2015

Les prépondérants d'Hédi Kaddour



Nous sommes dans les années 20, au Maghreb, dans une colonie française. Les rescapés de la boucherie de 14/18 jouissent d'un statut de héros mais les temps sont portés vers un renouveau incarné par quelques personnages aussi instruits que charismatiques. Que ce soit pour les quelques colons français qui perçoivent que la racisme ambiant risque d'être le ferment d'une révolte ou pour les rares autochtones jouissant encore de quelques fortunes permettant à leurs héritiers de s'instruire, les temps sont bouleversés. Entre envie de vivre dans l'insouciance ou selon des coutumes ancestrales, foi dans le progrès technique et tentation vers un socialisme révolutionnaire, chacun se débat dans un monde dont le mouvement le porte vers un avenir qu'il espère meilleur. Rania, le veuve musulmane, instruite et luttant contre un patriarcat sclérosant, Raouf, fils d'un caïd influent mais véritable pont entre deux civilisations, Gabrielle, journaliste  française, aussi libre dans sa tête qu'avec son corps, Ganthier, colon français curieux et solitaire vont voir leur vie bousculée par l'arrivée d'une équipe de tournage américaine. Dans un pays aux conventions bien établies, les moeurs apparemment plus libres des artistes d'outre Atlantique vont affoler le pouvoir local, tout autant qu'intriguer et interroger nos personnages principaux qui se trouveront être leurs interlocuteurs privilégiés.
Hédi Kadour, en posant son intrigue dans un coin reculé du Maghreb à une époque où de nouveaux possibles sont à portée de mains, joue au conteur diabolique. Les idées progressistes de certains vont se trouver confrontées aux vieux réflexes conservateurs des autres. La ségrégation imposée par le pouvoir colonial va se buter aux désirs parfois inavouables de corps encore corsetés par une société qui tend à un léger déboutonnage. Tout ce mélange donne l'occasion à l'auteur de mêler les intrigues, de rapporter une multitude d'histoires, donnant à son récit une richesse à la façon des ornements orientaux de certains édifices. Les personnages principaux sont placés au coeur d'un monde qui bouge, qui se cherche et dont on commence à  deviner que les chemins pris ne mèneront pas vraiment à la paix. C'est une façon de parler d'hier pour mieux nous interroger sur aujourd'hui. Mais c'est également l'occasion de s'interroger sur la place des hommes et des femmes dans une société patriarcale ou sur des sentiments plus personnels comme l'amour, le désir, la jalousie, sentiments qui mènent et mèneront toujours l'humanité quelque soit la race ou la religion.
Le projet est ambitieux, généreux. Le résultat m'a paru moins convaincant. J'ai eu l'impression d'avoir devant moi un plateau entier de ses pâtisseries orientales, appétissantes, attirantes par leurs couleurs, leur miel mais dont la trop grande richesse calorique rend les fins de repas un peu lourdes. Les personnages et la situation ne sont au final que le prétexte à une  succession de longues anecdotes, parfois trop délayées qui, sans être inintéressantes, alourdissent l'intrigue qui n'avance guère. Le roman ne s'intéresse pas vraiment à ses hommes et femmes dont les quelques tourments, tournent un peu à vide à cause d'une caractérisation un peu basique. Les récits adjacents ne les éclairent pas vraiment, les rendant même encore plus distants.
Malgré une belle écriture ample et qui coule comme du miel sur une montagne de gâteries sucrées, " Les prépondérants" ne m'a pas convaincu. J'y ai senti un désir fervent de mêler les cultures en mixant des anecdotes aussi bien orientales qu' Hollywoodiennes. Seulement, c'est peut être comme dans notre société, le mélange ne prend pas bien.... Et c'est bien dommage.  

mardi 25 août 2015

Mà d'Hubert Haddad


Un jeune japonais, Shoichi, timide au look d'intello à très grosses lunettes, rencontre dans le bar dans lequel il travaille, une belle femme. D'initiatrice à maîtresse adorée, elle deviendra la femme de sa vie. Hélas, la vie les séparera. Elle mourra prématurément, laissant derrière elle un homme éploré ainsi qu'une oeuvre biographique consacrée à Santoka, un grand haïkiste. Autant pour célébrer la mémoire de la belle Saori décédée que par son désir de garder son esprit auprès de lui, Schoichi publiera la biographie et entamera un voyage pédestre au travers des îles nippones, sur les traces du grand poète.
Il y a des écrivains qui ne doivent pas être fait pour moi. J'ai bien peur qu'Hubert Haddad en fasse partie. J'avais déjà beaucoup peiné à la lecture de "Palestine", où je m'étais totalement égaré dans ce conflit au milieu des pierres. Je pensais qu'en changeant de continent et de genre, la culture japonaise ne m'étant pas indifférente, j'allais pouvoir enfin apprécier cet auteur qui attire les louanges à chacune de ses nouvelles parutions. Non, la beauté des haïkus du maître et cette errance  m'ont autant ennuyé que le conflit armé en Palestine.
Comment dire ? J'ai tout d'abord joué de malchance. Je me suis plongé dans "Mà" alors que je venais de voir une exposition à Arles sur des photographes japonais qui jouaient à dézinguer les codes et les clichés de leur pays ( Another language jusqu'à fin septembre aux rencontres de la photographie). Alors le choc fut brutal .... Le roman d'Hubert Haddad est une représentation très douce de ces peintures japonaises, alliant fleurs de cerisiers, nature douce et rayonnante et maisons avec tatamis et murs en papier. Tout un monde de délicatesse qui ici est seulement brouillé par une absorption intense de saké. Seulement cette douceur, très bien rendue par l'écriture je dois le reconnaître, m'a peu voire pas du tout intéressé. Je me suis un peu perdu entre les deux personnages (le poète mort et le veuf éploré) car en plus de faire un périple semblable à des décennies de distance, ils ont la mauvaise idée d'avoir parfois le même nom. Les vies se sont parfois confondues. C'était peut être voulu ( dans ce cas là, c'est réussi ) mais comme elles ne m'ont pas paru particulièrement passionnantes, le chemin fut rude, assez répétitif. De temps en temps de belles phrases m'ont accroché ( "Le passé n'est passé de rien, le futur nous effleure à peine, et tout se résorbe dans l'éternel présent."), mais j'ai eu l'impression de me promener longuement dans quelques estampes, de celles où rien ne dépasse, rien ne choque, où tout est calme, sérénité, nature. Trop joli pour moi....
Cette évocation était peut être trop délicate au moment où je l'ai lu. Il est certain que ce texte ciselé peut toucher beaucoup de monde. Je suis une nouvelle fois passé à côté... 

lundi 24 août 2015

La belle saison de Catherine Corsini


Delphine fuit la campagne limousine où malgré quelques aventures féminines, le mariage quasi obligé avec un gars du cru lui pend au nez. Elle trouve un emploi chez Félix Potin, dans la capitale, loin des moissons et du bétail. Nous sommes en 1971, année secouée par un mouvement féministe fort et voyant. C'est lors d'une manifestation on ne peut plus sympathique qui consiste à mettre la main aux fesses des passants masculins, quelle croisera Carole, professeur d'espagnol au verbe haut et à l'allure conquérante. Bien que vivant avec Manuel, Carole se laissera séduire par une Delphine attirée par le physique rayonnant de cette pasionaria de la cause des femmes. Hélas, dans la ferme natale, le père se retrouve impotent suite à une attaque cardiaque et le retour dans les champs est inévitable, la mère, ne pouvant assumer le travail toute seule...
Beaucoup de jolies choses dans ce film sympathique mais pas de celles qui font les chefs-d'oeuvre, loin de là. La cause des femmes, leurs luttes pour un monde plus juste et plus égalitaire sert de toile de fond à la rencontre puis l'acceptation d'un amour que l'on voyait impossible à cette époque celle des amours des deux personnages. La représentation à l'écran d'amours lesbiennes sans fard dans un film style "qualité France à visée grand public" est assez rare pour être soulignée. Cécile de France y est filmée avec amour et déploie une beauté évidente, naturelle  (avec poils sous les bras ) et solaire. Izia Higelin est également parfaite. Mais allez savoir pourquoi, j'ai cru moyen à leur passion malgré les nombreuses scènes dénudées, les baisers. La faute peut être due à une photographie trop agréable à l'oeil qui noie le propos dans une imagerie de carte postale mais surtout à la sauce de la reconstitution historique aux amours des héroïnes qui ne prend pas. C'est un peu trop appliqué, voire parfois anecdotique malgré quelques dialogues bien sentis. On sent l'envie de bien faire. mais dans le genre sociologique, sur un thème finalement assez voisin, passer derrière "La vie d'Adèle" est un handicap. 
Tel qu'il est le film est honorable, gentiment militant mais formellement un tantinet trop simpliste. On me rétorquera que c'est encore une fois un pari audacieux dans la production française et c'est sans doute pour cela que l'on peut aller le découvrir pour constater qu'enfin les amours homosexuelles à l'écran arrivent peu à peu à se banaliser. C'est une bonne nouvelle en effet et espérons que ce ne soit pas qu'une parenthèse (presque) enchantée !




dimanche 23 août 2015

La saison des Bijoux d'Eric Holder


J'étais heureux de lire un nouveau Eric Holder qui, il faut que je l'avoue, m'avait procuré de réels plaisirs de lecture il y a quelques années. On le retrouve donc cette rentrée remarquablement en forme si j'en juge le clip de présentation sur le site du Seuil. Oui, c'est tendance depuis quelques années (et peut être encore plus cette saison ), les auteurs, tels des chanteurs, se doivent de présenter leur nouveau livre dans un petit film. Bronzé, sautillant, vêtu d'une chemise à fleurs du plein effet, Eric Holder, s'essaie à une présentation de camelot pour "La saison des bijoux" qui, restons dans la tonalité, se déroule sur un marché. On voit bien que ce n'est pas sa spécialité. Il a beau essayer d'y mettre du coeur, mais l'emphase forcée avec laquelle il lit son texte ne m'a pas paru bien convaincante.
Peu importe cette concession au marketing d'aujourd'hui, mais jugeons donc le roman sur lecture. Nous sommes dans le Sud-Ouest de la France où une famille de marchands de bijoux lyonnais décide de passer toute la belle saison  à vendre ses produits, objets peu présents dans ce marché balnéaire de Carri. Ils vont vite s'apercevoir que l'on ne se fait pas n'importe comment une place dans un endroit où de vieilles règles, plus ou moins tacites et flirtant avec l'illégalité et le despotisme, régissent placements et humains. A la tête de cette petite mafia locale, un dénommé Forgeaud, rustre et suffisant, qui en plus de jouer le chef incontesté, se met en tête de coucher avant la fin de la saison avec la vendeuse de bijoux.
Comédie humaine, hésitant entre rires et larmes, "La saison des bijoux " ne m'a guère convaincu. Ca débute plutôt pas mal. La famille Bijoux est sympathique et attachante. Mais très vite le roman commence à pâtir d'une multitude de personnages (ils sont nombreux les camelots sur ce marché !), tous avec des surnoms, qui m'a un peu perdu. C'est qui celui-là ? ...Ah oui le marchand de Fromage ... Puis le récit prend son rythme de croisière au gré de péripéties somme toute assez plates, faisant penser à un scénario pour téléfilm FR3.
Il y a bien par moment, au milieu de dialogues de bar du commerce quelques fulgurances d'écriture, parfois un peu précieuses, souvent destinées aux descriptions ( Le soleil (...) éclaboussait en revanche le champ attenant, la prairie fleurie où le vent, par instants, en redressant les touffes de molinie et la folle avoine, faisait clignoter les couleurs.). Nous avons droit également à deux emballements du récit, aux connotations sexuelles violentes, sensés sans doute être des climax mais qui donnent à ce texte un côté déséquilibré, voire peu crédible dans cet environnement très planplan. J'ai lu le tout sans grande passion ni grand intérêt. C'est toute de même le gentil  portrait d'une profession peu présente dans la littérature, tout comme une plongée amusante dans une province bien moins tranquille qu'il n'y paraît. Quelque soit le lieu, l'environnement, les salauds sont partout, le pouvoir tyrannique s'exerçant même à petite échelle.
Plus léger que d'habitude mais, hélas, bien moins convaincant, ce retour d'Eric Holder laisse un goût d'inachevé, de convenu, un peu sans doute comme la plupart des articles que l'on offre à nos envies sur les marchés d'aujourd'hui.

Pour le clip, c'est ICI

samedi 22 août 2015

L'inconstance des démons d'Eugène Green


Un petit tour dans le Pays Basque profond, ça vous dit ? Pénétrer à la suite d'un ancien médecin, veuf et reconverti en vendeur de livres anciens, dans quelques unes de ces demeures typiques, rouges ou vertes, où, sans doute, au moins un jambon pend nonchalamment d'une poutre noircie par les fumées d'une grande cheminée. S'enfoncer au coeur d'une région conservant jalousement sa langue et ses traditions et tenter de comprendre pourquoi un adolescent de bonne famille entre régulièrement en transe et, tout en tenant des propos étranges, fait surgir autour de lui des voix venues d'ailleurs. " L'inconstance des démons" nous plonge aussi dans un passé où sorcellerie et religieux faisaient bon ménage et remonte jusqu'au XIIe siècle où vivaient dans ces contrées une caste considérée comme impure et confinée dans des ghettos : les cagots.
Pas de chance pour moi, je goûte peu à l'ésotérisme et à la sorcellerie, coeur de ce roman. Autre malchance, je n'ai aucune accointance avec la tradition basque (pas plus qu'avec la corse, la bretonne ou la bourguignonne), mélange de chauvinisme acharné et de repli traditionnel qui, à mes yeux, manquent pas mal de fraternité.
Au milieu de noms basques qui risquent de rendre la lecture un tout peu plus difficile pour des non-initiés (  originaire de la région, cela m'a plutôt fait sourire), il y a une intrigue que l'auteur a voulu vaguement policière qui m'a permis de m'acheminer mollement et sans conviction jusqu'au dénouement.
Même si le thème du livre n'est pas ma tasse de thé, j'avoue que ce texte m'a constamment paru poussiéreux, à l'instar des personnages semblant sortis d'une autre époque. Avec une écriture très simple, ressemblant à celle d'un feuilleton jadis proposé dans "Nous deux", l'intrigue avance platement, sans grand ressort. Cela pourrait s'intituler "Le clan des sept au Pays Basque" pour le style, mais l'enquêteur est seul. Toutefois, et pour se démarquer de feu Enid Blyton, on trouve au détours de certains chapitres quelques éviscérés ou décapités.
Sombrant dans une bouillie ésotérico obscure, le livre s'est refermé tout seul, rejoignant ainsi la pile des titres qui prendront la poussière avant un sort plus funeste.
A écriture facile, conclusion à l'avenant :" L'inconsistance des démons" ....heu ...pardon "L'inconstance des démons" m'a diablement peu intéressé.

vendredi 21 août 2015

Juste avant l'oubli d'Alice Zeniter



Alice Zeniter aime les endroits singuliers voire isolés. Dans son précédent roman "Sombre dimanche", ses personnages vivaient dans une petite maison perdue au milieu des voies de chemin de fer de la gare de Budapest. Cette saison, elle les propulse dans une île perdue des Hébrides, Mirhalay, dont la population se résume à son gardien taiseux. Hormis cette particularité, peut être le noeud thématique d'une oeuvre en devenir, le nouveau roman de celle qui obtint le prix du livre Inter en 2013 (ainsi que le prix des lecteurs de l'Express) ne brille hélas pas par son originalité.
Franck et Emilie vivent ensemble depuis 7 ans. Lui s'investit en tant qu'infirmier et n'aime pas son prénom. Elle s'épuise comme prof en collège et prépare une thèse sur un auteur de polars à succès : Galwin Donnell. C'est dans ce cadre là qu'elle a été choisie pour organiser le colloque sur l'auteur, se déroulant tous les trois ans dans cette île écartée du monde où il finit ses jours. Franck va la rejoindre, des interrogations plein la tête sur leur amour et sur ce refus d'Emilie de vouloir un enfant. Tout en nous intéressant aux conférences sur cet auteur, nous vivrons les derniers instants du couple.
J'ai cru percevoir ce qu'a voulu faire Alice Zeniter : profiter de cette évocation d'un auteur de romans noirs dans un endroit relativement anxiogène pour que ce délitement conjugal prenne lui aussi une allure de polar. Si le lieu, avec ses vents marins glacés, peut faire frissonner le lecteur et si l'invention biographique reste convaincante, on ne peut pas en dire de la totalité du roman qui est bien ordinaire. Pas facile d'être originale sur le thème de la séparation, surtout avec des personnages guère consistants qui ont du mal à lutter face à cet auteur bien plus intrigant, dont la présence nous fait complètement oublier le sort du jeune couple. Le récit peine à nous intéresser malgré une écriture légère et agréable. Personnellement je me fichais pas mal qu'ils se séparent ou pas, ne les trouvant ni sympathiques ni attachants. Quand le roman instille un doute sur la mort de l'auteur, on voit arriver un dénouement avec ses gros sabots. Et même si l'auteure parvient à ne pas être complètement convenue sur ce coup là, arrivant même à vaguement me toucher, c'était trop tard, les jeux étaient faits. Le roman s'est refermé avec l'impression d'avoir lu quelque chose de pas mal troussé mais aux ambitions bien minces et surtout pas très bien exploitées.
Ni polar, ni roman psychologique, "Juste avant l'oubli" porte peut être un titre prémonitoire. Trop léger et un peu bancal, il ne devrait pas laisser de grands souvenirs...

Et comme cela risque de devenir une habitude, voici le clip de présentation :


jeudi 20 août 2015

L'infinie comédie de David Foster Wallace


"L'infinie comédie " c'est quoi ? 
Un énorme pavé de 1487 pages (mais avec 160 pages de notes qui parfois sont des parties du roman) imprimé sur papier bible et très bien relié, pour une lecture plus facile. Et c'est bien heureux car si en plus du poids conséquent, s'il avait fallu se battre avec des pages récalcitrantes, pas sûr que j'aurai eu la patience d'aller jusqu'au bout. 
Ce pavé est présenté par l'éditeur comme un des 50 chefs d'oeuvre du XXe siècle ...car il a été écrit en 1996 mais encore jamais traduit en Français. Ce sont les éditions de l'Olivier, spécialistes de la grande littérature américaine qui se sont coltinées la traduction du monstre et espèrent bien l'amortir cette rentrée. 
Comment vendre "L'infinie comédie " ? 
Dans une société avec de moins en moins de lecteurs dont la grande majorité lit du Marc Lévy ou du Guillaume Musso, faire acheter du Wallace ne va pas être aisé. Heureusement, bruit déjà dans la presse une petite rumeur de chef-d'oeuvre, voire d'incontournable, de quoi allécher les lecteurs exigeants. Et devrait donc paraître des articles élogieux, érudits, intelligents, remplis de superlatifs du genre "Fantaisie dystopique", "Fascinant roman" "Dézingage virtuose de la société américaine" ou tout simplement "Chef-d'oeuvre", car quel autre mot saura mettre un peu de culpabilité dans l'esprit d'un amateur de littérature surtout s'il lui prend l'envie de, peut être, faire l'impasse.
"L'infinie comédie ", c'est quel genre ? 
Je ne peux pas répondre à cette question même si j'ai consacré une bonne semaine de mes vacances à lire la chose. Je suis capable de révéler que ce n'est pas un roman captivant qui vous happe dès les premières pages pour ne plus vous lâcher et c'est sans doute dommage vu la longueur. Par contre, je peux dire que ce n'est ni un roman policier, même s'il y a une vague intrigue qui s'en approche, ni un roman de science-fiction même si cela se déroule dans un futur indéterminé, ni un roman Harlequin car l'Olivier est au-dessus de ça, ni de la sociologie, de l'ésotérisme, de la philosophie, de la cuisine, c'est, c'est ...un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié). 
Mais cette "Infinie comédie " ça raconte quoi au juste ?
Pas grand chose et beaucoup de choses ! Si je devais résumer en simplifiant au maximum, je dirai qu'il est question d'un école de tennis formant l'élite des grands tournois. Cette école est dirigée par Avril, veuve depuis que son alcoolique et cinéaste de mari s'est suicidé en se faisant exploser la tête dans un micro-ondes. Il a cependant eu le temps de faire trois garçons, Orin, surdoué qui s'est barré assez vite, Mario, nabot difforme mais gentil et Hal, surdoué tout court et du tennis en particulier. Il est également question d'une clinique de désintoxication où Gately, employé résident ( ce qui signifie drogué mais ayant des responsabilités dans l'établissement), égrène souvenirs et descriptions d'un monde en prise avec toutes sortes de stupéfiants. Et en fil rouge, apparaissent Marathe et Steeply, agents doubles ? triples ? quadruples ? d'une organisation séparatiste québécoise, l'un en fauteuil roulant et l'autre déguisé en femme, et à la recherche d'une cartouche de divertissement qui scotchent à l'écran ceux qui la visionnent et finissent par en mourir...
A partir de cette trame et dans une Amérique du Nord unifié ( USA, Mexique, Canada réunis), David Foster Wallace va broder, creuser, s'engouffrer dans l'intime, avec des phrases d'une longueur proustienne (de chef d'oeuvre donc!) narrant des anecdotes parfois drôles mais aussi sordides, folles, violentes. Il va aussi jouer avec son texte, lui donner des formes multiples, lui permettant ainsi d'exprimer quelques idées, souvent noires, voire déprimantes sur le futur d'une société américaine déjà très présent en 1996. 
Alors, au final, cette "Infinie comédie" tu le conseilles ou pas ? 
J'en sais rien, même si j'aurai tendance à penser qu'il vaut mieux passer du temps avec d'autres livres plus faciles d'accès. Il faut le dire, c'est une littérature qui demande des efforts et de la patience. L'auteur adore les phrases longues, gigognes. Il aime les énumérations ou glisser tout un tas de mots précis ou ampoulés. Un exemple parmi mille autres, pris au hasard (page 907) : 
" Une autre raison de leur présence ici est d'ordre punitif, certains joueurs -(...)- ayant reçu la mission, punitive, donc, et considérée comme désagréable, de descendre sous terre en fin de journée pour inspecter l'itinéraire que devront suivre les employés des Structures Gonflables Tout-Climat Tes Tar lorsqu'ils trimballeront hors de la salle d'Entrepôt les étrésillons et traverses en fibre de verre et la bâche en dendriuréthane composant le Poumon pour l'érection dudit Poumon, quand l'administration d'E.T.A. estimera enfin que les conditions météorologiques automnales, au lieu de forger le caractère, représentent une entrave au bon développement et à la morale. "
Non, il n'y a aucune faute de frappe ! Je sais c'est perfide et peut être un peu salaud, mais le livre est loin d'être une partie de plaisir.  C'est ainsi qu'écrit David Foster Wallace le plus souvent. Cependant, j'ai trouvé des passages sidérants de pertinence  ou d'une précision follement évocatrice ou d'une justesse qui m'ont scotché à plusieurs reprises. Mais, il ne faut pas le cacher, il y a parfois des tunnels qui donnent envie de sauter des pages. Personnellement, j'ai trouvé le dernier tiers du livre, malgré la vague enquête autour du film addictif, moins percutant. Peut être que j'ai fait une overdose de toutes ces scènes autour de drogués, de toxicos, de camés, d'addicts à toutes sortes de substances, parce qu'il faut le signaler, il ne doit pas y avoir une page où il n'est pas question, de près ou de loin, de drogue, de coke, de crack, d'alcool, d'amphétamines, de .... (mais très peu de sexe par contre, je dirai même que ce roman est quasi asexué comme les élèves de tennis). 
Pour moi "L'infinie comédie " est un long shoot littéraire, sûrement écrit sous l'emprise de tout un tas de substances interdites, qui force à l'admiration par ce déversement hargneux, haineux, tendre et violent mais qui en rebutera beaucoup par un trop plein de vocabulaire qui rend parfois ce texte abscons.Ce ne sont pas les saillies formidables qui parsèment ce pavé qui rendront la lecture passionnante mais laisseront à penser qu'il est certain que ce livre est loin d'être anodin. Un chef d"oeuvre ? Pourquoi pas ? Mais comme tous les chefs-d'oeuvre beaucoup de lecteurs n'ont pas forcément toutes les clefs.J'en fait sans doute partie...

mercredi 19 août 2015

Ah ! Ca ira ... de Denis Lachaud


Les écrivains censés capter de l'air du temps, sont des êtres sensibles et surtout capables de mettre en forme des éléments de nos quotidiens en les insérant dans des récits que nous lisons avec passion ...quand ils sont réussis.
La politique, le malaise économique actuel, les migrants qui fuient leur pays en guerre ou agenouillé par les banques, cette pression libérale qui laisse sur le bord de la route de plus en plus de monde pour le profit de quelques uns, sont des territoires romanesques dans lesquels peu d'écrivains s'aventurent ou en font le thème principal d'un récit.
Denis Lachaud empoigne avec "Ah ! Ca ira..." cette réalité pour nous proposer une fiction inspirée, lucide, humaine et qui se lit comme un polar.
En 2015, Antoine, est un type lambda, marié avec Chloé, père d'une petite fille menant une vie simple si ce n'était quelques déplacements professionnels. Sous ces allures banales, il est juste membre d'un groupuscule qui enlèvera le président de la république française. Après l'avoir humilié médiatiquement en le filmant torse nu et en jogging, le groupe abattra le chef de l'état, créant un événement sans précédent pour des médias aimant la surchauffe. Arrestation, procès, Antoine écopera d'une détention à perpétuité, de laquelle, pour tenue exemplaire, il sortira au bout de 21 ans, muni d'un bracelet électronique.
Nous sommes en 2037. La France a un peu changé... en pire. Drones, caméras, tablettes, portables sophistiqués, tout le monde espionne tout le monde et les migrants sont parqués dans des banlieues autrefois sordides mais dorénavant entourées de hauts murs pour que personne ne s'échappe....
C'est dans cet univers de plus en plus clivé, qu'Antoine retrouvera sa fille Rosa ( comme Rosa Luxemburg) et que naîtra un début de mouvement social où les violences finalement inutiles d'hier seront remplacées par une solidarité de tous les instants.
 Après Michel Houellebecq avec " Soumission", un deuxième écrivain essaie de nous envoyer dans un futur proche. Mais là où Houellebecq s'attardait à décrire un islam s'installant en France, Lachaud lui, synthétise toute une réalité sociale, politique et économique pour créer un roman aussi passionnant qu'haletant.
Pour le lecteur, ce livre est un régal. Emporté par une écriture combinant à merveille simplicité et fluidité mais ne cédant jamais à la facilité, le récit, mené tambour battant, s'attache à suivre des personnages attachants mais tout aussi complexes que la situation dans laquelle la France est plongée dans ce 2037 bien sombre. On sent la patte de quelqu'un pour qui la vie ne se résume pas à n'être qu'un simple observateur de nos dérives, mais un auteur qui n'a pas peur de s'engager, de partager sa vision du monde et qui sait mieux que quiconque titiller le lecteur là où ça dérange un peu. En lisant " Ah! Ca ira..." , vous prendrez le risque d'être en empathie avec un assassin, vous subirez le quotidien d'un sans papier dans des zones infâmes, vous vous interrogerez sur la toute puissance des images dans des médias qui évitent l'analyse ou de l'utilité d'une action violente pour arriver à faire bouger les choses. J'aurai juste un regret sur la dernière partie du livre qui laisse un peu de côté le personnage d'Antoine au profit de sa fille. Ce passage de relais générationnel, aussi nécessaire qu'enthousiasmant, m'a toutefois laissé comme un petit goût d'inachevé.
Mais ce qui m'a vraiment accroché, c'est ce regard empreint d'une grande humanité. Dès la deuxième phrase du livre, le ton est donné. Antoine, le héros, habillé de noir, s'apprête à kidnapper le président de la République. Il guette au coin d'une rue et Denis Lachaud écrit : " Le dos de ses poings serrés frotte le satin des poches de son blouson, cherche la douceur." C'est cette douceur que l'on peut espérer en chacun de nous qui est un des fils souterrains de ce roman. Elle est palpable dans toutes les pages, chaque personnage y tend comme il peut dans la rudesse des jours et des situations. Elle prend la forme de la caresse du vent sur le corps nu d'Antoine en forêt de Fontainebleau, de la presque quiétude d'un transformateur électrique pour Ekaterini la réfugiée grecque ou plus simplement par l'envie de Rosa de caresser la peau d'Ahmed. Il y a pas mal d'utopies dans ce roman mais celle-ci est certainement une de celles vers laquelle tout le monde pourrait tendre.
" Ah ! Ca ira..." est un bien joli roman sur notre monde mal en point mais qui propose quelques pistes pour essayer de changer le cours des choses. Ambitieux sans forfanterie, romanesque mais exigeant, c'est le livre parfait pour redonner un coup de fouet à cette rentrée qui s'annonce bien morose. Même si le propos reste pas vraiment optimiste, il a le mérite de remettre l'humain au coeur du processus. Les personnages, ces femmes et ces hommes de bonne volonté, seront peut être les héros annonciateurs d'un renouveau plus solidaire mais très certainement des êtres de papier qui me poursuivront longtemps.

Et comme c'est la mode, voici le clip de lancement du livre. Plus sérieux et sans doute plus littéraire que celui d' Eric Holder...

jeudi 13 août 2015

Floride de Philippe Le Guay


Je tire mon chapeau aux producteurs de ce long métrage et à Philippe Le Guay, le réalisateur, qu'une séance dans un multiplexe Pathé, m'ont fait trouvé courageux. Oser proposer un film sur le vieillissement, la dégénérescence dans un contexte où tout le monde veut du divertissement, moi, je dis, chapeau ! Surtout qu'avant de voir "Floride", j'ai eu droit à une série de bandes annonces dont les propositions allaient de la baston à la schlague, laissant comme un goût amer quant aux idées que se font beaucoup de producteurs sur les envies du public, qui, et cela fait un peu froid dans le dos, risque de répondre présent à ce déferlement de violence.
Il est certain que Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain, vedettes d'une suite du "Transporteur", ça risque de ne pas le faire... Eux se contentent de mettre tout leur talent dans un film délicat et fragile, sur un sujet de société souvent tu (tout du moins au cinéma) : la grande vieillesse et ses aléas. .
Nous sommes dans une production, haut de gamme, donc, les vieux croupissant dans une mansarde avec le minimum vieillesse ou dans une maison de retraite bas de gamme, ne se reconnaîtront pas complètement dans le personnage de Claude, ex industriel du papier, vivant dans une splendide maison non loin du lac d'Annecy. A lui les aide-ménagères à temps-plein et qui en bave pas mal, voire les voyages en avion en Floride, ce qui permet sans doute de donner un peu de légèreté à cette situation pas toujours drôle. Sa fille, Carole, dirige l'entreprise familiale, quoique rachetée par des canadiens. Elle se partage entre l'usine, son devoir filial et un amant. Jongler avec tout cela n;'est guère aisé, surtout que le père au cerveau partant en marmelade, déraille pas mal.
Le film fonctionne très bien dans sa description du quotidien de ses deux personnages principaux. La réalité vacillante du père nous est proposée avec tout ce qu'il faut de méandres, pour que le spectateur pénètre petit à petit son monde intérieur chaotique. Malgré quelques plongées dans l'enfance du vieillard peu convaincantes et un vague suspens peut être pas essentiel, Claude passionne à l'écran car il bénéficie d'une réalisation sur le fil du rasoir, qui ne bascule jamais dans le pathétique ni dans le franchement comique. On est dans un quotidien proche de nous mais magnifié par l'interprétation riche en couleurs (et dans tous les sens du terme, jusqu'aux costumes délicatement bariolés) de Jean Rochefort, tour à tour cruel, drôle, mesquin, perdu, tendre, émouvant, peut être un peu cabot, mais de toutes les façons, totalement irrésistible, Il est le pivot du film et est aidé par la toujours juste Sandrine Kiberlain qui, dans le personnage plus ingrat de la fille tiraillée par son amour et la difficulté de la situation, arrive elle aussi à nous interpeller sur la culpabilité de la prise en charge d'un ancien.
Malgré un sujet au départ peu vendeur et une longueur qui peut rebuter ( 1h50), "Floride" nous offre bien ce que l'affiche promet : un formidable duo de comédiens mis en scène avec talent, justesse et tendresse pour un sujet qui, quoique l'on dise, nous concerne ou nous concernera tous un jour.