mardi 30 septembre 2014

Léviathan d'Andreï Zviaguintsev


Ce film coproduit par le ministère de la culture russe (dixit le générique) laisse comme un goût amer au spectateur. Oui, la Russie, ici le fin fond, loin, au Nord, puisque l'action se situe sur les bords de la mer de Barents, la Russie donc, c'est bien ce que l'on imagine, de la vodka pour réchauffer le corps, les âmes mais surtout pour oublier la corruption, une vie sinistre sans issue, une société au bord du gouffre comme l'évoque le titre.
Dans des paysages à la beauté âpre, un couple se bat contre l'expropriation de leur maison placée sur un endroit convoité par un maire mafieux qui projette une opération immobilière fort juteuse. Kolya, l'homme, fait venir de Moscou un ami juriste pour l'aider...
La première partie du film va nous conduire dans les arcanes de l'administration russe qui n'a rien perdu de son opacité. De longues scènes de confrontations avec les différents membres des autorités locales vont nous brosser un portrait sec et cinglant de l'état de déréliction de cet immense pays.
Puis le film va basculer petit à petit vers les humains, qui eux aussi vont être pris dans les mailles d'un filet construit de leurs propres failles, rendant ainsi le propos encore plus convaincant.
Un peu lourdement suggestif parfois (oui, on a compris, toutes ces épaves de bateaux pourrissantes, ce squelette de baleine gisant sur la plage, c'est la Russie d'aujourd'hui), un peu lent aussi et contemplatif, le film peu paraître un peu longuet. Parfois aussi on se dit que ces litres de vodka ingurgités par les personnages, cela fait cliché. Et que dire de ce pique nique qui ne ressemble en rien à un déjeuner sur l'herbe bien français, puisque se déroulant dans un endroit aussi sinistre que venteux et dont l'activité principale, en plus d'écluser l'alcool local, est de dégommer des bouteilles à la carabine ou à la kalashnikov ?  Cependant, on finit par s'attacher à ces hommes et femmes et à leurs différents combats, peut être grâce à l'humour très noir disséminé çà et là mais surtout à la mise en scène ample, caressant autant  une nature froide mais magnifiée que les personnages qui s'acheminent vers un désespoir inéluctable.
Film exigeant "Léviathan" nous donne une vision de la Russie de ce début de siècle extrêmement pessimiste. On sent bien que le ministère du tourisme ne l'a pas produit car on en ressort pas vraiment partant pour en faire notre prochaine destination de vacances... et avec l'horizon inquiétant d'une nouvelle révolution en 17 ?



dimanche 28 septembre 2014

Première neige sur le mont Fuji de Yasunari Kawabata



Quand on est lecteur, tomber soudain sur des nouvelles de Yasunari Kawabata, c'est comme un long moment de silence après un concert de rock ou un instant de félicité, flottant sur la mer, avec uniquement l'eau, le vent et le soleil pour compagnons.
A un époque où beaucoup d'auteurs  jouent les gros bras avec force descriptions, dialogues trashs, style ampoulé ou intrigue tarabiscotées, relire le maître du roman délicat japonais nous remet doucement dans une littérature où les mots simples et précis ont, si l'on y est attentif, la force d'une déflagration.
Ce recueil de six nouvelles parues initialement dans les années 50/60, présente un éventail assez complet des thématiques et du savoir-faire de ce prix Nobel de littérature. Délicates comme la plus pure des estampes, chaque nouvelle nous plonge dans un univers singulier, où les personnages dialoguent simplement. ou sont confrontés sans une once d'étonnement à quelques fantômes. Les mots d'une apparente banalité ouvrent pourtant des portes pour des contrées plus secrètes, au lecteur de les franchir pour accéder à de troublantes rencontres. Il est aidé en cela par la nature dans laquelle sont placés les personnages et qui devient parfois le moteur du récit. Ainsi, dans la nouvelle " Une rangée d'arbres", mettant en scène une famille ordinaire, les feuilles tombantes des gingkos en disant bien plus sur l'effritement de cette cellule familiale que les quelques paroles apparemment anodines qu'ils échangent. Et dans la dernière nouvelle, tous les sens sont convoqués pour nous faire ressentir l'essence même de la vie au travers des rendez-vous amoureux de deux jeunes gens devant un temple dédié aux défunts.
Aussi délicat qu'une estampe peinte sur de la soie, ce recueil de nouvelles est un petit bijou secret et personnel, Condensé de l'oeuvre de Kawabata ou jolie porte pour y entrer, le style dépouillé mais empli de mille sensations subtiles et implicites nous offre un moment de grâce et de subtilité admirablement rendu par une traduction soignée. Le lecteur que je suis a été réinitialisé par ces textes purs et si justes. Il va avoir du mal à négocier son retour à des littératures plus contemporaines. 

samedi 27 septembre 2014

Elle l'adore de Jeanne Herry


La bande annonce semble promettre une comédie, les critiques (celles que j'ai lues) parlent d'un film raté aux incohérences scénaristiques et le spectateur que je suis a vu un film plaisant, presque un polar, et somme toute pas si mal.
Si j'étais une fiancée de Julien Clerc, j'aurai quelques interrogations qui me trotteraient dans la tête  car si la réalisatrice, fille du précédent, s'est inspirée de la vie de son père... je regarderai les victoires de la musique posées sur la cheminée d'un drôle d'oeil. Oui, figurez-vous qu'une malheureuse amie du chanteur à succès Vincent Lacroix (Laurent Lafitte) s'en est reçu une sur le crâne. C'est désagréable pour elle et aussi pour le chanteur dont la notoriété pourrait pâtir de ce fait divers sanglant. Heureusement, de nos jours, les vedettes ont plus de deux neurones dans la tête et peuvent établir instantanément un plan infaillible pour se débarrasser pour toujours d'un corps un peu encombrant. Avec une dose de machiavélisme et une utilisation bien à propos d'une de ces multiples fans encombrantes mais dévouées, le tour est joué. Seulement, la groupie choisie un peu dans la précipitation, cette mytho de Muriel Bayen (Sandrine Kiberlain) , pourtant fort conciliante tellement elle est énamourée, s'avérera à la longue être un mauvais choix. Le plan, pourtant judicieusement concocté, sera arrangé à la propre sauce par la groupie et finira par tourner vinaigre.
Je n'ai eu aucun mal à me laisser entraîner dans cette histoire car on sent que le scénario a été travaillé pour que tout soit bien crédible. Les comédiens sont impeccables, arrivent à faire oublier qu'ils ne correspondent pas trop aux personnages qu'ils incarnent. Et même si la réalisatrice plombe  le rythme en surlignant un peu trop les aspects signifiants des protagonistes ( nombreuses pochettes, affiches de l'artiste ), le récit se déroule agréablement surtout qu'il n'oublie pas de s'élargir vers une étude psychologique bien vue sur le rapport de force entre la groupie et la star. Cependant, le plaisir n'est pas total pour moi. La réalisatrice n'est pas arrivée à donner une vraie unité au film. Ni vraiment une comédie, ni vraiment un polar, le film oscille constamment entre les deux. Laurent Lafitte, en presque assassin, joue sérieux et tendu tandis que Sandrine Kiberlain est dans la comédie, volubile, drôle, de mauvaise foi. Les deux se rencontrant rarement, le film pâtit un peu de ce manque d'unité, ne sachant pas trop quel camp choisir.
Mais pour un premier film, en choisissant un film de genre, Jeanne Herry signe une jolie entrée dans le monde du cinéma. "Elle l'adore" possède assez de qualités pour que l'on revienne voir d'ici quelques mois la suite de son parcours.




vendredi 26 septembre 2014

Saint Laurent de Bertrand Bonello


Film haut de gamme pour un maître de la haute couture, "Saint Laurent" est impressionnant d'ambition artistique sans toutefois parvenir à passionner réellement et entièrement.
Alors que "Yves Saint Laurent " de Jalil Lespert, sorti il y a quelques mois, versait dans l'hagiographie proprette et bien léchée, le film de Bertrand Bonello préfère prendre une voie moins bien balisée. En localisant son film durant les années 1967/1977, le réalisateur/scénariste met l'accent sur la genèse des années noires du couturier. Ce n'est pas vraiment original, mais cela lui permet de recréer une époque marquée par les fêtes insouciantes et rythmées dans des boîtes à la mode où Yves saint Laurent va sombrer dans une dépendance amoureuse destructrice pour un dandy nommé Jacques de Bascher qu'il accompagnera d'une prise ininterrompue de stupéfiants. Sa santé fragile ne résistera pas longtemps aux drogues et une lente descente aux enfers débutera.
Ce qui est plus original sans doute,c'est la manière dont Bertrand Bonello s'empare de cette  histoire, vraisemblablement une commande, pour tirer le film dans une suite logique de ses oeuvres précédentes, en privilégiant certains thèmes récurrents de son cinéma ( l'enfermement, le monde hostile, ...). Comme un peintre, il composera une succession de tableaux impeccablement coupés, en y apposant tout un tas de touches symboliques ou référentes. Proust est le principal convoqué à ce jeu intellectuel dont le temps qui passe est le principal élément. On pourra en trouver bien d'autres durant les 2h30 de la projection car on caracole de clin d'oeil en mise en abyme. Ca fait genre, ça impressionne, c'est certain, mais au final amidonne sérieusement le film. Malgré une musique dansante, les effets de  mise en scène jouant sur les lignes finissent par emprisonner l'ensemble, lui fourguant hélas un corset, au lieu de laisser ces corps libres de s'exprimer. Parfois, Gaspard Ulliel semble posé dans le cadre, mannequin apprêté pour une séance photo, fait le joli, le secret, comme pour donner à penser que là, attention messieurs dames, référence ! Cette esthétique, surement en rapport avec le monde de la mode, est assez passionnante au début, puis finit par ennuyer un peu car on s'aperçoit bien vite qu'elle prend le pas sur la construction des personnages, tous plus ou moins sacrifiés. Si Gaspard Ulliel parvient tout de même à incarner avec conviction un Saint Laurent au bord du gouffre, obsédé par son boulot et coupé du monde jusqu'à en apparaître impitoyable, notamment lors du renvoi d'une petite main enceinte, ou si Jérémie Rénier étonne dans sa composition d'un Pierre Bergé plus amoureux et doux qu'homme d'affaire glacial et intransigeant, le reste de la distribution est totalement destiné à  jouer les potiches de luxe, sans aucune saveur ( là c'est un pléonasme). La palme revient à Léa Seydoux, présente tout le temps à l'écran en second plan. Elle rit, boit, fume, se trémousse mais n'a au final qu'une réplique banale à dire. Louis Garrel en dandy ringard et soi-disant vénéneux, n'est guère convaincant malgré un baiser torride avec Gaspard Ulliel. On y aperçoit Amira Casar, raide comme la justice, Valérie Donzelli fugitivement et Valéria Bruni Tedeschi dans une scène assez réussie de femme transformée par la coupe Saint Laurent.
Au final, le film souffre de quelques longueurs et d'un peu trop de pédantisme. On admire la mise en image de tout cela, l'intelligence de certains poins de vue, la reconstitution de cette époque dorée, mais on reste de marbre devant cet univers et ces personnages, reclus dans un monde, peut être fascinant par le clinquant qu'il dégage mais totalement antipathique... Si c'était le message que Bertrand Bonello voulait faire passer, alors c'est assez réussi. Si c'était le portrait lyrique d'un génie du chiffon, je suis plus sceptique. Reste un film étrange et finalement original par ses propositions artistiques assez radicales mais pas toujours convaincantes.



mercredi 24 septembre 2014

Plein la vue de Marc Molk


Regardons d'abord la couverture de ce livre. Une naïade, nue, au bord de l'eau, fragment d'un tableau de William-Adolphe Bouguereau nous regarde,le sourire engageant. Au second plan les vagues de l'océan jaillissent et moussent comme excitées par cette beauté. Dans son dos, le nom de l'auteur semble issu de ces eaux frémissantes, baigneur sorti  précipitamment, tentant une approche timide qui lui en mettra vraiment "Plein la vue".
Ce qui retient surtout mon attention, c'est cette peau laiteuse, peu habituée au soleil (elle ne fréquente pas les centres naturistes ou alors nous sommes en début de saison!) et surtout ce bras en premier plan, colonne admirable de finesse et de précision qui donne une tenue à l'ensemble. Sa représentation quasi photographique arrive à occulter ce sein, rond, presque adolescent, dont le téton pointé est comme une invite à la caresse. Ce bras donc, qui retient la jeune fille dans une posture pas encore alanguie, si l'on en vient à le toucher tendrement, cédera sans doute et offrira à ce corps une position dont la verticalité ne pourra qu'induire de doux moments. Et ce n'est pas "Préface de Léonard de Vinci", bien que située au niveau des reins qui l'empêchera de s'allonger, la douceur de l'instant l'emportera sans doute sur l'intelligence du propos, la chair plus forte  que l'esprit. Le "W" des "Editions Wildproject" servira sans doute de coussin à la belle et tels les amants de "Tant qu'il y aura des hommes", nous nous roulerons sur la grève, pour un baiser passionné et plus car affinités. Les longs cheveux aux reflets d'automne, achèveront de rendre ce moment encore plus doux....
Mais qu'arrive-t-il à votre blogueur, lui d'habitude si sage et si réservé ?  Rien ! Enfin, si , juste un moment de félicité littéraire et de bonheur; Il vient d'avoir un coup de coeur pour ce livre singulier et cela le rend léger et joyeux.
Marc Molk, peintre et écrivain, nous propose de visiter son musée personnel, composé de tableaux qui l'ont tous retourné d'une manière ou d'une autre. Ce qui pourrait être une visite banale, laborieuse ou lourdement pédagogique  est ici un pur moment de plaisir. De toiles en toiles, il nous fait partager ses émotions; Pour lui, aucune limite pour apprécier. Des bases solides évidemment, mais jamais de façon didactique. Que de la légèreté, de l'innocence parfois, de la liberté toujours. Il connait bien tous les codes, les références classiques ou techniques, mais se permet d'en ajouter d'autres, plus personnelles. Ainsi le Galak ( le meilleur chocolat blanc du monde ), You Porn, Philippe Muray ou l'Alien de Ridley Scott peuvent être invités à l'interprétation d'une oeuvre récente ou du 18ème. Du coup cela remet ces toiles dans la vie d'aujourd'hui et c'est aussi une invitation, à nous visiteurs de musée ou d'expos, un peu timorés ou coincés par le verbiage des cartels, à nous lâcher devant les oeuvres, à y projeter nos vécus sans honte et sans gêne. Et qu'importe peut être l'interprétation, si l'oeil est accroché, c'est qu'il y a écho en nous. Le plaisir viendra de notre capacité à extraire ce ressenti.
C'est ce que fait Marc Molk tout le long de cet essai, il se livre à ce lâcher prise sur 30 tableaux des plus divers. C'est drôle, intelligent, percutant, étonnant, remarquablement écrit (avec quelques mots à la précision frisant le pédantisme) et totalement stimulant pour le lecteur. C'est également, en creux, le portrait d'un homme que l'on imagine érudit, très bon vivant et surtout débordant de sympathie. Je parle de sympathie au sens étymologique du mot ( ensemble/passion), celle du partage d'une passion.
C'est ce partage qui est au coeur de cet essai, qui va devenir pour moi, cet automne, le livre incontournable que je partagerai avec mes amis lorsqu'ils m'inviteront  à goûter un vin débusqué chez un petit producteur durant leurs vacances ou un plat longuement préparé. Je ne leur en mettrai pas plein la vue, je leur offrirai seulement le plaisir de la bonne compagnie d'un ouvrage aussi stimulant que malicieux, aussi chaleureux que pertinent, un merveilleux exemple que la culture c'est loin d'être chiant !
Et pour conclure quelques mots : François-Hubert Drouais, François-Hubert Drouais, François-Hubert Drouais , .... ???!!!????  C'est un peintre français du 18 ème, méconnu mais que ce livre permettra peut être de sortir de l'oubli...  Jugez par vous même ci-après....

Portrait de jeune garçon au polichinelle, 1771. Les impressions sur ce tableau ovale sont à retrouver dans "Plein la vue " édité chez Wildproject

dimanche 21 septembre 2014

Identique de Scott Turow


On retrouve sous cette couverture scientifique mais classieuse beaucoup d'ingrédients de ce qui fait un bon polar à la mode d'aujourd'hui. Prenez le duo d'enquêteurs. Il est dans un genre improbable, comme on aime : un vieil homme de plus de quatre-vingts ans, ancien de la Criminelle qu'accompagne une cinquantenaire, ex du FBI et un peu perturbée par sa rupture avec une jeune mannequin. Attachants et bien cernés, nous allons les suivre dans leur enquête autour d'un meurtre vieux de 25 ans,  une jeune fille tuée dans sa chambre après une grande fête de famille.
L'affaire ressort car l'un des protagonistes, Paul Gianis, est candidat à une élection et voit sa route barrée par les clips médisants du frère de la défunte, gros industriel rancunier, qui est intimement persuadé de sa culpabilité. Cette campagne de dénigrement accompagne la sortie de prison du prétendu coupable, le frère jumeau de l'homme politique.
En 25 ans les techniques d'investigations ayant énormément changé et nous allons donc avoir une dose de recherche scientifique très en vogue en ce moment. L'ADN, pour notre doublette de détective au service du riche businessman, va évidemment révéler des secrets bien enfouis sans toutefois apporter la solution. Les investigations iront bon train, s'accélérant comme de coutume dans la dernière partie.
Comme ce roman policier est américain, et qu'un des héros est avocat, il y a aussi une toile de fond judiciaire, complétée par une plongée au coeur du QG d'une campagne électorale. C'est dense mais bien mené , et si parfois je me suis un peu perdu avec quelques personnages secondaires, l'histoire tient agréablement ses promesses. On lit avec intérêt, surtout que l'écriture (et donc la traduction) est soignée. On est un peu mené en bateau, pensant imprudemment avoir trouvé la solution avant la fin.
Plus près d'Agatha Christie que d'Hannibal Lecter, plus porté sur l'intrigue que sur des rebondissements ahurissants et sanguinolents, "Identique" est le polar que l'on peut acheter les yeux fermés. Bien sûr, il ne révolutionne pas le genre ni ne stupéfie par son originalité, mais une écriture solide, alliée à une intrigue soignée sont l'assurance de passer un bon moment. Et pour peu que l'on soit féru de mythologie grecque, on prendra en plus, un petit plaisir à relier cette histoire de gémellité avec celle de Castor et Pollux. De quoi bien meubler quelques soirées d'automne ! 

samedi 20 septembre 2014

3 coeurs de Benoît Jacquot



Le dernier film de Benoît Jacquot, un homme aime successivement deux femmes sans savoir qu'elles sont soeurs, vise le mélodrame. La bande annonce, fort bien faite, met l'accent sur le quatuor d'acteurs haut de gamme (Deneuve, Gainsbourg, Poelvoorde, Mastroianni ), gage de qualité. Mais le passage à la vision, durant 1h46, de cette romance mâtinée de thriller psychologique tient-elle vraiment la rampe comme semble le dire une presse, toujours bienveillante envers le réalisateur ?
Avant de vous donner mes impressions, je tiens à vous signaler que j'ai assisté par hasard à une projection pour sourds et malentendants. Non, il n'y a pas la petite dame ou le petit monsieur qui gesticule et grimace en bas de l'écran, juste des sous-titrages pour les dialogues mais aussi pour les sons du film. Pas réellement gênants, les indications autour des bruits et de la musique ont peut être un peu trop surligné certains aspects de l'oeuvre....
"Musique intrigante" apparaît sur l'écran alors que surgit Marc (Benoît Poelvoorde), sur un quai de gare et rate son train. Il erre sur le boulevard de la gare d'une ville de province et croise Sylvie ( Charlotte Gainsbourg), en chemisier beige transparent, laissant deviner une brassière noire,  la mine chiffonnée et tristouille. Les deux solitudes vont s'accoster, se parler, s'attirer et passer la nuit à déambuler jusqu'au petit matin. Après un rendez-vous arraché de justesse, pour dans quelques jours à Paris, ils se quittent certains d'avoir trouver l'âme soeur. La caméra glisse sur eux, magnifiant le jeu des deux comédiens pourtant pas gâtés au niveau des dialogues.
Sylvie/Charlotte avant d'aller rejoindre Benoît, quitte tout et retourne chez maman (Deneuve) qui pourtant avait la paix depuis que ses deux grandes dadettes étaient enfin casées! Hélas,Benoît est fragile du coeur et à cause de foutus chinois jouant les niais afin d'éviter un redressement fiscal, il rate le rendez-vous suite à un malaise cardiaque. Charlotte est dépitée, retourne la mine triste en province, reprend son mari et file aux states. Ah j'oubliais, "Musique intrigante " est déjà apparu au moins huit fois depuis le début, lorsque des violons sourds et sinistres accompagnent les images de Charlotte, au diapason ( sinistre pas sourde, je précise quand même, on n'allait en plus l'affubler d'un autre handicap que celui d'être habillée comme un sac et de traîner un air dépressif durant tout le film).
Quelques années passent me semble-t-il. Benoît travaille à nouveau dans cette ville de province, rencontre Sophie/Chiara et lui ressert ses phrases de vieux dragueur qui font une nouvelle fois mouche. (Pour les celibs, allez voir le film avec un calepin, notez les répliques et essayez de les appliquer dans la vie, si ça marche, je vous offre des vacances au bord de la mer ...) Le voilà, fiancé puis futur marié sans le savoir de la soeur de Charlotte ! Mais,en tant que futur gendre modèle, il enchante future belle-maman Deneuve qui sert inlassablement de la charlotte aux fraises durant tout le film. La "musique intrigante" résonne de plus en plus souvent puisque Benoît ne sait pas encore que Sophie est la soeur de l'autre.... Alors vous pensez bien que dès qu'il approche d'une photo ou d'un ordinateur branché sur skype alors que les deux soeurs papotent, les cordes violoneuses grincent à qui mieux mieux au cas où on n'aurait pas compris que le drame est là ! Mais Benoît, bien que commençant à flairer qu'il y a un truc bizarre qui se passe, n'a toujours pas vu la tête de sa future belle-soeur, même si la cage d'escalier est tapissée de photos d'elle.
Pour ceux qui pourraient avoir mauvais esprit et trouver incroyable que lorsque l'on passe tous ses week-ends dans une maison sans jamais grimper à l'étage, je fais une petite mise au point. Lorsque l'on est un futur gendre, on est poli, on ne fouine pas dans les étages, endroits où sont situées les  chambres, lieux de l'intime. On ne les utilise pas, on se réserve pour le mariage.... Et pour les pointilleux, les toilettes sont au rez-de-chaussée !
Je ne raconterai pas la suite sinon, plus personne n'ira voir le film . Le suspens, grâce à la "musique intrigante" est à son comble.  Benoît épousera-t-il Chiara ? Ou alors finalement Charlotte ? Ou peut être se  rendra-t-il compte que belle maman, grande spécialiste des desserts à base se boudoirs, est finalement très désirable ? Mais d'autres questions peuvent surgir aussi . Mais pourquoi donc cette intrigue politico/judiciaire avec les malversations du maire de la jolie ville de province ? Et d'où sort cette voix off qui de temps en temps vient ponctuer le récit comme si un spectateur du 21ème siècle n'était pas encore capable de comprendre les ellipses ? Comment se fait-il que Charlotte soit habillée de la même façon 6 ans après ? Elle l'aime tant que ça ce chemisier et cette brassière noire ?
Vous comprenez bien que si le spectateur en vient à se poser toutes ces questions, c'est que l'ennui à commencer à le gagner. Le dicton, spectateur cherchant la faille, film qui déraille, est une fois encore vérifié! Malgré quelques scènes intenses entre Benoît Poelvoorde et Charlotte Gainsbourg, le film a du mal à passionner. Chiara Mastroianni y rejoue la soeur ingrate comme dans "Non, ma fille, tu n'iras pas danser" mais en version sacrifiée, le réalisateur ne s'intéressant guère à elle. Catherine Deneuve joue les utilités avec bonhommie et la "musique intrigante" devient au final ultra agaçante.
" 3 coeurs" est censé faire battre le notre.  Il n'y réussit pas souvent,faute à un scénario un peu tiré par les cheveux et surtout des dialogues succincts qu'une mise en scène, pourtant assez fluide, n'arrive pas à sublimer. Reste le plaisir de voir de bons acteurs....


jeudi 18 septembre 2014

Dans la peau de Camélia Jordana


Cela faisait un bon moment que j'attendais le nouvel album de celle qui faillit gagner cette émission de télécrochet sur M6. Son premier opus  comportait quelques titres vraiment intéressants qui ont longtemps accompagné mes balades solitaires en voiture. Depuis, j'ai eu la chance de croiser la jeune chanteuse (et maintenant comédienne) lors d'un jury littéraire et, sans connivence aucune je le jure, j'ai pu constater que c'est une bien belle personne dans tous les sens du terme. 
C'est avec gourmandise que j'ai posé mon casque sur les oreilles  et écouté ces 14 titres. Dès le premier morceau on sent que Camélia Jordana  n'a pas choisi la facilité. On est accueilli par quelques cordes vibrantes, rejointes par un orgue très années 70, sur une rythmique souple et lente, un soupçon jazzy, très chic. La voix, peut être moins rauque que sur son premier album, se promène agréablement au milieu d'arrangements aussi gracieux que peaufinés par une production soignée. Si le deuxième morceau, plus rythmé et plus classique, semble pouvoir être capable de se faufiler dans la programmation musicale des radios, la suite se révèle moins évidente. Empreints de mélancolie, les titres se succèdent, tous finement orchestrés, narguant avec culot l'image faussement formatée d'une chanteuse vouée par la télé à un avenir de gracieuse potiche chantante. Aucune chanson ne se déroule de façon classique, on est très loin du couplet/refrain/couplet emballé avec une rythmique boum boum à la mode. Ainsi, le titre Madi, démarrant comme une possible chanson ensoleillée mâtinée de biguine se révèle au final un mix entre une fanfare semi triste et un hommage aux Beatles. Quelques titres aux accompagnements minimaux, "J'aime l'orage" avec un fond de pluie et de clapping,  et surtout "Berlin" où la guitare sèche épouse avec douceur la voix ici étonnamment mature, surprennent par leur minimalisme.
C'est cette quête de maturité et sans doute  de reconnaissance qui finalement ressort de cet album. Il est certain que Camélia Jordana pose ici une pierre qui affirme haut et fort que l'on peut compter sur elle et pour longtemps. Cependant je n'ai pas été totalement enthousiasmé par l'ensemble, peut être à cause d'un déséquilibre entre les textes un peu lambdas et les musiques et arrangements si sophistiqués. Mais tel qu'il est, "Dans la peau " est un bel objet qui diffuse avec talent un parfum subtil. Il accompagnera en douceur les mois qui viennent, véritable bande sonore d'un air du temps un peu mélancolique. 


mercredi 17 septembre 2014

Mon petit zoo numérique de Norio Nakamura


Imaginez un album sans texte, uniquement composé de petits carrés. Chaque illustration d'un double page représente un animal d'un zoo totalement pixelisé. Au départ, on peut penser que ça fait mal aux yeux. En feuilletant gentiment, c'est tout de suite ludique et l'on se prend au jeu. Rigolo de reconnaître ces animaux représentés d'une façon aussi minimaliste. 
Il faut cependant que j'avoue que certains peuvent être difficiles à identifier (le panda notamment, s'il s'agit bien du panda). Mais prendre un peu de recul et regarder de loin l'illustration apporte souvent la solution. C'est bien le premier album avec lequel on doit mettre de la distance pour l'apprécier. 
Les enfants se prennent au jeu tout de suite. Et si vous pensez qu'une fois lu, ils laissent tomber l'affaire puisqu'il n'y a plus rien à découvrir, détrompez-vous. Ils reprennent inlassablement l'album, le regardent et finissent par s'interroger, inconsciemment je vous l'accorde, mais l'esprit est titillé par ce moyen simplissime de représentation et les plus créatifs iront jusqu'à s'essayer eux aussi à tâter de l'animal minimal à base de carrés colorés. L'imitation s'avère plus complexe qu'il n'y paraît. Ce jeu proche du pointillisme, nécessite des compétences analytiques supérieures mais que l'on peut détourner avant la crise de nerf ( J'Y AAAARRRIIIIVE PAAAAS !!!!!!) en proposant de se représenter papa ou maman uniquement avec des carrés. Ok, on arrive le plus souvent à un robot et du coup cela nous éloigne de ce joli album, parfaitement réussi, qui plaira aux enfants à partir de 3 ans. 
Ludique, moderne et étonnant, ce petit zoo numérique est plus ardu et plus incitateur qu'un feuilletage rapide pourrait le laisser penser. Il ne faut pas du tout être geek pour l'apprécier, juste un peu artiste, un peu curieux, un peu joueur. Ce que sont les enfants non ? 


Une petite idée des illustrations... Vous avez bien sûr trouvé l'animal...

Et celui-ci ? Plus difficile ... Reculez et fermez un peu les yeux .... la réponse est dans le billet (enfin, j'espère...)



jeudi 11 septembre 2014

Gemma Bovery d'Anne Fontaine



Au départ, "Gemma Bovery" est un formidable roman graphique dont je suis fan et que j'ai beaucoup offert à des personnes hermétiques aux bande dessinées. J'ai souvent de bons retours de lecture car en plus de mélanger habilement littérature et bande dessinée, il se dégageait de cette histoire une bonne dose d'humour et de dérision. 
Adapter ce chef d'oeuvre de subtilité et d'écriture me semblait impossible, jusqu'à ce que Stephen Frears s'attaque à un autre roman graphique de Posy Simmonds ( l'auteur de Gemma) et réussisse pas si mal son adaptation de "Tamara Drewe". Il est devenu alors tentant pour les producteurs de s'emparer de celui-ci. Cette histoire d'une nouvelle Mme Bovary d'aujourd'hui a vraiment tout pour contenter à la fois un public un peu exigeant et un peu plus populaire. 
Seulement  le résultat sur les écrans est, pour moi, assez raté. Si l'originalité du sujet peut faire bonne impression sur un spectateur découvrant l'histoire, il n'en est pas de même pour l'admirateur du roman. Vous me direz que c'est le lot de toute adaptation, de décevoir le fan. En choisissant l'option de l'illustration la plus proche possible du roman, l'objet filmique devient totalement académique sans grâce et sans relief. 
Bien sur Gemma Arterton est sublimement belle et troublante et sa présence illumine un peu ce film. Mais que dire du reste ? Fabrice Luchini est totalement improbable en boulanger. Ici il ressemble à un gentleman farmer en goguette, toujours à se balader et on a du mal à croire qu'il puisse pétrir autant de délicieuses spécialités boulangères. Il roule bien des yeux devant sa voisine si gironde, il a les lèvres qui frémissent très bien de désir devant les rondeurs de la belle, mais tout cela reste très artificiel, un poil trop démonstratif car le spectateur n'a pas besoin de tout cela pour comprendre. Et puis, c'est filmé par Anne Fontaine, donc c'est joli, beau, sublime comme une carte postale mais hélas totalement vide par manque de point de vue réel. C'est filmé comme un téléfilm, ce qu'il sera dans quelques mois de toutes les façons, ça ne fait aucune vague, un zeste de sexe, un soupçon de vaudeville, Elsa Zylberstein plus vraie que nature en bourgeoise piquée de déco, et une aura de film un poil intello sous prétexte que Flaubert hante le scénario. Ce n'est pas désagréable à regarder, c'est juste très surfait et totalement plat. Je ne dirai rien de la fin, que certains trouvent surprenante, qui l'est sans doute, mais autant dans le roman c'était amené avec subtilité, autant ici, la lourdeur de la mise en scène donne une impression de grand n'importe quoi ! 
Vous l'aurez compris, je suis déçu par cette adaptation qui n'a pas su trouver son regard cinématographique en voulant coller au plus près du livre. Cet académisme enlève toute la force de cette histoire, ne livrant en fait qu'un film "qualité française" vieillot et beaucoup trop sage . 

mardi 9 septembre 2014

Une feuille verte d'Anne Cortey et Candice Hayat


D'habitude, j'aime les albums un peu originaux, qui sortent des jolis sentiers un peu trop balisés de la littérature jeunesse. Et quelquefois je craque pour une histoire classique et mignonne. C'est le cas avec cette "feuille verte " qui est heureuse sur son arbre mais qui décide de résister à l'automne en décidant de découvrir les mois qu'elle n'a jamais vu. Elle est courageuse la petite feuille, elle va réussir son rêve, subir le froid, la neige, seule sur sa branche. Quand le printemps reviendra  et que de nouvelles amies, sorties des petits bourgeons voisins, voisineront et copineront, elle leur insufflera un vent de liberté qui engendrera une petite révolution dans l'arbre....
C'est classique mais pourtant j'ai craqué. J'ai aimé ces graphismes aux aplats pleins de couleurs. J'ai adoré le look de la petite feuille coiffée comme un petit génie de la forêt. Et puis surtout, j'ai été très sensible à ce vent de ténacité , de résistance qui court tout le long de cette histoire. Ca fait du bien par les temps qui courent de la résistance ... Je ne sais pas si les enfants percevront bien l'obstination combative de cette feuille mais j'y mettrai tout mon coeur et lors de la lecture pour qu'ils la ressentent un peu.
Est-ce l'envie que j'ai de vouloir garder encore un peu la chaleur de l'été et ne rentrer dans l'hiver que le plus tard possible ? Non, c'est simplement la fraîcheur et la tendresse de cet album qui me sont allées droit au coeur, comme si cette feuille, si petite et fragile, symbolisait l'envie que les choses changent un peu !
C'est édité chez les excellentes éditions Sarbacane et je le recommande pour les enfants à partir de 4 ans. 




lundi 8 septembre 2014

Agatha, la vraie vie d'Agatha Christie d'Anne Martinetti, Guillaume Lebeau et Alexandre Franc


Ecrire une biographie réussie n'est pas une affaire facile. Maintenant que la BD, occupant vraiment sa place de 9ème art, devient de plus en plus incontournable,tous les genres y sont abordés. Cet ainsi que depuis quelque temps on a vu fleurir de nombreuses biographies qui n'ont rien à envier à celles parues en littérature générale.
S'attaquer à la vie d'Agatha Christie, la reine du polar à énigme qui a vendu des millions d'exemplaires de ses ouvrages à travers le monde, s'avère ardu, car la dame n'a guère eu une vie exaltante. Enfance bourgeoise, certes deux mariages et beaucoup de voyages mais surtout une vie de négrière du polar, passée derrière une machine à écrire à produire le plus souvent deux romans par an. Le seul événement un peu croustillant est sa mystérieuse disparition de quelques jours qui a mis en émoi la presse anglaise durant la fin de l'automne 1926. C'est à partir de ce fait divers jamais vraiment élucidé que les scénaristes de cette biographie nous font entrer dans la vie de cette romancière illustre.
Le procédé n'est pas original et à sans doute servi de nombreuses fois. Son utilisation dans cet album est tout de même plaisamment amenée grâce à une alternance de courts chapitres, mêlant l'enquête avec l'enfance et les débuts de la romancière. C'est nerveux, rapide, pas spécifiquement BD.
Ce qui est plus original par contre, et qui est malicieusement réussi, c'est la présence des héros récurrents d'Agatha Christie qui dialoguent avec elle tout au long de sa vie. Ca, c'est là que réside la  force de la bande dessinée qui peut se permettre cette légèreté sans nuire au récit. C'est très bien vu car Hercule Poirot autant que Miss Marple sont indissociables de leur créatrice que l'on imagine bien dialoguer avec pour ensoleiller sa vie d'ermite de la littérature ou éprouver la construction d'un roman. Cela apporte un peu de peps aux dialogues et donne un relief certain à cette biographie. Les illustrations d'Alexandre Franc ont une élégance très anglaise sans la raideur de celles de Floc'h, grand spécialiste des ladies et autres personnages d'outre Manche.
Le pari est gagné pour les auteurs d'Agatha, ils arrivent à rendre intéressante une vie qui ne l'était pas forcément. Exhaustif, léger, cet album est une jolie surprise !


dimanche 7 septembre 2014

Métamorphoses de Christophe Honoré


Pas besoin d'avoir lu les métamorphoses d'Ovide pour s'installer dans une salle de cinéma et découvrir le nouveau long métrage de Christophe Honoré. Et surtout, il ne faut pas se sentir rejeté par ce titre qui fleure bon la grande culture classique, l'adaptation est ici très libre. Même si vous n'avez jamais mis le nez dans cette oeuvre écrite en l'an 1 après J C, vous en connaissez, au moins de nom, les protagonistes : Narcisse, Philémon et Baucis, Io, Hermaphrodite, Jupiter, Bacchus, ... et vraisemblablement un bout de leur histoire, car ces héros issus des légendes grecques, font tout de même partie de notre patrimoine culturel. En les replaçant dans un contexte actuel, au bord des autoroutes ou au milieu de rares terrains vagues laissés vacants par les constructions de tours d'habitations, le réalisateur, avec cette relecture, interroge surtout notre époque, ses croyances ou son manque de croyance, mais aussi le cinéma en général, le sien en particulier, en proposant un film libre de toute convention. 
"Métamorphoses" reste tout de même un exercice de style propre à dérouter le spectateur habituel des comédies à la française ou des adaptations académiques des grands classiques de la littérature. Histoires enchâssées, comédiens amateurs, non recours au morphing et autre technique numérique de trucage pour les transformations, liberté d'une caméra prenant le temps de filmer ce qui lui plaît, absence de psychologie, envie un peu professorale d'amener le spectateur à se plonger dans l'oeuvre d'Ovide, composent un film assez unique et somme toute original. Christophe Honoré joue avec le thème (assez en vogue en ce moment) de la métamorphose pour essayer de montrer que rien n'est jamais acquis, que tout est possible surtout dans un monde où les dieux ont décidé de reprendre du service. Mais au milieu de ce projet, surgissent aussi les envies personnelles du réalisateur et notamment le plaisir qu'il prend à filmer, caresser, explorer, admirer les jeunes gens qui ont été castés pas forcément pour leur plastique ni leurs talents de comédiens, mais pour leur facilité à se dénuder à l'écran. Il aime les corps jeunes, nus et les magnifie en s'attardant sur un grain de peau, une bouche, une main, une nuque. Cette sensualité n'est toutefois pas réservée à la jeunesse car les corps vieillis de Philémon et Baucis sont filmés de la même manière lors de la très jolie scène de leur mort. Cet intérêt esthétique n'emprunte cependant rien à la statuaire grecque auxquels les personnages pourraient renvoyer, mais bien à une frontalité toute contemporaine. Les corps, si importants dans le film, sont montrés avec le naturel de leur beauté brute, sans obéir d'aucune façon aux diktats de la mode et de l'imagerie actuelle. Cette liberté se ressent aussi dans le ton général du film dont l'agencement des scènes, plastiquement très belles, ne prend jamais le chemin d'une narration linéaire mais chemine au gré de la fantaisie d'un scénario qui cherche à interroger un texte classique sur ce qu'il dit de notre époque plutôt que de le reproduire factuellement. 
Dire que c'est totalement réussi serait mentir. Le manque de talent de certains comédiens, la lourdeur de certaines métaphores, le propos sous-jacent totalement intello et forcément clivant, réservent se film à un public ou fanatique de Mr Honoré ou passionné d'Ovide (ça doit bien exister ) ou venu avec l'idée de se rincer l'oeil avec toute cette jeunesse dénudée ou de cinéphiles curieux, lecteurs des Inrocks. Personnellement, même si je n'ai pas pris autant de plaisir qu'avec les précédents films du réalisateur, je préfère mille fois "Métamorphoses" à un cinéma planplan  formaté pour combler les grilles des chaînes de télé le dimanche soir !








samedi 6 septembre 2014

Découvrez Mykonos hors saison de Richard Gaitet


Quand j'ai reçu dans le cadre de " La voix des indés" organisé par le site Libfly, j'ai sottement pensé à un roman rigolo sur cette île mythique. Le pseudo de l'auteur, Richard Gaitet laissait présager de plus que le lecteur risquait d'être embarqué dans quelques lieux gays de l'île . 
En fait pas du tout ! Si les deux jeunes héros de cette histoire sont bien là pour assouvir leurs pulsions sexuelles, ils sont complètement hétéros. C'est un manque de discernement autant que d'argent qui les fait atterrir à Mykonos fin mars, alors que le climat n'incite pas encore les lieux de plaisirs à ouvrir leurs portes. Ils vont donc errer dans des ruelles rendues typiques par les mois d'hiver mais arborant quand même un sentiment d'abandon comme toute station balnéaire hors saison. Ils feront grise-mine en se contentant des rares établissements ouverts où seuls quelques locaux noient leur ennui dans une ambiance sonore bas de gamme. Ils seront alpagues par une ou deux créatures locales plus très appétissantes pleines de promesses ....
Ce court roman se révèle au final assez banal. Récit d'un fiasco tout comme vague description de cette île touristique, je n'ai trouvé cela ni passionnant ni vraiment drôle. Disons que la plume essaie d'être légère et alerte, paraît parfois un peu mordante, mais guère plus. Les petites tribulations des deux jeunes en recherche de sexe et d'amusements sont aussi attrayantes que les rares lieux ouverts sur l'île. Si le but était de nous faire ressentir cette monotonie qui étreint le voyageur en basse saison , c'est gagné ! Si par contre le but était de nous faire sourire avec ces deux énergumènes dont on s'aperçoit vite du vide intérieur, c'est un peu raté. L'avantage, c'est que ce n'est pas très long, que cela se lit vite et s'oublie dès qu'on a tourné la dernière page !

Lu dans le cadre " La voie des indés", opération à l'initiative du site LIBFLY que je remercie quand même pour cette lecture. 

jeudi 4 septembre 2014

Hippocrate de Thomas Lilti


La bande annonce donnait l'impression d'une sitcom à l'hôpital, le film est, à l'arrivée, bien plus que ça. En suivant le parcours d'un jeune médecin effectuant son premier internat dans le service hospitalier de son père, mandarin un poil glacial, Thomas Lilti parvient à faire un film à la fois populaire et exigeant.
Grace à un scénario bien construit, pédagogique dans le bon sens du terme, c'est à dire faisant passer des messages clairs mais sans lourdeur, il parvient à faire oublier sans mal Docteur House et consorts pour nous proposer une vision nettement plus réaliste de l'hôpital français. Bien sûr tout y passe, le manque de moyens, le personnel en sous effectif au bout du rouleau, la langue de bois des médecins, la gestion comptable des lits, les patients à la merci de cette organisation où chaque place est acquise de haute lutte. Et au milieu de tout ça, des hommes, des femmes, patients ou soignants, avec leur humanité ou le peu qu'il leur reste, leurs doutes, leurs certitudes qui arrivent à être ébranlées sans pour autant changer. J'y ai appris la place exacte de ces internes étrangers qui sont les principaux interlocuteurs des usagers : les FFI (Faisant Fonction d'Interne), personnel qualifié mais exploité par un système fleurant le paternalisme.
L'histoire mêle la rencontre entre un jeune gommeux français et son collègue médecin algérien mais interne comme lui, confrontés à la mort et à la souffrance et qui vont en quelques semaines se trouver emportés dans un tourbillon frénétique, très bien rendu dans le film par une réalisation nerveuse mais qui sait s'arrêter au bon moment pour capter, un regard, une main fripée qui serre un drap. Le constat sur le système est froid et sans appel mais l'humain surgit de partout que ce soit sous la forme de la colère, du désespoir ou de l'humour, véritable bouée de survie pour tout le personnel hospitalier.
J'avoue avoir un peu tiqué quant au choix de Vincent Lacoste pour incarner le jeune interne. J'ai eu du mal à accepter que le jusque là lycéen un peu débile puisse devenir interne... Mais la cohésion des acteurs qui composent la distribution, tous parfaits, parvient à faire oublier cette image qui colle à la peau du jeune acteur qui, ici, montre que son registre est peut être moins limité que je pouvais le penser, sans être pour autant renversant.
Hormis cette petite réserve et peut être quelques scènes à la fin un peu trop démonstratives, "Hippocrate" est vraiment un bon film qui arrive à mener à bien son projet d'immersion au sein d'un hôpital, avec un regard personnel et toujours très finement placé, sans jamais laissé aucun spectateur en route. On sourit, on s'indigne, on détourne le regard de l'écran parfois ( les ponctions lombaires, j'ai eu du mal), on s'attriste, on compatit, bref on vit avec tout ce personnel soignant à qui ce film rend également un bel hommage. Un bon moment de cinéma simple, bien fait et qui n'a pas peur de parler au coeur du public sans aucune mièvrerie.
PS : j'ai l'habitude de regarder les génériques jusqu'au bout et qu'elle ne fut pas ma surprise de voir mentionné, à la toute fin, que Marianne Denicourt portait des bijoux Van Cleef and Arpels ! Est-ce bien raisonnable à l'hôpital ? Quel intérêt que ce placement produit ? Pas sûr de la rentabilité du truc, la joaillerie portée avec une blouse blanche d'hôpital serait-elle indispensable à la crédibilité d'un personnage ? On peut donc se dire que le cinéma n'est pas prêt de jeter aux orties ses clichés de frime et de chic mal placé !