mercredi 29 février 2012

Une femme avec personne dedans de Chloé Delaume


C'est la première fois que je tente une plongée dans l'oeuvre de Chloé Delaume et le moins que je puisse dire, c'est que je n'en suis pas sorti indemne.
Pour ceux qui ne connaissent pas cette auteure, il va être difficile d'expliquer le genre de texte qu'elle propose.
Tout d'abord, Chloé Delaume est à la fois l'auteur et le personnage central de son livre sans que l'on sache vraiment quelle est la part de fiction et de réalité. Je pencherai quand même pour de l'autobiographie, en espérant pour elle qu'il y ait, quand même, de l'invention dans ce torrent de mots durs et abrupts.
Ensuite, il y a son travail de déconstruction de la langue qui donne à ce roman, loin de tout classicisme, une forme patchwork un peu déroutante pour un lecteur non averti. On trouve de tout dans son texte, de la poésie, un mode d'emploi pour trouver le bon couillidé, des citations, des paragraphes pas vraiment ponctués, un quizz, une fin au choix. Suivant son humeur ou son intérêt pour le modernisme, on y prend plaisir ou non. 
Pour finir, il y a le propos de ce livre qui en fait charrie plusieurs histoires ou éléments d'histoires. Une fan de l'auteur se suicide, laissant une mère désemparée qui essaye de comprendre pourquoi auprès de celle qu'elle accuse d'être l'inspiratrice de cette mort. Il est question aussi d'un triangle amoureux à l'avenir incertain. Chloé Delaume vit avec Igor qui aime aussi une autre femme , La Clef (nommée ainsi dans le livre). La Clef est aussi amoureuse de Chloé. Ici, l'auteur fait une vraie différence entre "aimer" et "être amoureuse". Ces deux récits sont mêlés à des considérations politiques et/ou intimes, l'auteur refusant de procréer et rejetant les codes hétéro-normatifs aux règles aliénantes.
Dire que la lecture de cette "femme avec personne dedans" est facile, serait mentir. Ce maelstrom de mots, d'affirmations, de paragraphes étranges laisse une sensation de souffrance extrême, de mal être et de colère. Comme lecteur, j'ai été balloté de chapitre en chapitre, quelquefois au bord de l'ennui, souvent intrigué, happé par certaines fulgurances, ému par la détresse de cette femme vide à l'intérieur. Un tourbillon de sensations que je ne recommanderai pas à ceux qui s'abreuvent de lectures faciles mais qui peut trouver écho chez tous ceux que la douleur, l'exigence stylistique et les prises de position radicales ne dérangent pas. Un livre particulier qu'il sera intéressant de découvrir, rien que pour l'ambition finalement très couillue de son auteur.

dimanche 26 février 2012

Le jeu vidéo de Bastien Vivès

Je dois l'avouer, je n'ai dans ma vie que très rarement joué à des jeux vidéo, question de génération sans doute... Ce monde ne m'est pas totalement inconnu pour autant, beaucoup d'enfants de mes amis sont possesseurs de playstation, xbox, wii et autres Ds. Je peux donc observer que ces engins ludiques créent de fortes addictions ainsi que des moments de tension pouvant aller jusqu'à l'hystérie, dans des familles aux apparences tranquilles et aux préceptes éducatifs forts.
Par contre,  si je suis un lecteur de Bastien Vivès et des ses albums sensibles, je ne suis pas un visiteur de son blog (enfin jusqu'à présent). 
"Le jeu vidéo", BD format manga, mais paginée à l'européenne, est une compilation de petites histoires publiées sur son blog. Bastien Vivès nous parle avec humour de tous ces gamers (mais est-ce bien le bon mot?) qui passent leur vie, une manette, un joystick greffé à la main.  
Et disons le tout de suite, c'est vraiment réussi. Je dissocierai toutefois le texte et le dessin.
 Les dialogues des personnages présentés sont d'une justesse inouïe. En les lisant, on à l'impression de les entendre, tellement ils sont proches de la réalité. Même si le vocabulaire employé est celui d'une tribu fort lointaine de mes contrées, j'ai pris un énorme plaisir à me plonger dans cet univers de fous furieux. On sent que Bastien Vivès est un amateur de "Street Fighter 1, 2, 3 et 4" et que les quelques coups de griffe qu'il donne sont ceux de quelqu'un qui a un regard distancié mais bienveillant. En variant les situations, quelquefois jusqu'à l'absurde (un sdf ne voulant pas qu'on touche à ses jeux vidéos), il brosse un portrait tout à fait crédible d'une société vivant par procuration des émotions un peu infantiles, s'inventant un monde virtuel pour mieux échapper à une réalité qui la rattrapera sitôt le nez décollé de l'écran, mais, avec une drôlerie qui donne à l'ensemble une hauteur digne des grands observateurs de nos petites vies.
Je rajouterai un mot pour le dessin, que j'appellerai plutôt croquis. Simple, souvent répété (mais comment faire autrement quand les personnages sont scotchés devant un écran), il est tout simplement magnifique, un régal pour l'oeil. Avec juste un trait noir plus ou moins appuyé, Bastien Vivès donne tout de suite la bonne atmosphère et une distance qui amplifie l'identification des personnages. 
Du grand art là aussi, qui ne dépareillerait pas sur les mûrs de galeries d'art (ni chez moi, mais ça, c'est hors de mes moyens, hélas).

Pour prolonger et mieux connaître l'univers de Bastien Vivès son blog est ici






samedi 25 février 2012

L'hiver du dessinateur de Paco Roca


Paco Roca, auteur espagnol, avait déjà publié chez Delcourt en 2007 "Rides", un très bel album sur la maladie d'Alzheimer puis "Les rues de sable" en 2009, beaucoup moins réussi.
"L'hiver du dessinateur" qui sort en ce moment chez Rackham relate un essai d'émancipation de cinq auteurs de bande dessinée dans l'Espagne franquiste de la fin des années cinquante. A cette époque là, régnait un seul éditeur nommé Bruguera qui employait toute la fine fleur de la bande dessinée locale. Quand je dis employer, c'est plutôt exploiter car ces dessinateurs, payés à la planche, ne possédaient aucun droit sur leurs dessins, restant la propriété de l'éditeur. Cinq frondeurs, épris de liberté, décident de fonder un journal concurrent. Hélas, leur entreprise se verra très vite empêchée par le gros éditeur qui les réembauchera. 
C'est album est avant tout destiné aux grands amateurs de bande dessinée, aux historiens aussi et aux espagnols qui ont bien connu cette époque. Le thème n'est pas réellement porteur pour le grand public. 
Cependant, il possède des qualités indéniables.
 Tout d'abord, un coup de chapeau au dessin de Paco Roca, absolument magnifique, remarquablement mis en valeur par une subtilité éditoriale qu'est la coloration des pages selon les saisons où se déroule l'histoire. Quand c'est l'hiver, les pages sont légèrement bleutées, rosées au printemps, jaunies à la fin de l'été. Cela crée un climat à la fois suranné et nostalgique du plus bel effet. 
Ensuite, il y a, en creux, une très fine évocation de l'Espagne franquiste, de son manque de liberté, de sa censure et de sa société muselée. 
Et pour terminer, un joli portrait en demi-teinte traverse cette histoire, celui du senor Gonzalès, l'affreux directeur de la rédaction , avec son crayon rouge, corrigeant sans état d'âme les planches de ses rédacteurs. Il passe sa carrière à se faire détester et à transformer sa vie en désert. Un peu comme le régime de Franco...
Cet album, pas vraiment destiné aux grosses ventes, est un très bel objet d'édition, de facture classique mais qui confirme la formidable humanité qui habite Paco Roca, auteur de grand talent dont j'attendrai avec impatience les prochaines productions.

Vous trouverez plus de précisions sur cet album ici

jeudi 23 février 2012

La liste de mes envies de Grégoire Delacourt

Edité chez Jean-Claude Lattès . 16€

Quelquefois, on ouvre un livre et dès les premières lignes on sent qu'on ne va plus le lâcher et qu'un joli voyage s'annonce. Quelquefois, on se trompe aussi. Après un début prometteur, le récit s'enlise inexorablement pour nous laisser au bord du chemin. Et le contraire arrive aussi, on a du mal à entrer dans un univers qui à force de ténacité finit par nous emporter.
"La liste de mes envies" est un roman de la première catégorie, un de ceux qui ensoleille une pâle journée de février, un de ceux que l'on a envie de partager et de faire découvrir. 
"On se ment toujours. Je  sais bien, par exemple, que je ne suis pas jolie. Je n'ai pas les yeux bleus dans lesquels les hommes se contemplent ; dans lesquels ils ont envie de se noyer pour qu'on plonge les sauver. Je n'ai pas la taille mannequin ; je suis du genre pulpeuse, enrobée même. Du genre qui occupe une place et demie. J'ai un corps dont les bras d'un homme de taille moyenne ne peuvent pas tout à fait faire le tour."
Ce  roman commence par ces phrases, simples de l 'héroïne, Jocelyne, 47 ans, mercière à Arras. Avec ces quelques lignes, on devine la vie simple, pas toujours facile, aux rêves pas vraiment assouvis, un quotidien que malgré tout on accepte plus par humilité que par résignation. Elle a un mari qui rêve d'un peu de luxe, des enfants partis vivre leur vie, des copines rigolotes, une boutique qui vivote et un blog aux mots chaleureux pour amatrices de travaux d'aiguilles. Mais, le hasard frappe à sa porte, elle gagne le gros lot à l'Euro Millions. A partir de ce jour, sa vie va basculer, permettant de rêver bien sûr mais aussi de douter. Jocelyne va dresser des listes de ses envies et beaucoup s'interroger sur ce bonheur factice qu'est la richesse.
La grande force de ce roman est son écriture. A l'image de son héroïne, les mots, les phrases de Grégoire Delacourt ont la beauté des gens simples et dont le coeur déborde de bienveillance. Il arrive à se glisser dans son personnage avec une aisance et une justesse proprement étonnante, faisant oublier tout de suite que c'est un homme qui tient la plume. Et quand, dans le dernier tiers du livre, l'histoire devient plus âpre, les mots continuent quand même à égrener leur musique délicate. 
Ce très beau roman, est, en plus du remarquable portrait d'une femme vieillissante, une très belle fable sur le bonheur et l'argent qui peut se résumer à ces quelques mots pris page 140 : 
" Je possédais ce que l'argent ne pouvait pas acheter mais juste détruire.
Le bonheur.
Mon bonheur, en tout cas. Le mien. Avec ses défauts. Ses banalités. Ses petitesses. Mais le mien.
Immense. Flamboyant. Unique."
Pour moi une vraie découverte que je vais m'empresser de faire découvrir autour de moi. Il serait dommage qu'un tel livre reste à prendre la poussière sur les rayons des librairies car il est de ceux qui réchauffe les coeurs et caresse avec intelligence nos cerveaux pollués de libéralisme.
P S : un détail, tout petit, m'a gêné, mais alors tout petit. Qu'est-ce qu'ils gagnent bien leur vie les ouvriers de chez Häagen Dazs ! 2400 € mensuel ! C'est bien vrai ça ?

Lire une très intéressante interwiew sur le site Store Cult c'est ici

mercredi 22 février 2012

Bullhead de Michaël R. Roskam


Voilà un film comme on a rarement la chance d'en voir, maîtrisé visuellement et scénaristiquement, et qui m'a littéralement scotché sur mon fauteuil. 
Venant de Belgique (Flandres), cette terrible histoire de trafic de testostérone, hormones et autres vitamines est bien plus qu'un polar glacial, c'est une descente aux enfers aux accents de tragédie grecque. Jackie, éleveur musculeux et taiseux, se trouve au centre d'un gros marché de produits interdits destinés à engraisser plus rapidement les boeufs de la région. Un policier, enquêtant sur ce trafic, est froidement abattu par cette mafia locale, amenant la police à s'intéresser aux allers et venues de notre héros et des personnes en contact avec lui. Cette soudaine agitation fera resurgir de vieux fantômes dans la tête de Jackie, victime dans l'enfance d'un drame terrible.
A partir de cette trame, Michaël R. Roskam déroule son film avec une virtuosité implacable, attrapant le spectateur par l'émotion et ne le lâchant plus jusqu'au dénouement, deux heures après! On s'enfonce dans cette campagne flamande par vraiment folichonne, peuplée d'êtres cassés, torturés, au passé lourd et au présent sans horizon. On assiste à d'opaques rencontres de mafieux, où le danger est palpable dans chaque plan. Nous pénétrons dans l'intimité de Jackie, s'injectant dans le corps les mêmes produits dont il bourre ses boeufs, devenant ainsi un quasi monstre à la violence sous-jacente et psychologiquement dévasté. L'histoire avance inexorablement, toujours plus noire, toujours plus oppressante, sans que l'on puisse jamais imaginer la direction qu'elle va prendre, la complexité des personnages ne le permettant jamais.
Car en plus d'une mise en scène particulièrement virtuose, jouant avec finesse des gros plans et du rythme de chaque séquence, le scénario remarquablement bien fichu, ne laisse de côté aucun personnage.
Matthias Schoenaerts, dans le rôle de Jackie, est tout simplement sidérant de présence, de violence contenue et de fragilité. Il porte le film sur ses larges épaules, entouré de comédiens épatants, inconnus dans nos contrées, mais renforçant ainsi le récit d'une véracité supplémentaire.
Cette histoire de viande, de virilité, de violence et de vengeance, est un véritable coup de maître dans un début d'année cinématographique plutôt morne. Certes ce n'est pas un film aimable, c'est seulement une oeuvre qui a la froide beauté des drames inoubliables.




mardi 21 février 2012

Gene Kelly d'Alain Masson


Grand fan de comédies musicales et susceptible d'emporter "Chantons sous la pluie" sur un île déserte, c'est avec curiosité que j'ai ouvert la biographie de Gene Kelly des éditions Folio.
A part quelques rôles dans des films mythiques, je ne connaissais pas grand chose de la vie de ce grand acteur/danseur/chorégraphe.
Si après la lecture de cette biographie j'en sais un peu plus, je ne peux pas dire qu'elle m'ait passionné.
L'auteur a l'air d'être un vraiment très grand connaisseur des comédies musicales américaines tant au cinéma que sur les scènes de Broadway. Il nous abreuvent de détails techniques mais aussi de noms de musiciens, paroliers, chorégraphes et comédiens depuis longtemps oubliés, rendant son récit un peu pénible à lire.
Du coup, Gene Kelly apparaît uniquement sous le jour de son travail qu'il a chevillé au corps. Sa vie en dehors de ses films n'est que succinctement évoquée. Pourtant, le personnage semble intéressant, sa vie pas si banale que ça. D'ailleurs peut-elle l'être quand on est une star à Hollywood? Alain Masson ne s'y intéresse pas vraiment comme si l'engagement syndical et politique de Gene Kelly, sa première épouse, sympathisante communiste dans les années 40/50 n'étaient que simplement anecdotiques et n'influaient guère dans son parcours professionnel.
Par contre chaque préparation de film, chaque chorégraphie est disséquée par le menu, noyant petit à petit le lecteur dans des détails un peu trop spécialisés. Ainsi, cette belle phrase de la page quatre-vingt-dix pour évoquer la rencontre dansée entre Gene Kelly et Fred Astaire dans Ziegfeld Follies :
".... Pour chaque phase, l'attaque de Kelly, plus tardive que celle de son partenaire, commence par
une prise d'appui et un repli sur soi qui précèdent l'orientation du mouvement, alors qu'Astaire définit du regard ou de la main une direction, dans un instant de suspension, avant de prendre le sol pour recours, et finit après son partenaire.".
Une biographie qui plaira aux vrais spécialistes de la danse. Le simple amateur comme moi, s'est un peu ennuyé, sûrement par manque de détails plus privés (people diront certains). Cependant, cette biographie met en évidence le génie et la créativité d'un danseur et d'un chorégraphe surdoué dont la carrière, hélas, débuta alors que le genre "comédie musicale" entamait son déclin.

lundi 20 février 2012

Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat


S'il y a bien un film que je devais commenter dans mon blog c'est bien celui-ci : un véritable tour d'horizon de la connivence entre journalistes, politiques et milieux financiers!
Même si ces liens très étroits qu'entretient le gratin du monde journalistique avec les hommes de pouvoir sont connus depuis longtemps, l'intérêt de ce film est de nous faire une bonne piqure de rappel.
Il est assez jubilatoire d'entendre s'esclaffer la fine fleur des présentateurs télés des années 90 devant l'image d'un Alain Peyrefitte s'invitant au journal télévisé pour expliquer son contenu, jurant que ce temps là est largement révolu. Puis, sarcastique, le film nous prouve, documents à l'appui, que le pouvoir actuel n'a pas besoin de s'inviter puisque tout ce joli monde de l'info se presse à des dîners réunissant nos décideurs, lieux où se nouent amitiés et donc discours au service des puissant et des groupes financiers et industriels qui par ailleurs leur allouent de coquettes sommes pour des "ménages" internes.
Par contre, dans sa dernière partie, "Les nouveaux chiens de garde" aborde un sujet plus original, celui de l'omniprésence médiatique de pseudo experts dont la ronde infernale sur tous les supports de l'information occulte tout véritable débat. Véritables prédicateurs des vertus des marchés financiers, ils se bousculent sur les plateaux télés ou derrière les micros des radios. Présentés comme de brillants universitaires, occultant le fait qu'ils sont  très souvent membres, conseillers ou actionnaires de grands groupes industriels, ils propagent la bonne parole du système libéral. Le montage malicieux du film montre tout d'abord que l'effet de répétition  ressemble tout bonnement à un lavage de cerveau mais que ces experts ne sont que des marionnettes  dangereuses, inféodées au capital et qui de plus, se sont ridiculisées juste avant la crise financière, en ne la voyant pas du tout arriver. Voir l'abominable Alain Minc expliquer en juin 2008 que le génie de notre système financier était, quelque soit les soubresauts qui le secouait, de s'autoréguler et d'éviter le krach est, certes risible mais glaçant, car c'est toujours lui à qui l'on fera appel pour nous expliquer le contraire trois mois plus tard. A ce stade, le spectateur commence à sentir monter la moutarde au nez et le film, pour mieux nous achever, enfonce le clou avec une fine démonstration sur l'aveuglement de tout ce petit monde, complètement coupé des réalités du monde et dont le but ultime est de museler la parole de ceux qui les font vivre, c'est à dire le peuple (les dominés).
On ressort du film en se demandant ce que l'on va bien pouvoir lire ou écouter sans être pris pour un mouton  à décérébrer. Bien sûr, il existe des poches de résistances comme ce documentaire, mais le système de distribution est tel qu'il n'atteindra que des convaincus.
Le film se termine sur une citation de Paul Nizan, auteur en 1932 de "Les chiens de garde" et qui disait à l'époque : "N'osant s'avouer ni avouer les fins qu'elle poursuit, la bourgeoisie, hantée par les craintes qu'elle éprouve et par les derniers scrupules d'un libéralisme éteint, arrange le désordre et les menaces qui la troublent, en cachant derrière les promesses qu'elle fait les activités qu'elle déploie." Phrase ô combien d'actualité...



dimanche 19 février 2012

So shocking ! d'Alan Bennett


Il y avait longtemps que je n'avais pas lu un bouquin d'humour anglais. Assez fan dans le temps de P. G.Wodehouse et de ses histoires loufoques ainsi que de Tom Sharpe à l'humour tout aussi déjanté mais plus ouvertement porté sur le sexe, je ne connaissais pas Alan Bennett. Il a eu, il y a quelque temps, un succès en librairie : "La reine des lectrices", ce que ne manquent pas de rappeler les éditions Denoël avec un bandeau rouge bien appuyé.
En lisant la quatrième de couverture, le lecteur éventuel pense qu'il va s'engager dans un roman assez égrillard, proche de l'univers de  Benny Hill mâtiné de l'esprit d'"Absolutely fabulous". Il n'aura pas tout à fait tort sauf  que le résumé de l'éditeur est trompeur.
Tout d'abord, ce qui semblait être un roman est, en réalité, le recueil de deux nouvelles dont le seul rapport est l'âge de ses héroïnes. Ensuite, le descriptif de la vie de Mrs Donaldson, le personnage principal de la première nouvelle met uniquement en avant le seul aspect coquin de sa vie, à savoir le paiement de la location d'une chambre d'étudiant par l'observation des ébats sexuels de ses locataires alors que le propos de l'auteur est d'une autre ampleur.
En fait, cette cinquantenaire, veuve récente, découvre des aspects de la vie qu'elle avait occulté dans un mariage bourré de conventions. Pour arrondir sa maigre pension, elle travaille dans un hôpital comme fausse patiente dans des consultations médicales servant à  former de futurs médecins. Le voyeurisme économique auquel elle se livre n'est qu'un élément d'un long processus d'émancipation. L'auteur nous embringue dans ce récit délirant, maniant avec brio un langage distingué pour narrer tout un tas de situations croustillantes, souvent situées au-dessous de la ceinture. Ce n'est jamais réellement vulgaire mais toujours drôle. En plus, est développé en creux un très joli plaidoyer sur les joies de troisième âge, moment où l'on peut, où l'on doit même, faire voler en éclats toute ces bienséances sociales, doublé d'une petite réflexion assassine sur le milieu médical. Un régal !
L'autre nouvelle, tout aussi corrosive, met en scène Mrs Forbes, elle aussi cinquantenaire, épouse fringante mais bourrée de principes et son fils unique Graham, beau mâle sur le point de se marier avec Betty, jeune femme sans grâce et un peu innocente. Ici, Alan Bennett s'emploie à dynamiter le vernis qui recouvre cette famille très middle class, révélant les secrets plus ou moins bien gardés de chacun et dressant un portrait cinglant de la vie de famille. Evidemment le sexe est fortement présent dans cette histoire mais, encore une fois, le style délicat et un peu guindé de l'auteur offre un décalage réjouissant, évitant la gaudriole lourde d'un Benny Hill.
Pour conclure, et là je donne entièrement raison à la quatrième de couverture, ce livre est bien une "fantaisie impertinente sur une libération sexuelle tardive" et bien "un régal " subservif. Le seul défaut, c'est que c'est trop court. Il ne me reste donc plus qu'à me plonger dans les ouvrages précédents d'Alan Bennett pour assouvir ma soif d'humour anglais décapant.

samedi 18 février 2012

Le baiser de Judas d'Anna Grue


Depuis le succès de "Millénium", chaque maison d'édition a, dans sa collection polar, au moins un auteur scandinave, à croire que le roman policier est la nouvelle richesse de cette région du monde. La pêche n'est pas forcément miraculeuse surtout après le passage des éditions "Acte Sud" qui ont recueilli dans leur filet la très en vogue Camilla Läckberg. 
Les éditions Gaïa, dont la spécialité est la littérature nordique, est donc tout à fait légitime pour publier ces polars venus du froid. Voici qu'elles nous proposent la deuxième aventure policière de Dan Sommerdahl, le détective chauve et danois de la romancière Anna Grue.
 L'éditeur, sur son site, précise d'emblée que les "accros aux polars sanglants et ultraviolents peuvent passer leur chemin", que leur sélection va vers "des romans aux personnages bien trempés, aux intrigues portant sur des sujets actuels et que l'on a hâte de retrouver en rentrant le soir".
Le moins que l'on puisse dire de ce "baiser de Judas" c'est qu'il remplit parfaitement le cahier des charges. L'intrigue se développe à partir de femmes cinquantenaires, veuves ou divorcées, gagnantes d'un gros lot à l'euromillions et qui se font escroquer par un gigolo. L'une d'elle fera appel au héros, détective free lance, ami d'un commissaire de police qui, lui, enquête sur le meurtre d'un jeune homme assassiné dans une cabane de jardin.
A partir cette intrigue basique, l'auteur nous entraîne dans une secte pas très catholique, nous balade en Inde et démontre une fois de plus que nos enquêteurs modernes ne pourrait plus rien faire sans internet et un téléphone portable.
Ce n'est pas le polar le plus haletant du moment, Anna Grue passe beaucoup de temps à nous décrire ses personnages, leur émois, leur psychologie. Seulement, elle n'est pas Ruth Rendell. Tous ces détails alourdissent sérieusement l'action et n'apportent pas toujours grand chose à l'histoire. Les personnages sont sympas mais pas vraiment attachants, ils manquent un peu de folie peut être...  Il n'y a pas vraiment de suspens, ni de coup de théâtre, tout se déroule calmement et sans guère de surprise. C'est agréablement écrit, fait pour tenir compagnie lors d'une soirée d'hiver et surtout ne pas faire trop de cauchemars. Ce n'est pas forcément l'auteur scandinave qui nous fera oublier le duo Sjowäll et Wahlöö, ni qui concurrencera Camilla Läckberg, mais cela reste tout à fait intéressant. En fait, je me demande si ce genre de polar n'est pas destiné aux héroïnes escroquées du roman, ces femmes seules et romantiques qui ont besoin d'un peu de frisson dans leur vie ... mais pas trop.
Merci à Babelio  et aux éditions Gaïa pour m'avoir fait découvrir cette auteure danoise.





jeudi 16 février 2012

Lush

Avec ce billet, j'inaugure une nouvelle rubrique conso. Loin de moi l'idée d'imiter ces cohortes de jeunes filles qui créent un blog tendance "Mode, beauté, fashion", je n'ai ni l'âge, ni le sexe, mais j'ai vraiment envie de donner mon avis sur quelques tendances qui ont attiré mon oeil ou mon portefeuille.
Si vous n'habitez pas dans une très grande ville, il y a des chances que vous n'ayez pas remarqué ces petites boutiques  très odorantes qui fleurissent dans les artères les plus commerçantes. Souvent de petite taille, elles vous accueillent dans un univers très parfumé, avec des vendeuses vraiment très sympathiques, naviguant au milieu de produits très colorés. Ces boutiques d'origine anglaise ont un nom : LUSH. Elles vont bientôt déferler sur toutes nos villes moyennes.

Extrait d'un reportage d'envoyé spécial sur la marque Lush. (mai 2009)

Vous trouverez à l'intérieur des produits "cosmétiques frais, faits main", très diversifiés, avec un tas de lignes pour tout les gouts. Les produits sont présentés sans emballages, bruts ou avec des boîtes rondes noires que l'on peut échanger contre des masques frais (présentés en boutique dans de la glace comme dans une poissonnerie). Leur communication, pour le moment réduite aux boutiques et à leur journal, surfe sur la vague bio/humour/sexe. Bio, vous l'aurez compris avec l'inclusion dans tous leurs produits de fruits, légumes, plantes fraîchement cueillis et avec le minimum de paraben (mais quand même plein de colorants pour la plupart naturels). Pour l'humour et le sexe, il faut surtout lire le nom des produits et leur journal. Ainsi une crème pour les seins s'appelle "Nénés chéris", un baume à lèvres "l'attrape bouche", un produit pour le bain "Petite gâterie" ou "Sex bomb". Leur catalogue regorge de conseils pour une utilisation optimale, surtout à deux, sous la douche dans le bain ou, aussi, au moment d'un massage à plusieurs avec "Et plus si affinités", barre de massage "à utiliser avec vos amis très proches". Tout un programme...
 Un univers sensuel est donc censé s'ouvrir à vous, avec, en plus, le sentiment de ne pas polluer la planète avec des packagings inutiles. A la lecture du "Lush times", revue en papier recyclé distribuée dans les boutiques, tout n'est que merveille, créativité et bonheur. 
C'est vrai qu'ils sont créatifs et savent recycler les bonnes vieilles idées. Ainsi, le savon, depuis longtemps ringardisé par le gel douche, retrouve ici, une nouvelle image branchée et écolo, puisqu'on peut maintenant se savonner sans laisser le moindre emballage et sentir la banane fraîche ou la barbe à papa (bien plus original que la bonne lavande de Monsavon!).
Entrainé par mes filles, bravant les odeurs entêtantes et sucrées des boutiques, j'ai acheté et testé tout une palette de produits Lush. 
Il y en a certains que je ne rachèterai jamais. Par exemple, le gel douche, mais vraiment en gel solide, parfumé à l'herbe coupée, est une horreur à utiliser, pas pratique du tout. Il glisse tout le temps, s'émiette, se gaspille très vite. J'aimais bien cette odeur verte, même mon entourage trouvait que j'avais un sillage très proche du gazon coupé, pas terriblement excitant...
Je ne recommanderai pas non plus "Scratch", une espèce de galet vert au fenouil et au gingembre fait pour exfolier le corps. Cousin de la toile émeri, il donne l'impression de se frotter le corps avec du sucre en morceau. La peau est peut être plus douce mais toute rouge d'irritation. Là aussi, on pourra repasser pour le glamour.
Autre produit à éviter : l'éthifrice "dans tes dents", version solide et en pastille du dentifrice. Celui est parfumé au wasabi ! Une pastille dans votre bouche, de l'eau, une brosse à dents et hop, une sensation de feu vous envahit et vous avez en plus un arrière gout désagréable qui vous poursuit des heures. Là aussi, on ne se sent pas au sommet de sa séduction...
J'éliminerai aussi les produits phares de la maison Lush, je veux parler des "ballistics" et de leurs cousins pour les utilisateurs de douches les "émotibombs" (qui semblent avoir disparus du catalogue).
Les premiers sont des boules colorées à mettre dans le bain, censées vous procurer des moments intenses de bonheur parfumé (bof) mais qui laisse surtout une baignoire à bien décrasser après. 
Les émotibombs étaient prévues pour des douches parfumées (en solo, à deux, trois, quatre,... heu, je m'égare..). Vous posiez au sol un pavé coloré, qui, sous l'effet de l'eau giclant dessus, libérait des senteurs aphrodisiaques ou relaxantes, forcément parfumées. Quoiqu'il en soit , seul ou à plusieurs, le parfum n'est jamais parvenu à mes narines frémissantes.
Cependant, rassurez-vous, il existe chez Lush des produits que j'ai définitivement adopté. 
Ainsi, la crème à raser "Dirty", m"est devenue indispensable, facilitant le rasage et dont le beurre de karité qu'elle contient laisse la peau lisse et protégée pour la journée. Oui, maintenant le matin, je suis très doux! Et le reste de la journée, je sens toujours bon grâce à leurs déodorants solides qui ressemblent à des savons et qui, en plus d'être ultra efficaces, n'irritent pas la peau. 
Et médaille d'or à leurs shampooings solides, en forme de macaron, qui en plus de rendre les cheveux doux et brillants pour plusieurs jours sont hyper économiques. Cela maintenant 6 mois que j'utilise le même shampooing deux fois par semaine (sur cheveux courts, d'accord, mais que de caresses depuis dans ma chevelure de rêve...) et il est loin d'être terminé. Le tout sans le moindre emballage plastique... une vraie révolution écolo.
Voilà, j'arrive au bout de mon billet que je trouve incroyablement long par rapport à l'habitude. A croire que les produits de beauté m'inspirent plus que les livres ou les films... De là à me recycler dans une niche, peu explorée me semble-t-il, du blog "beauté au masculin", il y a un grand pas que je ne franchirai pas.




mercredi 15 février 2012

La vie d'une autre de Sylvie Testud



Dans un élan proche du masochisme, je m'en suis allé voir "La vie d'une autre", le premier film de la comédienne Sylvie Testud. Je parle de masochisme car j'avais lu il y a quelque temps le livre dont est tiré cette oeuvre, roman sans aucun intérêt. Je pouvais espérer que le passage sur grand écran donnerait du lustre et de l'éclat à quelque chose qui, à l'écrit, n'était que platitudes. Je pensais mal car, bien que sérieusement remaniée, l'intrigue reste la même mais avec, ô ironie, encore plus de maladresses et de grosses ficelles.
Le film débute par la rencontre de l'héroïne, Marie (Juliette Binoche) avec Paul (Mathieu Kassovitz), scènes ratées où les acteurs sont censés avoir une petite vingtaine d'années. Qu'importe la crédibilité! Ils s'aiment et passent la nuit ensemble et, c'est là que se situe l'astuce du scénario, Marie se réveille quinze ans plus tard, la mémoire vide.
Vous imaginez l'étonnement de Marie/Juliette Binoche (sourires, mine triste, yeux qui roulent) mais par contre vous ne pouvez deviner les dialogues hilarants :
-Quoi, c'est moi ça ! dit-elle devant une glace, horrifiée.
Bon, voir le visage de Juliette Binoche, même à quarante ans, dans sa glace, je ne pense pas que ce soit traumatisant. 
La suite est du même acabit. Elle ne reconnait bien sûr personne, se comporte comme si elle avait 20 ans sans pour cela susciter des questions de son entourage, qui se contente de prendre des airs étonnés ou surpris. Là, le film hésite entre comédie et drame, sans jamais trancher.
Marie s'aperçoit très vite qu'elle est, entre autre, très riche, la numéro 1 bis d'une multinationale et qu'elle est en train de divorcer de son mari, le Paul du début que, les 15 années effacées, elle aime toujours. Vous suivez? Parce que dans le film c'est ça, plus des affaires de famille, d'amant supposé et de maîtresse du mari. 
Dans ce qui est un enfer quotidien, Marie n'a vite plus qu'un seul but : reconquérir son Paul de mari avant que le divorce ne soit prononcé. Ca, c'est le pitch de la pub, histoire de faire penser à un suspens romantique à souhait. Quand arrive cette partie du film, il y a longtemps que le spectateur est partagé entre le fou rire et l'incrédulité. Il est comme Mathieu Kassovitz, dubitatif. L'acteur à l'air de se demander ce qu'il fait là et si son cachet suffira à payer quelques traites.(Bon, moi, je n'ai pas été payé pour voir ce film et je ne me demande pas si je vais être remboursé pour cause de désastre.)
Reste la seule chose qui pourrait donner la seule bonne raison de voir "La vie d'une autre" : Juliette Binoche ! Oui, elle en fait un peu trop, pleure, éclate de rire, surjoue parfois mais quel plaisir de voir cette comédienne. Plus elle vieillit, plus elle est belle, imprimant la pellicule et captant la lumière comme ce n'est pas permis. Son jeu heureusement un rien outrancier fait que, quand même, on suit le film jusqu'au bout pour elle, rien que pour elle et pour aucun(e) autre.






mardi 14 février 2012

Pablo T1 Max Jacob de Julie Birmant et Clément Oubrerie


Dans la bande dessinée, il existe des modes, des coups d'éditeur, des albums qui sont plus chics que d'autres. Pablo est l'un de ceux là.
A partir d'un roman de la productrice à France Culture Julie Birmant, adapté en scénario de BD par Jul, Clément Oubrerie, le dessinateur reconnu de Aya de Yopougon, illustre les premières années de la vie d'artiste de Pablo Picasso. Pari éditorial pour une série qui comptera quatre albums, dont le deuxième tome devrait paraître à la rentrée 2012. Le challenge était de taille car, personnellement, je ne voyais pas Clément Oubrerie, avec son dessin naïf et à la ligne claire, s'attaquer à mettre en images une biographie de celui qui a révolutionné la peinture du XXème siècle. Obstacle supplémentaire pour les auteurs, ils n'avaient pas la possibilité de représenter les oeuvres du maîtres, juridiquement protégées.
En découvrant la couverture, particulièrement sobre, le lecteur sait déjà que cet album se veut à part de la production habituelle de la bande dessinée. Pour moi, elle évoque le Toulouse Lautrec affichiste qui mourut en 1902, à peu après au même moment où Picasso débarque dans ce Paris à l'exubérance stimulante. L'album nous conte ses premières années de galères et de doutes, sa rencontre avec les galeristes et avec le poète MaxJacob qui tombera fou amoureux du peintre espagnol. Ce qui aurait pu être totalement linéaire est cassé ici par l'histoire de son premier grand amour, Fernande Olivier, dont nous suivons, en parallèle, le cheminement jusqu'à leur rencontre au Bateau-Lavoir.
Le scénario, très documenté sans jamais être didactique, prend dès le départ un regard psychologique, donnant à ce premier tome une dimension particulièrement attachante. Le dessin, quant à lui, restitue avec beaucoup d'à propos le Paris 1900. L'utilisation du fusain, de la mine de plomb et surement de l'aquarelle, donne une profondeur au dessin particulièrement convaincante. Cependant, l'alignement très sage des vignettes donne une impression de collection d'images, peut être pour ne pas désorienter un lecteur peu habitué à la bande dessinée ou bien un petit hommage aux albums offerts par les nombreuses marques de chocolat de l'époque.
Quoiqu'il en soit, le pari me semble réussi. J'attends avec impatience la suite de ce qui est, en ce début d'année, l'album qui peut, sans complexe, être posé sur la table de son salon. Il ne dépareillera avec les albums d'art ou accompagnera avec éclat "Télé loisirs", signifiant aux hôtes de passage votre bon goût et/ou votre ouverture d'esprit.


lundi 13 février 2012

La place du fantôme par La Grande Sophie


Aujourd'hui, j'ai eu un énorme coup de coeur pour une chanteuse que je connaissais peu, ayant apprécié quelques titres deci delà sans jamais concrétiser par l'achat d'un album. Appâté par un titre entendu en radio (Ne m'oublie pas), titillé par un article dithyrambique dans le Télérama de cette semaine et finalement convaincu que j'allais acquérir ce nouvel album grâce au titre offert par les Inrockuptibles, j'ai téléchargé (légalement) ce matin, dès l'aube, "La place du fantôme" de La Grande Sophie. Et je ne le regrette pas !
Dès la première écoute, je suis devenu addict total. Le disque fini, une seule envie : le réécouter, encore et encore. C'est bien simple, il est en boucle en ce moment et chaque réécoute est un vrai bonheur.
Pourtant, les thèmes abordés par la chanteuse qui signe paroles et musiques, ne sont pas des plus gais : solitude, perte, abandon, temps qui passe, mort, ... Les textes peuvent, d'un premier abord, donner l'impression d'être écrits uniquement pour accompagner au plus près toutes ces mélodies imparables. A y regarder de plus près, ils se révèlent sacrément inspirés et assez mystérieux pour permettre à tout un chacun d'y projeter son propre imaginaire. Tout cela est enveloppé dans une pop accrocheuse, des arrangements  raffinés et porté par la belle voix affirmée de la chanteuse. Nous parler de ses tourments avec autant d'élégance, de finesse et finalement de légèreté est vraiment la preuve que la Grande Sophie vient, avec cet album, se hisser dans la cour des très grands.
Cet album assez compact, dix titres seulement, à peine quarante minutes d'écoute, ne contient que des perles ! Et au milieu, un joyau, "Suzanne", supplique pop/folk fantomatique qui nous prend aux tripes, portée par le chant ample et maîtrisé de la (très) Grande Sophie.
Une chose est sure, ce CD est, avec le redoux tant attendu, le premier signe que le printemps n'est plus très loin. Cet album magnifique est la meilleure preuve que la chanson française est bien vivante. Il va nous accompagner jusqu'aux portes de l'été (et bien sur bien au delà), diffusant avec grâce et intelligence, une énergie bienfaisante dans cette année 2012 aux lueurs sombres.

Le très beau clip du troisième titre de l'album : "Ne m'oublie pas"







dimanche 12 février 2012

La conversation de Jean d'Ormesson


Je l'avoue humblement, je n'avais jusqu'à présent jamais lu un seul livre de Mr Jean d'Ormesson. Je me suis toujours contenté de ses nombreuses péroraisons, saillies et conversations dans les nombreux talk-shows où l'on ne manquait jamais de l'inviter. Je parle au passé car j'ai l'impression, l'âge venant sans doute, que l'on voit de moins en moins le vénérable académicien sur notre petit écran.
Bref, s'il se montre moins, il écrit toujours et cette conversation en est la preuve. Bien sûr, c'est un texte très court, 121 pages, écrit caractère 16, avec de nombreux interlignes puisque présenté comme une pièce de théâtre et avec de très larges marges. La fille, son éditrice, a pris bien soin de son père, évitant de l'épuiser en exigeant de lui une saga en 8 volumes.
Malgré tout cela, je dois reconnaître que j'ai pris un grand plaisir à lire cet échange entre Bonaparte et Cambacérès.
Jean d'Ormesson a situé cette conversation imaginaire durant l'hiver 1803/1804, moment pivot pour Bonaparte, tiraillé entre la fin de l'esprit révolutionnaire et son avidité de pouvoir.
L'échange est brillant, les propos de Bonaparte sont de vrais propos qui ont été glanés dans les archives et montrent bien la soif de pouvoir de cet homme, stratège en diable et sûr de lui. On voit bien comment il s'impose à une France minée par la pauvreté et l'insécurité, jouant du clergé, des anciens royalistes et des toujours révolutionnaires pour obtenir leurs faveurs qu'ils lui accorderont sitôt reçus argent ou titre ou propriétés. On sent aussi sa mégalomanie grandir au fur et à mesure que l'idée de se faire sacrer empereur progresse dans son esprit. Cambacérès, face à lui, bien que deuxième personnage de l'état, est tout à son service, loyal et peut être bien amoureux.
"La conversation" est un petit précis de politique facile à lire et intelligent mais aussi un joli livre d'histoire pour tous ceux qui n'auraient qu'un vague souvenir de cette époque.

vendredi 10 février 2012

Crépuscule de Michaël Cunningham


Je viens de terminer le dernier roman de Michaël Cunningham dont au moins deux de ces précédents livres, "Les heures" et "La maison du bout du monde", m'avaient  très agréablement impressionné. 
Je ne pense pas que ce "Crépuscule" laisse une trace impérissable dans la littérature contemporaine. 
Pourtant la quatrième de couverture pouvait, comme d'habitude, laisser croire à un possible chef d'oeuvre... Je vais essayer de vous la décrypter.
Au coeur d'un New York insomniaque, un roman éblouissant sur l'art, le désir, le couple, la mort.
Là, c'est clair, c'est la phrase type sur laquelle moultes chroniqueurs littéraires vont pouvoir broder à l'infini, surtout s'ils n'ont pas lu l'ouvrage. New York la nuit, c'est chic et clinquant. Les thèmes abordés, pas forcément originaux, sont de ceux qui font le régal de tous les magazines féminins et ainsi l'éditeur est sûr que le bouquin arrivera à s'intégrer, même petitement, dans la page "Livres à lire" ou "On adore".
Le grand retour de Michaël Cunningham pour une oeuvre d'une douloureuse beauté.
Quand sont employés les mots "grand retour", c'est, même si on ne connait pas l'auteur, le signe d'un grand écrivain. On imagine une foule d'aficionados qui attend, bave aux lèvres, ce nouvel opus. L'éditeur parle d'"oeuvre", il ne s'agit bien sûr pas d'un quelconque roman, écrit par un nullard mais bien de quelque chose qu'on a intérêt d'avoir lu si l'on veut pouvoir faire partie de l'élite. Passer son chemin serait signe de mauvais goût : Cunningham publie une oeuvre, Marc Lévy sort un nouveau best-seller, ce n'est pas du tout la même chose. Ajoutez à cela "douloureuse beauté", et vous savez tout de suite qu'on l'on a affaire à du lourd, les sens du lecteur seront mis à rude épreuve.
La suite de la présentation est un peu maladroite, cette description des personnages, bourrée de clichés,  peut indiquer à un lecteur un peu averti que l'originalité a du passer son chemin : Peter et Rebecca (ce n'est pas Kevin et Cindy) ou le couple new-yorkais par excellence ( ici, ça frise le pléonasme) : lui est galeriste, elle est éditrice, ( C'est fou ce que les écrivains aiment les professions brillantes et chics, et si en plus ils sont beaux et vivent dans un loft, on aura tous les lieux communs du roman américain poussif) ils ont la quarantaine fringante, (ben tiens, et je vous rassure, ce n'est pas dit ici, mais Rebecca a une ravissante jupe Prada et Peter a tout juste un tout petit embonpoint qui le rend totalement désirable) un superbe loft à Soho, ( pfff, mais c'était une affaire malgré les cloisons ultra fines qui font qu'on entend tout d'une chambre à l'autre), une fille en route pour l'université ( là, ce n'est pas vrai, elle est prépare des cocktails dans un bar d'hôtel. En plus, horreur, elle a des grosses chevilles... et donne plein de soucis à papa/maman parce qu'ils se demandent comment ils ont fait pour faire une fille aussi moche et ayant une profession aussi nulle) et des amis brillants. (Heu, là, faut pas exagérer, ils n'en ont pas beaucoup d'amis. Les relations sont soit mondaines chiantes soit uniquement professionnelles.)
En un mot, la quintessence de la réussite et du bonheur. ( Ca me laisse sans voix !)
Jusqu'à l'arrivée de Mizzy, le frère de Rebecca, jeune beauté androgyne de vingt-trois ans au charme ambigu.
Ici, mon appétit de lecteur est sérieusement attiré. J'imagine déjà un hommage à "Théorème" voire à "Mort à Venise", tout du moins un sujet dérangeant avec de la séduction, du sexe. Bon, on va éliminer le sexe tout de suite, puisque les deux personnages masculins échangent juste un baiser (mais sans la langue) seulement à la page 240 alors que le livre en fait 300 en tout. Autant vous dire que ce le thème pseudo sulfureux n'est quasiment pas traité. 
Fasciné, envieux de la liberté de Mizzy, troublé par ce prince gracieux et décadent qui lui rappelle tant son défunt frère, Peter va tout remettre en question, ses artistes, sa carrière, son mariage, le monde qu'il avait mis tant de soin à se construire...
Ils sont au rayon marketing de chez Belfond ! C'est vrai que ce thème, qui aurait pu être intéressant, n'est, en fait, qu'à peine traité sur les 50 dernières pages. Le lecteur que je suis avait depuis longtemps fait son deuil de lire un chef d'oeuvre. 
Bourré de clichés, sans aucune originalité, "Crépuscule" est une grosse déception. Michaël Cunningham, en étirant la mise en place de l'intrigue à l'extrême, passe complètement à côté de son sujet. L'écriture, banale et sans relief, donne une impression de livre de gare sans inspiration. 


jeudi 9 février 2012

La famille Legroin : Travailler plus pour dépenser plus de Yan Lindingre


La famille Legroin est une famille que l'on n'aimerait pas connaître ni avoir comme voisine. Ils sont stupides, racistes, méchants, envieux et très gras. Ils lisent le Firagot et Loser. Ils sont incultes, sauf le père qui a un peu de vocabulaire mais comme ça ne lui sert qu'à être encore plus crétin, on se demande comment il a fait pour engranger ces quelques connaissances. Ils ont une fille au cerveau ramolli que la sexualité démange énormément. Son frère, un pauvre naze, est bien sûr toujours branché sur sa PS 4 à jouer, entre autre, à "super caté training" pour pouvoir faire sa communion. La maman est un trésor de bêtise, amoureuse de son mari et de son horrible progéniture, elle ponctue ses conversations de maximes intelligentes du genre : "Femme qui louche attire les mouches".
Nous suivons cette famille dans sa vie de tous les jours. Les petites histoires en trois ou quatre planches nous la présente en vacances low cost en Tunisie, insultant le petit personnel local, dans leur désir de devenir bobo ou de créer une milice de quartier. Tous les tics de notre société sont passés dans une moulinette graissée au vitriol.
Si les Bidochon étaient de pauvres gens dépassés par le modernisme et la vie de tous les jours, il y avait quand même beaucoup de tendresse de la part de leur auteur. Ici, c'est un humour noir à la Reiser qui est à l'honneur. Pas un bout de ciel bleu, pas une phrase pour racheter un tant soit peu ces personnages. Ils sont immondes et le resteront jusqu'au bout. Ils semblent être le résultat inéluctable de notre société libérale galopante. Ceux qui ne sont pas encore comme eux le deviendront s'ils continuent à vouloir à tout prix une Rolex avant cinquante ans, un tatouage sur la fesse ou se vautrer dans la culture fast-food ambiante.
C'est un humour décapant, très très noir qui m'a arraché quelques sourires mais m'a renvoyé une image tellement décourageante de notre société qu'à la fin le malaise m'a gagné. Je riais jaune, dérangé par tant de noirceur. 
Mais le but est atteint, secouer le lecteur. Le titre de ce jeu de massacre aurait du être : "Travailler plus pour dépenser plus et devenir encore plus con". Phrase que doivent penser certains de nos dirigeants ou postulants à nous diriger, car c'est en abrutissant les peuples que l'on peut mieux régner, quelque soit le moyen que l'on prend pour y arriver. Cet album en est la parfaite illustration.

mercredi 8 février 2012

JC comme Jésus Christ de Jonathan Zaccaï


Qui peut bien avoir envie d'aller voir un film comme celui-ci ? Peut être des fans de Vincent Lacoste, l'interprète principal, dont la prestation dans "Les beaux gosses" n'étaient  pourtant pas renversante. Disons qu'ici, il est plutôt en progrès, dans le rôle d'un génie du cinéma de 17 ans.
Ce premier film de l'acteur Jonathan Zaccaï, est, au départ, une bonne idée de comédie qui aurait pu déboucher sur un véritable jeu de massacre. Imaginez une espèce de semi-débile ingrat qui est couronné à 15 ans par une palme d'or et à 16 ans par une flopée de Césars. Tout le gratin du cinéma français est à ses pieds et rêve de produire ou de jouer dans son prochain film, une comédie musicale autour de l'affaire Dutroux.
Le film est le récit du tournage d'un documentaire qu'on lui consacre. Nous voyons tour à tour, Elsa Zylberstein et Aure Atika dans leur propre rôle, stars abusées ou abusant de ce nouveau talent qui les éblouit dès qu'il prononce un mot vaguement savant comme "verticalité" ou "transcendant". Ces scènes là sont assez savoureuses tout comme celles où Kad Merad et Gilles Lellouche sont prêts à toutes les compromissions pour obtenir le rôle de Dutroux. Nous assistons aussi à une succession de témoignages divers (son psy, ses producteurs, un mécène), macédoine de scènes aussi plates qu'un sketche de la miss météo de Canal plus.
Et quand le film zone aussi dans l'univers familial du jeune prodige, c'est encore plus convenu. Et ça devient carrément inintéressant quand on aborde son histoire d'amour avec une jolie étudiante de l'ENA. Comme ces parties sont les plus développées, on s'ennuie un peu, la faute aux dialogues poussifs et au manque de  charme de Vincent Lacoste qui ne peut pas passer avec talent du crétin puant à l'amoureux irrésistible.
On sent bien que tout cela relève du canular potache,vite écrit, vite tourné. C'est sympathique mais pas du tout indispensable. J'ai lu quelque part que le film compte se vendre à l'étranger avec une référence à Jean Luc Godard dans le titre. En France, les distributeurs ont semble-t-il préférer Jésus Christ, pensant peut être que ce serait plus vendeur auprès du public... Oui, mais lequel?

mardi 7 février 2012

Je veux mon chapeau de Jon Klassen

Je veux mon chapeau de Jon Klassen, édité chez Milan, 12,20€. A partir de 3 ans

Encore un album qui devrait connaître le succès, le soir, dans les chambres d'enfants, et si en plus le conteur s'amuse à faire des voix différentes, on frisera sans doute le best-seller enfantin du mois. 
C'est l'histoire d'un ours qui a perdu son chapeau rouge et pointu. Il le recherche auprès des animaux de la forêt, les questionnant un à un et obtenant toujours des réponses négatives (c'est ici que l'on joue avec sa voix). 
Sur cette trame très classique, Jon Klassen, nous livre un album très fûté tant sur le plan du texte que de l'illustration. L'ours est présenté comme placide et fort attristé par la perte de son couvre-chef. Il donne même l'impression d'être un gros benêt puisqu'il rencontre un lapin portant son chapeau et qu'il se laisse berner par un flot de paroles fleurant le coupable à plein nez. L'illustration nous le montre toujours identique, avec une expression unique de pauvre simplet qu'il conservera d'ailleurs jusqu'à la fin. Mais, grâce à un texte subtil à double sens, les adultes sauront évidemment qu'il n'en est rien, que cet animal est quelque part un horrible prédateur. Beaucoup d'enfants resteront sur la fin gentillette et c'est tant mieux car les plus futés cauchemarderont peut être devant autant de cruauté. 
Si vous aussi vous voulez savoir ce qui se cache derrière ce joli gros ours, une seule solution : foncez chez votre libraire jeunesse préféré et attendez vous à lire et relire cette histoire à votre enfant, jusqu'au jour où il découvrira que le monde est bien cruel...


dimanche 5 février 2012

Comment parler des lieux où l'on n'a pas été ? de Pierre Bayard


Si vous pensez, en lisant ce lire, pouvoir ensuite rivaliser avec vos amis de retour d'un voyage au Mexique, c'est raté. Vous ne pourrez pas briller en échangeant vos points de vue sur Mexico, capitale où vous n'avez jamais mis les pieds, sauf si vous vous êtes énormément documenté avant et que vos interlocuteurs demeurent polis ou prêts à plonger dans vos délires.
Non, ici, on a affaire à un essai de type universitaire mais lisible car plein d'humour et pas trop bourré de termes savants. Il vous faudra uniquement appréhender le terme "atopique", qui n'est pas ici une allergie, mais le concept d'espace littéraire et artistique d'une oeuvre dont on étudier la perméabilité des frontières entre réalité et fiction. (Enfin, j'espère avoir bien compris...). Pour faire simple, l'auteur nous parle de tous ces écrivains, considérés comme grands voyageurs mais qui ne sont, pour la plupart, jamais sortis de chez eux.
Et, ils sont assez nombreux. Ainsi, Marco Polo, dont les récits de ses voyages en Chine ont fait rêver des générations, n'est jamais allé au delà de Constantinople, inventant ses récits pour plaire à sa fiancée. Pierre Bayard multiplie les exemples : Chateaubriand décrit des régions des Etats Unis qu'il n'a jamais foulées, Blaise Cendrars n'a jamais effectué le trajet fondateur de son oeuvre, c'est à dire son voyage en transsibérien de Moscou à Vladivostock. Margaret Mead, la célèbre anthropologue, n'a jamais observé les moeurs sexuelles des habitants des îles Samoa, se contentant de rapporter les récits débridés d'informatrices pas vraiment scientifiques de formation mais débordantes d'imagination.
En multipliant les exemples, l'auteur nous balade dans des contrées littéraires où se mêlent imaginaire, histoire et psychanalyse. C'est relativement facile à lire et on apprend, mine de rien, une foule de choses
car l'auteur n'est pas avare de partage de connaissances, qualité suffisamment rare dans ce genre d'ouvrage pour être soulignée.
Pour conclure, je retiendrai le portrait de cet écrivain allemand, Karl May (1842-1912), grand classique dans son pays pour ses romans d'aventures dans le Far West où il n'avait jamais posé le moindre orteil. Son imagination lui a fait représenter une réalité de la conquête de l'Ouest américain et du massacre des indiens très éloignée des concepts colonialistes de l'époque ou des récits de ceux qui étaient sur place. Le succès de ses écrits imposa petit à petit de nouveaux stéréotypes dans l'inconscient des lecteurs, modifiant ainsi la représentation que les américains et les européens se faisaient des indiens. Jolie histoire, symbole de tous ces voyageurs casaniers, qui par leur imagination, ont permis à, nous lecteur de rêver mais aussi de mieux rencontrer les autres.
Ce concentré d'érudition joyeuse (154 pages) sur des mensonges sublimés par la littérature est une lecture stimulante et que je conseille vivement.

jeudi 2 février 2012

Elles de Malgorzata Szumowska



Avec son affiche aguicheuse, présentant une Juliette Binoche très sexy (alors que cela correspond à un moment particulièrement dramatique du film et pas du tout érotique), cette coproduction européenne (franco-germano-polono-danoise) essaie de questionner le spectateur sur la femme, son intimité, son rapport au sexe, à l'argent, aux hommes. Vaste sujet où tout se trouve être imbriqué, mêlé mais aussi caché, tu, occulté.
Pour les besoins d'un magazine féminin, Anne (Juliette Binoche) mène une enquête sur des étudiantes qui se prostituent, via internet, pour payer leurs études. Un peu bourgeoise, dépassée par ses deux enfants et délaissée par un mari obnubilé par son travail, elle va découvrir au travers des témoignages qu'elle récolte, une vision de la femme et du sexe qui va la secouer durablement. 
Le film mélange habilement la journée de cette pigiste à ELLE qui doit organiser un dîner, régler quelques conflits avec ses enfants et finir son article et les témoignages crus et sans tabou de deux étudiantes. Les récits des deux jeunes filles sont illustrés par de nombreuses scènes de rapports sexuels avec des messieurs plus très jeunes, filmées joliment (trop?) et dont elles disent retirer un certain plaisir et un bénéfice financier non négligeable. 
En tant que spectateur, je me suis senti bousculé par l'image de ces jeunes femmes qui pourraient être mes filles car rendu quasiment complice par cette caméra un peu voyeuse. Les hommes ne sont guère épargnés, tantôt tendres, enfantins mais aussi veules ou impuissants ou vicieux, voire carrément violents. Le scénario ne prend partie pour personne, nous laissant dans l'obligation de nous faire notre opinion, aussi inconfortable qu'elle puisse être. C'est l'un des atouts de ce film qui arrive à ne pas tomber dans les images toutes faites que ce type de sujet attire souvent.
Un autre des points forts du film, est son casting impeccable avec notamment Anaïs Demoustier absolument confondante de rouerie et de candeur, qui arrive à parler sans gêne du plaisir que lui procure ses rapports sexuels tarifés mais dont les yeux, au même moment, disent exactement le contraire. En face d'elle, Juliette Binoche est, elle aussi, éblouissante. Filmée serrée, on lit sur son visage l'étonnement, l'incompréhension puis le désarroi. On sent que derrière la caméra, il y a une réalisatrice  qui vient du documentaire mais qui ici se révèle une remarquable directrice d'actrices. ( A noter, pour l'anecdote, une possible fascination pour l'ondinisme : toutes les comédiennes sont filmées en train d'uriner voire  de se faire uriner dessus...)
Cependant, il y a quelques moments  qui m'ont semblé moins réussis, notamment les scènes un peu forcées où la journaliste, émoustillée par les récits des deux étudiantes, redécouvre le plaisir physique.Et puis ce film n'est pas exempt de clichés sur l'adolescence et la femme bourgeoise qui s'ennuie. La représentation un peu idyllique de cette prostitution estudiantine peut également gêner.
Quoiqu'il en soit, ce film, sur le sujet casse gueule de la prostitution, réussit tout de même à dresser le portrait sombre d'une société occidentale dont les valeurs sont en train d'exploser sous les coups de boutoir d'un cocktail composé de sexe, d'argent et de solitude.





mercredi 1 février 2012

Sale bête ! de Maïa Mazaurette et Jean-Paul Krassinsky


Les éditions Dupuis sont toujours en recherche de nouvelles séries à destination d'un public ciblé ado/adulte. Ces derniers temps, nous avons eu "Les nombrils" et "Tamara" qui surfent sur le thème de l'adolescence. "Sale bête", qui vient de sortir, continue à explorer cette veine mais, cette fois-ci la dérision est monté d'un bon cran voire de deux.
Pour l'anniversaire de leur ado totalement ingrate et fashion-victim, des parents style France Culture et ratatouille bio commandent sur internet un hamster griffé Vuitton. Oui, il existe un site nommé "La fabrique" où l'on peut faire confectionner n'importe quel animal de compagnie avec le look et le caractère que l'on veut... Sauf que cette commande va mal se passer. La chaîne d'assemblage bugge et produit tout un tas de monstre difformes, débiles ou méchants. La famille bobo héritera d'une bestiole totalement méchante, qui va sérieusement perturbé leur vie.
Cette première partie est un régal de drôlerie et de méchanceté car la bête parle. Heureusement, les humains ne la comprennent pas, mais le lecteur, lui, se délecte de ses propos incendiaires. Chaque case, chaque bulle est l'occasion pour les auteurs, diablement inspirés, de faire un condensé hilarant de tous les tics de la vie de famille actuelle.
Dans l'impossibilité de garder cette bête qui leur pourrit la vie, la famille décide de s'en séparer en la plaçant dans un genre de chenil, "cinq étoiles, chaînes câblées, jacuzzi, gastronomie internationale".
Avec l'appui des autres pensionnaires, des bestioles monstrueuses et débiles issues de la même fabrique, notre sale bête va devenir le chef du FLM, Front de Libération des Mochetés et pour faire entendre sa voix, décide de s'introduire à l'Elysée où il s'associera avec un autre méchant, le président Samuel Nicosie...
Changement de décor pour cette deuxième partie, plus sombre, plus urbaine mais toujours aussi méchante et drôle. Ici, on est dans la fable grinçante, avec toujours cet humour façon Kärcher.
J'ai pris un énorme plaisir à lire et même à relire cette "Sale bête". Elle mérite de trouver son public pour que ce premier tome se transforme en série. J'espère bien vite retrouver cette fabrique d'animaux de compagnie sur mesure mais génératrice aussi d'albums aussi délirants et décapants sur nos sociétés occidentales libérales que celui-ci.