mardi 26 décembre 2017

Le cœur à l'aiguille de Claire Gondor


" Le coeur à l'aiguille" ne permet aucun résumé sinon, si par hasard vous venez à lire ce premier roman, son intérêt en serait sans doute altéré du coup, évitez la quatrième de couverture trop explicite !). Donc, un numéro d'équilibriste m'attend, dire mes impressions en divulguant le moins possible... marcher sur un fil donc...
Je ne divulguerai pas grand mystère en révélant que l'héroïne, chez elle, seule, coud une robe,.... le titre l'évoque un peu. Cette activité, surtout dévolue en ce moment à d'infantiles mains asiatiques ou à quelques fashionistas tendance bobo, dans les premières pages, donne à la couturière du roman un air de vieille fille  délaissée qui continuait à faire revivre un amour passé d'une façon un peu particulière. Peut être n'ai-je pas été très attentif durant le premier chapitre mais c'est l'impression que j'ai retirée de cette écriture à la fois précise, poétique et un peu précieuse. Et puis, petit à petit, le tableau va se préciser, la femme vieillissante est bien plus jeune, perchée sur des stilettos, de plus en plus éloignée de l'image que j'en ai eue au départ...
Durant la première partie, l'auteur joue un peu avec nous. Elle dévoile petit à petit son intrigue à mesure que ce personnage principal se précise, s'ingéniant à déjouer des images que l'on s'était fabriqué ( bêtement sans doute, perchée sur des talons fins de 12cm, je l'avais imaginé un peu grande et mince.... alors qu'elle est petite et grosse). Tout fonctionne un peu ainsi, même l'histoire d'amour évoquée apparaît un peu idéalisée par l'héroïne, seuls quelques éléments glissaient ici ou là au milieu de cette dentelle romantique, nous amènent fortement à y penser. Mon intérêt fut maintenu par ce soupçon de causticité planqué au milieu de toute cette description pleine de joliesses et de sensibilité. 
Puis, le récit a pris pour moi une voie plus convenue ( mais mes impressions étaient peut être sur une fausse piste). La dernière partie se laisse emporter par la pente sentimentale. Même si je persiste à croire que l'amour décrit se trouve enjolivé par les souvenirs, le roman emprunte bien le chemin du sentimentalisme, celui dans lequel l'héroïne, à juste titre, s'est enfermée.
Sous des airs doux et poétique, "le coeur à l'aiguille" laisse une belle impression d'ambiguïté et montre qu'un couple, c'est une alchimie toujours particulière que chacun vit selon ses désirs propres. Et quand le temps des souvenirs s'en mêle.... où est la vérité ? 
Le roman ne prend pas partie, préférant taquiner la part sensible et poétique de ses lectrices/lecteurs tout en se servant de l'aiguille pour piquer un peu, mais juste un peu, histoire de ne pas faire de l'ombre à cette histoire qui est, au fond, émouvante. 
Pas tout à fait la coupe qui me va, mais il est indéniable que le tombé peut apparaître flatteur.




jeudi 21 décembre 2017

Impérium de Christian Kracht



August Engelhardt était un idéaliste utopiste allemand, comme il en a beaucoup existé au début du 20 ème siècle. Il avait un vision particulière de la vie, romantique sans nul doute. Très tôt végétarien, il inventa une théorie un peu extrême où la noix de coco, à cause de sa forme rappelant le cerveau, pouvait suffire à la survie de l'homme. Totalement perdu dans une Allemagne froide et rigoriste, il décide de mettre sur le cap vers la Nouvelle Guinée, qui fut colonie allemande jusqu'à ce que les australiens la reprennent en 1914. Et c'est là qu'il mettra en place sa théorie. Il acheta une petite île plantée de cocotiers et peuplée de quelques habitants serviles, enleva ses vêtements et commença une vie de naturiste se nourrissant exclusivement de noix de coco. Son originalité fera d'abord sourire, puis le marginalisera au fur et à mesure que, souffrant de malnutrition, son cerveau commencera à dérailler complètement.
Christian Kracht fait donc revivre ce brave exalté dans un récit mordant et fort bien documenté. Pas vraiment en empathie avec son personnage principal ( il en fait un utopiste maladroit et un peu ridicule), on comprend très vite qu'Engelhardt n'est qu'un prétexte pour nous brosser une page de la colonisation allemande dans le Pacifique assez méconnue ( mais de courte durée ...) mais aussi de l'importance de toutes ses philosophies hygiénistes de cette époque. Exercer sa plume un peu acide sur ce pauvre malheureux nu et buvant son lait de coco ne fait pas un roman. Alors le texte digresse pas mal autour d'autres personnages censés avoir croisé l'illuminé.
Nous voguons donc sur les eaux turquoises du Pacifique, parmi tout un tas d'aventuriers pas tous poussés par un romantisme de saison, sous un soleil dont la rigueur allemande semble s'être bien acclimatée. C'est un joli voyage qui joue avec des styles soutenus différents au gré des escales et des anecdotes. L'auteur s'est fait plaisir, le lecteur, tout du moins moi, un peu moins. Cette volonté d'étirer l'histoire m'a un peu lassé parfois, m'étant quand même attaché à ce pauvre August que l'auteur abandonne trop souvent à son triste sort ...
"Impérium" séduira les amateurs de livre de voyage, les amateurs de Joseph Conrad ( souvent les mêmes !) car, si le personnage d'Engelhardt est un peu laissé de côté, le soleil, les bateaux et les aventuriers sont bien présents.

Il semblerait qu'August Engelhardt soit celui qui est debout... 

mardi 19 décembre 2017

La promesse de l'aube de Eric Barbier


Ce n'est pourtant l'anniversaire d'aucune naissance ou mort de Romain Gary, mais après la littérature ( Laurent Seksik et François -Henri Désérable cette saison), voici que le cinéma s'empare d'une des œuvres emblématiques de l'auteur : La promesse de l'aube. Presque un demi siècle après Jules Dassin, Eric Barbier ( Le brasier et quelques autres films un peu oubliés), visiblement épris de grand  romanesque, s'attaque à l'adaptation et nous livre un film à grand spectacle qui risque d'ébouriffer les amateurs du roman et peut être agacer ceux qui ne le connaissent pas.
Le roman, assez autobiographique ( mais avec Gary on peut prendre des pincettes quant à la réalité) nous contait l'amour absolu d'une mère pour son fils. Possessive, exigeante, hystérique, relou comme on dirait aujourd'hui, cette femme va aimer et croire en  son unique rejeton  même au-delà de la mort.
Cette relation aussi exclusive qu'agaçante reste bien sûr au cœur du film mais dans une vision grand cirque cinématographique. Du livre, Eric Barbier n'a retenu que les moments les plus spectaculaires, ceux qui en jettent à l'écran. Et donc on a droit à des scènes de guerre, de batailles aériennes dignes des blockbusters américains, et à des moments plus intimistes mais totalement hystérisés par l'interprétation ahurissante de Charlotte Gainsbourg, qui hurle et vocifère avec un improbable accent russe. Du coup ce lien ténu qui unissait ces deux êtres de façon quasi invisible mais palpable dans le roman, devient une grosse ficelle indigeste et ridicule. Le film a mis le paquet côté budget et reconstitution, mais aussi au niveau actrice/acteur. Si Pierre Niney, qui d'un froncement de sourcil, d'un pli des lèvres parvient à être un personnage totalement crédible, tire son épingle de ce kouglof indigeste, on ne peut pas en dire autant de Charlotte Gainsbourg, qui passé le premier étonnement de la voir aussi autoritaire, livre une interprétation invraisemblable et grotesque. Affublée d'un faux-cul et de faux seins, coiffée d'une perruque grise, sa composition hallucinée ( et en plus face à un acteur qui en fait un minimum pour un maximum d'effets), achève de  tirer l'ensemble vers l'esbroufe et le tape l'œil gratuit et vain.
"La promesse de l'aube" production de prestige faite pour épater le spectateur, vous divertira peut être ... Allez savoir, Mlle Gainbourg et son numéro de clown russe vous fera peut être rire... Vous pourrez apprécier de voyager de Mexico à Londres, en passant par Nice et l'Afrique, vous aimerez faire un tour d'avion plus spectaculaire qu'à la fête foraine... Et puis, l''image est jolie, bien propre.  Mais, pour moi, ça ressemble plus à une pochette surprise achetée en solde au rayon culture de chez Leclerc qu'à un grand film.



dimanche 17 décembre 2017

Et si l'amour c'était aimer de Fabcaro


Sandrine et Henri sont mariés. Mais voilà que l'épouse tombe amoureuse de Michel avec qui elle va vivre une folle passion. Mais que vaut cette passion à l'heure du choix? Quitter son mari ou vivre avec son amant ? Tel sera le cruel dilemme auquel devra faire face Sandrine...
Mouais, je vous vois faire la moue devant un scénario façon roman photo de "Nous deux"( que des méchantes langues surnomment  "Doux nœud" alors que ces mêmes moqueurs, ados, le lisaient en cachette chez leur mamy !). Vous avez tort ! Quand je vous aurai dit que le Michel de l'histoire est livreur de macédoine de légumes, avouez que cette romance prend une autre allure! Non ? Sans vouloir spoiler, sachez qu'au plus fort de leur passion, l'amant susurrera à sa bien aimée des mots doux ainsi tournés : " Sandrine...je nous vois déjà dans les allées d'IKEA en train de noter des références de tables basses...". Je vous sens intrigué(e) tout à coup... Aller, un petit dernier pour vous appâter ... Une jeune femme parlant d'un fiancé disparu : " Mon ex a mis trois jours et demi à replier une tente Quechua deux secondes. Peu à peu, j'ai vu mon amour pour lui s'étioler..."
Bon sang, mais c'est bien sûr ! dites-vous comme un ex commissaire de la télévision dont seuls les anciens comme moi se souviennent, c'est du Fabcaro, le prince du décalage et de la dérision, le roi du non sens et de l'absurde, l'empereur de l'humour et du pastiche, le seigneur des .... Bon, vous avez compris que cette BD, aux allures de roman-photo est un nouveau bijou de drôlerie et de non sens, un album qui se dégustera avec délices et qui, malgré ses airs de se foutre de tout, en dit beaucoup sur l'amour au 21 ème siècle tout en déglinguant un par un tous les clichés inhérents au genre!
Pas la peine d'en dire plus, c'est, pour moi,  LA BD  de cette fin d'année, le cadeau pas cher ( 12 euros) qui défrisera ceux à qui vous l'offrirez, soit parce qu'ils se gondoleront de rire ( sans aller à Venise) , soit parce qu'ils seront déboussolés ( et là, cela vous fera connaître le degré de dérision que vos amis peuvent accepter, fort utile pour la suite de votre vie en groupe...).




samedi 16 décembre 2017

La forteresse impossible de Jason Rekulak



Un premier roman d'un auteur américain qui ne sent pas les ateliers d'écriture si nombreux aux Etats-Unis, qui ne pose aucune ligne dans une université, ni dans une banlieue déprimante de conformisme ou dégoulinante de violence rentrée, ni dans une grande ville ( donc ni à New-York, ni à Los Angeles, ni à San Francisco) mérite que l'on s'y intéresse un peu.
Remarquez la couverture et vous allez penser que si j'ai pris ce livre en main ce n'est sans doute pas pour une raison littéraire et vous aurez raison. Félicitations au service marketing de chez Actes-Sud pour avoir trouvé un moyen d'attirer la main d'éventuels lecteurs qui traînent dans une librairie, et qui jetteront à coup sûr un œil sur la quatrième de couverture plus facilement que de coutume. Reconnaissons aussi que cette illustration disons ... suggestive, n'est absolument pas trompeuse quant au contenu de l'ouvrage. Il y a bien des seins, de l'informatique et de la sexualité ( disons, pour être plus exact, un début d'éveil aux joies du sexe ).
"La forteresse impossible" du titre possède trois sens possibles. Le premier représente l'unique drugstore d'une petite ville du New-Jersey que trois ados de quatorze ans, désirant acquérir un exemplaire de Play Boy, vont essayer de prendre d'assaut ou tout du moins essayer de duper  le propriétaire qui, légaliste dans l'âme, ne vendra jamais une revue coquine à un moins de 17 ans.
"La forteresse impossible", plus simplement, est le titre d'un jeu vidéo que va créer un des trois garçons, Billy, le héros du livre, en compagnie la fille du drugstore, rencontrée inopinément lors de l'une des nombreuses tentatives avortées d'achat de la revue de charme.
Mais cette forteresse sera aussi, dans le dernier tiers du roman, cette montagne très symbolique que les trois garçons escaladeront pour que Billy puisse clamer un amour qu'il n'osait avouer. ( Je reste volontiers elliptique pour ne pas trop en dire).
Pour le lecteur, ce roman n'est jamais une forteresse impossible, voire inaccessible, juste une bouffée de drôlerie, une gâterie autour de l'adolescence. La récurrence des tentatives pour se procurer Play Boy, petit hommage discret à Bip-Bip et Vil Coyotte, nous amuse sans jamais tomber dans la facilité. Ce qui pouvait au départ passer pour une gentille pochade, avance tranquillement, mais très sûrement, vers un roman beaucoup plus profond, où une peinture discrète des sans grades d'une région paumée se mêle à un récit initiatique qui ausculte les troubles de l'adolescence. Jason Rekulak possède une plume alerte, facile, qui sait manier l'humour, le suspens, créer des tensions, rendre ses personnages attachants et profonds  et même, exploit pour moi, rendre passionnante la création d'un jeu vidéo !
Certes, ce n'est pas le roman de l'année, mais sans doute des rares titres que l'on ne lâche pas sitôt que l'on y plonge dedans. En France, on parle de roman qui fait du bien, en gros une chose avec sa cohorte de clichés et de bons sentiments, sauf que dans "La forteresse impossible", s'il y en a, la plume trépidante de l'auteur sait les balayer.Pour moi, ce fut une vraie récréation, un vrai plaisir de lecture simple et passionnant, et cela fait du bien!

Jouez à "La forteresse impossible", le jeu créé par Billy,  sur le site de l'auteur ... Attention, l'histoire se déroule en 1987, donc ne vous attendez pas à "Call of duty" !

mardi 12 décembre 2017

Les bienheureux de Sofia Djama

Il y a des films qui ne donnent pas spécialement envie de prendre un ticket de cinéma, sans doute par manque de curiosité ou d'appétence à certains thèmes, voire une petite overdose autour de certains sujets. Pour moi, "Les bienheureux " en faisait partie... En cette saison grise, un long- métrage autour de l'après guerre civile des années 90 en Algérie, n'entraîne pas un désir énorme de cinéma. Et pourtant... Je suis ressorti plus riche ( intellectuellement)  et plein d'enthousiasme pour un film diablement intelligent qui a su me passionner durant 1h40.
Nous sommes à Alger en 2008 et nous entrons dans l'intimité d'un couple de bourgeois locaux. Elle est prof de fac, lui médecin. Ils ont un ado de fils, un peu ingrat et loin d'être insensible aux sirènes d'un militantisme musulman intégriste. Le couple fait partie de cette bourgeoisie éclairée qui sent bien que l'Algérie, pays qu'ils aiment, déjà fort blessé après la dizaine d'années de guerre civile, sombre toujours plus dans l'extrémisme. Elle, souhaite que son fils parte pour l'Europe afin de  poursuivre ses études, lui, continue de croire à un avenir possible malgré une vie de plus en plus fliquée. Près d'eux, la jeunesse erre et se divise autour de la notion du danger des extrémismes. Autant la jeune Feriel voit bien cette lente montée qui va tous les anéantir, autant les garçons sont plus ou moins perméables à cette nouvelle donne.
"Les bienheureux" en mixant la vie de deux générations, parvient à nous dresser un portrait tout en finesse et en profondeur de cette Algérie où des combats nouveaux brisent les certitudes et les idéaux. Sans jamais appuyer le trait, en laissant un scénario fort bien agencé et construit, divulguer petit à petit des éléments marquants et éclairants, Sofia Djama rythme son récit presque comme un thriller, installant ses personnages dans une incertitude de plus en plus grande, tellement leur environnement semble vouloir les anéantir.
L'interprétation impeccable de toute la bande d'excellents acteurs participe aussi à la réussite du film. Si la jeune Lyna Khoudri a obtenu lors du dernier festival de Venise le prix Orizonti de l'interprète féminine ( Espoir féminin en somme), vous ne pourrez pas rester insensible au charme et à la formidable prestation de Nadia Kaci qui illumine ce film de sa force, de sa conviction mais aussi de sa rage et de son désespoir. Aidée par de magnifiques dialogues, elle donne au film une plus grande intensité!
PS : Petite remarque toute personnelle, peut être banale, mais, c'est encore un film ( ici un premier) réalisée par une femme et qui nous donne encore une fois une vision courageuse d'un pays de Maghreb. Il semblerait qu'elles seules en ce moment aient les couilles de s'emparer des sujets qui peuvent fâcher, avec courage, détermination et talent ! Et du coup, je suis d'accord avec Aragon : "La femme est l'avenir de l'homme " et dans les pays musulmans encore plus qu'ailleurs !






dimanche 10 décembre 2017

Les gardiennes de Xavier Beauvois



Une ferme un peu isolée durant la première guerre mondiale, tenue par les femmes dont les maris, les pères, les frères sont au front. Les saisons passent au rythme des travaux inhérents à l'endroit, le labour, l'ensemencement, la récolte, ... mais aussi la traite, le bois pour l'hiver, ... Cela pourrait ressembler à "L'arbre aux sabots" d'Ermanno Olmi mais ici aucune âpreté de mise en scène, Xavier Beauvois préfère installer ses héroïnes dans un joli cadre romanesque où le spectateur ira chercher dans les creux les ressorts de cette histoire.
Bien sûr la vie est rude pour les femmes de cette famille, les travaux des champs usent les corps au fil des jours, l'esprit lui étant mis à rude épreuve par ces hommes absents dont la vie est suspendue aux cartes postales qu'ils envoient des tranchées. La guerre n'est ici qu'une vague toile de fond lointaine, déformée par une presse aux ordres. Les quelques permissions accordées aux hommes relancent  l'espoir de jours meilleurs mais réveillent aussi les corps.
Chez les Sandrail, trois femmes triment pour garder la ferme à flot, la mère et sa fille ainsi qu'une jeune orpheline embauchée pour leur venir en aide. Le temps est au travail. On s'observe sans doute, mais rien ne peut troubler l'ordre des jours. Bien sûr, au fil des années, les quelques rares apparitions des hommes troubleront un peu cette harmonie et finiront par réveiller les jalousies et les personnalités.
La force du film vient dans sa façon très douce de regarder vivre ces personnages, où, avec peu de dialogues, en prenant le temps d'observer leurs gestes, leurs traits de visages, on entre dans leur vie comme le témoin privilégié d'une époque. Je sens déjà quelques uns se dire : "Ouh là, ça doit être rasoir, ce truc contemplatif !". Sachez, sans doute amateurs d'œuvres montées comme des clips pour masquer l'absence de scénario et de profondeur, que je vous recommande de vous poser gentiment dans votre fauteuil et de vous laisser aller. Vous serez tout de suite happé par une photographie absolument magnifique de Caroline Champetier qui livre ici un travail formidable, jamais dans la joliesse mais toujours dans la beauté (  évoquant parfois, sans que ce soit appuyé, les peintures de Millet ou de Vermeer ). Et puis, il y a la mise en scène de Xavier Beauvois qui maîtrise son film avec une élégance extrême. Il arrive à nous faire oublier que Laura Smet est faite pour être une paysanne du siècle dernier comme moi être catcheur, jouant avec finesse sur le couple mère/fille qu'elle forme aussi bien à l'écran qu'à la ville avec Nathalie Baye ( ici, absolument parfaite et d'une réelle beauté ). Il parvient également à faire passer une légère faille scénaristique, voire de casting ( qui a fait s'interroger plusieurs fois mes voisins de siège ) sur la place exacte de la jeune Marguerite dans la famille ( en fait, c'est la fille d'un premier mariage du mari de Laura Smet/Solange, autant le savoir avant d'aller voir le film, mais le personnage est secondaire et de plus exempté de travaux des champs puisque enfermé dans un pensionnat).
Hormis ces broutilles, bien minimes sur les 2h15 que dure le film, "Les gardiennes" emporte l'adhésion sans aucun problème tellement son élégance, son romanesque léger et juste nous touchent. Xavier Beauvois nous place dans une vraie bulle temporelle. Son regard intelligemment féministe qu'incarne sans doute un peu plus que les autres comédiennes la très convaincante Iris Bry, donne au film cette ultime touche qui en fait LE grand film français romanesque à voir cette fin d'année ( et non pas "La promesse de l'aube" dans quelques jours).



samedi 9 décembre 2017

Bienvenue à Suburbicon de George Clooney



On dit que pour faire un bon plat, avoir de bons ingrédients est primordial, le savoir-faire ensuite fera passer le plat de bon à excellent selon si l'on lorgne une place dans un de ces concours culinaires télévisuels ou pas. ( Sans compter que vos convives n'ont pas non plus les papilles d'un critique gastronomique.) Au cinéma, pareille affirmation est nettement moins évidente. Déjà, les spectateurs, sans être critiques, sont pas mal nourris de chefs d'œuvres alors qu'un convive n'a que très rarement déjeuner dans un 4 étoiles et sont donc plus à même de repérer les films moyens ou ratés.
Prenons donc ce "Bienvenue à Suburbicon". La recette est alléchante, un scénario des frères Cohen, Julianne Moore, Matt Damon et Oscar Isaac au générique et ( pour moi) une critique annoncée de cette " american way of life "  dans la fin des années 50 où les robes des dames tourbillonnaient en descendant de bagnoles surdimensionnées et carrossées tout en chromes et rajouts ostentatoires. Ah , j'oubliais, George Clooney à la réalisation...même si jusqu'à présent ses précédentes productions ne m'avaient pas fait grimper au plafond, disons que l'on peut avoir envie de connaître son regard sur cette Amérique qu'il, selon les rumeurs, rêve de diriger.
Des ingrédients de qualité et, à l'arrivée, une chose étrange ni vraiment drôle, ni vraiment trash, ni vraiment critique, ni vraiment bien mise en scène, ni vraiment passionnante. Un film bancal, pas désagréable mais avec des lourdeurs, quelques bons moments et surtout deux histoires parallèles qui ne se rejoignent quasiment jamais et dont on se demande pourquoi l'une existe...
Alors, on va regarder de plus près les ingrédients... D'abord, intéressons-nous au scénario.  La date de péremption était vraiment dépassée. Cette histoire de père de famille apparemment sans histoire mais qui va essayer de gruger des assurances, traînait dans les tiroirs des deux frères Coen depuis au moins 20 ans. S'ils ne l'avaient pas tourné, c'était bien pour une bonne raison: mal fichu, pas achevé. La remise en chantier avec cet ajout d'une autre histoire, réel fait divers d'une famille noire s'installant dans un lotissement uniquement habité par des blancs qui deviendra la proie hystérique d'une communauté ouvertement raciste ( sans doute pour commencer à donner une bonne image au supposé futur candidat démocrate Clooney à la présidence) sent le réchauffé et surtout ne se mélange pas bien du tout. Aussi cruelle soit-elle, la longue patience de cette famille noire face à des crétins bavant la haine raciale se trouve complètement sacrifiée, mise au deuxième plan. Mais en face , l'histoire du voisin qui tue sa femme paralysée pour empocher l'argent de l'assurance et coucher avec la sœur de la défunte, aussi grinçante soit-elle, ne se porte pas mieux et s'enlise à cause d'une constante hésitation dans le genre à donner : Parodique ? Gore ? Un peu Coen ? Un peu Burton ? (" Edward aux mains d'argent" ) ...Oh et si on essayait aussi un peu Laughton ( " La nuit du chasseur"), c'est chic Laughton, ça va faire bien ! Non, désolé George, ça n'est pas terrible, et pour tout te dire, on est content que tu dises arrêter le cinéma pour te concentrer à sauver l'Amérique parce que niveau mise en scène, là tu patines un peu. Côté acteurs, rien à dire, Matt Damon est un parfait père abject, Julianne Moore est très bien mais on peut la préférer en modèle féminin de l'Amérique des années 50 chez Todd Haynes ( "Loin du paradis") et Oscar Isaac apporte un peu de pep's dans quelques scènes hélas trop brèves.
Sans être consternant, ( quelques scènes peuvent accrocher ici ou là, le générique, les décors aussi) "Bienvenue à Suburbicon" restera à tout jamais un film bancal et mal construit, la faute à un scénario mal écrit.


vendredi 8 décembre 2017

Revoir Marceau de Romain Meynier


Je râle souvent face à des premiers romans un peu nombrilistes, souvent bien troussés mais au propos peu original ( moi, papa, moi, maman, moi et...moi). Le premier chapitre de "Revoir Marceau" laisse à penser que nous sommes dans la droite lignée du récit personnel, ici, celui d'une rupture. On croit voir la suite, la souffrance du délaissé, sa peine étalée tout au long des pages avec le lecteur comme déversoir de son mal être. Pourtant, un détail troublant, un grain de sable étrange embarque le roman vers autre chose. Quand Marceau quitte le narrateur ... Ah oui, une précision... Marceau, aussi bizarre que cela puisse paraître est bien une fille, même pas un travesti ou un transgenre, une femme, donc le petit truc décalé n'est pas celui-là...
Je reprends... Quand le narrateur ( jamais nommé) se retrouve tout seul, nu dans sa longère perdue en campagne, c'est uniquement parce que son/sa ( ex) compagne est partie en l'enfermant dans la maison alors qu'il prenait une douche. Ce point de départ assez original plonge d'emblée le lecteur dans un récit tout de suite un peu décalé et qui par la suite prendra des airs de déambulation aléatoire. Le héros, sans doute un peu décontenancé, va se trouver ballotté au fil de rencontres impromptues, improbables, frisant parfois l'absurde ou l'ironique ou une certaine fausse naïveté.
Dans un style plaisant, qui ne verse jamais dans le pathos pas plus que dans l'humour ou la franche drôlerie malgré un ton farfelu et un petit air goguenard, le récit avance sans que l'on sache jamais où l'on va arriver. C'est à mettre à l'actif de ce premier roman qui se paye en plus le luxe de faire dérouler une grande partie de son intrigue à Mende (Lozère), lieu pas des plus prisé en littérature. ( Et c'est fou ce qu'il peut se passer de choses à Mende !). Nous baguenaudons donc dans le département le moins peuplé de France, un peu intrigué, mais, pour ma part, pas réellement passionné.
Pour moi, ce lâcher- prise post rupture, semble en fait être un prétexte pour nous dire des choses sur notre monde sans que l'on sache réellement lesquelles. On va y rencontrer des êtres solitaires, du grand commerce planté dans la campagne, beaucoup de mythes catholiques, des manifestants, le monde du travail, tous plus ou moins évoqués dans ce que j'ai perçu comme une sorte de collage contemporain où le lecteur doit se faire sa propre opinion... Mais rien, ni dans le style, ni surtout dans la petite subtilité finale,  ne m'a incité à croire que l'auteur avait réellement un message à faire passer.
Il reste donc une agréable balade doucement décalée, au bord de l'absurde, bien écrite et créant un univers personnel plutôt sympathique. Pour un premier roman, c'est déjà ça.

 Si vous trouvez un clip de Céline Dion  à la fin de cette chronique, ce n'est pas du tout par passion pour le rossignol canadien, mais parce que cette chanson est citée plusieurs fois dans le roman et sert donc de bande originale.


mercredi 6 décembre 2017

Seule la terre de Francis Lee


Johnny rame. Perdu dans une ferme d'un Yorkshire peu accueillant ( si ce n'est pour les amateurs de splendides paysages dans lesquels les murets de pierres font office de décor), il trime renfrogné à s'occuper de quelques bêtes dont le rapport ne correspond plus à celui attendu par une agriculture intensive. Coincé entre un père qui vient de faire un AVC et dont la femme l'a quitté voilà bien longtemps et une grand-mère dont le regard bleu acier ne risque pas de vous réchauffer l'âme, son seul loisir est d'aller se pintocher au bar du bled d'à côté et, éventuellement, se faire très rapidement un mec dans le premier endroit isolé trouvé. Bienvenue au royaume des taiseux et des frustrés ! C'est dans ce cadre là que va arriver Gheorghe, un saisonnier roumain, embauché pour la semaine afin d'aider Johnny à l'agnelage d'un troupeau perdu dans les collines...
On le sait au cinéma, l'arrivée d'un inconnu détruit tous les équilibres précédemment acquis. Gheorghe va jouer un peu ce rôle mais surtout être celui qui va inoculer de la tendresse dans cette ferme. Comme nous sommes dans une sorte de rude romance gay, les deux hommes vont s'affronter pour petit à petit tomber amoureux. L'essentiel du film sera de s'ingénier à décrire comment dans un univers des plus brut et froid, le saisonnier roumain va apprendre les gestes tendres à son compagnon. Au milieu du purin, des animaux qu'on abat, qu'on dépèce, de la boue et du froid, Johnny va apprendre à aimer, à lâcher sa sensibilité enfouie, ...
C'est âpre mais bien rendu et émouvant. Francis Lee pour son premier long-métrage fait preuve d'une belle sensibilité et évite la mièvrerie grâce à une photographie magnifique mais qui ne fait jamais dans la joliesse. Evidemment, tout cela est un peu cousu de fil blanc, mais les acteurs sont particulièrement convaincants et la description de l'univers agricole fait preuve d'une grande véracité, donnant de la profondeur à ce récit.
"Seule la terre"  échappe aux pièges inhérents à ce genre de production trop facilement étiquetable "gay" grâce à un naturalisme revendiqué qui permet d'élargir son thème de la découverte de l'amour à tous les publics. C'est sans aucun doute pour cela qu'il a été auréolé de multiples prix dans différents festivals dont le grand prix au dernier festival du film britannique de Dinard.


mardi 5 décembre 2017

Trois jours chez ma tante de Yves Ravey


Marcello débarque à Paris pour voir sa tante qu'il n'a pas revu depuis 20 ans. Il a de bonnes raisons de visiter sa chère parente, cette ingrate vient de lui couper les vivres. Finie le mandat coquet qui lui arrivait tous les mois en Angola où il dirige une école pour enfant déshérités ! Et en parlant de déshérité, bien qu'il soit sa seule famille, il apprend par le même coup qu'il ne figure plus sur son testament. S'il veut remettre à flot son établissement qui a besoin de fonds, il devient impératif que sa visit en France se solde par la possession d'un chèque. Il a trois jours pour arriver à ses fins. Seulement, autour de Vicky, la tante, rôdent d'autres prédateurs dont l'ex femme de Marcello, un  homme d'affaire ou  une dame de compagnie peu corruptible.
N'allez pas croire que chez Minuit, maison d'édition dont le sérieux n'est pas à prouver, on dédaigne les livres drôles, Jean-Philippe Toussaint ou Jean Echenoz, entre autres, l'ont déjà prouvé par le passé. "Trois jours chez ma tante" en est une nouvelle preuve. Mais attention, au-delà d'une construction parfaite, d'une tension proche du vaudeville  et surtout grâce ( ou à cause) à une écriture assez blanche, sans aspérité, avec un air de pas y toucher, le roman s'enrichit au fil des pages. D'un départ, où le lecteur ( bon prince) veut bien être en empathie avec ce pauvre Marcello, même si l'on devine qu'il n'est pas non plus franchement net avec ses activités africaines, nous finissons par virer un peu de bord pour devenir moins bienveillant avec lui ( morale oblige). Cependant, comme l'histoire se termine par un long suspens hyper bien mené, nous nous trouvons, à cause de l'auteur, assis le cul entre deux chaises, inconfortable certainement, mais subtilement tiraillé par un diabolique enchaînement de faits qui en éclairant la part sombre du héros, ne nous empêche pas d'être encore à ses côtés... Du grand art au final !
Petit roman drôle et très  bien troussé, "Trois jours chez ma tante", allie le fait de se détendre tout en paraissant intello avec la caution " Editions de Minuit". Pourquoi se priver, et du plaisir de lire un roman détendant et bien construit et celui de coller à son époque de vitrine ( qui pour le coup ne sera pas alléchante pour rien !).

samedi 2 décembre 2017

Beau doublé, monsieur le marquis de Sophie Calle et Serena Carone


Malgré le mot nature ajouté à "Musée de la chasse ", à priori, je n'étais pas particulièrement partant pour une visite de ce lieu, s'il n'avait eu la bonne idée d'inviter Sophie Calle, artiste multi supports et sans doute une des figures françaises de l'art contemporain les plus reconnues de part le monde, pour exposer ses dernières créations tout comme des parcelles de sa vie intime.
Si vous entrez au musée de la chasse et de la nature pour admirer les fusils et autres animaux empaillés, vous risquez d'être surpris de trouver au détour d'une pièce, un chat pendu ( quand je dis pendu, c'est bien avec une corde au cou ! )sur un fauteuil ...heu empire (?) ou un bout de matelas brûlé dans une vitrine de céramiques d'animaux montrant leurs crocs ( ou ne le remarquerez pas tout de suite comme cette famille anglaise absorbée à la contemplation de ces têtes de bestioles " so pretty" , remise dans le chemin de l'art contemporain par leur rejeton à casquette, un bambin de 5/6 ans qui hurlera  "Mom, mom, it's too dirty!" en pointant du doigt cette chose informe et pourtant parfaitement raccord avec les objets l'entourant..).
Si vous venez pour Sophie Calle par contre, vous passerez un moment à la fois ludique, passionnant et émouvant à rechercher toutes les traces que l'artiste a semé partout dans le musée, tout en vous disant  que cet endroit est quand même assez fabuleux avec son aspect d'immense cabinet de curiosités.
Quelques salles sont cependant entièrement réservées à l'artiste, en début de parcours et à la fin. Lorsque nous entrons nous tombons nez à nez avec cette photo, accompagnée de ce long texte encadré  ( 2,65m de hauteur !) :

Sous ce drap se trouve la star du musée, un ours polaire empaillé, dont chaque enfant accompagné d'un parent pourvu d'un appareil photo sera immortalisé entre ses pattes redoutables. Sophie Calle, dans un magnifique texte façon écriture spontanée, nous livre ce que cette photo lui évoque, du doudou au fantôme, du mariage à la fonte des glaces, de la peur à la douceur. de la naissance à la mort. Cette installation nous plonge d'emblée dans le monde de l'artiste, sa sensibilité, son obsession de la mort comme celle de magnifier sa vie. Artiste de l'intime, elle touche déjà notre sensibilité et nous annonce un voyage à nul autre pareil. En route pour deux heures de lecture ( oui, cette exposition est un livre ouvert), d'émotions, de légèreté ludique, joyeuse et créative, de mise en abyme de nos propres vies ou élans, de dévoilement de l'intime jamais impudique simplement magnifié par sa créativité. La vie, la mort, l'amour et la fantaisie font ici corps pour toucher au plus profond de nous. 
Je n'ai pas envie de détailler ( ce serai trop long et enlèverai l'effet de surprise aux futurs visiteurs) simplement de dire que l'exposition est multiforme, avec un côté ludique comme un jeu de piste qui tracerait un portrait intime de l'artiste. Ainsi, dans tout le premier étage, vous devez trouver 38 vrais moments intimes de la vie de Sophie Calle représentés par des objets déposés çà et là et  accompagnés d'un petit tableau fantaisie, assez  kitsch avec des animaux et dans lequel on peut lire une courte anecdote, étonnante, émouvante ou drôle ou les trois à la fois. C'est parfois incongru, d'autres fois malicieusement inséré dans une vitrine, posé sur une cheminée, accroché sur l'espagnolette d'une fenêtre. Mais Sophie ( je me permet cette familiarité car plus on avance dans l'exposition, plus elle nous semble proche) peut se révéler plus mordante comme en exposant au milieu de vieux fusils de la salle des trophées, des photos de délinquants ayant servi de cibles pour l'entraînement de policiers américains. 
Mais cette exposition se compose aussi de deux grands espaces consacrés pour le premier à la mort de son père mais aussi de son chat survenus quasiment en même temps. Sous différentes formes, vidéos, textes, photos, d'installations ( comme  ci-dessous) Sophie exprime son chagrin face au deuil, sa crise d'inspiration, le tout épaulée par les surprenantes sculptures de son invitée Serena Carone. C'est fulgurant de poésie et d'invention, ( Ah le tableau (?) de saumons, les yeux dans un mur blanc qui nous regardent jusqu'au plus profond de nous, le texto,...)
                                   Texte et mise en œuvre de Sophie Calle

La deuxième salle est plus en rapport avec la chasse avec la reprise de " La suite vénitienne " de 1980 où l'artiste traquait un inconnu dans les hôtels et les rues de Venise et une série de 12 textes sérigraphiés, retraçant à partir des petites  annonces du chasseur français ( première parution en 1885 !) jusqu'aux profils Tinder d'aujourd'hui, la femme idéale selon le mâle ( forcément chasseur de femelles). Cette suite de désirs nous brosse en creux un fabuleux portrait de l'homme cherchant chaussure à son pied, qui pourrait de prime abord apparaître drôle ( ça l'est quand même ), mais résonne un peu aigre à l'époque de "balancetonporc". Ceci dit, Sophie la malicieuse nous livre ici une merveilleuse étude sociologique et historique, allant  de l'époque de la jeune fille possédant une dot à celle qui doit avoir de beaux seins et ne pas être habillée en "Quechua". 
Dire que je suis ressorti emballé du musée de la chasse et de la nature est un doux euphémisme. Il y a des années qu'une exposition ne m'avait autant étonné, émerveillé par cette absolue liberté dans la créativité mais aussi remué intimement et surtout bouleversé jusqu'aux larmes. Alors que dire ? Foncez rue des Archives à Paris avant le 11 février 2018, vous y ferez une merveilleuse balade dans un univers personnel et intime qui est aussi un peu le vôtre... 

mercredi 29 novembre 2017

La rivière de Esther Kinsky



Elle s'est posée  dans un quartier de la banlieue de Londres, n'a pas défait ses cartons et ne pense qu'à une chose : se balader le long de la Léa. Non, Léa n'est pas une femme ( évacuez tout de suite la notion de roman érotique) mais un affluent de la Tamise. On nous parle donc beaucoup d'hydrographie ( ah déçu(e)s...parce que si on vous avez proposé de la pornographie vous auriez été intéressé(e)s ? ). Elle se promènera donc beaucoup, observera l'eau, les animaux qui vivent autour, les plantes qui y poussent. Armée d'un polaroïd, elle photographiera ces paysages ( le roman nous restitue ses clichés, assez banals et en noir et blanc). Quand elle reste dans son quartier, elle observe son voisinage, un commerçant croate, des enfants se rendant dans une école religieuse, l'épicier Katz... Mais ce qu'elle préfère ce sont ses promenades solitaires au bord de l'eau. Et dans sa solitude, elle repense à d'autres rivières qui ont composé le paysage intime de sa vie :  Le Rhin de son enfance, Le Saint Laurent au moment où, jeune, elle a mis au monde un enfant, mais aussi le Gange, la Neretva, ...De temps en temps, elle croisera fugacement quelques humains, un acrobate notamment...
"La rivière" nous convie donc à une longue balade poétique ( 400 pages...quand même ) avec une héroïne jamais nommée dont on ne saisit pas vraiment le but ( à par aller au bord de l'eau... mais ça on le comprend vite qu'elle fait une fixette sur les réseaux fluviaux, des constructions qui la bordent jusqu'aux détritus qui la jonchent) et dont les souvenirs personnels qui affluent de temps en temps ne nous aident jamais à la définir vraiment. Le texte a beau être magnifiquement traduit ( de l'allemand), son caractère un peu obsessionnel ne m'a pas particulièrement passionné. Certes au bout de 150 pages, la mélancolie ambiante finit par donner à ce texte une vraie densité poétique, mais cette errance personnelle ( un peu trop sans doute) qui ne joue jamais le romanesque ou l'empathie tant avec les lecteurs qu'avec le peu de personnages rencontrés, a pris pour moi les allures d'une sortie hivernale sous la pluie et dans le froid avec seulement des baskets pour marcher dans la boue.
Pour conclure, je dirai que c'est sans doute très beau, très bien écrit mais très rasoir. Cette déambulation poétique volontairement lointaine conviendra aux lecteurs contemplatifs épris d'hydrographie ou d'expérience littérature. Personnellement, je suis resté à la porte ...heu...au bord, de cette rivière et du coup ne m'a pas emporté. 

jeudi 23 novembre 2017

Le courage qu'il faut aux rivières de Emmanuelle Favier


Pour un coup d'essai,  c'est un coup de maître ! Déjà dotée d'un très joli titre, d'une couverture qui attire l'œil, Emmanuelle Favier, sacrée performance, se révèle aussi une vrai championne en cette rentrée littéraire, évitant tous les écueils du premier roman, à savoir le portrait de sa maman ou de son papa, les souvenirs d'une enfance malheureuse, hautement symbolique ou même banale, le cruel passage de l'adolescence entre scooter et Biactol ou l'amour de sa vie qui l'a quitté à 22 ans. Il est vrai que depuis quelques temps les éditeurs font gaffe et commencent à dédaigner ces récits par trop égocentrés, renvoyant pleurnicher dans leur studio les primos publiants manquant d'originalité.
Quand vous ouvrirez "Le courage qu'il faut aux rivières" , il vous faudra laisser dans son coin toute retenue, tout à priori et vous laissez porter. Vous atterrirez  dans une contrée indéterminée, à une époque incertaine. L'écriture se charge avec grâce et finesse de planter le décor, en suivant Manushe, femme à qui on ne peut donner un âge. Vous comprendrez vite que dans le passé elle a fait vœu de chasteté et que cette décision radicale lui confère au sein de la société villageoise qui l'entoure, une certaine aura qui adoucit sans doute des mœurs locales aussi rudes que le climat. L'arrivée soudaine d'un certain Adrian va venir troubler l'ordre établi, surtout dans la vie de Manushe.
Je vous vois lever les yeux au ciel en disant qu'il n'y a rien d'original dans ce scénario, un inconnu qui surgit du fond la nuit et qui va venir troubler une femme, on a déjà lu cela cent fois. Je m'incline devant cette évidence, mais je me redresse aussi vite car rarement ce sujet bateau a été traité de cette façon et pris une telle direction. Laquelle ? Lisez le roman d'Emmanuelle Favier !
Ce que je peux dire par contre, c'est que vous découvrirez une écriture magnifique qui manie poésie, talent de conteuse et aussi un amour très fort du mot juste ( trois ou quatre fois... un froncement de sourcil... un arrêt pour se jeter sur un dictionnaire pour chercher des mots que pour ma part je n'avais jamais rencontré ... "insistance palilalique" par exemple... "ombre halitueuse"...) mais cela ne gêne en rien ce récit passionnant. Je rajouterai aussi que la rigueur du climat et la couche épaisse de vêtements portés par les héros n'empêchent nullement la sensualité de s'exprimer et que c'est même le point central de ce livre, qui, questionnera d'une belle façon la lectrice, le lecteur sur la passion, l'amour que l'on peut porter à une personne au-delà des genres... Je vous sens interrogatif quant à cette dernière remarque,  je vois les culs bénis froncer le sourcil ( et sans doute avec raison, le roman devrait les défriser pas mal ) car le projet d'Emmanuel(le) Favier, au-delà de raconter une histoire palpitante,  est bien de nous interpeller sur le conditionnement  qu'impose une société sur les êtres, leur représentation pour le regard des autres et la sexualité qui en découle.
Oui le roman est ambitieux par rapport à son projet mais aussi par sa construction gonflée ( une héroïne, un héros, chassant l'autre ) qui parfois oblige le lecteur sur quelques pages à s'interroger ( mais qui est-ce ? Où est-on ? ) sans que jamais l'intérêt ne retombe ( d'où l'indication du début de se laisser porter).
Même si j'émettrai une légère réserve sur le montage de l'histoire, "Le courage qu'il faut aux rivières" signe l'entrée d'une auteure qu'il faudra suivre avec une extrême attention, car je sens qu'elle possède tous les atouts pour devenir une grande !


Moi aussi, j'ai un lynx à la maison ! 

mercredi 22 novembre 2017

Thelma de Joachim Trier


L'affiche de "Thelma", sobre et sombre représentant la formidable jeune actrice, Eili Harboe, nous indique que l'on ne va pas beaucoup rire ni se détendre à sa vision. Il est certain que l'affaire est assez éprouvante. L'histoire de Thelma, lointaine cousine scandinave de la Carrie de Brian de Palma, se place dès les deux premieres scènes, dans les zones inconfortables d'un thriller angoissant. Après avoir échappé enfant au fusil de son père, tenté de l'abattre lors d'une promenade en forêt, on la retrouve adolescente dans une université que survole une nuée d'oiseaux noirs. Notre attention de spectateur étant attrapée, Joachim Trier va développer un récit qui petit à petit va virer au fantastique. Par petites touches, avec une image soignée et sombre, le réalisateur va distiller des détails sur son éducation rigoriste dans une famille ultra catho durant  du genre à prendre des vacances pour faire un pèlerinage Malmo / Stockholm à genou ( l'affiche surjoue beaucoup cet aspect), sur ses problèmes de santé et ses crises d'épilepsie qui se révéleront bien plus inquiétantes par la suite. Parallèlement, en bonne adolescente coincée venue de  sa cambrousse, le film va aussi retracer son apprentissage de la vie, comment elle va s'extirper de sa gangue religieuse et découvrir l'amour pour une autre jeune fille. C'est copieux, dense, bien mené. On reste scotché sur son siège. Le propos ne s'égare jamais, s'enrichit, se complexifie, bref ça fonctionne.
Alors que l'on prenait un virage vraiment fantastique, que l'on percevait une critique en bonne et due forme de l'éducation religieuse, la dernière partie explose tout ce qui avait été soigneusement mis en place en amont et sombre soudain dans un patchwork religio/fantastico/vengeur qui m'a laissé perplexe, interrogatif. Disons, pour ne pas trop en dire, qu'elle devient une sorte de Jésus au féminin qui aurait croisé l'Uma Thurman de Kill Bill mais aussi David Copperfield ( le magicien...) . Je sais bien qu'il faut terminer un film d'une façon ou d'une autre, que la complexité de la situation mise en place exigeait du scénario un sacré double salto grand écart pour retomber sur ses pattes, mais en aucun cas cette ahurissante fin. L'avantage est que l'on sort perplexe, que l'on aimerait bien savoir ce que sa voisine ou son voisin ont compris et que du coup ça créé le contact, la discussion, le partage et que cela devrait faire le bonheur des bars alentours. Et c'est finalement un bon point pour le film ( que je donnerai plutôt pour toute sa première partie).


mardi 21 novembre 2017

Marvin ou la belle éducation de Anne Fontaine



Vous vous souvenez du premier roman d'Edouard Louis ? "Marvin ou la belle éducation" en est la très libre adaptation. Eddy Bellegueule devient Marvin Bijou, il ne sera pas romancier mais acteur, et le film, dévoré d'ambition,  montre aussi l'ascension parisienne de son héros ( et donc le parcours d'Edouard Louis qui n'était pas dans le roman mais largement étalé lors de sa promo).  Du coup, bien que l'auteur lui-même ait demandé à Anne Fontaine d'adapter son roman, nulle part son nom n'apparaît au générique. Certes, en prolongeant l'histoire, le film s'éloigne beaucoup du livre mais peut être aussi qu'en voyant le résultat, Edouard Louis a préféré se désolidariser du projet.
On voit bien ce qu'a voulu faire Anne Fontaine : montrer le parcours d'un jeune homme échappant au déterminisme de classe ainsi que sa possibilité de vivre pleinement sa sexualité ( il est gay) loin des regards attardés et malveillants de ploucs de province. Pas de doute à avoir, le regard est fort bienveillant pour son personnage et malgré quelques jolies idées ( notamment de distribution, avec Catherine Mouchet en proviseure humaine et perspicace ou Vincent Macaigne en dramaturge un peu décalé mais sympathique) le film sombre dans une pathétique suite de clichés ou de ficelles scénaristiques ( Catherine Mouchet joue aussi le rôle de celle qui tombe toujours à pic !) qui lui ôtent toute émotion.
Le terreau du film, l'enfance de Marvin dans une famille à faire passer la famille Groseille de Chatilliez pour des invités de Nadine de Rothschild ( mais c'était déjà comme ça dans le roman), n'aide pas à mettre le film sur de bons rails. Pourtant, c'est sans doute la partie la plus réussie, les parents de Marvin ont beau boire du pastis en mangeant des frites, une sorte d'humanité ressort ( sans doute grâce au jeu de Grégory Gadebois et de Catherine Salée), évitant de sombrer dans la totale caricature. Le reste par contre ne s'embête pas avec les poncifs, les heureux hasards. Si l'on suit l'action, quand on est gay, il est bien d'être dans l'artistique, comme cela on rencontre plein d'autres gays sympas ou riches et vieux et attirés par la chair fraîche et si l'on sait s'offrir à bon escient, on pourra grâce au réseau que donne le fric, rencontrer Isabelle Huppert ( c'est mieux que Jennifer Maillochon ) et ainsi profiter de sa gentillesse pour monter son premier spectacle. Ok, c'est sans doute possible, mais pas sûr que cela fonctionne si on est maçon et que l'on monte juste à Montélimar...( sans parler du côté opportuniste ou détestable).
Quoiqu'il en soit, comme le monde d'Anne Fontaine ressemble à celui des Télétubbies ( mais sans la candeur et l'innocence ), Marvin aura du succès au théâtre et les gros beaufs l'accepteront tel qu'il est. C'est beau comme du Barbara... Cartland ! Je me moque un peu de ce positivisme, mais j'espère sincèrement que cela touchera quelques gays isolés et incompris ...
Tout ce joli fatras bien pensant parisien est mis en scène avec une certaine préciosité, optant pour un montage parallèle entre l'enfance et le parcours à Paris, procédé stylistique fait pour épater le bourgeois, mais surtout pour donner une pseudo profondeur (admirez  le face à face riche/pauvre !) que le film n'a absolument pas. Comme on est au cinéma, Marvin enfant possède une plastique irréprochable et une photogénie étonnante dans un univers franchement crade ( ben oui, coco, tes parents et tes frères et soeurs sont franchement moches, mais toi, t'es la vedette du film, donc tu es très beau !). Par contre, moins flamboyant, Marvin adulte, dans sa partie, erre dans un univers de champagne et de plaisir en se demandant ce qu'il fait là. Finnegan Oldfield m'a paru gêné, coincé et pas du tout convaincant dans son rôle de comédien de théâtre sensé mettre Isabelle Huppert en transe ( la pièce jouée est par contre irrésistible de drôlerie involontaire).
Bon résumons, si vous avez aimé le livre d'Edouard Louis, vous serez surpris par l'adaptation très libre. Si vous êtes militant LGBT, pour éviter l'étouffement devant la lourdeur des clichés, vous vous consolerez du regard bienveillant de la réalisatrice. Si vous êtes un spectateur lambda, prenez de la distance vis à vis de ce film  qui n'en possède pas beaucoup.




dimanche 19 novembre 2017

Anders Zorn


Vous voulez aller voir l'expo Gauguin, mais vous faire bousculer devant chaque tableau par des hordes d'amateurs éclairés ne vous tente guère. Irving Penn à côté vous tend les bras, mais la longue file d'attente dans la grisaille de novembre vous étonne un peu et laisse présager une même effervescence dont vos pieds risquent de se souvenir. Fuyez les sentiers battus et optez tant qu'il est temps ( jusqu'au 17 décembre) pour la rétrospective voisine sur Anders Zorn. Qui ?!?
Hé oui, vous pensez la même chose que moi lorsqu'un ami (grand merci à F.) m'a conseillé de prendre illico le chemin du Petit Palais pour aller admirer un grand maître de la peinture suédoise de la fin du 19ème et du début du 20ème. Un peu sceptique tout de même et pas vraiment amateur de ce que je pensais être un peintre académique, c'est donc sans réelle conviction que je pris un billet ( sans avoir à faire la queue ni réserver).
Nous sommes accueillis par un  "Autoportrait en rouge" ( 1915 ) réalisé presque à la fin de sa vie. Un premier coup d'œil nous présente un bourgeois dont l'embonpoint nous renvoie immanquablement à sa richesse de peintre quasi officiel de la bonne société suédoise.


Cependant, si l'on prend le temps de s'attarder sur le portrait, le rouge du costume étonne, laissant supposer un certain dandysme, peut être une sorte de décalage aux normes en cours, en tous les cas le posant comme quelqu'un de singulier ( ce qui sera confirmé par la suite, avec une photo de lui nu débordant d'une baignoire), singularité d'une peinture somme toute académique dont l'arrière plan aux grands aplats laisse cependant deviner un début de modernité ainsi qu'une demeure modeste ( genre cabane au bord d'un lac). Je ne dirai rien de la cigarette, qui à notre époque commence à étonner mais que l'on retrouvera  dans un magnifique portrait " La dame à la cigarette "...
Ce tableau imposant n'augurait pas tout à fait le ravissement que tout visiteur de cette exposition connaîtra. En effet, Anders Zorn, fut un immense aquarelliste et sa technique pour représenter l'eau étonne encore le citoyen du 21 ème siècle ( qui pourtant en a vu d'autres).


Cette photo ( personnelle) n'arrive pas à rendre réellement compte de l'aspect quasi photographique de ce lac, où vous noterez aussi le formidable cadrage ainsi que la confrontation entre la dame bourgeoise et le rameur d'extraction plus populaire, résumant parfaitement le travail de ce peintre qui n'a jamais renié ses origines modestes.
Placées judicieusement en début d'exposition, ces aquarelles éblouissent et nous permettent ensuite d'être plus attentifs à un travail aux apparences académiques de portraits de célébrités aristocratiques ou d'industriels suédois,  mais où un sens inné du cadrage et un regard de fin psychologue, leur confèrent un réel intérêt.
Mais Zorn aimait sa campagne de Dalécarlie et ne s'est pas privé de représenter ses habitants dans leur occupations quotidiennes, toujours avec un œil très bienveillant et sous des angles originaux mais aussi ses jolies jeunes filles qu'il a beaucoup aimé peindre dans leur nudité, huiles sur toile gracieuses et harmonieuses, où la nature reste souvent présente.




Dans un décor évoquant sans ostentation des cabanes suédoises ou des salons chics,  cette exposition ( la première pour ce grand maître suédois depuis 1906) nous fait découvrir un peintre fabuleux, classique mais tellement évocateur que je ne peux que vous inviter à le découvrir avant que la plupart des tableaux ne rejoignent le Nationalmuseum de Stockholm (  sa fermeture temporaire expliquant leur présence à Paris ).



vendredi 17 novembre 2017

Maryline de Guillaume Gallienne


Maryline est une taiseuse, elle n'arrive pas à sortir les mots pour exprimer tout ce qui bouillonne en elle. Pourtant, elle veut être comédienne et arrive même à séduire des metteurs en scènes par cette vulnérabilité troublante qui se dégage d'elle. Bien sûr, dans un métier impitoyable, quand on ne connaît pas les codes, ni ne possède de culot, le (peu) de travail qu'elle trouve peut devenir un enfer. De petits boulots, en plongée dans l'alcoolisme, elle fera pourtant quelques belles rencontres. Le vilain petit canard d'un monde d'artifices arrivera-t-il à se révéler cygne majestueux ou sombrera -t-il comme le canard d'élevage du Sud-ouest au destin tracé d'avance ?
"Maryline" le film, possède le regard bienveillant de son auteur sur une femme qui représente la cohorte de comédiens qui cherchent la lumière sans jamais la trouver. D'une vie faite d'espoir, de jobs ingrats et d'humiliations face à des décideurs malveillants lorgnant goguenards une gourde de province ( déjà, le mot province fait détourner les regards d'une profession, qui bien que souvent arrivant d'un bourg paumé, se veut plus parisienne que la Tour Eiffel ), Guillaume Gallienne parvient à nous émouvoir malgré un récit un peu bancal, où les flash backs et quelques ellipses mal balancées, enlèvent du pep's à l'ensemble. Heureusement, il s'est entouré d'une brochette de comédiens formidables, Adeline d'Hermy en tête, épatante dans le rôle titre et d'autant plus crédible qu'à part à la comédie française, on ne la guère vu sur les écrans. Mais, s'il y a une autre raison pour filer dare-dare voir le film, c'est pour l'apparition absolument magistrale de Vanessa Paradis qui, dans deux scènes de très haute intensité, marque les esprits durablement. Son interprétation de grande actrice façon Jeanne Moreau, vaut plus que le détour, elle se place directement dans les scènes les plus intensément cinématographiques que nous ayons vu cette année. Et quand, dans le générique de fin, nous entendons cette même Vanessa Paradis reprendre magnifiquement " Cette blessure " de Léo Ferré, le bonheur est complet.
"Maryline" est un film sympathiquement foutraque qui possède en son sein deux perles qu'il ne faut absolument pas rater !


Et pour le plaisir, la divine reprise ( et gonflée) de "Cette blessure" par Vanessa Paradis.



jeudi 16 novembre 2017

Le musée des merveilles de Todd Haynes



Todd Haynes est un des grands réalisateurs US du moment. " Le musée des merveilles", candidat malheureux du dernier festival de Cannes, sort sur les écrans avec une palanquée de qualités. Comme d'habitude, le réalisateur de "Carol " filme le passé de son pays.  Cette fois-ci nous sommes dans deux périodes différentes : la fin des années 20 ( 1927 pour être exact) et la fin des années soixante-dix ( 1977), deux histoires parallèles dont la première, époque oblige, en noir et blanc et ( presque) muette, la deuxième plus énergique et colorée ( nous sommes aux débuts du disco). Chacune, filmée avec une précision d'entomologiste, voire d'historien du cinéma, met en scène un enfant porteur d'un même handicap : la surdité, de naissance pour la petite Rose, accidentelle suite à une électrocution pour Ben. Tous les deux à cinquante ans d'intervalle partiront à New-York à la recherche d'une mère lointaine car actrice pour la petite fille et d'un père inconnu pour le petit garçon. Le montage parallèle de ces deux voyages, aux nombreuses précisions sonores et visuelles, avec quelques concordances temporelles ou psychologiques, ne peut que susciter admiration voire émotion. Si vous rajoutez, une Julianne Moore toujours aussi émouvante, des jeunes comédiens craquants, une image travaillée, une musique impeccable, vous pensez ( comme la presse) que le chef d'œuvre est à portée de main. Vous aurez sans doute raison , mais, bizarrement, malgré tous ces ingrédients, je n'ai pas marché. Je dirai même plus, je classerai ce film dans la catégorie : " Tout ça pour ça !? " ( non, c'est quand même plus léché que le film de Lelouch du même nom !). Oui, beaucoup d'efforts, de travail pour un scénario un peu vide de sens dont le seul but demeure d'essayer d 'émerveiller le spectateur lorsqu'il comprendra le lien entre les deux parcours. ( Et comme je l'ai deviné très vite, il ne restait plus que la prouesse technique ou la mise en scène pour m'accrocher. Et hélas pour moi, du moins ce jour là, cela ne m'a pas suffi).
Ce film est une commande, adaptée d'un roman pour enfant et cela se sent. Todd Haynes a beau y insuffler toute son énergie et sa créativité pour le tirer vers le mélodrame, genre qu'il aime tant, jamais il ne parvient pas à camoufler complètement le peu de profondeur du sujet. C'est du beau cinéma, généreux, bienveillant, fétichiste même mais, c'est raté pour moi, je n'ai pas accroché. Mais c'est personnel, totalement subjectif ...


mercredi 15 novembre 2017

Diane a les épaules de Fabien Gorgeart


Diane est une jeune femme aux apparences libres, qui drague sans façon les mecs dans les boîtes de nuit. Accessoirement, elle a accepté d'être mère porteuse pour un couple d'amis homos. En allant se ressourcer dans une maison héritée de ses grands-parents, elle rencontre un électricien qui ne lui déplaît pas. Comme la réciproque existe, surtout avec une jeune femme délurée et aimant le plaisir, les voilà échangeant plein de fluides. A ce jeu là, un homme s'attache vite et s'avère dérouté lorsque la belle Diane lui annonce, sans plus de commentaire, qu'elle est enceinte. La suite, lorsqu'il apprendra son rôle de mère porteuse, le perturbera encore plus...
Fabien Gorgeart aborde le thème de la MPA ( maternité pour autrui, pas tellement vu au cinéma ) avec aisance et surtout sans cliché. Son histoire, pourtant casse-gueule, évite les certitudes, et pose les bonnes questions. Avec une héroïne affranchie, qui se dit capable de dissocier le cerveau de son ventre, le réalisateur nous offre le portrait d'une vraie femme moderne qui n'a pas été atteinte par tous les diktats sociaux et ancestraux autour de la maternité ou du féminin. Aidé par l'impeccable Clotilde Hesme, grande tige pleine d'allant, dominant ses partenaires masculins par sa taille mais aussi par sa liberté d'actes et de ton, le film avance sans concession jusqu'à une dernière partie plus introspective, plus sensible sans doute, rebattant un peu les cartes, apportant de la nuance, de la réflexion.
"Diane a les épaules" épate par son sujet et son interprète principale, , mais reste toutefois dans cette catégorie de films français un peu fauchés et fragiles qu'il faut défendre, surtout lorsque l'on perçoit, comme ici, une voix qui pourrait être intéressante dans l'avenir.


mardi 14 novembre 2017

Et soudain, la liberté de Evelyne Pisier et Caroline Laurent


Evelyne Pisier, intellectuelle engagée, décide d'écrire son parcours de fille de bonne famille ancrée dans une droite colonialiste qui, petit à petit, va, par intelligence, générosité mais aussi convictions forgées au gré d'une vie assez mouvementée, devenir une vraie femme libre et moderne. Cette figure féminine et féministe reste indissociable du chemin tout aussi tortueux emprunté par sa mère qui contient déjà les ferments d'une libération inévitable pour ces deux femmes de fort caractère. Au lieu de prendre la forme d'un récit autobiographique, Evelyne Pisier, avec son éditrice, décide que le roman sera la meilleure forme pour tracer ces deux portraits. Le livre se prépare et au fil des rendez-vous, un réel lien naît entre les deux femmes que presque un demi-siècle sépare. Soudées de plus en plus par les confidences et l'ouverture du passé de l'une qui, bien que distant de deux générations, résonne énormément dans celui de la plus jeune, le livre commence à se construire, lorsque Evelyne Pisier décède. Caroline Laurent, la jeune éditrice, décide par amitié de terminer le livre.
"Et soudain, la liberté" se compose de deux histoires distinctes entremêlées, celle de l'éditrice qui nous conte sa fascination amicale pour cette femme de caractère, de son travail d'éditrice et de la rédaction du roman qu'elle écrit à la place de la défunte et aussi du roman par lui-même, véritable petit plaidoyer féministe à partir de la vie de Evelyne Pisier.
Comme pour la plupart des lecteurs qui se sont plongés dedans, le livre fut pour moi un réel plaisir de lecture. Sensible, joliment écrit, son féminisme exemplaire fait chaud au cœur, surtout aujourd'hui dans cette période trouble où bien des combats doivent continuer à être menés par et  pour les femmes. ( Je préférerai toujours lire la vie d'une femme de progrès, écrit avec une implication personnelle, que celle sans réel point de vue d'une sainte, même au parcours terrible... suivez mon regard dans cette rentrée littéraire... ). Cependant, au milieu des concerts de louanges justement reçues par cet ouvrage, je mettrai deux bémols. Le chevauchement des deux voix ( le roman et le récit de la fabrication de celui-ci) nuit parfois au plaisir du texte. Le récit de Caroline Laurent, l'éditrice, a une fâcheuse tendance à annoncer les événements à venir ou à sacrifier un personnage en finissant par nous le signaler totalement fictif . Du coup, le roman perd un peu de sa saveur, surtout que l'on perçoit dans celui-ci, mais c'était le désir de Evelyne Pisier, une volonté à camoufler certains personnages ( sans doute pour éviter des souvenirs douloureux) comme Marie-France Pisier ( l'actrice elle aussi décédée et soeur d'Evelyne) devenue un frère ou parce qu'encore vivant ( et trop connu) comme le premier mari médecin qui plus tard portera des sacs de riz en Afrique et deviendra ministre des affaires étrangères sous Sarkozy. Nous sommes dans un roman et cela reste anecdotique par rapport au message de combat que font passer ces deux femmes, et croyez-moi, il atteint sa cible !
Cette fort belle évocation de deux fortes personnalités, m'a donné envie d'en savoir plus mais aussi de rêver à une vraie biographie d'Evelyne Pisier, personnage fascinant et romanesque. 

lundi 13 novembre 2017

Days are dogs de Camille Henrot


L'espace chiquissement branchouille qu'est le Palais de Tokyo à Paris offre depuis quelques temps à des figures majeures ( pour une poignée de connaisseurs) de l'art contemporain français une carte blanche pour illuminer de leurs visions et de leurs créations ses immenses espaces. Cet automne, s'offre à nos regards curieux, les installations de Camille Henrot. Qui ? ( me demandez-vous ). (.... soupir...) Pour les béotiens, Camille Henrot, française née à Paris en 1978 mais vivant à New-York ( lieu où tout se passe désormais, et comme il y quelques mois que vous n'y avez pas mis les pieds, vous avez raté l'ascension de cette artiste au firmament de l'art) semble avoir été choisie désormais comme figure de proue de l'art contemporain national. Si vous lisez attentivement mon blog, je lui ai déjà consacré un billet ( ce que je peux être branché parfois...) lors de la présentation de son installation "Pale Fox" en 2014. A l'époque, je n'avais pas été convaincu ...
Faisant fi de toute réticence, m'armant de mon habituelle curiosité, je me suis rué à "Days are dogs"   ( "Les jours sont des chiens", pour ceux qui ne pratiquent pas Google traduction), succession d'espaces consacrés aux jours de la semaine. C'est simple, compréhensible par tout le monde de prime abord, car on a tous intégré dans nos têtes cette invention humaine de scander artificiellement le temps.  Nous débutons la semaine par le samedi avec une vidéo en 3D ( mais pourquoi?  pour attirer le public des  multiplexes?) mélange de baptêmes adventistes ( eux aussi font sabbat ), d'expériences scientifiques, de surf et d'animaux ou bébés posés sur des vitres et filmés par en-dessous le tout accompagné par des rubans déroulants où sont écrites ( en anglais ) des infos sur les catastrophes dans le monde. Le cerveau commence à s'interroger. Le regard plonge dans le dépliant fourni à l'entrée qui indique que " le film renvoie à l'espoir d'une vie meilleure, comme à la volonté d'échapper au quotidien " ... donc en pratiquant surtout extrême religion et sport extrême...
Pas convaincu, déjà un peu irrité, je fonce vers dimanche, " jour de la grasse matinée, du ménage, de la communion artificielle et des rêveries solitaires"  nous clame le dépliant. Et là on tombe sur plusieurs installations façon ikebana, mélange de grillage et de feuilles séchées, aussi joli à l'oeil qu'hermétique à mon petit esprit. Il semblerait que nous assistions ici à la confrontation du plaisir et de la productivité empreinte d'idéologie... ( je ne l'ai pas trouvé tout seul... j'ai mon petit papier avec moi). Et comme c'est dimanche, jour chéri, il a droit à une deuxième salle ! Et ô surprise, je la connais, c'est une reprise de Pale Fox, sans le serpent qui ondulait dans la salle et sans la possibilité de voir les posters sur leur présentoir... ( A l'interpellation du gardien par un sec " On ne touche pas ! " lorsque j'ai osé posé ma main pour regarder les photos dudit présentoir, j'ai essayé, de mon ton le plus pédagogique,  d'expliquer que cette interdiction amenuisait la portée de l'œuvre et que l'artiste en serait sans doute très fâchée. Rien, n'y a fait et je n'ai eu en retour que le regard glacial d'un être hermétique à l'art !). Par contre la loupe sur le sexe en érection était toujours là comme pour mieux nous annoncer la suite, car les jours suivants vont tous plus ou moins être pénétrés de sexualité, que ce soit les sculptures assez suggestives de lundi ( photo ci-dessus), l'espace sportif SM de mardi ( oups, pardon Tuesday, car tout est en anglais),  de la vidéo de vendredi ( Friday donc...), images de films pornos masquées par des mouvements de couleurs servant de cache mais eux aussi sexuellement évocateurs ou des aquarelles géantes plaquées sans grâce, histoire de combler les vides sans doute. La religion, le sexe, le productivisme... Je commence à voir où veut en venir l'artiste... Il ne reste plus que l'argent et les réseaux sociaux pour finir ce tour de la représentation de  notre monde actuel. Le premier est sans doute symbolisé par ce long et large chemin de pièces collées au sol et le deuxième par deux installations autour des ( jolis)  téléphones et de mails reçus, agrandis, reproduis... (photos)



Si j'ai vaguement compris ( enfin je crois) le concept de tout ça, ce n'est pas pour autant que j'ai été emballé. Il règne dans ces espaces aménagés, quelquefois un peu surprenants quand on y entre mais pas d'une beauté plastique ébouriffante, une certaine froideur voire un hermétisme voulu, souligné ( mais ce n'est pas unique), par une présentation sur cartel des plus soporifique, hermétique, faussement poétique, avec cet éternel enchaînement de mots, caricature du milieu de l'art contemporain qui se gargarise avec un verbiage qui, au second degré fait franchement rigoler ( " Le dimanche est ainsi le moment où l'ordonnancement du monde intime reflète l'ampleur de l'univers" ). Vous rajoutez des citations de James Joyce ou de Deleuze pour bien assommer le spectateur et le renvoyer ( pour beaucoup) à son inculture crasse face à une artiste qui elle manie Nietzsche avec brio et vous aurez un summum un poil prétentieux de ce qui se fait de nos jours. Personnellement, toute oeuvre qui a besoin de longues explications pour procurer un quelconque sentiment, me laisse sceptique. Cependant, je reconnais que remplir un tel espace n'est pas des plus facile et qu'au milieu de tout cela, certaines créations de Camille Henrot, perdues dans cette mise en espace, ( notamment les sculptures et certains objets ) n'accrochent pas comme elles le devraient. Oui il y a de la créativité, oui il y a un regard, mais comment y accéder vraiment ? Sûrement pas en imposant au spectateur cette démarche un peu hautaine qui en voulant en imposer par trop de concepts, frise parfois la vacuité. 

jeudi 9 novembre 2017

La mélodie de Rachid Hami

 


La musique adoucit les mœurs, cela est connu et depuis "La cage aux rossignols" en 1945,( sans oublier les inévitables "choristes") mate on ne peut mieux les enfants turbulents ou en perdition, tout du moins au cinéma. "La mélodie", film réalisé en partenariat avec La Philarmonie de Paris, reprend intégralement cette recette vieille de 70 ans en l'adaptant au goût du jour. Plus besoin aujourd'hui d'aller dans une maison de redressement, il suffit de se poser dans un collège de banlieue ( choisir la bonne banlieue quand même, pas Sceaux ni Versailles) et de réunir quelques éléments nourris au fast food global que notre société leur vend sans vergogne. C'est ce que fait Rachid Hami dans une salle isolée d'un collège de Seine Saint Denis ( dans le 9 / 3 donc). Isolée, car cette jeunesse passablement agitée et incapable de se concentrer, va devoir en neuf mois apprendre à jouer du violon et se produire dans un concert à la cité de la musique. Pas besoin de raconter la suite, vous avez compris qu'à la fin ils seront des quasi virtuoses, tout ça sous la houlette, d'abord crédule puis empathique, d'un professeur à la vie forcément un poil cabossée.
Sur ce canevas très ( trop ? ) prévisible, vont s'ajouter tous les rebondissements habituels. Les scénaristes ne se sont pas gênés, ils ont pris l'intégralité du catalogue des embûches inhérentes au genre et commis un hold-up complet  dans celui des bons sentiments. Copieusement servis, l'on aurait pu être écœuré devant tant de guimauve... Mais, miracle, à la fin, on arrive quand même à être ému !
Diable me direz-vous, ils jouent si bien du violon ? Non, ...enfin si, mais ça, on passe, tellement c'est peu crédible. La force du film, c'est d'avoir deux qualités qui vont finir par faire un peu oublier tous les clichés : ses acteurs et sa manière douce de pénétrer en creux à l'intérieur de quelques personnages, rendant le film plus émouvant que prévu. Même si le rôle de Kad Merad, en professeur tourmenté, taiseux mais bourré de gentillesse intérieure,( qui plus est joué par un acteur comique)  apparaît comme un cliché supplémentaire, je reconnais qu'avec son allure à la Michel Blanc, il est parfaitement convaincant ( tout comme Samir Guesmi en prof de français). Face à eux, les sauvageons du film sont tous parfaits ( et surtout le héros principal, le très attachant Renely Alfred) et superbement saisis dans leur spontanéité par un réalisateur très inspiré par cette jeunesse endiablée. Et quand la caméra quitte la salle de classe et ses apprentis musiciens, c'est pour aller saisir de jolis moments de grâce dans les vies de quelques parents d'élèves, donnant un ton plus personnel et soudain plus intéressant.
Si vous avez été fan des "Choristes", vous aimerez sans doute "La mélodie" ( attention, il n'y a pas de tube chanté en puissance). Si vous avez envie d'un film qui fait du bien, qui ne prend pas la tête mais qui pourra vous tirer quelques larmes d'émotion, c'est fait pour vous. Pour les autres, au cœur plus sec, à vous de voir...





Bécassine ! de Bruno Podalydès