samedi 2 décembre 2017

Beau doublé, monsieur le marquis de Sophie Calle et Serena Carone


Malgré le mot nature ajouté à "Musée de la chasse ", à priori, je n'étais pas particulièrement partant pour une visite de ce lieu, s'il n'avait eu la bonne idée d'inviter Sophie Calle, artiste multi supports et sans doute une des figures françaises de l'art contemporain les plus reconnues de part le monde, pour exposer ses dernières créations tout comme des parcelles de sa vie intime.
Si vous entrez au musée de la chasse et de la nature pour admirer les fusils et autres animaux empaillés, vous risquez d'être surpris de trouver au détour d'une pièce, un chat pendu ( quand je dis pendu, c'est bien avec une corde au cou ! )sur un fauteuil ...heu empire (?) ou un bout de matelas brûlé dans une vitrine de céramiques d'animaux montrant leurs crocs ( ou ne le remarquerez pas tout de suite comme cette famille anglaise absorbée à la contemplation de ces têtes de bestioles " so pretty" , remise dans le chemin de l'art contemporain par leur rejeton à casquette, un bambin de 5/6 ans qui hurlera  "Mom, mom, it's too dirty!" en pointant du doigt cette chose informe et pourtant parfaitement raccord avec les objets l'entourant..).
Si vous venez pour Sophie Calle par contre, vous passerez un moment à la fois ludique, passionnant et émouvant à rechercher toutes les traces que l'artiste a semé partout dans le musée, tout en vous disant  que cet endroit est quand même assez fabuleux avec son aspect d'immense cabinet de curiosités.
Quelques salles sont cependant entièrement réservées à l'artiste, en début de parcours et à la fin. Lorsque nous entrons nous tombons nez à nez avec cette photo, accompagnée de ce long texte encadré  ( 2,65m de hauteur !) :

Sous ce drap se trouve la star du musée, un ours polaire empaillé, dont chaque enfant accompagné d'un parent pourvu d'un appareil photo sera immortalisé entre ses pattes redoutables. Sophie Calle, dans un magnifique texte façon écriture spontanée, nous livre ce que cette photo lui évoque, du doudou au fantôme, du mariage à la fonte des glaces, de la peur à la douceur. de la naissance à la mort. Cette installation nous plonge d'emblée dans le monde de l'artiste, sa sensibilité, son obsession de la mort comme celle de magnifier sa vie. Artiste de l'intime, elle touche déjà notre sensibilité et nous annonce un voyage à nul autre pareil. En route pour deux heures de lecture ( oui, cette exposition est un livre ouvert), d'émotions, de légèreté ludique, joyeuse et créative, de mise en abyme de nos propres vies ou élans, de dévoilement de l'intime jamais impudique simplement magnifié par sa créativité. La vie, la mort, l'amour et la fantaisie font ici corps pour toucher au plus profond de nous. 
Je n'ai pas envie de détailler ( ce serai trop long et enlèverai l'effet de surprise aux futurs visiteurs) simplement de dire que l'exposition est multiforme, avec un côté ludique comme un jeu de piste qui tracerait un portrait intime de l'artiste. Ainsi, dans tout le premier étage, vous devez trouver 38 vrais moments intimes de la vie de Sophie Calle représentés par des objets déposés çà et là et  accompagnés d'un petit tableau fantaisie, assez  kitsch avec des animaux et dans lequel on peut lire une courte anecdote, étonnante, émouvante ou drôle ou les trois à la fois. C'est parfois incongru, d'autres fois malicieusement inséré dans une vitrine, posé sur une cheminée, accroché sur l'espagnolette d'une fenêtre. Mais Sophie ( je me permet cette familiarité car plus on avance dans l'exposition, plus elle nous semble proche) peut se révéler plus mordante comme en exposant au milieu de vieux fusils de la salle des trophées, des photos de délinquants ayant servi de cibles pour l'entraînement de policiers américains. 
Mais cette exposition se compose aussi de deux grands espaces consacrés pour le premier à la mort de son père mais aussi de son chat survenus quasiment en même temps. Sous différentes formes, vidéos, textes, photos, d'installations ( comme  ci-dessous) Sophie exprime son chagrin face au deuil, sa crise d'inspiration, le tout épaulée par les surprenantes sculptures de son invitée Serena Carone. C'est fulgurant de poésie et d'invention, ( Ah le tableau (?) de saumons, les yeux dans un mur blanc qui nous regardent jusqu'au plus profond de nous, le texto,...)
                                   Texte et mise en œuvre de Sophie Calle

La deuxième salle est plus en rapport avec la chasse avec la reprise de " La suite vénitienne " de 1980 où l'artiste traquait un inconnu dans les hôtels et les rues de Venise et une série de 12 textes sérigraphiés, retraçant à partir des petites  annonces du chasseur français ( première parution en 1885 !) jusqu'aux profils Tinder d'aujourd'hui, la femme idéale selon le mâle ( forcément chasseur de femelles). Cette suite de désirs nous brosse en creux un fabuleux portrait de l'homme cherchant chaussure à son pied, qui pourrait de prime abord apparaître drôle ( ça l'est quand même ), mais résonne un peu aigre à l'époque de "balancetonporc". Ceci dit, Sophie la malicieuse nous livre ici une merveilleuse étude sociologique et historique, allant  de l'époque de la jeune fille possédant une dot à celle qui doit avoir de beaux seins et ne pas être habillée en "Quechua". 
Dire que je suis ressorti emballé du musée de la chasse et de la nature est un doux euphémisme. Il y a des années qu'une exposition ne m'avait autant étonné, émerveillé par cette absolue liberté dans la créativité mais aussi remué intimement et surtout bouleversé jusqu'aux larmes. Alors que dire ? Foncez rue des Archives à Paris avant le 11 février 2018, vous y ferez une merveilleuse balade dans un univers personnel et intime qui est aussi un peu le vôtre... 

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