dimanche 10 décembre 2017

Les gardiennes de Xavier Beauvois



Une ferme un peu isolée durant la première guerre mondiale, tenue par les femmes dont les maris, les pères, les frères sont au front. Les saisons passent au rythme des travaux inhérents à l'endroit, le labour, l'ensemencement, la récolte, ... mais aussi la traite, le bois pour l'hiver, ... Cela pourrait ressembler à "L'arbre aux sabots" d'Ermanno Olmi mais ici aucune âpreté de mise en scène, Xavier Beauvois préfère installer ses héroïnes dans un joli cadre romanesque où le spectateur ira chercher dans les creux les ressorts de cette histoire.
Bien sûr la vie est rude pour les femmes de cette famille, les travaux des champs usent les corps au fil des jours, l'esprit lui étant mis à rude épreuve par ces hommes absents dont la vie est suspendue aux cartes postales qu'ils envoient des tranchées. La guerre n'est ici qu'une vague toile de fond lointaine, déformée par une presse aux ordres. Les quelques permissions accordées aux hommes relancent  l'espoir de jours meilleurs mais réveillent aussi les corps.
Chez les Sandrail, trois femmes triment pour garder la ferme à flot, la mère et sa fille ainsi qu'une jeune orpheline embauchée pour leur venir en aide. Le temps est au travail. On s'observe sans doute, mais rien ne peut troubler l'ordre des jours. Bien sûr, au fil des années, les quelques rares apparitions des hommes troubleront un peu cette harmonie et finiront par réveiller les jalousies et les personnalités.
La force du film vient dans sa façon très douce de regarder vivre ces personnages, où, avec peu de dialogues, en prenant le temps d'observer leurs gestes, leurs traits de visages, on entre dans leur vie comme le témoin privilégié d'une époque. Je sens déjà quelques uns se dire : "Ouh là, ça doit être rasoir, ce truc contemplatif !". Sachez, sans doute amateurs d'œuvres montées comme des clips pour masquer l'absence de scénario et de profondeur, que je vous recommande de vous poser gentiment dans votre fauteuil et de vous laisser aller. Vous serez tout de suite happé par une photographie absolument magnifique de Caroline Champetier qui livre ici un travail formidable, jamais dans la joliesse mais toujours dans la beauté (  évoquant parfois, sans que ce soit appuyé, les peintures de Millet ou de Vermeer ). Et puis, il y a la mise en scène de Xavier Beauvois qui maîtrise son film avec une élégance extrême. Il arrive à nous faire oublier que Laura Smet est faite pour être une paysanne du siècle dernier comme moi être catcheur, jouant avec finesse sur le couple mère/fille qu'elle forme aussi bien à l'écran qu'à la ville avec Nathalie Baye ( ici, absolument parfaite et d'une réelle beauté ). Il parvient également à faire passer une légère faille scénaristique, voire de casting ( qui a fait s'interroger plusieurs fois mes voisins de siège ) sur la place exacte de la jeune Marguerite dans la famille ( en fait, c'est la fille d'un premier mariage du mari de Laura Smet/Solange, autant le savoir avant d'aller voir le film, mais le personnage est secondaire et de plus exempté de travaux des champs puisque enfermé dans un pensionnat).
Hormis ces broutilles, bien minimes sur les 2h15 que dure le film, "Les gardiennes" emporte l'adhésion sans aucun problème tellement son élégance, son romanesque léger et juste nous touchent. Xavier Beauvois nous place dans une vraie bulle temporelle. Son regard intelligemment féministe qu'incarne sans doute un peu plus que les autres comédiennes la très convaincante Iris Bry, donne au film cette ultime touche qui en fait LE grand film français romanesque à voir cette fin d'année ( et non pas "La promesse de l'aube" dans quelques jours).



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