jeudi 27 août 2015

Profession du père de Sorj Chalandon


Emile a 12 ans et une vie simple, partagée entre l'école et quelques copains. Zoom avant. Quand on approche de cette famille aux apparences austères, le tableau est saisissant. Denise, la mère, effacée, quasi réduite au silence et à l'abnégation, subit les humeurs et les violences d'un mari affabulateur, obsédé par l'Algérie qu'il veut conserver française. En cette période trouble, l'esprit du père est tourné vers l'OAS et ses chefs. Il s'invente un passé aussi glorieux que romanesque, mêlant une amitié avec un ancien soldat américain et l'obsession de commettre un attentat contre le général de Gaulle, cet infâme salaud qui a lâché l'Algérie. 
Quand on se débat dans cet âge fragile entre enfance et adolescence et que l'éducation de l'époque vous fait patauger dans une certaine naïveté sur les choses de la vie, se laisser entraîner dans un délire d'adulte surtout quand ceux-ci sont accompagnés de la peur des coups que ce père ne se prive pas de distribuer, est une aubaine et un premier pas pour se confronter à la réalité. Mais la machine s'emballe. Emile se croit un allié de l'OAS et va petit à petit se croire investi de missions. Cela va même aller jusqu'à intégrer un copain dans ce délire, éprouvant à l'occasion, par ricochet, son pouvoir sur un plus faible. 
Dire le plaisir immense que l'on éprouve à la lecture de ce roman est difficile car, malgré l'âpreté du sujet (ou sans doute grâce), l'immersion est totale. Sorj Chalandon parvient à nous enfermer dans ce petit logement provincial, à nous faire ressentir la pression, la peur mais aussi l'exaltation adolescente qui court tout le long de cette histoire. J'ai été ému, j'ai enduré les coups, les violences verbales, j'ai halluciné parfois devant certaines situations mais je suis incapable de dire comment l'auteur a écrit, quel style il a utilisé, tellement tout coulait comme un excellent cru dans la bouche d'un amateur de vin. Dans ce sujet qui retranscrit merveilleusement deux époques troubles de la vie et de l'histoire, court une blessure que le narrateur a sans doute traîné toute sa vie. Et c'est avec une précision toute nostalgique mais sans aucun ressentiment, que cette blessure nous est livrée, donnant à ce livre l'intense écho des romans qui savent, d'une histoire personnelle, en offrir une résonance universelle. 
Cerise sur la gâteau, et signe que l'on tient là indubitablement l'un des excellents livres de cette rentrée, on ne trouvera aucun temps mort, ni aucune scorie dans ce texte qui possède l'élégance de nous offrir une fin totalement bouleversante et admirable de beauté et de finesse. (C'est finalement assez rare chez nos romanciers actuels qui gâchent souvent une belle idée de départ par une conclusion décevante.)
Totalement conquis par le dernier roman de Sorj Chalandon, je serai longtemps accompagné par ces personnages indubitablement inoubliables et ne regarderai plus du même oeil ces nanars des années 60 type OSS 117 (première version ), ils renferment sans doute l'essence même du personnage de Ted, le parrain fantasmé de cette enfance tourmentée. 

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