lundi 22 février 2016

Cruelle de Florence Dupré La Tour


Regardez la couverture vraiment réussie de cet album !  Elle donne la même impression qu'à la lecture. Un peu en trompe l'oeil avec cette tête d'oie/fenêtre, elle révèle une petite fille fort mécontente, coincée entre deux éléments rouges. On ne sait trop si c'est elle qui a tranché la tête du volatile ou si le même volatile va s'écraser sur elle. En tous les cas un climat de violence s'annonce au futur lecteur.
Cette petite fille, c'est Florence Dupré La Tour, l'auteure. Elle a des faux airs de Mafalda, cousine argentine qui a du bercer sa jeunesse. Elle vit avec ses parents, catholiques très pratiquants et ses soeurs. La  famille se complétera au fil des ans avec d'autres naissances mais surtout avec l'apport d'animaux divers et variés qui, entre les les mains de la narratrice, périront les uns après les autres. Morts violentes, souvent, victimes de maladresse ou de négligences, voire de la cruauté de la petite fille, les animaux seront enfouis dans des boîtes de chaussure au fond du jardin, lors d'enterrements aux consonances religieuses.
Vous vous souvenez sans doute de l'épisode des poissons rouges dans "Les malheurs de Sophie". Tant mieux, parce qu'ici c'est la même chose mais puissance mille. C'est une succession  macabre de petites bêtes innocentes qui seront les victimes d'une petite fille dont on se demande tout le temps durant la lecture qu'elle est la part exacte d'innocence enfantine ou de réelle cruauté. On sait bien que le monde merveilleux de l'enfance n'est qu'une vision gnangnan pour adultes en quête de tranquillité, mais ici, le lecteur est mis à rude épreuve, malmené par une narration bannissant d'édulcorer le moindre  agissement funeste tout en restant sautillante comme une petite fille enjouée. Est-elle foncièrement sadique ou victime de son éducation ?  Cette ambivalence, très inconfortable mais sacrément accrocheuse, donne un ton très inhabituel à ce roman graphique. Les illustrations, jouant avec bonheur dans des tons de gris assez tendres et variant finement les formats au gré des épisodes, concourent à maintenir le malaise jusqu'à un final encore plus glaçant.
"Cruelle", en plus d'être un album totalement maîtrisé et passionnant, prouve avec brio, que les femmes en bande dessinée existent bel et bien quoiqu'en disent les organisateurs du festival d'Angoulême. Elles ont leur mot à dire, le disent avec force et talent, et Florence Dupré La tour en est un de ces voix que l'on suivra désormais avec un intérêt certain.


2 commentaires:

  1. Cette BD est un vrai coup de pelle qui fait vibrer notre p'tite tête d'enfant, elle ravive des sentiments enfouis, parfois inavoués, inavouables, comme notre rapport dominant sur les animaux, je pense alors à toutes ces fourmis écrasées sciemment... Mais en contre partie, elle fait résonner en moi tout le malaise que l'on ressent en découvrant son lapin Bunny cuisiné en civet un dimanche midi en famille, ou alors les scènes pendant lesquelles mon grand-père résistant (qui pourtant a frôlé la cruauté des camps) dépeçait ses lapins avec fierté devant nos yeux apeurés; pour résumer cette BD me laisse sans oie!

    RépondreSupprimer
  2. Joli jeu de mot uwu
    Je viens de le terminer aujourd'hui même et j'avoue que c'est morbide et particulièrement déstabilisant... Mais j'aime bien ! :D

    RépondreSupprimer

Woman at war de Benedikt Erlingsson