mercredi 17 février 2016

Un jour avec, un jour sans de Hong Sang-soo


Hong Sang-soo est un cinéaste prolifique, aimant raconter la même histoire, en gros une brève rencontre entre un homme et une femme qui coucheront ou pas ensemble, mais où on trouvera invariablement un personnage travaillant dans le cinéma et un autre, parfois le même, buvant beaucoup. A partir de cette trame renouvelée seulement par des lieux ou un personnage décalé ( une étrangère dans In another country) il  joue avec la narration à la façon d'un Resnais dans Smocking/No smocking, présentant deux voire plusieurs variations sur une même histoire. Tournés en quelques jours, ses films, si l'on en croit les interviews d'Isabelle Huppert que le maître coréen a dirigé, les dialogues sont écrits le matin même du tournage, tournage sur lequel l'alcool coule à flot.
Tous ces éléments sont du caviar pour la critique et pour les spectateurs ! Quelqu'un d'original, qui trace sa route sans s'occuper de la mode et qui joue sur les plans fixes (so chic!), les dialogues banals ( tu m'étonnes s'ils sont écrits le matin même après une nuit de beuverie), un vrai artiste quoi ! J'ai dit pour les spectateurs ? Oui, certains y prennent sans doute un plaisir intense à voir de jolies coréennes jouer les pucelles effarouchées ou les timides perverses, en débitant des dialogues du genre :
-Que fais-tu ?
-Je bois du lait à la banane.
-C'est bon ?
-Oui !
Ceux qui ne pensent même pas à regarder l'heure sur leur portable durant la projection, citent, on se demande pourquoi,  Rohmer, trouvant en Hong Sang-soo sa réincarnation version coréenne.... sans doute pour le côté minimaliste de la réalisation parce que côté dialogue c'est one point pour le français et côté direction d'acteurs c'est KO debout pour le coréen. Bref les inconditionnels, y vont comme à la messe, les yeux fermés ( non, quelle est la méchante langue qui a dit qu'ils dormaient ? ) et en ressortent émerveillés, les poils dressés de bonheur et les mêmes adjectifs en bouche (toujours les mêmes d'ailleurs) : merveilleux, délicat et magique.
Et puis, parmi les spectateurs, il y a les autres. D'abord, ceux qui atterrissent par hasard dans la salle et qui, comme pour ce film, la quittent à la moitié du film, non pas parce qu'ils s'ennuient ( mais ça reste à vérifier) mais uniquement parce que l'apparition de ce qui ressemble à un carton de générique surgit à l'écran, leur intimant illico de claquer le siège et enfiler leur doudoune! Les sots ! Ils ne savent pas que c'est une facétie du maître qui en fait annonce une deuxième version de l'histoire. ( ok, faut deviner ou lire le coréen, mais là faut pas demander l'impossible !)
Ensuite, il y a ceux, comme moi, qui se sont préparés mentalement à cette projection, qui ont ingurgité leur TéléramaInrocksMondeetLibé, médication absolument indispensable pour profiter pleinement des sous-entendus qu'un lait/banane avalé dans le temple de la bénédiction peut engendrer comme références érotiques et comme sous texte dans un cheminement créatif hors norme. Là, ils apprécient les longues minauderies d'une jeune peintre un peu timide voire un poil niaises, les atermoiements d'un quarantenaire qui drague gentiment pour ne pas effaroucher sa proie, tout cela en longs plans fixes et avec boissons de plus en plus alcoolisées au fur et à mesure que les lieux s'enchaînent ( lentement,je vous rassure, nous sommes chez un AUTEUR). Ils s'ennuient discrètement, appréciant de temps en temps un joli plan sur la frêle nuque de la gracieuse actrice, s'agaçant de cet acteur qui remet toujours en place son improbable mèche post adolescente dès qu'il a dit une fadaise qui ne fait rire que lui, se barreraient bien après la longuette première partie bien plate. Mais, eux ils ont pris leur potion de critiques et savent que tout le sel a été mis dans la deuxième partie. Et ils ont raison au final. Les variations proposées dans cette deuxième version plus vraie, plus honnête, plus ouvertement sexuelle (mais je ne dirai pas s'ils sortiront leur préservatif à la fin) s'avère bien plus amusante, intrigante et ludique. On peut quasiment jouer au jeu des erreurs en comparant des plans quasi identiques où juste un ou deux détails ont été changés, indiquant de manière subtiles les sentiments des protagonistes. C'est plus enlevé, plus frais, plus réel, sans pour autant atteindre la verve d'un "Smoking/No smoking".
Pour conclure, je dirai que c'est nettement plus réussi que ses précédentes productions car plus lisible. La délicatesse de sa mise en scène met bien en avant les sentiments, les enjeux amoureux et humains et cette volonté très théorique de refaire le quasi même film d'année en année ne noie pas trop son pari émotionnel. Je n'irai pas par contre hurler mon bonheur, car tout cela se regarde avec un léger ennui teinté d'un certain scepticisme.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Woman at war de Benedikt Erlingsson