mardi 23 août 2016

Beaux rivages de Nina Bouraoui


Le thème du chagrin d'amour en littérature a été ausculté sous toutes les coutures depuis des siècles par une multitude d'auteurs et non des moindres. Qu'est-ce qui a poussé Nina Bouraoui à tenter le pari un peu fou d'écrire une nouvelle fois dessus ? Une histoire personnelle, qui, couchée sur le papier peut faire figure de thérapie voire de passage d'expérience, et  permet sans doute de poser son regard,  prendre du recul ? Mais intéresser une nouvelle fois le lecteur avec un matériau aussi peu original, est-ce possible ?  La lecture de "Beaux rivages" me force à répondre par l'affirmative tant le la plume ( sans doute trempée dans un réel récent personnel) cisèle un texte fébrile et puissant. Mais au-delà de cette plongée clinique dans les affres de la séparation de son héroïne, l'auteure donne une puissance supplémentaire à son texte en analysant en filigrane l'impact du virtuel dans notre quotidien et ici dans la perte d'un amour.
Se quitter en 2015 ou en 1981, cela n'a rien à voir. Quand Adrian annonce à A. qu'il désire mettre de la distance dans leur relation, c'est par SMS qu'il le fait, manière lâche mais froide et contemporaine de larguer quelqu'un. Le coup est rude surtout après huit d'un amour plein, aux apparences parfaites et sans avoir ressenti le moindre délitement de cette relation pourtant un peu épisodique. L'incompréhension, l'envie de savoir, le secret espoir de récupérer cet homme traverse A. Mais en  fouinant dans les réseaux sociaux, elle apprendra qu'elle a une rivale. Un petit tour sur Google earth lui permettra de visualiser sa maison et la découverte que cette femme tient un blog, augmentera son ressentiment. La consultation régulière de ses publications nourrira sa jalousie jusqu'au fantasme.
Autrefois on pouvait soigner un chagrin d'amour sur le divan d'un psy.Aujourd'hui, on y a toujours recourt mais ces derniers, en plus d'essayer de calmer le mal être intérieur doivent aussi se battre contre les addictions aux technologies qui exacerbent le sentiment de perte et d'abandon ( tout comme ils accélèrent artificielles le sentiment d'amour réciproque).
Nina Bouraoui, tout en restant intensément littéraire, cerne magistralement toutes ces emprises qui engluent son héroïne dans cette dépression. Pas question pour l'auteure de restituer in extenso tous ces messages envoyés comme pourrait le faire des textes pseudos modernes et branchés,ils s'intègrent parfaitement dans son récit. Mais tous ces mots compressés, agglomérés dans cet espace restreint des smartphones n'expriment pas complètement le moi profond des protagonistes. Le roman alors invite ses personnages à des face-à-face où la parole, la vraie, se libère, incandescente. Ces moments d'une grande intensité, comme des monologues crachés d'un seul souffle, jaillissent dans des paragraphes nerveux, qui par leur universalité ne peuvent que  toucher encore plus le lecteur.
J'ai été happé dès les premières lignes par l'énergie de cette écriture. Malgré l'apparent pathos du sujet, le regard aigu et précis de Nina Bouraoui sur A. mais aussi sur tout ce qui l'entoure, nous transforme en tourneur de pages. Et même si les deux dernières parties, qui correspondent à la possible renaissance de cette femme, m'ont paru moins convaincantes, le roman reste une remarquable plongée dans la psyché d'une quarantenaire d'aujourd'hui, dont l'abandon lui fait sans doute miroiter de nouveaux rivages.

Et pour mieux illustrer ce roman, voici sa bande son composée principalement de deux chansons souvent écoutées et citées par l'héroïne :  On attendra l'hiver par Julien Doré et Les hautes lumières par Fauve.




1 commentaire:

  1. Entre 81 et 2015...il n'y avait pas Closer non plus! Encore pire que le SMS dans les plus hautes sphères!
    Quant à l'héroïne, si elle écoute FAUVE en boucle, je vais être obligée de m'attarder sur son cas.

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