mardi 12 janvier 2016

Les intrus d'Adrian Tomine


Sous cette couverture, qui nous place tout de suite dans un environnement nord américain, un peu froid et géométrique, se cachent les absents de cette illustration : les personnages de ces six histoires qui composent ce roman graphique . Ce sont eux les intrus du titre, hommes ou femmes, tous un peu décalés dans une société standardisée. Qu'ils soient jardinier rêvant de faire de l'art moderne, sosie d'une star du porno, dealer à la petite semaine ou ado coincée s'essayant au stand up, tous errent dans la vie pour se trouver un ailleurs différent, correspondant à leurs désirs profonds. La réalité se charge de leur barrer la route, le mal être est certain, et suinte de ces pages un sentiment de désillusion, une ultra moderne solitude. 
Les portraits ne sont pas gais, pas vraiment souriants ni légers, malgré un graphisme très ligne claire. On y trouve en creux le portrait d'une Amérique de la classe moyenne sérieusement déboussolée, flirtant parfois avec le déclassement. Le regard d'Adrian Tomine, tout en étant sans concession, reste cependant empreint d'une grande empathie et d'un grand respect pour tous ces individus aux idéaux qui sombrent. 
Ce qui auraient pu être au final des tranches de vie à la sauce américaine, comme on a pu déjà en lire ailleurs, deviennent sous le crayon de cet auteur aussi fin observateur que facétieux et inventif, de véritables petits bijoux créatifs. Les six histoires ont la particularité d'être proposées en six styles narratifs différents. La première sous forme de strips mélancomiques, la seconde est narrée de façon complètement linéaire, la suivante aussi mais avec un art de l'ellipse absolument magistral, la quatrième, plus courte, n'est illustrée que par des paysages ou des objets ayant trait au récit et les deux dernières jouent soit avec une présentation en nombreuses petites cases soit en adoptant un style noir et blanc plus sombre au trait plus épais, totalement surprenant par rapport à l'ensemble de l'ouvrage. On admire donc la fascinante inventivité de l'auteur qui parvient ainsi à créer l'ambiance adéquate à chaque fois et donnant ainsi à son récit toute la force dépressive souhaitée. 
Eh oui, la dépression court au fil de ces pages pourtant si belles à l'oeil. Rassurez-vous vous n'y plongerait pas pour autant, même si elles sont sans doute un miroir de notre mal être contemporain. Mais la beauté du trait, la virtuosité de la narration et l'édition haut de gamme avec belle couverture et papier de très bonne qualité donnent à ces "intrus" une allure de petit bijou sensible. 












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