vendredi 24 octobre 2014

Bande de filles de Céline Sciamma


Vouloir réduire "Bande de filles" à une version de  "La haine", qui semble être le positionnement de pas mal de médias en ce moment, n'est pas rendre service à ce film. Certes une énorme énergie se dégage de l'ensemble, mais le projet est assez loin d'être un constat sur la vie des filles en banlieue. Le propos de Céline Sciamma est autre ou tout du moins bien moins réducteur. Le titre joue déjà  l'ambiguïté ."Bande de filles" peut également sonner comme une insulte proférée par une bande de cons ou une bande de ploucs. C'est sur cette notion de minorité sexuelle cherchant à s'émanciper que la réalisatrice développe son histoire. C'était la thématique de ces deux précédents films (les excellents "Naissance des pieuvres " et "Tomboy" ) mais ici, cela prend une dimension supplémentaire tant son choix des personnages et son immersion en banlieue donnent un caractère éminemment plus politique. Cette bande de filles, existe bien dans  l'histoire mais n'en est pas l'élément principal. Dès la deuxième scène du film, magnifique, nous en sommes avertis. Les filles enjouées et bavardes après une partie de football américain, rentrent chez elle, s'imposant sous les regards de quelques garçons qui traînent,  un silence de plus en plus grand au fur et à mesure de leur avancée dans la cité. Le constat ainsi posé, la réalisatrice va s'intéresser à Marieme (plus tard Vic). Elle a 16 ans, pas très bonne élève. Lorsque la proviseure du lycée l'oriente un CAP, elle sent bien que sa jeune vie prend des  rails guère emballants. Une rage toute intérieure naît dans la tête de cette jeune fille aux apparences très sages. C'est le moment où tout se joue pour elle. Elle refuse les codes que l'on veut lui imposer et va choisir la voie difficile de l'émancipation donc du combat. Elle fera avec les moyens du bord, s'engageant dans des impasses  dont elle saura au final en retirer le meilleur pour mieux avancer. Elle s'intégrera dans une bande de filles lookées, bling bling, à la supposée liberté. Elle y trouvera une forme de solidarité, d'amitié fraternelle mais en  sentira bien vite les limites. Son incursion dans un monde plus sombre, celui des trafics de banlieue, sera tout aussi vain mais aussi un creuset pour mettre son corps à l'épreuve, puisque afin d'éviter la prostitution, elle gommera sa féminité.
Pour mieux se concentrer sur le sujet, Céline Sciamma a éliminé des éléments trop clivants ou clichés, même si elle en joue parfois pour mieux les tordre. Ainsi pas religion, pas de police, pas de pères, peu d'hommes en fait, même si on sent leur regard et leur présence . Elle filme également la banlieue sans tags, comme un ensemble architectural aux formes sinon harmonieuses tout du moins esthétiques mais tout cela avec une énergie farouche et stimulante. D'ailleurs, pour son troisième film, la réalisatrice a particulièrement soigné l'image, ici de toute beauté, balayant d'un revers de caméra ce cliché de banlieues grisouilles, préférant les couleurs vives et claquantes à l'images de ses héroïnes. Certes on peut reprocher au film quelques scènes un peu trop longues ou à la crédibilité moyenne, mais que de talent et de culot réunis ! En filmant des filles blacks de banlieue, elle arrive à faire oublier leur origine, leur couleur de peau. Le spectateur ne voit plus que le portrait intime d'une fille d'aujourd'hui qui, dans un monde toujours aussi macho et peu accueillant pour les femmes, se bat pour obtenir la place qui lui revient, celle d'un être humain comme tous les autres, libre de vivre et d'agir selon sa conscience. En banlieue ou dans les quartiers bourgeois, blanches, noires, beurs, le combat est sensiblement le même, les moyens pour y arriver peuvent différer. Heureusement qu'il existe des films comme celui-ci pour faire passer le message et galvaniser les bandes de filles !
PS : C'est vrai que le film attire dans les salles un public de filles blacks. Lorsque je l'ai vu, elles étaient une dizaine par bande de deux. Hélas, toutes n'ont pas adhéré au film. Certaines sont sorties avant la fin. D'autres ont préféré ricaner en envoyant des textos. Le distributeur doit être content, les filles viennent... mais sans vouloir faire mon raisonneur bobo, je ne suis pas certain que le film leur parle réellement. Trop lent sans doute, pas monté comme un clip de Rihanna (malgré la jolie scène d'amitié au son de "Diamonds"), formaté quand même cinéphile, il ne s'adresse pas vraiment à tout le monde. Espérons qu'elles en retiennent l'essentiel et que la force et la beauté de certaines scènes (et notamment la dernière) s'impriment fort en elles. 

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