mardi 3 mars 2015

La vie des gens d'Olivier Ducray



Lyon, sept heures du matin, un premier janvier. Les rues sont désertes. Un vent froid et humide fait voler les derniers confettis répandus quelques heures plus tôt par des fêtards qui viennent de sombrer dans leur lit. Les dernières feuilles mortes sont écrasées par une trottinette que soudain la caméra va suivre. Nous avons à peine le temps de nous apercevoir que la conductrice a l'air pressé, que déjà, l'engin roulant est dans un escalier, une clef ouvre une porte, et un "Bonjour, bonne année !" retentit, joyeux. Une vieille dame, encore en robe de chambre, ensommeillée, apparaît dans le cadre et notre sportive matinale commence à prodiguer des soins avec précision et bonhommie. Quelques mots plus tard ou un chocolat avalé, hop, la voilà repartie, enfourchant sa trottinette et pénétrant dans un nouvel appartement du troisième arrondissement de Lyon.
Le début du documentaire d'Olivier Ducray qu'il consacre au travail d'une infirmière libérale est une succession ininterrompue de visites chez de vieilles gens. Comme la professionnelle de santé que l'on suit est une vraie tornade de bonne humeur, nous n'avons guère le temps de souffler ni de bien intégrer visuellement toutes ces personnes. Nous sommes pris par le tourbillon de ses entrées et sorties, par tous ces échanges empreints de gentillesse, de tendresse mais aussi de bon sens. Françoise, l'infirmière est souvent la seule visite que ces personnes auront dans la journée. Elle est celle qui apporte le monde dans une vie de solitude où parfois seule la télé permet d'être relié à la réalité contemporaine. Elle est celle qui apporte aussi la gaieté, des mots de réconfort, de soutien, stimulant les uns, délirant avec d'autres, épaulant ceux qui lâchent prise, se transformant souvent en confidente. "La vie des gens" c'est à la fois le magnifique portrait d'une infirmière pour qui son métier est un mélange de soin mais surtout d'échanges attentifs, mais aussi un regard lucide, plein de tendresse sur l'isolement et la dépendance des personnes âgées.
Hou là, va-t-on me dire, pas envie d'aller voir ce que, de plus en plus, on ne essaie de ne pas voir ou d'oublier. Et vous aurez tort ! Le réalisateur , Olivier Ducray, a un vrai regard de cinéaste. En suivant Françoise, il pénètre au début dans les appartements du bout de la caméra, filmant pudiquement des objets disposés là, évoquant ainsi en quelques secondes toute une vie, puis s'attarde petit à petit, même après le départ de l'infirmière, captant un regard mélancolique disant toute cette solitude subie, une réflexion drôle ou complice aussi.
Réalisé sur une année, à raison de 3 ou 4 jours de tournage chaque mois, le temps, rythmé par les saisons, est ici une unité de mesure dont on perçoit toutes les nuances : le temps qui passe, le temps qui reste, le temps qui a filé trop vite, le temps qui ne passe pas tellement la solitude est pesante....
Tous ces hommes et toutes ces femmes qui savent que leur temps est compté, s'appuient sur l'infirmière. Ils savent bien qu'elle fera tout ce qu'il faut pour qu'il puisse au moins mourir chez eux, car c'est son désir aussi à elle. Sans pathos, sans jamais leur mentir sur leur sort, en étant concrète, mais magnifiquement humaine, elle va les accompagner avec force, humour et grande tendresse. Au fil du temps, ces personnes nous deviennent familières et je défie quiconque de ne pas y retrouver, qui un parent, qui un grand parent... L'effet miroir est aussi garanti, ayant sous les yeux le sort qui nous attend peut être. Malgré cela, on sort de la salle avec la délicieuse impression d'avoir rencontrer des personnes formidables. Bien sûr, Françoise, l'infirmière est une nature, un vrai personnage, une femme comme on aimerait en rencontrer plus tard, quand notre corps commencera à lâcher d'un peu partout. Mais toutes ces personnes âgées, aussi différentes soient-elles, s'invitent dans nos vies et par la grâce d'une caméra complice, deviennent eux aussi des familiers auxquels on s'attache.
Grâce à un humour omniprésent, "La vie des gens " est une vraie réussite. Il n'y a qu'au cinéma que l'on peut prendre le temps de vivre avec les gens de cette manière, avec douceur et sensibilité. Regardez l'affiche.Vous la trouvez jolie, réussie ? Alors le film vous passionnera car il est à son image !




1 commentaire:

  1. Quand on voit cette affiche et ce commentaire, cela va droit "au coeur" des soignants.
    Malheureusement, ce film est resté trop peu de temps à l'affiche...(pas le temps de poser la trottinette, qu'il n'y avait déjà plus de séances programmées!)
    Merci de faire parler de ce film qui décrit une profession trop peu reconnue, ou méconnue, ou que parfois on ne veut pas connaître, ou qu'on ne connait qu'au dernier moment quand on n'a pas le choix, ou plus le choix).
    Je rajouterai seulement que c'est à chaque âge de la vie que l'on a besoin de croiser ces personnes "magnifiquement humaine", dotées de "force, d'humour et de grande tendresse".
    Mon idéal étant qu'il n'y ait pas qu'au cinéma qu'on puisse observer une qualité de soins; mais qu'on soit tous "acteurs" au quotidien pour accompagner au mieux "la vie des gens".am

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