dimanche 29 mars 2015

Sauve qui peut Madrid ! de Kiko Herrero


Certains romans  m'arrivent dans les mains d'étrange façon. Celui-ci a été le fruit du hasard. En traînant sur les sites d'éditeurs à la recherche de nouveautés intéressantes, je suis tombé chez POL sur "Sauve qui peut Madrid!" qui tout de suite m'a fait penser à un ami amoureux de Madrid, malgré un titre radicalement opposé à son attachement à la capitale espagnole. Nous dînions ensemble quelques jours plus tard, j'avais ainsi un petit présent tout trouvé. Comme j'ai du mal à offrir un livre que je n'ai pas lu, j'en fis aussi l'acquisition .... Une chose est sûre, après sa lecture, il est certain que je l'offrirai de nouveau !
"Sauve qui peut Madrid !" ( écrit à l'espagnole ...mais je n'arrive pas à trouver un point d'exclamation à l'envers!) débute par une anecdote qui résume bien le livre. Une baleine morte, tirée par des boeufs et des hommes, traverse l'Espagne d'Ouest en Est pour être exposée dans un terrain vague à Madrid. Des gradins sont montés très vite mais la puanteur de la bête fera fuir les spectateurs, l'exposition tournant au désastre. Toute l'histoire récente de l'Espagne est dans ce souvenir d'enfance. Toute l'amertume de l'auteur envers sa ville natale aussi.
Grâce à cette entrée en matière toute métaphorique, le lecteur est tout de suite emporté dans l'enfance de l'auteur. Nous sommes dans les années 60, sous la dictature franquiste et, merveille de cet âge insouciant, malgré la pesanteur de cette société sous chape de plomb, il fut heureux. Père communiste et médecin, mère fantasque, soeurs originales furent la source d'une vie au terreau romanesque indéniable. En tirant le fil des souvenirs, Kiko Herrero ranime une Espagne qui, malgré l'ombre planante de Franco, conservait cet appétit de vivre dans le bruit, l'excès et les traditions bon enfant. Les nombreux interdits d'une éducation ultra stricte ne ternissent pas le tableau, le rendant, avec le recul, savoureux.
Composé de petits chapitres à l'apparence disparate, le livre pourtant ne laisse rien au hasard. Chaque détail, chaque anecdote apporte un élément dans cette fresque qui se révèle au final un magnifique portrait d'une Espagne et d'un Madrid aujourd'hui presque disparus. Bien sûr, l'ode à la serpillière espagnole est toujours d'actualité. Pas certain par contre que la madrilène d'aujourd'hui arbore le jour des rois mages sa plus belle "bata" (robe de chambre) pour déambuler dans le voisinage et boire du champagne. Mais ceci ne sont que de petites anecdotes façon carte postale humoristiques alors qu'au fil des pages en apparaissent d'autres, tout aussi significatives, de celles qui imprègnent durablement les esprits. Une visite sur le lieu de travail du père, chercheur en dératisation, avec ces chiens aux cordes vocales sectionnées et ce gorille en rut au fin fond des caves du laboratoire, est l'unique occasion de parler de ce régime franquiste,  avec sa population réduite au silence et le sexe caché, claquemuré, honni. Une excursion interdite dans un sanatorium abandonné préfigure déjà le destin de l'auteur, cet enfermement dans un Madrid de débauche qui a failli le perdre.
Kiko Herrero est né en 1962 et a donc connu cette effervescence qui succéda à la mort de Franco. Il vécut la Movida à l'âge de tous les dangers et ne les évita pas. Drogue, sexe, alcool furent son quotidien. Le roman n'en rajoute pas sur ce thème, se contentant, là aussi, de nous offrir de magnifiques chapitres à la symbolique frappante comme cette description d' " El Obelisco", jardin public pour mères et enfants le jour et lieu de drague la nuit, dont le symbole phallique planté en son milieu ne pouvait qu'exacerber les désirs longtemps refoulés des hommes. Dans un élan salutaire, il fuira cette capitale de tous les plaisirs et de toutes les folies pour vivre à Paris.
C'est difficile de rendre compte de la richesse de ce livre, à la fois empli de nostalgie, d'humour, de drame, de bonheur, composé de personnages attachants que la vie n'épargnera pas et écrit avec un regard plein de douceur et d'humilité, se permettant toutefois quelques fantaisies réjouissantes et surtout de faire sonner espagnol avec les mots du français. Le lecteur que je suis s'est coulé avec facilité dans ces souvenirs et s'est trouvé emporté dans un passé aujourd'hui bien révolu, parfois fellinien (je sais, il est italien mais tous ces estropiés, ces infirmes, ces foetus, ...) mais surtout admirablement recomposé par une plume sensible et honnête. L'ajout à la fin du roman de quelques chapitres contemporains, aux personnages au bout du rouleau, symbolise pudiquement l'état actuel de l'Espagne, pays que l'auteur a définitivement rangé au rayon des souvenirs mais ouvre surtout un champ plus complexe à ces souvenirs. Fuit-il réellement la ville qui ne sert en fait que de toile de fond ou bien les lambeaux d'une famille explosée ? Ce livre n'est-il pas au final le troublant appel au secours d'un homme que la vie n'a pas épargné et qui, au mitant de sa vie, voit resurgir un passé aux souvenirs ambivalents ?
PS : Pas sûr que ce livre épouse les idées de mon ami sur Madrid mais par contre qu'il comble son plaisir de lecteur, ça , j'en suis certain !

2 commentaires:

  1. à la lecture de ta chronique, je sens que ce livre devrait me plaire

    RépondreSupprimer
  2. Je le pense aussi, c'est un très bon roman passé inaperçu...

    RépondreSupprimer

Woman at war de Benedikt Erlingsson