dimanche 8 novembre 2015

Le bouton de nacre de Patricio Guzman



Ce documentaire, aussi poétique que politique, aussi libre qu'émouvant, envoûte autant par sa beauté plastique que par la profondeur de son propos. Poème mémoriel pour un pays scindé en trois pour cause de longueur excessive lorsqu'on doit l'afficher sur une carte et en deux quand il s'agit d'évoquer le passé , "Le bouton de nacre" est un grand voyage au coeur des éléments naturels qui façonnent le Chili mais aussi d'un passé que beaucoup voudraient effacer.
Porté par la belle voix grave et lente de Patrizio Guzman, nous nous embarquons dans un pays où l'eau fait corps avec le ciel, où tous les climats existent, du plus aride au plus froid. Pour nous couper de notre réalité et mieux nous préparer à la suite, la caméra du réalisateur caresse de magnifiques paysages marins, souvent glacés, survole sur les télescopes du désert d'Atacama, se balade dans l'espace au milieu des étoiles. Et puis, en s'attardant en Patagonie, évoque la disparition des premiers habitants de cette terre peu hospitalière, quatre tribus magnifiques qui vivaient au fil de l'eau, en accord complet avec la nature. Exterminés par les colons autant que par la civilisation, ils ressuscitent devant nos yeux grâce notamment aux photos émouvantes de Martin Gusinde prise au début du siècle dernier mais aussi par la grâce des derniers et ultimes descendants qui ont conservé un peu de la langue originelle. Dans une magnifique scène où le réalisateur leur demande la traduction de  mots courants dans leur langue aujourd'hui presque disparue, aux mots dieu ou police, ils ne peuvent répondre car ils n'ont aucun sens pour eux.
 De ces peuples premiers du Chili, demeure l'histoire de Jimmy Button, indigène échangé contre un bouton de nacre et emmené durant une année en Angleterre pour être éduqué. Ce bouton de nacre fait écho à un autre bouton de nacre retrouvé lui collé à un rail rouillé de chemin de fer au fond du Pacifique. Il a appartenu à un des nombreux prisonniers que le  régime de Pinochet a largué en mer, bien lestés. Deux boutons pour deux terribles massacres que la mémoire collective essaie d'oublier mais qui remontent à la surface, portés par les eaux qui ont gardé ces horreurs en mémoire.
C'est la force de ce magnifique documentaire d'allier les êtres avec les éléments naturels, de rattacher l'Histoire avec la simplicité d'un bouton ou d'un morceau de quartz, de faire ressentir le poids d'un passé face à la crainte de l'oubli, de donner à percevoir avec infiniment de cohérence combien notre monde possède de beautés que nos civilisations successives nient avec ostentation.
"Le bouton de nacre" est sans doute le film d'un homme libre qui, bien que traçant toujours le même sillon contre l'oubli d'une répression passée, atteint désormais l'universel. Son recul, son regard toujours émerveillé sur le monde et sa grande sagesse lui permettent de donner à son propos un portée encore plus ample, plus humaniste. Le spectateur en ressort enrichit, porté par la beauté des images, la clarté et l'émotion du propos.


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