mercredi 20 septembre 2017

Ton père de Christophe Honoré


Christophe Honoré, écrivain, cinéaste, gay et père d'une petite fille ... Quelque chose vous dérange en lisant cette première phrase ? Ca tombe bien, c'est aussi la préoccupation de l'auteur qui, alors qu'il menait une vie ordinaire et tranquille, retrouve un dimanche matin, punaisé sur la porte d'entrée de son appartement, un bout de papier sur lequel on avait tracé ces mots : " Guerre et paix, contrepèterie douteuse ? " ( Père et gay, pour ceux qui ne fréquentent pas l'album de la comtesse du canard enchaîné ).
A partir de ces quelques mots ressentis comme une agression insidieuse dont la violence va s'insinuer peu à peu dans son esprit, va naître un questionnement, une mise à plat de sa vie, de son statut d'homme, du regard de la société face à la parentalité...surtout la sienne. Dans un texte où vont se mêler souvenirs, récit  un peu fictionnel sous la forme d'un petite enquête pour découvrir l'auteur de ce mot, moments intimes ou présentés comme tels, photos, apparaissent surtout au fil des mots le désarroi, l'abattement, la colère de cet homme, parisien privilégié. Son quotidien, au final bien ordinaire, se trouve assailli par un sentiment de peur, peur des regards malveillants, résurgence d'une manif pour tous et de son cortège haineux qui continue à déverser ses pensées obtuses et violentes. Cette parentalité, voulue, souhaitée, vécue banalement, soudain lui saute au visage comme non conforme aux normes établies et finit par ressentir plus intensément ces regards fuyants ou ces dialogues détournés devant les grilles de l'école de sa fille, cette crainte de parents lorsqu'elle veut inviter une copine à la maison. Le " Mais pourquoi ne viendrait-elle pas plutôt chez nous ? " s'enfonce comme un poignard dans l'esprit de ce père. Car voyez-vous, même à Paris ( et sans doute dans un quartier favorisé) , pour beaucoup gay signifie pédophile ! ( Faut dire que l'appellation courante " pédé " n'aide pas non plus à tuer les préjugés). Sans chercher, ni à se justifier, ni à plaider sa cause, Christophe Honoré nous ouvre la porte pour se présenter à nous, tel qu'il est dans sa vie de père gay parisien. Il évoque son enfance et son adolescence bretonne où sa découverte de la sexualité n'a jamais été envisagée sans la possibilité d'avoir des enfants, quitte à passer pour un traitre aux yeux d'une communauté gay (comme hétéro) aux diktats parfois binaires. Il raconte sans fard son projet de mettre un enfant au monde, naturellement, avec une amie proche et le quotidien qui suivit avec cette garde partagée, sans heurt, avec un  amour et un respect  évidents et réconfortants. ( vie que beaucoup d'enfants n'ont pas , même en rêve !).
Comme souvent dans les romans de Christophe Honoré, le récit emprunte parfois des sentiers plus tortueux, évoquant les admirations cinématographique ou littéraires, les "pères" homosexuels qui l'ont guidé. On peut trouver quelques passages un peu verbeux, mais jamais on ne peut remettre en cause la sincérité de ce récit pointilliste. Habituellement,  je préfère personnellement le cinéaste à l'écrivain, ("Les chansons d'amour" restant pour moi un chef d'œuvre ), mais avec  "Ton père", j'ai vraiment été touché par ce témoignage incisif qui sera, je l'espère, une belle pierre pour faire avancer le monde vers un modèle de société plus serein, plus conformes aux vrais désirs des êtres. ( L'histoire ne dit pas si le service de presse du Mercure de France a envoyé un exemplaire de l'ouvrage à Ludivine de La Rochère...)

3 commentaires:

  1. Noté dans la liste de ma bibli, on verra, grâce à votre présentation. J'aurais des remarques, mais préfère lire le livre avant.

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  2. Le livre est très écrit et ressenti de l'intérieur ; on est proche de Christophe Honoré . Il y a une acuité du regard , un suspens policier , une liberté de ton et un amour de la littérature. Cependant , pour ceux qui aiment l'élégance du cinéaste, sa pudeur : ils vont être surpris .Après avoir lu l'ouvrage , je me suis rendu à une conférence et j'ai entendu l'Homme. Comme je ne connaissais de son histoire que ses films : mes préférés étant à égalité : Les Chansons d'Amour , Non , Ma Fille , tu n'iras pas danser et La Belle Personne avec un rejet pour Ma Mère : obscène . J'ai entendu un militant gay très sincère revendiquant le droit à la paternité , un esprit brillant et une personne ivre de liberté et sans tabou . Au moment de la signature du Livre , je lui ai parlé du Livre et de ses films et puis une certaine magie a disparu : j'ai compris la dichotomie entre l'Artiste et L' Homme : j'ai ressenti un malaise diffus .Il m'a fait une dédicace énigmatique . J'ai relu le Livre : et puis , je me suis positionné non d'un point de vue moral , mais par rapport à Orange ( la fille de 12 ans ) et le sujet de ce journal intime est l'emprise comme rempart au rejet . Une personne qui ose tout et rien ne doit résister à son désir . Du coup , je déconseille l'ouvrage pour celui qui veut garder une belle image du Cinéaste héritier de Demy et de Truffaut .

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  3. Livre d'une grande sensibilité, très touchée par ce récit qui ouvre à la discussion. Et le p'tit + non attendu, la visite de la Bretagne au fil des pages, Le Conquet, le parc du Thabor...

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