samedi 2 juin 2018

La femme murée de Fabienne Juhel


Le roman débute et se termine par deux chapitres où le réel l'emporte sur le romanesque, servant de fondations à un récit qui joue beaucoup avec la construction littéraire comme avec celle d'une bâtisse étrange battue par les vents.
La femme murée du titre se nomme Jeanne Devidal, morte centenaire en 2008 et que l'on a longtemps appelé la folle de Saint Lunaire. A l'instar du Facteur Cheval, son imagination lui a inspiré une maison qui très vite défiera les lois de l'urbanisme local, tout comme les normes de la construction et deviendra aux yeux de certains une verrue à éliminer ou, pour d'autres, une œuvre d'art brut. Célèbre dans son coin de Bretagne, cette petite folie architecturale attirera autant les touristes que les cailloux haineux ou apeurés des enfants mais sera finalement démolie, sa constitution en  matériaux récupérés sur la plage mêlés à du ciment ne s'avérèrent pas franchement solides.
Fabienne Juhel, a eu un coup de foudre pour le destin de cette ancienne employée des postes qui fut par ailleurs membre d'un réseau de résistants. Son récit, fuyant la biographie classique, prend les détours d'une évocation libre et inspirée, s'appuyant sur les quelques aspects connus de la vie de cette femme. L'auteure s'empare d'éléments comme son héroïne ramassait un bois flotté sur le sable, les façonne, les imbrique comme si elle construisait un pendant littéraire à la folie qu'érigea Jeanne Devidal. Tour à tour poétique, tumultueux, jouant avec les mots, leurs sonorités, les phrases s'assemblent pareillement à la déraison qui habite cette femme. Nous somme dans son cerveau, dans sa logique originale, avec son mal être, sa peur des "invisibles" qui hantent sa maison et son passé d'ancienne torturée à l'électricité. Le texte, baigné de vents et d'embruns, avance de bric et de broc, se construit de collages impressionnistes ou poétiques. Parfois, on revient à une réalité plus brute ( émouvant chapitre sur un face à face avec un irradié d'Hiroshima) pour repartir ensuite sur les sentiers sinueux d'une raison zigzaguant sur une plage.
Si ce voyage littéraire autour de Jeanne Devidal, probablement réinventée, reste une très belle façon de lui rendre hommage et de perpétuer sa mémoire, le lecteur éprouvera peut être un sentiment de manque. En voulant s'écarter de la biographie classique, Fabienne Juhel nous prive un peu de la vraie Jeanne. Malgré une belle écriture brodant toujours autour des mêmes éléments, elle n'évite pas la redite.
"La femme murée" , texte sensible et infiniment littéraire, éclaire joliment le destin d'une femme rongée par la folie dans un siècle qui ne prenait pas le temps de la comprendre, mais peine un peu à convaincre sur la distance. 

1 commentaire:

  1. Je ne connais de Saint Lunaire que quelques images du film de Rohmer "conte d'été "(car essentiellement tourné à Dinard)mais prête à me murer entre ces pages pour découvrir la folle vie de cette Jeanne.

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