mardi 10 novembre 2015

Jeu de voyage d'Hervé Tullet




Ce " Jeu de voyage", paru une première fois en 2008 dans les défuntes mais néanmoins excellentes éditions Panama, réapparaît donc pour distraire les petits à partir de ... aller, soyons fou 12 mois, mais les 18 mois ou les deux ans y trouveront du plaisir c'est certain. 
Le principe de cet album qui fait partie d'une série appelée "asticodoigts", est de dessiner deux ronds ( les yeux) et un trait incurvé (une bouche souriante) sur le doigt puis de le glisser dans le trou aménagé au niveau de la tête des personnages et de l'agiter pour mieux les faire vivre. C'est ludique, plaît aux petits même si la manipulation s'avère un peu difficile. Ils ont la fâcheuse tendance à mettre le doigt dans le trou face à eux et n'obtiennent pas l'effet voulu par l'auteur. Il faut que la main soit placée au dos du livre s'ils veulent avoir le plaisr de voir un doigt personnifié s'agiter gaiement. Pas évident pour les plus jeunes, mais rien que le fait de pouvoir se glisser dans ces fenêtres suffit à leur donner grande satisfaction. Mais à ce stade, je parle plus d'un jeu que d'un livre. 
Si d'aventure, un parent voulait, avec ses doigts faire une lecture ludico/littéraire, il se heurterait à deux écueils :  La manipulation de l'ouvrage à tenir d'une main et à animer de l'autre en glissant son doigt décoré dans les  trous est un exercice de haute volée, nécessite une dextérité obtenue après des heures de stage pratique chez un contorsionniste et la lecture s'avère peu passionnante. Composé d'une suite de petites phrases sans grand intérêt ni originalité. l'album est un mix entre un petit imagier et un vague documentaire. On appréciera les images très colorées et inimitables d'Hervé Tullet que l'on a connu plus créatif quand même... Reste l'aspect ludique qui plaira certainement aux plus petits mais dont ils risquent de se lasser comme nombre de jouets qui peuplent leur chambre abandonnés au fond d'une caisse. 


Roman lu dans le cadre de "Masse critique" du site Babelio, le site de tous les  lecteurs. 





dimanche 8 novembre 2015

Le bouton de nacre de Patricio Guzman



Ce documentaire, aussi poétique que politique, aussi libre qu'émouvant, envoûte autant par sa beauté plastique que par la profondeur de son propos. Poème mémoriel pour un pays scindé en trois pour cause de longueur excessive lorsqu'on doit l'afficher sur une carte et en deux quand il s'agit d'évoquer le passé , "Le bouton de nacre" est un grand voyage au coeur des éléments naturels qui façonnent le Chili mais aussi d'un passé que beaucoup voudraient effacer.
Porté par la belle voix grave et lente de Patrizio Guzman, nous nous embarquons dans un pays où l'eau fait corps avec le ciel, où tous les climats existent, du plus aride au plus froid. Pour nous couper de notre réalité et mieux nous préparer à la suite, la caméra du réalisateur caresse de magnifiques paysages marins, souvent glacés, survole sur les télescopes du désert d'Atacama, se balade dans l'espace au milieu des étoiles. Et puis, en s'attardant en Patagonie, évoque la disparition des premiers habitants de cette terre peu hospitalière, quatre tribus magnifiques qui vivaient au fil de l'eau, en accord complet avec la nature. Exterminés par les colons autant que par la civilisation, ils ressuscitent devant nos yeux grâce notamment aux photos émouvantes de Martin Gusinde prise au début du siècle dernier mais aussi par la grâce des derniers et ultimes descendants qui ont conservé un peu de la langue originelle. Dans une magnifique scène où le réalisateur leur demande la traduction de  mots courants dans leur langue aujourd'hui presque disparue, aux mots dieu ou police, ils ne peuvent répondre car ils n'ont aucun sens pour eux.
 De ces peuples premiers du Chili, demeure l'histoire de Jimmy Button, indigène échangé contre un bouton de nacre et emmené durant une année en Angleterre pour être éduqué. Ce bouton de nacre fait écho à un autre bouton de nacre retrouvé lui collé à un rail rouillé de chemin de fer au fond du Pacifique. Il a appartenu à un des nombreux prisonniers que le  régime de Pinochet a largué en mer, bien lestés. Deux boutons pour deux terribles massacres que la mémoire collective essaie d'oublier mais qui remontent à la surface, portés par les eaux qui ont gardé ces horreurs en mémoire.
C'est la force de ce magnifique documentaire d'allier les êtres avec les éléments naturels, de rattacher l'Histoire avec la simplicité d'un bouton ou d'un morceau de quartz, de faire ressentir le poids d'un passé face à la crainte de l'oubli, de donner à percevoir avec infiniment de cohérence combien notre monde possède de beautés que nos civilisations successives nient avec ostentation.
"Le bouton de nacre" est sans doute le film d'un homme libre qui, bien que traçant toujours le même sillon contre l'oubli d'une répression passée, atteint désormais l'universel. Son recul, son regard toujours émerveillé sur le monde et sa grande sagesse lui permettent de donner à son propos un portée encore plus ample, plus humaniste. Le spectateur en ressort enrichit, porté par la beauté des images, la clarté et l'émotion du propos.


jeudi 5 novembre 2015

Le livre sans images de B. J. Novak


Première étape : le lancement
 L'école des Loisirs a sorti  le 4 novembre un album sur lequel elle compte beaucoup : Le livre sans images, traduit de l'américain par Geneviève Brisac, excusez du peu. Le projet d'un album sans images, mettant en avant l'importance des mots écrits, de leur sens, et qui provoque le rire, ne peut qu'apparaître sympathique. Selon, l'éditeur, la tranche d'âge visée est 7/10 ans... Pourquoi pas ? Mais du coup, à cet âge là, on commence à savoir lire et les premiers romans, sans (trop)  images sont légion. Ne chipotons pas et regardons la vidéo qui accompagne le lancement de cet album ( lien vers la vidéo ). On y voit l'auteur ( mais aussi acteur et scénariste), qui lit son oeuvre avec conviction et force roulement d'yeux. L'auditoire enfantin, filmé en contrechamp s'esclaffe, se tord de rire, visiblement conquis. J'ai pensé toutefois à une sitcom bien montée et trouvé le texte un peu facile. Mais comme nous n'avons à l'écran que les premières pages, il est difficile de se faire une réelle opinion.
Deuxième étape : la découverte du livre
Lorsque j'ai reçu l'album ( grand remerciement à l'Ecole des Loisirs ! ), je me suis jeté dessus persuadé d'avoir entre les mains une petite merveille d'originalité et de modernité. C'est vrai que ces lettres noires sur fond blanc, avec le nom de l'auteur en bleu a quelque chose de l'objet design. Il fera très bien dans les librairies des musées d'art contemporain. Et je me suis plongé dans la lecture....
Et là, perplexité ! J'ai trouvé cela consternant ! L'idée de départ, certes rigolote, vire vite en une succession de vieux ressorts faciles qui font rire facilement les enfants. Pas besoin de comprendre, le seul fait d'entendre des onomatopées ou gros patapouf les met en transe. Le livre au final ne raconte rien, il se contente d'utiliser des ficelles vieillottes, faisant de l'adulte lecteur une personne soi-disant dépassée par le pouvoir des mots. Je ne suis pas certain que cela aura un retentissement intelligent sur la compréhension des enfants sur la fonction des mots dans la communication. Dans une fiche pédagogique, également sur le site de l'éditeur, on nous parle de l'importance des caractères, des formes et des couleurs données pour que les enfants aient envie de se les approprier, devenant ensuite les vecteurs d'une fabrique d'images. C'est vrai en pratique, mais absolument pas original. Des centaines d'albums  jouent de cette façon avec la langue depuis fort longtemps, de façon tout aussi ludique et surtout moins prosaïque. J'ai eu l'impression dans cette "histoire" que l'enfant était considéré comme un consommateur dont on flattait les instincts primaires plus que sa capacité à réfléchir ( sans compter un passage flatteur et insupportable, le rendant hypra extraordinaire et formidable). Mais foin de critiques, il me fallait expérimenter cet album sur un vrai auditoire. J'ai choisi une classe de Grande Section (5 ans), d'un quartier favorisé, habituée aux livres et donc en capacité de bien saisir le sens de tout ça.
Troisième étape : devant les enfants.
Avant de faire face aux enfants, il m'a fallu, comme pour toute lecture d'album, m'approprier ce texte, me le mettre en bouche. Ce n'est pas parce que je n'ai pas aimé ce "Livre sans images" que j'allais en saboter la lecture. Et dans celui-ci, il y a un peu de boulot car, il faut faire constamment des apartés, comme dans les vieilles pièces de théâtre, vous savez, celles où l'on appuie bien fort des fois que le spectateur, un peu lent à la compréhension, ne suive pas ! Après un peu d'entraînement, j'ai entamé la lecture, comme l'auteur dans la vidéo, en montrant le texte et du ton le plus neutre possible. Bon, déjà , certains rigolaient comme des baleines !!!! Pourquoi ? Mystère. Peut être pressentaient-ils la suite hilarante. Car, bien sûr, elle fut hilarante. La première onomatopée lue mit les rieurs de mon côté et dont les esclaffements contaminèrent tout le monde, même ceux qui n'avaient pas écouté, ni trouvé cela particulièrement drôle ( certains se forçaient pour être dans le mouvement général, mais cela est humain). La suite donna raison à l'éditeur sur le plan de la rigolade, ce fut un vrai succès (et sans rouler des yeux comme l'auteur). Une fois terminé, on me réclama une deuxième lecture...
Dernière étape : conclusion
"Le livre sans images", avec sa jolie mise en pages, reste certainement efficace auprès des enfants, je ne peux le  lui enlever. Cependant, il joue sur des recettes faciles pas très glorieuses et je ne suis pas certain que le livret pédagogique qui l'accompagne puisse l'occulter. En flattant le côté bon public de l'enfant, même déguisé en bonnes intentions pédagogico-ludiques, je verrai bien l'auteur faire  sa promotion dans une émission télévisée d'une chaîne commerciale, il en a tous les ingrédients démagogiques.
 Pour terminer, une phrase m'a intrigué : "Et je suis obligée de te lire tout ce qui est écrit ? " ...le féminin ...obligée... Est-ce à dire que notre traductrice pense que c'est forcément les femmes qui lisent des albums aux enfants ? Vision simpliste et surtout dépassée voire discriminante. On pourra me dire c'est pour une fois une victoire du féminin sur le masculin, mais sur le moment, vu côté roublard de cet album, j'en ai douté... 

mercredi 4 novembre 2015

La petite boîte d'Eric Battut


Quoi de plus formidable qu'une petite histoire en randonnée, toute simple avec une phrase comme un refrain pour faire entrer les petits futurs grands lecteurs dans le monde si merveilleux des livres ? Dans la nombreuse production d'Eric Battut, il y avait déjà quelques titres incontournables  (Le secret notamment , chez le même éditeur). Avec cette petite boîte, il nous offre un bel album aussi simple que passionnant.
Sur son grand cheval, le roi, tout petit, galope avec, posée derrière lui une petite boîte. "Mais qu'y-t-il dans cette petite boîte ? " La phrase magique , jolie petite ritournelle simple et interrogative, accompagne la lecture, la fait rebondir sans cesse, enjoignant ainsi de tourner vite la page car le mystère amenant la curiosité, les doigts deviennent fébriles, l'esprit s'échauffe. Le roi franchit le pont-levis avec sa petite boîte et son contenu mystérieux. On notera au passage que le roi est petit, comme la lectrice ou le lecteur qui est quand même, en sa maison une sorte de roi ( de reine...mais là je refuse de rentrer dans les considérations sexistes ou pas, l'album fonctionnant au final aussi bien chez les filles que chez les garçons car la curiosité l'emporte sur l'identification). Donc ce roi, tout petit avec sa toute petite boîte va rentrer dans son château, nous faisant au passage visiter quelques endroits emblématiques de sa demeure. Et toujours cette lancinante question de savoir ce que peut contenir cette petite boîte aux allures de petit coffre...
Je ne révélerai pas bien sûr, le trésor qu'elle contient. C'est juste une chose fantastiquement adorable qui fait basculer cette petite randonnée dans la catégorie de ces albums qui deviennent indispensables pour s'endormir ou comment passer de la petite aventure énigmatique au délicieux retour au calme.
Avec un trait simple comme toujours, peu de décors mais suffisamment pour éveiller l'imagination et éloigner les plus jeunes des couleurs criardes des tablettes ou des séries télévisées, au fil des pages de tous petits détails qui n'accrochent pas le regard à la première lecture, mais bien plus tard lorsque vous lirez cet album pour la vingtième fois ( oui, vous êtes prévenus, l'album risque fort de devenir addictif ), "La petite boîte" est une jolie réussite qui ravira les enfants de 2 à 4 ans (sans craindre une seconde qu'ils virent royalistes).


mardi 3 novembre 2015

Mimoun de Rafaël Chirbes


Il y a des livres qui nous arrivent dans les mains par d'étranges détours. Celui-ci m'a été offert par un ami alors que nous cherchions tout autre chose dans une librairie. En tombant sur ce roman lu il y a plus de dix ans, il s'est rappelé la mort récente de son auteur, considéré comme un des écrivains majeurs actuels en Espagne. Comme, je l'avoue, je ne le connaissais pas du tout, il a paru à cet ami indispensable que je plonge dans son univers, surtout que "Mimoun" est son premier ouvrage publié.
Nous sommes plongés au coeur du Maroc, à Fès, sur les basques de Manuel, un prof d'espagnol passablement dépressif. Il a quitté Madrid pour faire une sorte de point et s'isoler dans un pays qu'il ne connaît pas. traînant son mal de vivre chez des expatriés comme lui. Il va finir par se poser à Mimoun, petite ville pas loin de Fès. Là, inexorablement, son moral va s'effriter au fil de soirées passées à boire  et à trouver quelques corps accueillants, hommes ou femmes, pour finir la nuit. Autour de lui, marginaux et solitaires (souvent les deux à la fois), autochtones serviables mais également intéressés par la supposée richesse de ces occidentaux un peu dépravés et police un rien intriguée par cette vie dissolue, vont créer au fil des mois autour de Manuel une ambiance de fin de règne.
Roman d'apprentissage autant que récit d'un exil, voire d'une dépression, "Mimoun " intrigue par son caractère presque photographique des situations. La plume de Rafaël Chirbes englobe ses personnages dans un décor toujours très présent dont on ressent même les odeurs ou les textures. Le vent, la pluie, la boue, le soleil, la poussière, la crasse, enveloppent le récit et Manuel pour mieux l'accompagner dans cette chute au fond de lui même, allégorie sous-jacente d'un pays que l'on devine dans le même état. Il décrit toutefois un pays où le commerce de choses pourtant interdites comme le sexe et l'alcool, est totalement aisé, un genre d'éden pour voyageur en recherche de plaisirs faciles. C'est un peu déroutant mais preuve emporte ce roman dans des sphères beaucoup plus romanesques que prévu.
Ce premier roman semble un peu à part dans l'oeuvre de l'écrivain espagnol, les suivants se déroulant en Espagne et ayant un caractère beaucoup politique. Il donne toutefois l'envie d'aller y faire un petit tour. Et c'est là que je me dis qu'il faut toujours écouter ses amis, ils restent les meilleurs dealers de découvertes !




lundi 2 novembre 2015

Astérix / Le papyrus de César de Jean-Yves Ferry et Didier Conrad


Je l'avoue, j'avais laissé tomber Astérix depuis des décennies. Le dernier album lu devait être " La grande traversée " qui n'avait pas du m'emballer si j'en juge par le nombre d'années où la série n'a existé pour moi qu'au travers de la sortie de films plus ou moins réussis. Et là, sans doute un effet de l'âge et du vieillissement, comme pour retrouver un goût de ma jeunesse, et sans doute attiré par les sirènes médiatiques, j'ai craqué pour cette nouvelle livraison.
Avec deux excellents auteurs à la barre, le risque était limité quant à la déception. Effectivement, l'album est plaisant mais de là à dire que c'est formidable, je ne franchirai pas le pas. Le dessin de Didier Conrad, très proche de celui d'Uderzo, voire même un peu plus dynamique, ravit l'oeil . Le scénario est bourré à bloc de l'ADN de la série et s'articule avec cette histoire de papyrus volé à César lors de la rédaction de sa "Guerre des gaules", papyrus racontant son impossibilité à mettre au pas ce village d'irréductibles gaulois et qu'un conseiller éditorial lui a conseillé de squeezer.
 Comme au bon vieux temps de Goscinny, la série sert de théâtre pour brocarder un fait sociétal et ici, c'est la communication qui est visée. Jean-Yves Ferry s'en est d'ailleurs donné à coeur joie. Le pigeon remplaçant le smartphone,  les jeux de mots et les allusions parsèment l'histoire et font bien sûr mouche à chaque fois. Il a par ailleurs cru bon de rajouter une histoire d'horoscope qui revient en running gag, mais là, cela fonctionne moins bien. Le récit avance, cahin-caha, alourdit par ses héros dont le caractère assez bon enfant a moins de prise avec notre époque.
C'est sans doute là que le bât blesse. Si aux tournants de la fin des années 60, ce mélange de personnages historiques mettant en exergue quelques faits de société contemporains pouvait surprendre, plaire, qu'en est il à une époque où la bande dessinée a sérieusement défriché la narration et ouvert son monde à des thèmes sortant des sentiers battus ? Astérix est sans doute une manne pour les éditeurs, vivant sur la nostalgie et sur un socle énorme de lecteurs potentiels mais, je l'avoue, pour moi, même avec de bons repreneurs, cela sent le daté, le réchauffé. La nostalgie n'a pas vraiment joué. J'y ai trouvé un récit agréable mais jamais surprenant, assez drôle parfois mais un peu poussif car empêtré par des personnages dont l'important cahier des charges accumulé au fil des décennies empêche une évolution tangible.
A trop respecter cet univers, à ne pas trop dépoussiérer des personnages qui fleurent quand même l'encaustique, ce 36 ème album des aventures d'Astérix, rassurera  sans doute les nostalgiques de la série mais n'offre aucunement la perspective d'une continuité endiablée. A trop respecter certains codes et en restant sur une ligne trop formatée, la série continue de ronronner, assez joliment, mais sans donner de signes de bouleversements qui pourraient la faire vraiment évoluer. 

dimanche 1 novembre 2015

The lobster de Yorgos Lanthimos


Haro sur les célibataires dans le nouveau film de Yorgos Lanthimos. Le couple y'a que ça de vrai et fissa en plus. Vous divorcez, vous vous séparez ? Soit vous avez déjà quelqu'un et là, aucun souci, sinon, cachez-vous, l'arrestation est imminente. Dans ce cas là vous serez conduit dans un bel hôtel avec d'autres célibataires, mais vous aurez 45 jours pour trouver l'amour sinon vous serez transformé en animal, celui de votre choix quand même ! Attention, on parle de vrai amour, pas un partenaire de substitution pour assouvir quelques instincts que certains considèrent comme bas ou jouer les amoureux. Non, un vrai sentiment amoureux. Les idéologues de cette drôle d'institution ont une idée un peu schématique de l'amour dans le sens où ils vont trouver crédible que l'on s'assemble parce que l'on a des points communs, être sujet au saignement de nez par exemple. David, le héros du film, va avoir du mal à trouver chaussure à son pied et préférera prendre le maquis et rejoindre un groupe de  célibataires irréductibles. Mais là aussi, il y a des lois, toutes aussi étranges : tomber amoureux est interdit. Et bien sûr, ce qui ne doit pas arriver, arrive...
Point fort de ce long métrage qui a obtenu le prix du jury à Cannes, c'est son scénario créant un monde assez délirant, incompréhensible et aux personnages ayant de drôles de comportements. La scène d'ouverture de "The lobster" en est la parfaite illustration. La caméra placée dans une voiture filme en gros plan le visage d'une femme qui conduit. On devine une route isolée sous la pluie. La voiture s'arrête, la femme descend. La caméra pivote et filme au travers du pare-brise qu'un essuie-glace ne balaie que par intermittence. La femme s'avance vers trois ou quatre ânes en train de paître, sort un pistolet, en abat un et retourne dans la voiture. Générique.
Cette façon singulière d'entrer dans l'oeuvre du cinéaste grec enjoint le spectateur à laisser de côté sa rationalité et de se laisser gagner par l'interrogation. Ce sera un voyage étrange, difficile à percevoir parfois comme nous l'indique cette scène de présentation à l'écran envahi par les gouttes d'eau qui ne seront chassées que par moment. Tout le film j'ai navigué dans une zone où se mêlaient étonnement, perplexité, ravissement et étonnement.  Et c'est vrai que la première partie du film est assez emballante, avec cette sorte de fantastique humoristique grinçant un peu nonchalant mais plein du charme de l'inconnu. On suit Colin Farrell, méconnaissable avec ses lunettes, sa bedaine et son frère en laisse ( c'est un chien car il n'a pas réussi à trouver l'amour en jours lors de son séjour), mi amusé, mi intrigué. Puis, quand  le personnage central prend la fuite pour rejoindre dans la forêt humide des maquisards de l'amour, le film perd pas mal de son humour et s'enfonce dans un absurde façon cul de sac. Colin Farrell  patauge dans la boue en poncho de rando, Léa Seydoux, la cheftaine des rebelles, a un air dur et antipathique et ne donne nullement envie de tomber amoureux d'elle. Rachel Weisz, qui cumula lors de ce festival les rôles dans des films étranges  (Youth ), est très convaincante dans un rôle ingrat de myope en poncho elle aussi. Les amoureux s'inventent un langage avec leur bras, déambulent sur des routes au pas de charge, et le spectateur est un peu perdu. La grisaille ambiante et générale s'empare du film qui continue à égrener ses scènes de plus en plus étranges, noyant un éventuel propos. Je sais bien que Yorgos Lanthimos propose au spectateur de s'insérer dans les nombreux interstices qu'il laisse pour sa réflexion, mais le jeu m'est devenu vite un peu pouffant.
Il me restera toutefois cette sensation très agréable d'avoir été plongé dans un univers inédit, aux codes toujours surprenants. Le jeu était peut être un peu long pour moi et n'a pas déclenché de réflexion profonde sur le couple, l'amour, qui paraît être le thème de cet exercice cinématographique haut de gamme. Hermétique sans doute, "The lobster" a excité ma curiosité sans jamais parvenir à me  passionner complètement.


samedi 31 octobre 2015

Lolo de Julie Delpy


Ca démarre trash et là, on craint le pire. Deux bobos célibataires en thalasso trempent dans une piscine. L'une un peu râleuse et au visage coincé, se plaint de ces jets d'eau qui lui rentrent dans la chatte. La copine, plus délurée, malicieuse et sans doute plus épanouie, apprécie cette puissance aquatique et entend bien en profiter un max.
Julie Delpy et Karin Viard, alias Violette et Ariane, forment ce couple désaccordé mais élément essentiel de toute bonne comédie. Et comme les deux actrices sont tout de suite totalement irrésistibles dans leur numéro de pimbêches, on suit, le sourire aux lèvres, leurs péripéties à trouver un mec, histoire de ramoner les conduits de Violette, abstinente involontaire depuis fort longtemps. Au hasard d'une thonade, soirée à base de thon et de rosé bas de gamme, bien connue sur la côte basque, l'asexuelle forcée va rencontrer Jean-René, un bon gars, gentil, sincère mais un peu trop plouc aux yeux de cette conceptrice de défilés de mode. Après quelques nuits passées ensemble, Violette et Jean-René vont s'avérer fort compatibles et entamer une vraie liaison à Paris.
Tout désaccordé qu'est ce nouveau couple, l'entente est là mais déplaît fortement à Eloi, dont le diminutif est Lolo, grand dadais de vingt ans, ingrat et surtout pervers narcissique. Il va tout mettre en oeuvre pour faire capoter cette aventure sentimentale.
La référence des parents pris en otage par un enfant s'attardant impunément dans le nid familial c'est "Tanguy" d'Etienne Chatilliez ( ce que la presse ne s'est pas privée de mettre en avant). Le propos de "Lolo" est différent puisqu'il s'agit de décrire comment une mère trop aimante va s'apercevoir qu'elle a engendré un monstre. Les moyens pour y arriver, ceux de la comédie virant au burlesque dans la dernière partie ne font pas mouche tout le temps mais le film possède tout de même de nombreux atouts pour faire passer un bon moment aux spectateurs. Julie Delpy a su donner une vraie énergie au film avec une succession de scènes piquantes, en verve, dialoguées au millimètre et jouées par une troupe de comédiens tous impeccables. Elle pose sur ses personnages féminins un regard personnel, mélange de mère aimante et de féminisme. Les femmes du film sont peut être parfois agaçantes mais ont une liberté de ton pas si courante que cela dans une comédie grand public. Et si le scénario parvient sans problème à nous faire détester le personnage de Lolo, il s'empêtre un peu sur la longueur, traitant sans doute trop de sujets à la fois pour être vraiment efficace. Les dialogues, aussi effervescents soient-ils n'arrivent pas à masquer certaines grosses ficelles pour parvenir à une fin cohérente.
Cependant, "Lolo" reste un spectacle pétillant, drôle et tonique. Les comédiens s'en donnent à coeur joie.  Et même si les situations peuvent parfois sembler tirées par les cheveux, nous passons un agréable moment, le cinéma servant aussi à cela. Pour la détente (pas trop conne ) , Julie Delpy a gagné son pari.



mardi 27 octobre 2015

Seul sur Mars de Ridley Scott


Repartir pour un voyage dans l'espace, moi qui suis peu amateur d'exploits intergalactiques ne me disait pas vraiment grand chose. Mais l'insistance d'une bande d'amis eut raison de mon hésitation. Je me suis donc embarqué devant la dernière production de Ridley Scott, sans grande conviction. Le souvenir hilarant de " Gravity" ouvrait cependant  la possibilité que si les exploits de Matt Damon sur Mars étaient du même acabit, la projection ne serait pas inintéressante.
Perdu ! J'ai été scotché sur mon siège dès le début. Voir Matt Damon s'arracher un bout de métal de son flanc ( bronzé et bodybuildé), puis en extraire une sorte de boulon et pour finir suturer à coup d'agrafeuse sa plaie sanguinolente, ça pose un film. Surtout qu'ensuite, seul et abandonné sur la planète Mars, il va mettre à profit ses savoirs de botaniste mais aussi les nombreuses années d'entraînement de la NASA pour survivre. Plus fort que deux tomes du manuel des castors juniors et Mac Gyver réunis, il va produire eau et pommes  de terre sur la planète rouge et ainsi tenir des dizaines de jours en attendant que l'on vienne le récupérer.
Dans ce genre de production, on sait bien que tout cela finira bien, mais malgré tout j'ai suivi cette aventure comme quand, gamin, j'ai lu " On a marché sur la lune". C'est prenant, dépaysant, bien fichu. J'en ai pris plein les yeux et ne me suis pas ennuyé une seconde. Un vrai bon film de divertissement dont on ressort un peu essoré et avec la sensation d'avoir vécu dans l'espace pendant plus de deux heures.
Bien sûr, malgré les rebondissements et le suspens, j'ai quand même été interpelé par quelques détails. Si je sais bien qu'il faut fermer les yeux sur certaines facilités du scénario comme l'extrême solidité du plastique transparent fourni par la Nasa ainsi que du scotch qui permet ainsi d'obturer, au choix, la porte d'entrée explosée de son habitat sur Mars ou le toit de sa petite capsule propulsée dans l'espace, par contre je n'ai pas compris la présence de Kristen Wiig, l'hilarante héroïne de " Mes meilleures amies ". Sobrement habillée, joliment coiffée, elle hante le film dans la peau d'une pseudo chargée de la communication si j'ai bien compris. Le rôle n'a aucune importance. Essentiellement décorative, la pourtant fort drôle Kristen débite des phrases du genre : " Ah bon ? Vous croyez ? " tout en mordillant ses lèvres, histoire de faire corps avec l'angoisse qui étreint toute l'équipe de la NASA. J'ai eu aussi une pensée pour Jessica Chastain que je venais de quitter franchement vicieuse et méchante dans " Crimson Peak" la semaine dernière et que je retrouve ici, commandant de bord du vaisseau spatial, douce, tendre, pro jusqu'au bout de ses ongles manucurés ( Vous noterez le côté féministe de la chose ....qu'on ne vienne pas me dire qu'Hollywood est un monde de machos ..... Si ? ). Quelle stakhanoviste cette Jessica ! Elle est de tous les films en ce moment, les autres comédiennes font grève ? En cure de désintox ? Pas encore sorties de la clinique  pour pénurie de botox ? Comédienne tout terrain, crédible, elle est même annoncée prochainement dans le rôle de Marilyn Monroe... J'ai également noté le côté ...politique (?) du film, cette main tendue vers la Chine... Envie de conquérir un peu plus le marché chinois ou rapprochement auprès d'une grande nation ? En faisant ainsi ami-ami, on évite les ennuis avec un rival et la lourdeur clichetonnesque des méchants russes du temps de la guerre froide. Ceci dit,  le film est très propre sur lui et tout le long totalement politiquement correct.
Je pinaille, mais il est certain que j'ai passé un très bon moment, retrouvant cet émerveillement enfantin devant un héros sympa et pas si éloigné de nous, vivant des aventures que l'on n'aurait même pas osé rêver. C'est ça aussi la magie du cinéma ...



lundi 26 octobre 2015

Junior de J. Personne


Voici un premier album d'un jeune auteur (scénariste et dessinateur) que j'ai beaucoup aimé. Le problème c'est qu'il vaut mieux ne rien en dire pour ne pas déflorer le sujet et gâcher le plaisir des lecteurs que j'espère nombreux pour ce titre publié chez un éditeur n'ayant pas encore pignon sur rue (Les enfants rouges).
Que dire pour vous appâter ? Regardons la couverture. Junior est le prénom d'un petit garçon que nous verrons grandir dans l'histoire. L'illustration façon jouet disloqué par les mains d'un sale gosse, nous indique clairement que nous n'allons pas naviguer dans des contrées comiques. On peut pressentir une enfance malmenée, difficile sans doute, et l'on aura tort... et pourtant pas. D'ailleurs s'agit-il d'un enfant ? Et si c'était un jouet ? Et puis que dire de la petite étiquette attachée à la cheville ? Il s'agit du pseudonyme de l'auteur. Est-ce autobiographique ? Inspiré de son passage par l'enfance ? Sans doute pas...mais allez savoir ... Malgré tout, vous noterez que ce personnage sourit...
Je tourne l'album, et l'on peut lire ceci : " Voilà, c'est fait. Je m'étais bien préparé. Junior va sûrement me reposer des questions, mais il ne l'a pas trop mal pris. Il s'est isolé, c'est normal. Il doit accepter l'information. il est important qu'il n'en veuille pas à sa mère, sa vision de la femme en aurait été écornée... je lui achèterai une console d'ici deux-trois jours. "  Avec ces quelques phrases extraites de l'album, on devine, une histoire contemporaine mais également  une relation particulière et l'on n'aura pas tort. On comprend aussi que le texte ne ressemble pas à ceux que l'on lit habituellement dans les phylactères mais pourtant, il est bien extrait de l'un d'eux, un autre personnage s'adressant au lecteur.
On perçoit aussi entre ces phrases courtes et sèches comme une ambiance lourde, froide, vaguement déshumanisée. Non, pas d'inquiétude, ce n'est nullement de la science-fiction.
Alors c'est quoi "Junior" ? C'est tout simplement un récit qui vous happe dès la première page, pour ne pas vous lâcher jusqu'au twist final. C'est un peu thriller psychologique, avec une bonne dose de suspens distillé avec maîtrise ainsi qu'une subtile observation du quotidien de certains de nos contemporains. C'est aussi un cinglant coup de pied à certains principes ou réflexes d'une frange de la population. Et c'est au final une fable qui ne peut que vous faire réfléchir.
Ce premier album, est une magnifique promesse d'un jeune auteur sur lequel il faudra avoir l'oeil à coup sûr. Il paraîtrait qu'il se sente plus scénariste que dessinateur ( ça ne se voit nullement dans celui-ci) et qu'il possède d'autres scénarios qu'il aimerait confier à d'autres dessinateurs. S'ils sont tous de cette trempe, nous allons nous régaler !
"Junior" de J. Personne est édité aux éditions Les Enfants Rouges (17.50 euros)

Juste pour le plaisir... et du coup je déflore un peu, la première page de l'album :


dimanche 25 octobre 2015

Chronic de Michel Franco


"Chronic" a un seul atout publicitaire pour lui : le prix du scénario obtenu lors du dernier festival de Cannes. Certaines mauvaises langues diront que c'est un handicap, le pourvoyeur de palmes étant pour beaucoup synonyme de films rasoirs. D'autres objecteront que ce prix fut fort décrié à l'époque, le scénario n'étant pas spécialement ce qu'il y a de plus saillant dans ce film. Alors que reste-t-il pour donner envie de découvrir ce long métrage mexicain ? Sûrement pas son scénario qui a tout du répulsif. Et pourtant, derrière cette histoire se cache sans doute le film le plus fort et le plus dérangeant du moment.
David est aide-soignant. Il s'occupe de malades en phase terminale. Nous le suivrons dans les soins prodigués à trois personnes : Sarah atteinte du Sida qui vit ses derniers jours, puis John, victime d'un AVC qui se raccroche à la vie en exprimant une forte envie de sexualité et enfin Martha, atteinte d'un cancer fortement métastasé qui voudra abréger ses souffrances. La caméra, toujours à bonne distance, jamais voyeuse, capte ces longs moments d'empathie entre cet homme doux, aux gestes infiniment professionnels mais remplis de tendresse et ses patients dont on sent bien que leur attachement n'a rien de gratuit, David étant la seule personne autour d'eux capable de leur donner un semblant d'humanité. Sarah mourra laissant une infinie tristesse dans la tête de David, les enfants de John chasseront ce soignant qui leur paraît aller au-delà la limite permise ( le film ne le dit pas clairement, mais David est peut être aussi dans ce cas là un assistant sexuel) et Martha lui demandera de mettre fin à ses souffrances...comme il l'a fait voici quelques années avec son fils.
Si la vie personnelle de David, ses rapports avec son ex femme et sa grande fille ne sont pas les parties les plus réussies mais aident à éclairer un peu ce personnage taciturne, les scènes de soin que certains trouvent trop longues, sont paradoxalement les plus réussies. J'ai déjà parlé plus haut du regard du réalisateur, aussi en empathie que son personnage principal. Dans des plans fixes, il capte magnifiquement cette attention portée aux autres, ce don de soi qui n'est commandé par aucune religion, aucun dogme seulement par le désir d'un homme de faire du bien à des êtres humains dont les heures sont comptées. De la douche et du couchage de la fragile Sarah, chorégraphie d'une manipulation d'une extrême sensibilité, de la présence tout aussi tendre et assez sensuelle  auprès de John, jamais le spectateur n'est pris en otage devant un acte que certains ont pu trouver morbide, sordide. Nous sommes là, suivant, aidant du regard, pour le confort de ces personnes en souffrance. Même lorsqu'avec Martha, ne supportant plus sa chimiothérapie, il lavera son vomi ou une diarrhée, nous ne verrons pas un spectacle répugnant, juste l'exact et parfait traitement auquel tout homme et toute femme devrait avoir droit dans cette situation.
Oui, souvent le cinéma enjolive tout, même ces choses là. Seulement dans "Chronic", ce n'est pas tout à fait le cas et cela va nettement plus loin. Parti d'une histoire vraie, Michel Franco rend son film un peu plus dérangeant qu'un simple documentaire, et c'est sans doute là que se situe la qualité du scénario. En démarrant comme un polar, exigeant ainsi l'attention du spectateur, en laissant son personnage principal plein d'ombres, le rendant assez mystérieux tout en  distillant des détails qui peuvent le rendre vaguement inquiétant, le film emprunte des sentiers romanesques, qui éclairent encore plus les situations de soin. Et l'on s'interroge sur cet homme, son empathie extraordinaire avec les malades. Michel Franco n'a pas peur d'aborder des sujets qui font peur. Si la mort médicalement assistée a déjà fait l'objet de nombreux films, je ne pense pas que la sexualité des malades ait eu le même honneur.
Je ne peux pas terminer ce billet sans dire un mot de la fin du film. Je ne révélerai rien, juste que comme moi, vous ferez un énorme bond sur votre siège et qu'elle déclenchera une multitude de questions ....dont je ne pourrai discuter qu'avec ceux qui auront vu "Chronic".
Il est certain que le spectacle offert par Michel Franco n'est pas distrayant. Je comprends bien que l'on ait pas envie d'aller voir cela, mais pour moi, "Chronic" est un choc visuel et émotionnel intense et avait donc toute sa place en sélection officielle du festival de Cannes. Beaucoup s'y sont rasés, certains ont trouvé cela nécrophile, personnellement j'y ai vu une magnifique interrogation sur le corps déchu et sur un humain vraiment humain qui pourrait être en voie de disparition.



samedi 24 octobre 2015

L'image manquante de Rithy Panh


Quelques vagues furieuses viennent cogner inlassablement l'écran.  Symbole des souvenirs qui continuent quarante ans après à revenir en mémoire, cette scène d'ouverture de "L'image marquante" nous secoue,. Chaque spectateur a ce réflexe instinctif de lever la tête, comme pour essayer de ne pas se noyer et s'installe tout de suite dans l'état douloureux où se trouve le réalisateur lorsque les souvenirs affluent.
Rithy Panh a vécu son adolescence dans les camps infâmes des khmers rouges. De cette époque il ne reste rien que les images de la propagande et bien sûr l'atroce souvenir des souffrances endurées et de la perte de tous les siens, père, mère, soeurs, victimes de la folie de ce régime. Pour repousser et maîtriser ces vagues mémorielles et surtout lutter contre l'oubli, le réalisateur, plutôt que de reconstituer avec caméras et comédiens l'enfer de sa jeunesse, va faire revivre ce passé avec des installations fixes peuplées de personnages d'argile.
Ce procédé que l'on peut trouver radical et dérouter, surprend très vite par sa beauté plastique, mise en valeur par une caméra inspirée qui slalome doucement au milieu de ces décors en bois, feuilles et terre. Accompagnées par un texte simple et clair et une voix parfaite ( celle de Randal Douc qu'il faut signaler car il y est aussi pour beaucoup dans la réussite du projet, permettant à la fois empathie et projection personnelle), le film raconte ces quatre années de travaux forcés où la mort, la faim, le désespoir sont toujours présents. Au travers de cette histoire personnelle, c'est le sort de toute une jeunesse cambodgienne dont les souffrances ont été longtemps ignorées qui nous est proposé. Entrelacées parmi les images du régime khmer, souvent des adolescents se traînant en file indienne sur des terres arides, petites fourmis prisonnières d'un régime dictatorial, les personnages en argile témoignent de l'envers de ce décor pourtant pas glorieux. Ils parlent des humiliations, des espoirs envolées, de vies volées, de désintégration de la personnalité, de l'irrémédiable chaos intérieur que ce régime impitoyable a laissé dans les têtes. Et dans la tragédie, par la magie d'une réalisation inspirée, se glisse une poésie presque enfantine, surement celle qui n'a pu être vécu en son temps et emporte le film très haut. Mais les vagues finales, les mêmes que celles du début, sont là pour nous rappeler que même si Rithy Panh a su faire oeuvre de créateur en faisant de son histoire personnelle un mémorial contre l'oubli, les souvenirs s'accrochent, cauchemardesques, indestructibles. Ils restent le moteur pour un travail de création contre l'effacement, contre l'ignorance, pour que le monde sache encore et toujours, que personne n'est à l'abri de la folie destructrice de quelques hommes.
"L'image manquante" n'appelle qu'un adjectif : admirable !



vendredi 23 octobre 2015

Les eaux troubles du mojito de Philippe Delerm




Retrouver ces petits textes de Philippe Delerm a quelque chose de doux, de calme, de serein. L'auteur prend le temps de vivre, de se poser, de regarder la vie dans ces moments les plus infimes. Une certaine idée du bonheur glisse au fil des pages, bonheur qu'il essaie de partager avec le lecteur. L'existence distille parfois des petites douceurs comme cet écrivain qui caresse la vie et les mots sans colère, sans aigreur. Son regard s'arrête sur des instants que nous éprouvons  et sur lesquels nous ne nous attardons pas. Lui, en entomologiste de la vie, il épingle ces sentiments diffus comme la fausse promesse d'une pastèque, le plaisir indicible de voler et de croquer un navet ou d'une promenade sur le bord de mer, tôt le matin. Il nous donne du carburant pour que nos vies emballées soient un peu plus belles.
Certains diront, et ils n'auront peut être pas tort, que le bobo parle aux bobos. On retrouve dans ce recueil pas mal d'ingrédients qui y font penser. On sirote des mojitos aux terrasses de bars ensoleillés, quelquefois à Venise. On se promène beaucoup dans le Paris du centre, mais aussi à Bruges si romantique à l'automne. On sent une vie à l'abri de pas mal de contingences matérielles où l'esprit voyage aussi bien que les êtres. Et alors ? Est-ce un mal ? Philippe Delerm ne donne pas de leçon, il essaie seulement de faire partager cette chance que nous avons de vivre sur une portion de terre où l'on peut s'attarder sur ce qui nous entoure et, suprême luxe à portée de tous, sur soi-même.
Oui le mojito, plus à la mode, a remplacé la bière d'hier, mais le mode d'absorption est le même : par petites gorgées, c'est conseillé, sinon on risque de passer à côté de la dégustation si l'on choisit de boire cul sec. Certaines fois, ce sera magique, d'autres fois plus convenu, mais au final, ce livre est une petite gourmandise, une variété de haïkus à la française car notre langue et nos écrivains aiment s'attarder avec les mots.