mardi 14 mars 2017

Grave de Julia Ducournau


"Grave" est sans aucun doute le film français le plus abouti et le plus passionnant que j'ai vu depuis des mois. Et quand on sait qu'il s'agit d'un premier film, autant dire que sa réalisatrice, Julia Ducournau, s'impose d'emblée dans la cour des grands. 
"Grave " est précédé d'une aura un peu sulfureuse. Son thème ( le cannibalisme), son interdiction aux moins de 16 ans, peuvent le ranger, à tort, dans la catégorie mal aimée du film d'horreur tendance gore. Il ne faut pas le cacher, le spectateur sensible sera mis à rude épreuve, sujet oblige. 
Mais au-delà de cette étiquette qui se colle irrémédiablement au film, le projet de "Grave" est autrement plus complexe et d'une richesse narrative inouïe. Justine, sa jeune héroïne, aussi végétarienne qu'elle est vierge, entre à l'école vétérinaire où elle retrouve sa soeur aînée déjà bien implantée dans l'établissement. Lors d'un bizutage, elle doit manger un rein de lapin. De cette absorption obligée résulteront de drôles de troubles aussi bien cutanés que psychologiques. Puis l'envie de viande se fait de plus en plus forte...
Ambitieux de la première à la dernière image, "Grave" supporte aisément plusieurs niveaux de lecture. Le film peut juste être vu comme un film certes horrifique mais surtout totalement efficace avec un scénario en béton qui surprend jusqu'à la fin. Il y a longtemps que l'on nous nous avait pas proposé une histoire aussi bien écrite, dialoguée et agencée ! Au premier degré, l'histoire fonctionne très bien car la réalisatrice prend le temps d'installer à la fois du mystère mais surtout une vraie empathie avec son personnage principal. Et quand l'impensable arrive, on y croit. Et l'escalade qui ne manque pas d'arriver, joue avec nos nerfs sans relâche. Au deuxième degré, apparaît une réflexion autour de l'humain, ce qui en fait son essence et, par ricochet avec ce qui se joue dans le récit, interroge le spectateur sur sa propre humanité car en empathie avec cette jeune fille qui, quand même, finit par se nourrir de bouts de ses congénères. Cela peut apparaître un peu gros, mais je vous assure qu'à l'écran c'est totalement crédible. La réalisatrice nourrit son histoire d'un cadre oppressant ( l'école vétérinaire), y ajoute une bonne dose de féminisme, une réflexion sur le corps, ses fluides divers, la sexualité des jeunes adultes, la relation sororale. Tout cela donne un ensemble terriblement inquiétant et intelligent, multipliant sans aucune lourdeur quelques références pour qui veut les prendre ( Sade puisque son héroïne se prénomme Justine, mais aussi quelques clins d'oeil à quelques maîtres adorés de la réalisatrice) . 
Je pourrai ajouter aussi à ce film un niveau de lecture technique. "Grave" est construit comme une partition musicale, avec ses moments d'humour toujours judicieusement placés pour ne pas nous faire percevoir l'horreur de la scène suivante ou bien, à l'inverse, nous remettre de ce que l'on vient de voir. Cette construction parfaite est accompagnée par une bande son qui nous vibre dans le corps et par les voix des acteurs qui jouent aussi des tonalités comme dans un morceau musical. Et si je rajoute une mise en scène précise, parfois avec des plans d'une beauté à couper le souffle ( et sans jamais tomber dans le maniérisme) ou des scènes franchement inspirées ( le bizutage quasiment filmé comme une rafle au Veld'Hiv ). Tout cela concourt à faire de ce film, une oeuvre dont on a du mal à se remettre mais qui suscite aussi un vrai débat, tellement il possède d'éléments que l'on peut tirer pour alimenter des conversations sans fin. 
Vous l'aurez compris, pour moi "Grave" est LE film français  le plus abouti, le plus prenant, le plus intelligent que l'on ait vu depuis mois. Je sais que certains spectateurs ont été scandalisés... Et c'est bon signe, c'est signe qu'il fonctionne et qu'il résonne ( raisonne ?) fort,  car, loin d'un consensus mou, il assume son ambiguïté et nous trouble intensément !






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