lundi 1 décembre 2014

Je reviens à 19h de Pierrick Sorin



Quand on fait du tourisme culturel à Paris, on se rue sur les expos du moment, vous savez celles dont tous les journaux ont parlé, celles qui ont eu droit à un documentaire sur Arte, voire un hors série de Télérama. Du coup, on fait la queue des plombes sous la pluie, dans le froid ou sous un soleil de plomb pour accéder enfin à l'expo au milieu de centaines d'autres visiteurs, jouant des coudes pour apercevoir une oeuvre qui vous apparaît par morceaux derrière un molosse acariâtre ou une dame baraquée. Et porté par une foule de plus en plus dense, vous avancez de salle en salle, tel un wagonnet bien arrimé sur les rails d'une culture de masse, l'envie d'admirer des chefs d'oeuvre se trouvant anéantie par ce flot dense de visiteurs.
Aux curieux de l'art contemporain, il reste une solution bien plus confortable, gratuite, à laquelle on ne pense pas toujours, les galeries d'art ! N'êtes-vous jamais passé rue de Seine ou rue Mazarine à Paris devant ces échoppes silencieuses, toujours vides, où l'art d'aujourd'hui s'expose sur des murs invariablement blancs ? Longtemps, je n'ai jamais osé poussé la porte de ces officines, pensant que je n'avais pas la tête (et encore moins le portefeuille) d'un éventuel acheteur. Les tenancières de ces lieux, invariablement habillées en noir, dont un oeil peu amène vous scrute dès lors vous avez l'impudence de vous arrêter devant leur vitrine, ressemblent trop à des cerbères. Mais qu'importe, il faut oser franchir le seuil de ces hauts lieux du négoce de l'art et, vous verrez, vous en ressortirez vivant. Quelquefois, il vous faudra affronter le  regard d'une créature aussi noir que sa veste, mais bien souvent l'accueil est agréable et sympathique...Comme ce fut le cas dans la galerie Pièce Unique où sont exposées les dernières créations du vidéaste et plasticien Pierrick Sorin.
Pierrick Sorin, pour résumer, aime se mettre en scène, comme beaucoup de vidéastes d'ailleurs.Mais, contrairement à beaucoup de ses confrères, il est drôle, aimant l'auto dérision et distillant une certaine poésie à la Tati dont il possède aussi le regard aigu sur son époque.
Les quelques installations qu'il offre à notre sagacité sont  des petites vitrines magiques qui font cohabiter des objets réels avec des personnages « holographiques » en utilisant un miroir sans tain incliné à 45°, créant ainsi une illusion d'optique . Cela a souvent la forme d'aquariums. Au premier plan les éléments d'une pièce de maison, une salle de bain par exemple, et au second plan apparaît Pierrick Sorin glissant, patinant sur la savonnette posée là. C'est drôle, créatif,  aussi rigolo, sinon plus que les vitrines de Noël du Bon Marché et surtout un poil plus provocateur. Et qui dit provocation, dit réflexion du visiteur. Car l'utilisation d'un vieux tourne-disque sur lequel est posé un disque de Dario Moreno ou des compagnons de la chanson, associé à la modernité de l'hologramme et à l'humour de l'auteur qui marche inlassablement sur le disque, nous invite à un moment de poésie burlesque tout autant qu'à regarder la sublimation de la banalité de nos vies. Il nous intrigue avec cette femme à barbe dans le fond d'un aquarium avec de vrais poissons, ou de cette créature légèrement vêtue, qui semble attendre un client, un(e) ami(e) en envoyant des sms dans un intérieur aux tons chauds et au mobilier vaguement phallique. En quelques vitrines, c'est tout un petit monde créatif qui s'offre à nous dont les miroirs utilisés pour l'illusion nous renvoient avec humour et mordant un peu de notre ordinaire réalité.
Il faut noter qu'il y a dans la galerie une installation  un peu plus conséquente ( pas une vitrine magique ), composée d'un ventilateur sur lequel est projeté un visage animé, lui même projeté au mur. Le ventilo est précédé d'une brochette sur laquelle sont enfilés une crevette et un morceau de camembert et devant un tube noirâtre en forme d'inhalateur. Voyant mon air un peu perplexe, une charmante personne s'approcha et me dit : " Cela s'intitule "Woody Allen"... vous voyez, l'air, la crevette, le fromage ... "... Heu non,je ne voyais pas ...Je réfléchis très vite, passant vite fait en revue toute la cinématographie du réalisateur, cherchant à raccorder la crevette et le fromage dans son oeuvre... Voyant toujours ma perplexité et devinant que j'étais sur une fausse piste, elle me précisa avec un joli accent (espagnol ? ) : "C'est un jeu de mot Allen/haleine..." ... et aussi un pied de nez au célébrissime cinéaste, c'est bien d'égratigner ces monstres sacrés que tout le monde adule...
En plus d'avoir passé un très intéressant moment à admirer les nouvelles créations de Pierrick Sorin, je tiens à préciser que j'ai vraiment apprécié l'accueil des deux personnes présentes dans la galerie qui ont su faire partager leur coup de coeur pour cet artiste et m'expliquer son travail. Un tel professionnalisme est à souligner deux fois ! Comme quoi, on peut voir des oeuvres sans être bousculé, sans rien débourser et avec en plus des commentaires explicatifs personnalisés. Un must...Dommage que je ne sois pas plus fortuné, car vraiment ces petites vitrines .... sont très tentantes... ( Bravo au vidéaste qui a su trouver une forme vendable ET esthétique à ses créations)

Galerie Pièce Unique , 26 rue Mazarine, Paris 6ème, jusqu'au 28 février 2015. 

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