jeudi 20 février 2014

Only lovers left alive de Jim Jarmush


Nous étions sept personnes hier à la projection du dernier film de Jim Jarmush. Quand la salle s'est rallumée, nous n'étions plus que quatre : trois personnes endormies et moi. Exit le trentenaire fringuant, parti très vite ainsi que le couple d'étudiants qui espérait sûrement un "Twilight" intelligent.
Avec un tel préambule, vous allez penser que "Only lovers left alive" est encore un de ces films soporifiques, survendu par une presse encensant à tout va la moindre oeuvre de réalisateurs dandys, talentueux mais incompris par un public décidément de plus en plus aveugle (surtout quand la merveille a eu besoin d'un financement français pour aboutir). Eh bien pas tout à fait, le résultat s'avère finalement pas si inintéressant que ça.
Vous l'aurez compris, le nouveau Jarmush n'est pas une pochade facile pour spectateur amateur de popcorn dans un multiplexe. C'est en premier lieu un objet étrange, proche d'une oeuvre d'art. En jouant avec les codes du film de genre (les vampires) qu'il s'amuse à détourner très vite, Jim Jarmush crée un univers qui lui est propre, avec un tempo particulier et une imagerie très personnelle. C'est aussi une oeuvre crépusculaire (testamentaire dit-on beaucoup dans la presse bien que Jarmush ne soit pas si vieux que ça) qui pose un regard sombre et désenchanté sur le monde d'aujourd'hui. La ville de Détroit en toile de fond, avec ses rues vidées de tout habitant, ses immeubles inhabités et délabrés et Tanger , plus oppressante, où chaque ruelle cache un dealer, donnent au film un ambiance de fin de cycle inéluctable. C'est aussi une stylisation extrême des deux personnages principaux. Adam, sorte de Robert Smith en version sexy (Tom Hiddleston), vampire musicien vivant au milieu de vieux instruments ou d'appareils hors d'âge et Eve, sa compagne, aussi blonde que lui est blond, formidablement interprétée par l'incroyable Tilda Swinton, apportent à ce film une élégance et une grâce délicieusement branchée, rendant encore plus troublante une image déjà magnifiquement cadrée et éclairée.
Je ne raconterai pas la trame de "Only lovers left alive", très ténue, mais en gros, ce sont deux vampires modernes qui, pour pouvoir se nourrir, se procurent du sang dans les hôpitaux, en pack plutôt que de s'attaquer comme la légende l'exige, à de pauvres innocents. Cela leur évite ainsi de consommer du sang contaminé par les multiples virus qui traînent. Dormant le jour et errant la nuit, ils s'interrogent sur leur vie, le temps qui passe, l'évolution de l'humanité...
Je ne suis pas rentré tout de suite dans le film, décontenancé par le rythme et le dispositif mis en place par le réalisateur. Et puis, lorsque les héros se sont réunis, le charme a agi. Le charisme des acteurs, leur photogénie sidérante, la lumière, la musique, l'humour( oui, oui, il y en a !) pour masquer un peu le caractère assez dépressif de l'ensemble  ont fait qu'au bout du compte, le film m'a finalement bien plu, imprimant dans ma tête des images inoubliables.
Bien sûr, on pourra lui reprocher d'être un peu égocentré, réservé principalement à quelques happy few. Il est peu ça mais il est surtout une tentative réussie de création artistique, dont la mise en scène inspirée embrasse avec subtilité un spleen existentiel particulièrement attachant. L'oeuvre n'est pas facile d'accès, mais, si comme moi, vous vous laissez aller à la petite musique  Jarmushienne (pas trop quand même, le sommeil pourrait vous gagner), vous passerez devant l'écran un moment étrange, sensuel et envoûtant.


4 commentaires:

  1. Mais tu es prévenue, ça passe ou ça casse...

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  2. Bonsoir Pierre, vu samedi soir dans une salle attentive, on était au moins 40 et personne n'est parti. C'est un film envoûtant et j'avoue Tom Hiddleston est plutôt pas mal. Bonne soirée.

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  3. J'arrive de chez Dasola, également charmée par ce couple vampirique. Je me joins au cercle des esthètes disparus. Comme vous, j'ai mis un petit temps avant d'entrer pleinement dans le film mais j'en suis sorti conquis. Vous avez raison d'insister sur l'humour bienvenu qui évite de figer l'ensemble dans une pose très compassée. Du beau Jarmusch.

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