jeudi 10 mai 2018

Avec Edouard Luntz, le cinéaste des âmes inquiètes de Nadar et Julien Frey


Un bandeau posé sur la couverture nous précise : " Pour Michel Bouquet, c'est l'un des plus grands cinéaste français. Pourtant, personne ne le connaît.". Chic ! une découverte et tout ça sous l'égide d'une personnalité inattaquable !
Quand le bandeau dit que personne ne le connaît, c'est un peu faux. Même si à  la Cinémathèque Française ( la seule, l'unique, avec un C majuscule) citer le nom d'Edouard Luntz n'éveille qu'un regard interrogatif dans les yeux des conservateurs de notre patrimoine cinématographique, le scénariste de ce roman graphique, Julien Frey, l'a rencontré une fois en 1998. Alors étudiant en cinéma, Edouard Luntz l'avait contacté avec l'intention de produire son premier court-métrage... qui ne se fera pas...par manque de fonds car à l'époque le cinéaste tirait le diable par la queue. Ne pouvant même pas payer ses factures EDF, vous imaginez bien que mettre des sommes conséquentes dans un bout de film que personne ne verrait, relevait de l'utopie. 6 ans plus tard, alors que cet épisode était bien oublié, participant à une formation d'écriture de scénario, le nom d'Edouard Luntz reviendra aux oreilles de Julien Frey sous la forme d'une jurisprudence évoquée lors d'un cours autour du final cut ( en France, l'auteur et le producteur se partagent le droit de la version finale d'un film).. Ce droit, on le doit en grande partie à Edouard Luntz suite à un long procès contre la firme américaine Fox qui voulait que s'applique le droit américain ( donnant plein pouvoir au producteur quant au montage final) sur la version d'un film qu'avait tourné le cinéaste français pour elle. Luntz avait été financé en 1968 pour un long-métrage intitulé "Grabuge" ... au titre bien nommé et prophétique  puisque court encore aujourd'hui toute une kyrielle de problèmes de droit, rendant le film inaccessible.
Il n'en fallait pas plus à Julien Frey pour se créer une petite fixette et de mettre toute son énergie à découvrir l'œuvre d'Edouard Luntz, en son temps sélectionné, et même primé, aux festivals de Cannes, Berlin ou Venise. Cette quête, qui mène de Paris à Rio en passant par Washington, racontée dans cet album hommage, nous invite dans les coulisses du monde du cinéma où la notoriété, le talent se cognent à l'argent, ou comment on peut éclipser de l'histoire du 7ème art toute la production d'un auteur doué mais rebelle au système.
Magistralement scénarisé, avec un très pertinent montage de flash-backs qui éclairent le propos et le rendent passionnant, tout aussi magnifiquement mis en images par Nadar  ( un descendant du photographe ? ) avec un simple trait noir et blanc qui colle parfaitement à cette enquête/hommage, transcendée par la très émouvante apparition de Michel Bouquet lui même, cet album devrait intéresser bien au-delà des cinéphiles. On adorera se plonger dans les rouages d'une industrie faite pour rêver mais dont les arrières-cuisines révèlent des couches de crasse peu reluisantes.
Alors que Cannes fait résonner son tam tam médiatique annuel, n'hésitez pas, découvrez Edouard Luntz, qui a monté les marches en son temps, et dont le destin est bien plus passionnant que deux vieux moches retapés entourés de trois jeunes comédiennes largement décolletées  se pavanant sur un tapis rouge.






1 commentaire:

  1. Après la lecture de cette BD qui a le magnifique pouvoir de ré-animer un réalisateur et ses films, on a très envie de rembobiner le passé et de rattraper le retard en chinant sur la toile.

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