dimanche 6 mai 2018

Trouville Casino de Christine Montalbetti


Pour faire un bon roman, les recettes...si recette il y a ... sont diverses. On peut privilégier l'histoire, la rythmer à souhait, la pimenter de rebondissements à chaque chapitre. Cela donne, au mieux Pierre Lemaitre, au pire Joël Dicker et si l'on rajoute une soupçon, voire une louche d'ésotérisme, on obtient Marc Lévy. Pour un niveau supérieur, on se fend de dialogues supposément mieux écrits, proférés par quelques universitaires à la libido frétillante, le tout coaché par des ateliers d'écriture et vous tombez dans le roman américain encensé par la critique française. Très à la mode en ce moment, la dystopie a le vent en poupe mais pour un Houellebecq combien de Virginie Despentes ? Et si vous placez le tout dans un petit milieu bourgeois...je renonce...y'en a tant  que l'on se demande s'il y a vraiment une recette.
Mais en fouillant bien les catalogues d'éditeurs, il existe beaucoup de francs-tireurs, qui aiment prendre des chemins moins balisés, jouant sur le tableau de l'histoire ET de l'écriture ( Il y en a qui ne joue qu'avec l'écriture... mas là, c'est un registre autre proche du laboratoire) . Christine Montalbetti est l'une de celles-là, carburant au récit ET au style.
"Trouville Casino"  part d'un simple fait divers. Un homme de 70 ans, une fin août des années 2010, monte dans sa Seat, va braquer le casino de Trouville en plein après-midi et embarque un peu moins de 10  000 euros, la police à ses trousses. Voilà, c'est tout ! ...Enfin presque...je ne divulgue pas la fin.
J'entends déjà les yeux qui se lèvent vers le ciel ( oui, j'ai l'ouïe fine!) et les pensées qui jaillissent : " Ben, si c'est ça l'intrigue bien palpitante, Duras, c'est du thriller !". 
Posez-vous deux secondes, coupez Netflix, essayez de refiler Dicker sur le Bon Coin ( à 1 euro vous trouverez peut être preneur) et plongez-vous dans l'univers de Christine Montalbetti qui s'empare de cette petite histoire pour la porter très haut. Ou comment d'un minable braquage pour quotidien de province, on en vient à décrire une partie de l'humanité souvent oubliée par les romanciers : les gens simples.
Juste avec quelques maigres articles de presse, sans aucune photo de cet homme qui va faire brusquement chavirer sa vie, Christine ( je me permets cette familiarité car après avoir lu votre roman, on se sent proche de vous) va imaginer et raconter dans le détail les heures de ce coup de folie. Elle va aller sur les lieux du méfait, regarder, imaginer, combler les vides, recréer une supposée vie et chercher à comprendre comment, dans un petit bourg de l'Orne, depuis un fauteuil en velours défraîchi faisant face à une télévision, on peut soudain devenir une sorte de Clyde sans Bonnie.
En se mettant dans la tête de cet homme, en s'asseyant dans sa banale voiture, dans le décor un peu suranné de cette Normandie touristique, en imaginant une vie antérieure faite de loto, de courses à la supérette et de compagne que l'on conduit chez la coiffeuse ( "Changez d'hair" ou "Frigide Hair") , Christine dresse le portrait d'un français anonyme, dont les petites souffrances rentrées et jamais vraiment analysées n'ont rien à envier à celles du cadre parisien pris dans les affres de la quarantaine ( et qui lui, grand aventurier moderne, ne fera que jouir d'une jeunette dans un hôtel trois étoiles).
En laissant vagabonder son imagination, Christine Montalbetti emporte le lecteur avec elle, s'adresse à lui (littéralement) mais également à son cœur, son esprit. Il devient cet homme ordinaire, car cette soi-disant petite vie est aussi un peu la sienne. Epaté par le style à la fois simple, poétique, nostalgique, teinté de drôlerie, sa curiosité est mise constamment en éveil. Entre sourire et émotion, sans fioritures, "Trouville Casino" prouve que l'on a affaire à un véritable roman fait d'imagination, de verve et de talent.
PS ( pour Christine) : Voyez, je n'ai pas évoqué les digressions, car pour moi, il n'y en a pas ! 

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