lundi 30 septembre 2013

Orpailleur de Gaëtan Roussel


Disons le tout de suite, je n'ai jamais écouté "Ginger" le précédent album de Gaëtan Roussel (sauf le tube "Help myself" ) et je fais également partie des gens qui n'avaient jamais acheté un album de Louise Attaque (oui  ça existe !!!) . Ne me demandez pas pourquoi, j'étais au Pôle Sud ou sur une île déserte filant le parfait amour. Hermétique aux succès aux Victoires de la Musique, mon oreille a commencé à être titillée lorsque Gaëtan a repris Stephan Eicher avec Florent Marchet ("Des hauts, des bas"), puis avec les chansons de la BO du film " Camille redouble"... Du coup, c'est avec une oreille toute neuve que j'ai découvert "Orpailleur", la nouvelle production, très attendue par les fans de la première heure, de l'ex chanteur d'un des groupes phare de la chanson française. Et l'expérience s'avère très satisfaisante.
Je commence par faire un sort aux paroles des chansons qui, guère emballantes, porteuses de pas grand chose, ont pour seul mérite d'être de coller parfaitement aux mélodies sans leur faire de l'ombre. Je peux quand même signaler que le texte de " La barbarie" est un peu au-dessus du lot, mais si l'on écoutera sans doute "Orpailleur " en boucle, ce ne sera pas pour son message ou la poésie de l'écriture. Non, la force de ce CD vient de la musique et de ses arrangements totalement jouissifs pour mon oreille d'amateur. J'ai été totalement bluffé par la qualité des mélodies et du  métisssage musical. Rythmiques sourdes et claquements de doigts  mêlées à des choeurs en anglais ("Face aux étoiles"), guitare sèche, encore des choeurs  (oui, dans de nombreux morceaux et toujours utilisés comme un instrument supplémentaire) et percussions endiablées m'on fait irrésistiblement me trémousser comme un dément sur "Hum, hum, hum". L'ambiance électro ensoleillée par un mélange génial de voix et percus sur "Cha Cha Cha" semble courir au futur tube FM. Je pourrai détailler chaque morceau qui offre originalité et mélange délirant mais je ne peux passer sous silence "Poésie" et ses violons alliés à un beat crissant et sourd, ni "La barbarie" avec son envolée de synthé paroxystique. En fait, cet album est un régal pour les oreilles, qui en prend plein les tympans et pour le corps qui ondule, danse et bouge au gré des fantaisies musicales concoctées par Gaëtan Roussel. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, il faut signaler le magnifique "digital booklet" qui accompagne le CD et signé Hugo Blanzat, offrant une véritable exposition d'aguichantes illustrations entre art cinétique et culture pop, complétant merveilleusement cette production aux musiques métissées particulièrement réussie !!! Un vrai coup de coeur !
Et pour ceux qui ne l'auraient pas encore entendue, voici  "Eolienne"



dimanche 29 septembre 2013

Avantine d'Agnès Obel


Le premier album de la belle danoise vivant à Berlin avait été ma bande son de l'automne/hiver 2012/2013. Après écoute d'"Avantine", son second opus, sans l'ombre d'un doute, il sera le son douillet et idéal pour accompagner la saison qui vient. 
Plutôt que de chercher à innover, Agnès Obel a préféré creuser son sillon, continuer dans la voie , le son, l'univers qui est le sien : la chanson douce, la ballade un peu triste, les compositions simples. Pas d'accompagnements électroniques, aucune concession au modernisme, c'est toujours entre Erik Satie et le morceau lent, si beau, des chanteuses style Lisa Ekdahl ou Adèle. Sauf que Mlle Obel garde son timbre doux, légèrement voilé, si mystérieux qui fait toute la différence. De la retenue, du charme et surtout des morceaux empreints d'une douce mélancolie automnale. 
Je m'aperçois que cela fait trois fois que j'emploie un mot de la famille de "doux" et ce n'est pas du tout un hasard, car, c'est exactement ce qu'il ressort d'"Avantine", un sentiment de plénitude, de calme, de douceur donc. Pas besoin de jouer les gros bras avec une rythmique d'enfer, nulle envie de forcer le ton, Agnès Obel nous la joue tendre et cela fait du bien. Accompagnée par un violoncelle et un alto, utilisés au maximum de leurs possibilités, les cordes ont la part belle dans le plupart des chansons, le piano se réservant toutefois quelques morceaux en solo. 
Pour moi qui avait adoré "Philarmonics", son premier album, retrouver, en plus fignolées et plus inspirées, ces 12 compositions est un régal. Je ne peux pas dire le contraire, c'est en boucle sur mon ipod depuis deux jours, et le plaisir va grandissant. Cependant, malgré tout, une petite interrogation me vient quant à l'après. Agnès Obel continuera-t-elle dans ce style à la fois dépouillé et mélancolique ? Saura-t-elle le faire évoluer vers des contrées qui pousseront son public à la suivre encore et encore ? Car, au-delà du plaisir que j'ai à écouté sa nouvelle production, il est évident que ces belles mélodies et ces arrangements classiques et gracieux ont un air de déjà entendu. Si pour le moment, c'est le bonheur total qu'en sera-t-il dans l'avenir ? 
Pourquoi gâcher ainsi mon plaisir me direz-vous ? C'est simplement les pensées d'un inconditionnel qui n'espère pas être abandonné par la suite comme souventes fois...  Quoiqu'il en soit, il faut le dire et le redire, ce disque est une pépite, à écouter sans modération ou à découvrir les yeux fermés.



mercredi 25 septembre 2013

Blue Jasmine de Woody Allen


Le cru annuel de Woody Allen est vraiment très bon, étonnamment réussi au regard de ces dernières productions tournées en Europe. Son retour aux States lui a inspiré une comédie grinçante, virant sur le noir qui donne au spectateur un vrai moment de plaisir cinématographique. 
Cette fois-ci pas de départ surréaliste, pas de magicien, pas de traversée d'écran ou autres fantaisies fantastiques, que du réel. 
Jeannette qui, pour faire plus chic et se mettre au diapason de ses tenues Chanel et ses escarpins Jimmy Choo, se fait appeler Jasmine, déboule avec ses bagages Vuitton chez sa soeur de lait, Ginger. Ruinée et endettée suite à son veuvage d'avec une sorte de Madoff, elle fuit une vie new-yorkaise qui a été ultra dorée, pour essayer de refaire surface et de s'en réinventer une nouvelle à San Francisco. 
Le film démarre sur un ton de comédie classique, jouant sur l'opposition des deux soeurs dont les aspirations et les modes de vie sont radicalement différents. Petit à petit, le sourire vire à la grimace, au fur et à mesure le passé resurgit, révélant son lot de bassesses. Jasmine s'enfonce dans le mensonge tout en se bourrant de médicaments... 
Formidable portrait de la femme américaine où le paraître est plus important que l'être, où tout est forcément bonheur, Woody Allen épingle avec une virtuosité retrouvée, une société de vitrine et de fric. Sa mise en scène est toute en légèreté et efficacité, menant son histoire sans l'ombre d'un temps mort. Il y est magnifiquement aidé par Cate Blanchett, étonnante et absolument impeccable dans son rôle de femme névrosée au bord du gouffre. A cent lieues des images lissées et photoshopées que nous offre la presse magazine depuis quelques semaines, la comédienne, aux rides expressives enfin retrouvées, compose une Jasmine à la fois agaçante et attachante, virevoltante et abattue, bavarde impénitente et très belle funambule en perpétuel déséquilibre. Si ce n'est quelques seconds rôles un peu chargés (le fiancé de Ginger et ses amis), ce film est un régal. 
Il y avait longtemps que je n'avais pas passé un aussi bon moment devant un film de Woody Allen, depuis "Scoop" me semble-t-il. Vous voyez, moi aussi je joue à ce jeu que la presse aime tant depuis des décennies : "C'est le meilleur Woody Allen depuis... " Alors, pour celui-ci, comme d'habitude, les avis sont partagés. J'ai vu cités : "Match point" mais aussi "Alice" ou "Hannah et ses soeurs". Pour vous faire votre avis et participer au jeu, courez voir "Blue Jasmine", vous ne le regretterez pas et dites-moi à quel niveau vous le situez... 



lundi 23 septembre 2013

Le divan de Staline de Jean-Daniel Baltassat


Ballet des grosses ZIS et autres Moskivtch (limousines russes) dans le parc du Palais Likani, car voici qu'arrive Iossif Vissarionovitch Staline et toute sa suite de militaires. Il est venu quelques jours dans cette ville de cure, pour se détendre un petit peu, retrouver sa maîtresse Lidia  Semoniova et accessoirement recevoir un artiste prodige, Valery Yakovlevitch Danilov, lequel compte lui présenter une fresque grandiose composée de plusieurs centaines de portraits du "petit père des peuples". Tout en jetant un oeil sur les différents conflits en Chine et en Corée qu'il dirige en sous-main dans la lutte contre l"empire du mal capitaliste, Staline, entre la projection de westerns US et quelques agapes, se piquera de psychanalyse. Enfin, disons, qu'il s"essaiera aux techniques freudiennes de manière sauvage. Ayant fait reconstituer soigneusement le cabinet de ce" charlatan de Freud" et aidé par sa maîtresse, il essaiera d'analyser ses rêves. Les souvenirs remonteront à sa mémoire, lui donnant fugacement un instant d'humanité.
Cette intrigue originale, mêlant avec talent le vrai et le faux, avait pas mal d'atouts pour me séduire. En consignant les personnages principaux dans un même lieu, hors des bâtiments officiels, l'écrivain a pu à la fois donner une description assez exacte de ce que pouvait être un dirigeant russe communiste et développer une intrigue romanesque. On ressent très bien l'idolâtrie évidente parce forcée pour ce tyran, des généraux jusqu'à la cuisinière, ainsi que l'extrême méfiance qui règne autour de lui, la peur du complot, de l'empoisonnement, de la trahison. On est au plus près du pouvoir, même si celui-ci est amené à s'intéresser à l'art et à ces nouvelles techniques psychanalytiques.
Cependant, je n'ai pas été tout à fait convaincu par tout ça. L'histoire avance lentement, peut être pour mieux se mettre au diapason de la marche de Staline dont le poids des ans commence à se faire vraiment sentir. Prenant le temps de décrire soigneusement, minutieusement, ce séjour, rien ne nous est épargné, des physiques des personnages jusqu'au plus petit élément de décor, grâce à des énumérations un tout petit peu rébarbatives car trop nombreuses, noyant le lecteur dans un luxe de détails. Difficile également de s'attacher à Staline, même décharné, pas loin de la mort, même nostalgique, ému par le suicide de sa femme, on a du mal à éprouver une quelconque compassion. Sa froide et manipulatrice maîtresse n'est guère plus sympathique. Il ne reste que ce pauvre artiste, le seul qui nous émeut. Malgré sa longue attente dans une grange doublée d'un interrogatoire assez inquiétant, il est hélas un peu sacrifié au profit de cette unique séance de psychanalyse qui n'apporte pas grand chose au récit, sinon à mieux nous montrer la mauvaise foi du dirigeant communiste.
Lecture en demi-teinte pour moi, à l'image du brouillard qui enveloppe le palais où réside Staline. Et malgré le sursaut horrifique de la dernière partie, je me suis allongé sur ce "divan de Staline" et ai presque failli m'endormir, peut être pour échapper la froideur et la sensation d"étouffement que l'auteur rend particulièrement palpable, mais surtout à cause d'une intrigue un peu trop diluée dans les détails de l'Histoire.


Livre lu dans le cadre de masse critique du site BABELIO

samedi 21 septembre 2013

Gisèle et Béatrice de Benoit Feroumont


Benoit Feroumont, l'excellent créateur de la non moins sympathique série "Le royaume", vient de publier "Gisèle et Béatrice", un album dont le sticker apposé sur la couverture précise : "Contenu coquin pour adulte coquin." Je m'attendais donc à trouver encore un de ces récits érotiques avec des héroïnes pulpeuses, offertes et à la libido surdimensionnée, car la BD, monde essentiellement masculin, n'est pas avare en productions légères où la femme est cantonnée au rôle unique d'objet sexuel.  Cet ingrédient est présent dans l'album, sauf qu'il est ici prétexte à une histoire autrement plus retorse et complexe.
Béatrice, belle jeune femme, travailleuse mais insoumise à un patron dragueur, rate une promotion par manque de gentillesse (vous voyez ce que je veux dire). Décidée à obtenir coûte que coûte ce poste important, elle va changer de tactique, séduire le boss et grâce à un produit ramené d'Afrique, le transformer en femme. Il deviendra ainsi l'employé(e) de maison et l'objet sexuel de sa secrétaire. 
Sans révéler ici un rebondissement important et surprenant d'un scénario inspiré, je peux dire que le lecteur est tenu en haleine jusqu'au bout. L'érotisme est bien plaisamment présent, mais il n'est pas le principal attrait de cet album. Jouant intelligemment sur l'ambiguïté des personnages, ce récit amène le lecteur à s'interroger sur la sexualité, ses désirs, le regard qu'il porte sur les personnes. Le thème de l'homme devenu femme et se rendant compte du pouvoir des mâles et de leurs regards machos ou malsains est un sujet déjà pas mal abordé. On retrouvera les éléments qu'il induit souvent, comme le transgenre, voire la bisexualité. Mais l'auteur y rajoute un piment qui va venir compliquer le tout : une bonne dose de sado-masochisme. Ce mélange, auquel vient s'ajouter une toile de fond sociétale pertinente sur la chasse aux sans papiers et l'inhumanité du monde de l'entreprise, donne à cet album une saveur toute particulière. Avec son dessin semi-réaliste, des situations crues mais jamais gratuites, "Gisèle et Béatrice" déploie une intrigue perfide et déstabilisante. Une fois refermé, on est ravi de cette lecture stimulante mais qui très vite questionne car on est un peu  perplexe. Il m'est difficile de vous donner ici mes propres interrogations sans déflorer l'histoire, mais sachez qu'elles sont nombreuses... et donc signe d'un album parfaitement réussi. 
On pourra s'emparer de ce nouveau Feroumont comme BD simplement érotique. Pourquoi pas ?...Mais au lieu d'une production bêtement bandante ou émoustillante, le lecteur, effectivement accroché,  ne pourra pas échapper au piège du questionnement métaphysique et dans notre époque si peu stimulante intellectuellement, c'est tant mieux !







vendredi 20 septembre 2013

Le monde selon Cheng de Stéphane Reynaud


Cheng, un jeune résident du royaume de Camelote, s'endort dans un container rempli d'asperges en partance pour chez nous. Après avoir voyager plusieurs jours, il se retrouve dans un entrepôt aux règles étranges : pour éviter le vol, les employés y sont enfermés un mois entier. Quiconque osera sortir, sera renvoyé sur le champ...
Bienvenue dans le monde libéral du conte grinçant de Stéphane Reynaud. Le jeune héros ira de découverte en découverte. Le monde occidental, en proie à un libéralisme porté à son paroxysme, est au bord du gouffre, n'offrant plus qu'une vie régit par la consommation de produits low-costs. Les hôpitaux ne sont plus que des officines vendant des médicaments pas chers à profusion dans des installations clinquantes mais spartiates. Les habitants n'ont qu'une envie s'envoler avec Fricoule, au hasard du bon vouloir d'un ordinateur,  pour des destinations de rêves, dont le prix dérisoire cache de multiples traquenards. Cheng passera des mois et des mois à visiter avec un troupeau de voyageurs léthargiques et idiots, tous les lieux touristiques de la terre, dans l'espoir de revenir dans son royaume. 
Sympa et attirant non ? En fait pas du tout. En avançant avec quelques ornements du conte, Stéphane Reynaud déploie une théorie un peu facile, voire nauséeuse autour d'un futur prochain.
 Comme dans tout conte classique, son héros a un problème qu'il doit résoudre. Ici, il veut retrouver sa famille. Pour y arriver, il trouve bien sûr des embûches qui ralentissent sa route mais qu'il arrive à vaincre ou à contourner. Ici se sont, en plus des firmes citées plus haut,  les supermarchés hard-discounts, la nourriture totalement industrielle, la presse gratuite et de caniveau, les zones commerciales minables en périphérie, la religion.
Un héros de conte est souvent accompagné d'un accolyte drôle et sympa. Stéphane Reynaud nous en propose un, avatar de Jiminy Cricket, en plus rasoir et à l'apparence d'un Schtroumpf !!!
Souvent, dans les vrais contes, il y a un méchant, vraiment méchant... Et c'est ici que ça coince... Le méchant dans ce conte qui est-il ? Cheng, le héros (?!!!), qui incendie tous les lieux dans lesquels il se trouve dans le but de monnayer avec la presse people les photos des catastrophes qu'il a provoquées ? Ou bien, comme semble le laisser penser l'auteur, les gens, vivant comme des zombies, bêlant dans le troupeau, chair à consommer bêtement parce que devenus "un champ immense de bêtise et de vacuité" ? Là, je tique franchement. Il n'est jamais question de ceux qui ont provoqué cette vie de cauchemar, les riches, les puissants, les financiers sans scrupules et sans une once d'humanité. Il est seulement vaguement dit que le peuple n'a que ce qu'il mérite, puisqu'il est le partenaire consentant qui a laissé se propager cet abêtissement par la consommation effrénée. Cette théorie, certes en partie vraie, a un peu de mal à passer, un peu trop libérale en fait... Et quand je lis dans la biographie de l'auteur qu'il est journaliste au Figaro, ceci explique peut être cela... 

"Le monde selon Cheng" de Stéphane Reynaud est édité aux éditions Intervalles (pour ceux qui ont envie de lire un drôle de compte, heu conte pardon, aux relents de libéralisme).

Lu dans le cadre " La voie des indés", opération à l'initiative du site LIBFLY que je remercie quand même pour cette lecture. 

jeudi 19 septembre 2013

Elle s'en va d'Emmanuelle Bercot


Quand une réalisatrice a du talent, un vrai regard, elle arrive à embarquer le spectateur, se jouant de tous les clichés ou des situations les plus probables d'un scénario très balisé. Quand cette même réalisatrice filme une icône du cinéma français, Catherine Deneuve, entourée d'une distribution hétéroclite et originale, on reste admiratif devant la vérité qu'elle arrive à insuffler à la plupart des scènes. Au final, on a enfin vu un film français, finalement original, drôle, émouvant, avec plein de sous couches pour ceux qui aiment décortiquer et du bonheur simple pour ceux qui aiment le premier degré. 
A la lecture du scénario de ce road-movie d'une restauratrice au bout du rouleau dans une France assez profonde, on pouvait craindre le pire tellement les situations convenues. Les rencontres successives que fait Bettie le personnage principal, ne sont pas des modèles d'inventivité. Le vieux monsieur attendrissant, le bar glauque rempli de beaufs, le jeune dragueur un peu fêlé, le veilleur de nuit noir, tous pouvaient faire sombrer le film dans la banalité et le déjà vu. La deuxième partie où on adjoint à l'héroïne un pré-ado, un rien tête à claques n'est scénaristiquement pas de première originalité, surtout se terminant par une histoire d'amour type Harlequin ( mais que cet homme est désagréable....pour finir par...mais que cet homme est séduisant et cachait bien sa belle âme sous une armure de dureté). 
Et pourtant quel film ! La caméra d'Emmanuelle Bercot, collée au plus près des acteurs, pointant légèrement quelques détails incongrus mais donnant ainsi un ton particulier, à la fois décalé et humain. Elle obtient de ses acteurs un jeu totalement naturel, libre, saisissant de vérité. Ils sont aidés en cela par des dialogues qui sonnent particulièrement justes. 
Et puis,il y a Catherine Deneuve. Elle est Bettie dans le film mais on ne voit que Catherine Deneuve, sa blondeur, ses rides, ses formes de femme vieillissante, sa bouche, son rire. Ce n'est jamais gênant car "Elle s'en va" est en fait une ode à la comédienne. On pouvait la croire lointaine, figée, refaite, elle est ici star bien sûr, mais infiniment belle, drôle, pathétique, réelle. Plongée dans des univers qui lui sont sans doute peu familiers, sa distance est comique, son regard amusé teinté de vraie sollicitude. Elle joue merveilleusement bien avec son image et la réalisatrice nous entraîne dans son jeu. 
Comme cette errance se termine par un happy end solaire et chaleureux, sur un mode "Téchiné léger", je suis ressorti de la projection joyeux. J'avais vu un film au charme certain, solidement interprété et magnifique hommage aux femmes vieillissantes pour qui la vie continue toujours et encore. 


lundi 16 septembre 2013

Ben (intégrale, volume 5) de Daniel Shelton


Bienvenue dans le monde bon enfant de Ben ! Ben est un sympathique retraité canadien, gourmand, paresseux, passionné de golf et de télévision et accessoirement de jardinage quand Olivia son épouse lui   colle une tondeuse dans les mains. Comme beaucoup de grands-parents, Ben et Olivia ( appelée plus simplement Liv) gardent, à la journée, les trois petits enfants de leur fille, adorables bambins mâles un peu intrépides. Au rythme des saisons, nous suivons leur vie, leurs petits soucis quotidiens, leurs étonnements face à un monde qui change.
Ben n'est pas une découverte pour moi, car je suis un fidèle lecteur de ces strips que j'aime bien offrir à mes collègues lorsqu'ils partent à la retraite. (J'ai déjà parlé d'un précédent recueil ICI ) Dans ce volume qui réunit les huitièmes et neuvièmes saisons, la drôlerie, le cocasse, les petits travers quotidiens sont toujours épinglés, mais on sent la veine s'épuiser un peu. Le plaisir de retrouver toute cette famille est toujours là, mais j'ai l'impression que la série vieillit petit à petit (comme son auteur sans doute). Le comique reste frais et détendant, mais est moins salé qu'au début. On sourit, on s'attendrit, on apprécie à l'occasion un trait d'esprit, on s'agace aussi parfois sur des situations un peu stéréotypées. Bref, tout cela ronronne un peu. Reste quand même, le dessin, magnifiquement classique et très expressif , qui apporte une chaleur particulière à l'ensemble et donne à ces personnages une proximité épatante. On lit Ben, comme on enfile un vieux pull confortable et un peu usé, mais rassurant, comme si le temps n'avait guère de prises sur nous et que tout était quasiment immuable. 
Je salue par contre le changement d'éditeur, et félicite les éditions de La Pastèque pour la qualité de fabrication de cet album qui en fait un très bel objet que j'aurai encore plus plaisir à offrir... donne à la série Ben une nouvelle jeunesse inespérée. 

Lu dans le cadre " La voie des indés", opération à l'initiative du site LIBFLY que je remercie vivement pour cette lecture. 






dimanche 15 septembre 2013

Jimmy P. d'Arnaud Desplechin


J'avais laissé Arnaud Desplechin après le secoué "Un conte de Noël" qui ne m'avait pas, à l'époque, convaincu. C'est sans enthousiasme aucun que j'ai pris un billet pour "Jimmy P.", persuadé que derrière les deux/trois photos pas emballantes qui ont accompagné la promotion, se cachait un film à leur image. J'avais tort. J'ai été cueilli dès les premières secondes par ces plans magnifiques qui plantent le décor de façon définitive, embarquant le spectateur pour un long voyage qui peut sembler statique et bavard, mais qui est formidablement passionnant. 
Nous sommes aux USA en 1948, Jimmy Picard (Benicio Del Toro), ancien GI d'origine indienne, souffre de violents maux de tête et troubles de la vision, séquelles vraisemblables de ses états de service lors du débarquement en France. L'hôpital militaire qui le prend en charge soupçonnera des troubles psychiques et fera appel à Georges Devereux (Mathieu Amalric), psychanalyste pas vraiment en odeur de sainteté dans son milieu. Très vite, au fil des séances, le courant passe entre les deux hommes. Jimmy se livre petit à petit, se découvrant au gré des interrogations de Devereux qui lui aussi va, au contact de cet indien, trouver un appui pour se libérer des quelques fardeaux qui encombrent son esprit.  
Bien sur, c'est très bavard, puisque l'essentiel du film réside dans les dialogues quotidiens qu'ont les deux hommes, seulement aérés par la venue de Madeleine, maîtresse du psychanalyste, des images du passé et de la reconstitution, peu convaincante, voire redondante, des rêves de Jimmy. Mais, et c'est là où l'on voit l'importance d'un metteur en scène, ces échanges sont un plaisir pour les yeux et l'esprit. Arnaud Desplechin cadre avec virtuosité et finesse ce face à face, arrivant à faire ressentir au spectateur tous ces liens qui se tissent inexorablement au fil des mots. Un léger déplacement de la caméra, un angle pertinent, une lumière, et l'on perçoit ce qui se trame à l'intérieur de ces têtes aux cerveaux tourmentés. On oublie qu'on est au cinéma, que ce sont deux formidables comédiens que l'on regarde. On est en empathie avec les deux personnages, pourtant si différents, dont la confiance réciproque va les amener au-delà de ce qu'ils espéraient. 
Ce qui peut passer pour un plaidoyer pro psychanalyse, est avant tout un film chaleureux sur l'entente, l'entraide que parfois les hommes se donnent, créant ainsi un fil solidaire que la vie ne pourra effacer, à l'image des quelques moments de bonheur et d'amour que Devereux partage avec Madeleine, instants fugaces et fragiles qui seront des points d'ancrages lumineux pour toute une vie. 





samedi 14 septembre 2013

Manuel de survie à l'usage des incapables de Thomas Gunzig

7

Ce qu'il y a de raté dans ce surprenant roman, c'est le titre, car tout le reste est un régal ! Loin d'être un de ces livres pseudo-pratiques, vaguement rigolards et souvent pas drôles, ce "Manuel de survie à l'usage des incapables" est à l'image du monde et des personnages qu'il met en scène : glaçant et hybride. Sa lecture en est passionnante et est de celles que vous ne lâchez pas avant d'avoir lu la dernière phrase.
Résumer l'intrigue est un peu difficile tellement le récit file à cent à l'heure et brasse avec dextérité thèmes et action. Pour faire court, le licenciement abusif d'une caissière d'un hypermarché tourne mal, la renvoyée trouve la mort suite à un sale concours de circonstances. Jean-Jean, vigile sans ambition, devient la cible des enfants de feu l'hôtesse de caisse, malfrats violents, sans foi, ni loi, qui n'ont qu'un but, éliminer celui qui est à l'origine du décès de leur mère. Seulement, ce qui partait pour être une simple routine, se complique avec l'arrivée de deux femmes redoutables : Marianne, l'épouse de Jean-Jean, cadre commercial sans l'ombre d'un scrupule et dont les calculs de carrière font passer le pdg d'Amazon pour un saint et Blanche, démineuse de problèmes au sein du staff de la chaîne d'hypermarchés, froide et efficace quand il s'agit de sauver l'image de marque de son groupe. 
Sur ce canevas, proche du polar, s'engage une course poursuite haletante, dont les courts chapitres maintiennent en haleine le lecteur comme le plus efficace des thrillers. Mais ce qui fait la différence ici, c'est la toile de fond, description hyper réaliste d'un monde où le commerce est devenu roi, où les humains ne sont que les pions automatisés d'un système parvenu au bout du bout de sa terrible logique. Au fil des pages, cet univers qui au départ ressemblait au notre, se révélera totalement déshumanisé, en proie à une folie libérale poussée à l'extrême et dont la survie n'est due qu'à une sorte de croisement des individus avec ... Mais chut !!! Je laisse la surprise, qui bien que flirtant avec la science-fiction (genre auquel j'ai bien souvent du mal à adhérer), transforme ce roman en une fable glaçante et ... ironique. Car, il y a un autre plaisir que nous procure ce livre, c'est l'humour constant qui l'irrigue, noir souvent, grinçant toujours, mais surtout jubilatoire. 
Très jolie découverte donc que ce roman inclassable de Thomas Gunzig, modèle hybride de polar rigolo avec un léger nappage de science-fiction, qui allie avec talent, plaisir de lecture et réflexion sur un monde que nous installons petit à petit...
Je ne résiste pas à vous faire lire un court passage qui donne une idée du ton général : 
" Jean-Jean était né sous la lumière un peu crue de l'éclairage néon d'une maternité sans nom jouxtant les quais de chargement autoroutiers d'une grande centrale d'achat. Sa vie allait être, au début du moins, relativement pareille à celle des autres enfants de son âge : il avait grandi avec ses parents dans les cinquante mètres carrés d'un appartement qu'un architecte était parvenu à diviser en une cuisine semi-équipée, une salle à manger, un living, une salle de bains avec toilettes, deux chambres et une terrasse juste assez large pour y déposer les sacs-poubelle lorsqu'ils étaient pleins. Durant les trois premières années de sa vie, il passa de longues journées dans une crèche surchauffée qui sentait le chou dès 7 heures du matin, l'urine dès 1 heure de l'après-midi et l'eau de Javel le reste du temps. "


Livre lu dans le cadre de masse critique du site BABELIO

vendredi 13 septembre 2013

Palmer en Bretagne de Pétillon


Le premier des nombreux gags de cette nouvelle aventure de Jack Palmer est dans le titre : "Palmer en Bretagne". La couverture nous présente le fameux détective sur un rocher bien breton. Joli clin d'oeil en forme d'hommage, car il y restera toute l'histoire sur son bout de caillou. Coincé par la marée haute, il attendra le reflux, devenant un personnage plus que secondaire. 
Une fois débarrassé de son encombrant héros, Pétillon peut s'éclater dans un récit où le jeu de massacre est ici porté à son paroxysme. Sur une île bretonne, le temps d'une marée, il réunit tout ce que notre époque peut engendrer de sots pétris d'orgueil et de bêtises. Invités par une bourge clinquante mais désargentée, deux présidents (pas de la république, plutôt de grands groupes industriels, genre Pinault et Arnault ) qui se détestent, vont entretenir leur rivalité tout en s'ignorant. Suivis par une flopée de parasites tous plus fats les uns que les autres, ils vont se battre pour acheter une croûte sans valeur, pendant qu'autour d'eux, invités et autochtones vont se déchirer dans une atmosphère empuantie par la fermentation des algues vertes. Quand l'esprit parisien du 16ème rencontre la Bretagne travailleuse, ça fait des étincelles (et ici un feu d'artifice d'humour).
Cet album me semble le plus réussi de la série des Jack Palmer. Pétillon et son humour corrosif s'en donne à coeur joie. De la première à la dernière case, pas un temps mort, aucune baisse de tempo, ça file à cent à l'heure et c'est tout simplement réjouissant. Des nouveaux riches, au maîtres du CAC40, des journalistes au mareyeurs bretons, des attachés de presse aux éleveurs de porcs, tout le monde passe par la moulinette grinçante et ô combien sarcastique de Pétillon qui semble ici au sommet de sa forme. Avec une mécanique impeccable proche de Feydeau mais excitée par l'air iodé (et puant) breton, cette pseudo enquête, qui épingle en même temps le marché de l'art,  est un régal d'humour vache et  le premier vrai éclat de rire  de cette rentrée. 




jeudi 12 septembre 2013

Tip top de Serge Bozon

(Voix de Julien Lepers)
"Top ! Je suis un film français sorti en septembre 2013. En mettant en scène un couple de fliquettes barges, je joue avec l'absurde, le non-sens et les nerfs des spectateurs. Encensé jusqu'à l'orgasme par une certaine presse, j'ai participé un peu plus à creuser le fossé qui sépare le public de la critique. Je suis, je suis.... "Tip Top" de Serge Bozon ..."

Rentrée faste pour le cinéma français, cette semaine encore un film qui fera regretter d'avoir payé 10 euros...  Pourtant le spectateur, alléché par les têtes d'affiche, avait lu, ici que c'était un polar déjanté et hilarant, là une réflexion intelligente et pugnace sur l'intégration algérienne en France et ailleurs un pied de nez au cinéma bien-pensant et formaté, où chaque scène était un délice d'absurdité, de non-sens et de pétage de plomb sublime.
Tout cela n'est pas totalement faux, tout ce qui est indiqué précédemment se trouve bien dans "Tip Top". Seulement, c'est, hélas, comme ces pubs pour les films dans la presse. Quand vous voyez écrit en gros : "Sublime" (Libération)  ou " Pure merveille" (Le point), en fait le publicitaire, malin, extrait ces mots du contexte qui disait en fait : "Sublime de bêtise " ou " Comment gâcher cette pure merveille qu'était le roman de..." Oui, c'est bien absurde, quelquefois gonflé, souvent décalé mais c'est surtout raté  car absolument pas maîtrisé. Et les quelques petits moments originaux qui parsèment çà et là le film, ne sont pas assez nombreux pour faire de cet essai soi-disant corrosif , un film réussi.
Entre une intrigue policière obscure dont le réalisateur se contrefiche très vite, les scènes inutiles dont on se demande ce qu'elles fichent là (et notamment celles avec l'excellente Karole Rocher qui à l'air de s'ennuyer ferme), le jeu improbable de la plupart des seconds rôles, une photographie moche et aux éclairages alléatoires et un montage cahotique, j'avoue que j'ai eu un peu de mal à trouver le résultat passionnant. François Damiens disait dans une interview qu'il n'avait rien compris à ce qu'il jouait... Qu'il soit rassuré, moi non plus je n'ai pas compris, mais cela a-t-il réellement de l'importance ? Le but du film est de dynamiter le système ronronnant de la comédie commerciale. Manque de chance, ils ont tourné dans le Nord de la France. Il a plu, la mèche n'a jamais réussi à s'allumer...
Le grand intérêt du film est son couple vedette, le duo Huppert/Kiberlain. Si la première surjoue de façon peu crédible une scène sur trois, la deuxième est étonnante de drôlerie. Pas une mimique, pas un geste, pas une réplique qui sonne faux. Dans un univers en roue libre, Sandrine Kiberlain est la seule qui s'en sorte avec les honneurs, sauvant le film de l'ornière dans laquelle il flirte constamment. En flic nunuche et voyeuse, elle se révèle un clown hors pair. Du grand art ! Elle est, à mon avis, la seule bonne raison d'aller passer 1h40 devant un écran.


mercredi 11 septembre 2013

Une histoire d'hommes de Zep


Pour l'Ecole des Loisirs  lançant à son tour une collection BD, nommée Rue de Sèvres, il fallait un album choc pour ses débuts, histoire de se frayer un passage dans un secteur fortement concurrentiel. Le roman graphique sérieux et adulte de Zep qui paraît aujourd'hui, est un coup de maître commercial qui engendrera curiosité et vraisemblablement bonnes ventes. Mais le passage de Titeuf à cette histoire de quadragénaires est-il un essai réussi ? Le virage est risqué, d'autant plus que le thème abordé est un peu casse-gueule car maintes fois abordé au cinéma et en littérature: les retrouvailles, vingt ans après, d'une bande de copains (sans compter sur la couverture un peu austère et pas vraiment réussie à mon avis).
Sans que cette histoire d'anciens membres d'un groupe de rock qui a explosé suite à la bévue de son batteur ne soit réellement originale et ne sorte guère des sentiers bien balisés déjà empruntés par d'autres, Zep arrive à toucher le lecteur et donc à emporter le morceau avec talent. On sent que l'auteur y a mis beaucoup de lui même, de ses goûts, de son humour mais aussi de sa tendresse.
Nous sommes dans le monde de la musique qu'il connaît bien (musicien lui-même dans diverses formations), il en profite pour casser quelques mythes, voire jouer la commère (pour notre plus grand plaisir d'amateurs de potins peoples). On retrouve aussi son humour un peu potache qui, ici, allège juste comme il faut la tension omniprésente du récit de ces retrouvailles. Même si l'histoire flirte avec les clichés du genre, Zep arrive à émouvoir, voire surprendre son lecteur. La mise en images, avec ces cases aux coins arrondis, donne une sensation de douceur et sensibilité que des tons pastels, un peu tristes, tirent un peu plus vers l'émotion. Les personnages ont juste ce qu'il faut de différence pour conférer au récit le dynamisme idéal et permettre une parfaite identification. On est tellement pris par l'histoire que c'est avec regret que l'on referme l'album. Je serai bien resté un peu plus longtemps dans cette belle demeure anglaise de rock star vieillissante...
Construction sophistiquée, coup de crayon réaliste du plus bel effet, mise en page recherchée, intrigue joliment nostalgique et vivante, ce coup d'essai est une réussite et attirera peut être de nouveaux lecteurs vers le roman graphique, genre qui, à quelques rares exceptions, n'a pas encore réussi à truster les premières places des meilleures ventes de bandes dessinées. Alors, bravo et merci à Zep pour ce bel album !