mercredi 19 mars 2014

Le rayon fille de Denis Lachaud


Habitué à fréquenter une librairie spécialisée jeunesse dont le travail de défrichage et de recherche de qualité lui permet d'offrir des rayonnages prouvant que la bonne littérature ne connaît aucune frontière y compris sexuelle, j'ai eu un coup de chaud l'autre jour en passant dans le rayon jeunesse d'une librairie ayant pignon sur rue dans ma ville. Toute une table couverte d'une littérature colorée allant du rose fushia au mauve/ rose, gamme chromatique variée rehaussée par endroits avec une légère touche de vert tendre pour les titres arborant en couverture quelques poneys aux crinières brushés façon L'oréal, prouvait que j'étais dans le rayon fille. Sur cette débauche de couleurs tendres accompagnées bien souvent de paillettes,  on lit des titres accrocheurs du genre :"Premier baiser" ou "Un coeur à prendre"  (!!! oui, proposés à partir de 8 ans) et on s'arrache la cornée avec des couvertures aux chatons et aux chiots implorants que même le défunt calendrier des postes aurait eu honte de proposer. Je ne saurai exprimer mon état entre dégoût et colère ! C'est donc ces daubes stéréotypées à l'extrême que les libraires ont le culot de mettre en avant ? Des récits d'amourettes, de chanteuses ou de victimes de la mode pour mieux ancrer nos futures femmes dans un rôle de potiches idiotes ? Et pourquoi sexuer cette littérature à l'extrême ? Parce que la petite fille est censée lire plus que son copain garçon ? 
On pourrait être en droit d'attendre de la part des libraires, gérant ce que l'on peut espérer être un des derniers endroits de culture, un peu plus de discernements, d'élagage plutôt que cette présentation mercantile et avilissante. 
Du coup, je suis reparti chez mon libraire spécialisé jeunesse où j'ai voulu tester un titre ciblé fille d'un éditeur de bon aloi. Le hasard m'a fait tomber sur cette nouveauté de la collection "Premier roman" de Denis Lachaud chez Actes Sud. Regardez la couverture, tout y est bien ciblé : les couleurs pastels, une fillette déjà fashion-victime, une boule disco,  un titre sans équivoque et même le bandeau japonais qui peut attirer les amatrices de mangas ou autres japoniaiseries sucrées. Ah ! Ah! me disais-je, je sens que je vais me régaler ! Ce Denis Lachaud va passer un mauvais quart d'heure, même si publié par un grand éditeur !
Et... heureuse surprise, ce petit roman n'est pas du tout à l'image de sa couverture, c'est une vraie friandise. Il commence finement, sûrement pour mieux attraper la lectrice venant de la série "Violetta" , par une analyse des comportements d'une maman lors de séances de shopping avec sa fille et de l'importance de son humeur quant à l'achat d'une mini jupe. C'est suivi par quelques considérations humoristiques sur les chanteuses et leurs clips dansés. Une fois joliment évacués ces poncifs de la littérature 'fille" (que je n'aime pas cette classification !), l'histoire peut vraiment débuter. Tina, par amour d'un garçon (là aussi un classique de ces romans roses), va s'inscrire à un cours de karaté. Elle va y prendre goût, obtenir au fil des ans les diverses ceintures colorées, alors que son amour lui, a filé jouer les gymnastes. Très vite le roman, sort sérieusement des sentiers rebattus du genre, pour mieux s'inscrire dans un formidable portrait en profondeur d'une petite fille qui observe la vie et se pose des questions, des plus saugrenues et enfantines (Mes parents sont-ils agents secrets ? ) aux plus profondes ( Qu'elle est la face cachée de chacun ? ).
Un peu délaissée par ses parents accaparés par leurs boulots respectifs, elle trouvera d'autres adultes référents qui sauront l'aiguiller et l'amener progressivement à décrypter le monde qui l'entoure. Ses réflexions, les informations qu'elle obtiendra, la feront grandir de la meilleure des façons, se positionnant en tant qu'enfant réfléchie et solide, loin des stéréotypes d'une société prompte à faire entrer tout le monde dans un même moule. Ou comment grâce au karaté et à la psychanalyse, on devient une vraie et belle personne. Oui, vous avez bien lu, la psychanalyse ! C'est l'une des prouesses de ce petit roman, expliquer les théories de Freud aux enfants à partir de 9 ans, sans les raser et en les rendant passionnantes ! Vous voyez, nous sommes aux antipodes de ce que l'on pouvait penser en voyant cette créature branchée éviter notre regard avec ses grandes lunettes de soleil. 
Si vous avez des enfants, filles ou garçons, "Le rayon fille" ne cherchera qu'à les distraire de la plus belle des façons : en s'adressant à leur cerveau ! Avec humour, un zeste de sérieux, et beaucoup de tendresse, Denis Lachaud enfonce le clou en envoyant voler les stéréotypes et en nous offrant un personnage féminin en tout point exemplaire, avec ses doutes, ses faiblesses, ses forces. Ce n'est pas une sorcière, ce n'est pas une fana de cheval ni une apprentie chanteuse, juste une petite fille d'aujourd'hui, une vraie ! 
  C'est une très bonne nouvelle de savoir qu'il existe tout un pan de la littérature jeunesse, n'en déplaise à certains (suivez mon regard), qui parie sur l'intelligence. Encore faudrait-il qu'elle soit un peu plus mise en avant PARTOUT où elle devrait l'être... 

3 commentaires:

  1. Je suis entièrement d'accord avec la première partie de cette critique, sans parler des fées et des princesses préoccupées par la recherche d'un mari et de la dernière robe à la mode. Du coup, j'ai bien envie de découvrir ce roman.

    RépondreSupprimer
  2. Je n'ai pas lu ce livre (je cherche un autre roman jeunesse de Denis Lachaud avec foot dans le titre), mais je ne peux que recommander son premier roman, J'apprends l'allemand. Très, très fort, à la fois dans le sujet et l'écriture. Je ne lis presque jamais en français, là pour le coup je lirais tous ses bouquins si jamais je pouvais les trouver en librairie !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ça s'appelle " Foot, foot, foot" je crois et à été fort décrié au moment de sa sortie par toutes les ligues ringardes et cathos. À la rentrée un de ses pièces est jouée au théâtre du Rond-point : Hétéro ....

      Supprimer

Woman at war de Benedikt Erlingsson