mercredi 27 août 2014

Les amants spéculatifs d'Hélène Risser




L'adultère est un sujet éternellement revenu dans la littérature, rebattu jusqu'à plus soif. Et pourtant, les écrivains y reviennent toujours, cherchant à renouveler le genre ou le regard. Les changements sociétaux y sont pour beaucoup et les nouvelles technologies autant que les nouveaux champs disciplinaires de nos universités aident à biaiser l'approche sur ce phénomène vieux comme le monde.
Il y a deux saisons, Christophe Mouton dans " Un garçon sans séduction " avait mis l'amour et la possibilité de trouver maîtresse en tableau. D'ailleurs le livre s'ornait d'un bandeau rouge annonçant : "Calculez votre valeur sur le marché de l'amour", préfigurant sans doute ces "amants spéculatifs" où Hélène Risser fait appliquer par son héroïne, banquière de haute volée,  les règles qu'elle utilise dans la finance pour fourrer un nouvel homme dans son lit.
Anna est une ex trader, ayant gravi les échelons quatre à quatre de sa banque malgré des stilettos griffés. Belle quarantenaire, elle n'a par contre pas tout à fait réussi sa vie amoureuse et familiale. C'est au moment où son mari prend le large en s'exilant pour son travail loin de la coquette maison parisienne que lui tombe dessus une romancière en service commandé pour un éditeur qui veut un récit/témoignage sur une banquière. En plein coeur de la crise, ce portrait devrait intéresser un lectorat féminin prêt à mordre sur tout ce qui est responsable de ses galères au quotidien. Anna accepte ce portrait, un peu par vanité mais aussi par curiosité, et va se coltiner Hélène, journaliste, nègre méritante, à la vie plutôt morne. L'attelage littéraire avance cahin-caha. La communication entre elles manque de clarté et  le projet pour le livre, mal défini, part en sucette. L'écriture passe peu à peu au second plan, les déboires sentimentaux de l'ex trader devenant le centre de leurs échanges. Et quand la banquière décidera de prendre amant en adaptant les techniques froides et calculatrices d'un milieu sans scrupule, elle se heurtera à des variables et des inconnues impossibles à mettre en équation : le libre arbitre de chacun, la force des sentiments ou cette mystérieuse alchimie corporelle. Cependant, chacune y jouera une page importante de son existence, le reflet et la perception de chacune éclairera un chemin imprévu.
L'intérêt et la force de ce roman viennent de sa construction et des thèmes secondaires qu'il développe.
Vraisemblablement un clin d'oeil aux "Liaisons dangereuses", le roman, bien que pas entièrement épistolaire, avance au gré des notes que l'écrivaine prend lors des interviews de la banquière, du journal intime de cette dernière, de certaines pages du livre qui commence à s'écrire et des mails échangés. Les faux semblants sont révélés, la comédie humaine et sa représentation en société explosent au fil des pages. Le regard d'Hélène Risser est impitoyable, juste. Les mesquineries dont on s'arrange au quotidien, les rouages de la société marchande, les tactiques de chacun pour préserver son pré carré  sont exposés dans toutes leur glaçante splendeur. Ce montage pertinent donne de la force à l'ouvrage qui, hélas, perdra un peu de son énergique cruauté dans les dernières pages. Le final se heurte à quelques clichés qui jurent un peu dans cet ensemble plein de verve et d'ironie. Sans rien révéler de l'issue de cette histoire, la conclusion façon téléfilm n'est guère convaincante.
Cependant 280 pages de plaisir de lecture ça ne se refuse pas en cette rentrée littéraire où certains mastodontes auto-proclamés ronronnent en entendant en écho la douce chanson de critiques serviles.
Ce roman pétillant et intelligent saura séduire par son regard narquois sur les choses de l'amour et par son écrite alerte et inspirée.

1 commentaire:

Woman at war de Benedikt Erlingsson