samedi 11 avril 2015

Un pays pour mourir d'Abdellah Taïa



Il y a l'exil qui relie chacun des personnages de ce roman. L'exil comme seule issue à un Maroc enfermé dans ses traditions et sa religiosité. L'exil pour fuir un destin tout tracé que le corps des personnages refuse. L'exil oui, mais après ? Le monde n'aime guère les exilés. Il les parque aux confins des villes dans des lieux minables où règnent toutes les misères possibles. Pour survivre, il faut plonger dans la marge quitte à s'y enfoncer à jamais. Reste la possibilité de rêver, unique brèche d'espoir dans une destinée pourtant tracée.
Il y la culture originelle, celle qui colle à l'esprit, celle qui quoiqu'on fasse, où que l'on soit, sert malgré tout d'étais dans les mauvais jours toujours plus nombreux. On fait appel aux djinns, aux sorciers pour essayer d'avoir une petite emprise sur le monde qui nous échappe. On retrouve les odeurs d'une cuisine gourmande, sucrée, aromatique,  on s'emplit la tête de films indiens ou égyptiens. On a beau avoir bravé de nombreux interdits, le réconfort vient surtout du souvenir de ce lieu natal à l'empreinte indélébile.
Il y a le sexe, tabou, caché, mais pourtant si présent. Il est pour les personnages de Taïa indissociable de leur destinée, souvent le motif principal de leur fuite. Il pourrait aussi devenir un pouvoir ou tout du moins un moyen pour s'extraire de la précarité. Prostitution, homosexualité, transsexualité traversent le roman comme un plaidoyer pour un possible regard indifférent des autres.
Il y a le roman, qui, comme le précédent, "Infidèles", est construit d'une façon un peu maniérée. Le récit est plutôt gigogne et choral. Plusieurs personnages illustrent le propos de l'auteur, plusieurs histoires qui parfois se recoupent. J'y ai trouvé des pages magnifiques (la lettre de l'exilé iranien à sa mère), d'autres bouleversantes ( le désarroi d'Aziz à la suite de son changement de sexe) mais j'y ai rencontré aussi une certaine déception.
J'avais entendu un entretien de l'auteur sur une radio du service public qui m'avait emballé. Sa voix calme, douce et posée, exprimait avec des paroles fortes, sèches, tranchantes, militantes, sans concession, toute la misère de notre monde, laissant également entrevoir la difficulté de son parcours. Il parlait sans acrimonie, mais ses mots étaient de ceux qui donnaient envie de se lever pour essayer de changer un peu le cours des choses. On retrouve cela dans son livre mais, hélas pour moi, dilué dans une écriture aux effets de style assez opposés.  Un chapitre construit avec une  succession de phrases courtes et sèches se trouvera suivi d'un autre empreint de toute la suavité d'une poésie orientale et dialogué comme une romance égyptienne. Cette dualité constante, peut être pour marquer l'opposition Orient/Occident, a eu pour ma part l'effet d'atténuer la force du propos. La rudesse des sentiments et des situations voit sa portée amoindrie par ce surgissement quasi enfantin d'éléments mélodramatiques... peut être une façon plus douce d'appréhender ce monde, d'en atténuer la violence.
Il est certain par contre qu'Abdellah Taïa tisse un univers bien à lui, mélange de sexe, de cinéma, de passion et de désespoir. Je n'ai pas la chance d'y adhérer complètement mais force est de reconnaître qu'il fait résonner une voix originale dans la littérature d'aujourd'hui. Et rien que pour cela, je ne peux que vous engager à aller y faire un tour, il faut coûte que coûte préserver ces singularités que nous offre encore une édition de plus en plus formatée.

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