dimanche 9 juillet 2017

Visages, villages de Agnès Varda et JR



Que dire d'un film qui, dès les premières minutes, m'a attrapé par l'émotion qui n'a plus quitté de la projection, essuyant larmes et étouffant des fous rires durant une heure et demie ? Je pourrai dire que c'est un chef d'oeuvre malgré son montage bout de ficelle, ses scènes faussement improvisées. J'aurai sans doute raison puisque cette semaine, un site américain de cinéma le classe déjà parmi les 25 meilleurs films français de ce siècle !
C'est vrai j'aime Agnès Varda et son cinéma qui m'a toujours transporté de bonheur, qui sait comme personne, nous parler d'êtres simples ou célèbres avec une réelle tendresse sans jamais tomber dans le voyeurisme. Et pourtant, elle regarde Agnès. Elle a pour moi un oeil absolu comme d'autres possèdent l'oreille. Sa rencontre avec JR  apparaît donc comme évidence malgré ( ou grâce) à la différence d'âge ( plus d'un demi-siècle) tant leurs regards se ressemblent, tant leurs parcours, leurs envies se complètent. JR, ( rien à voir avec celui de la série amerloque, à part vraisemblablement un clin d'oeil moqueur )....en fait  c'est Jean-René... S'il n'a pas choisi son prénom, il s'est débrouillé pour être un des artistes contemporains majeurs avec ses installations photographiques noir et blanc en grand format, qu'il colle sur des façades, des murs du monde entier.
Tous les deux, la vénérable cinéaste à la coiffure bicolore et à la facétie toujours intacte et le jeune plasticien branché, vont sillonner la France à bord d'un camion formidable, à la fois studio photo et imprimante géante. Cela a une tout autre allure que la caravane des Depardon l'an dernier  ! ( " Les habitants", le film issu de ce périple se situant au même niveau que son moyen de transport).
Et dans cette France qui bosse ou a bossé, ils s'arrêtent dans des endroits où quelques rencontres précédentes ou souvenirs de personnes croisées, leur ont laissé des traces. Tous deux vont aller aux devants des gens et leur proposer de les photographier puis de coller leur portrait géant en noir et blanc sur des murs, des édifices, toujours dans le but de rendre tout cela beau et artistique.
Evidemment ça fonctionne du tonnerre. Quand la créativité s'invite dans le quotidien de monsieur et madame Toutlemonde, c'est l'art qui se faufile, qui enjolive le quotidien, qui émeut, qui fait plaisir, qui rend la vie plus belle. La caméra capte ces regards émerveillés, transformés un instant par cette irruption formidable de l'art.
L'émotion qui transpire de toute part de ce film démontre cette pensée profonde que je traîne depuis toujours, que l'art et la culture peuvent changer le monde. Bien sûr, vu comment ce monde avance et malgré l'extraordinaire diversité des créateurs, la pensée fait long feu. Mais quand on voit l'énergie de cette vieille dame touchante et drôle, la bienveillance et l'humanité du créateur et ce respect, l'amour qu'ont tous deux pour les hommes et les femmes qu'ils rencontrent, on ne peut qu'être totalement charmé, ébloui, transformé par ce film. Soudain on reprend un peu d'espoir, on regagne de la force pour croire que tout est encore possible, que derrière toutes ces tristes figures un peu perdues que nous croisons tous les jours, il reste encore des plages de possibles que l'art et la création peuvent illuminer.
Je ne raconte rien de plus. C'est à vous d'aller prendre une dose de bonheur au cinéma. L'amour, l'amitié, l'humour, la mort, la solidarité, le féminisme, la vie, la beauté, ... seront au rendez-vous. Courez voir "Visages, villages", c'est le plus beau film du moment, une pause intelligente, gracieuse, tendre et drôle qui vous bouleversera autant qu'elle vous donnera de l'énergie. A ce niveau de réussite, je ne peux dire que "MERCI" à Agnès Varda et JR.


vendredi 7 juillet 2017

Danielle Darrieux : une femme moderne de Clara Laurent


En France nous avons eu BB, Bombe Bimbo qui enflamma les années cinquante et soixante pour s'éclipser au début des années soixante-dix, mais, bien avant, au début du cinéma parlant, il y a eu DD.
Danielle Darrieux fut l'immense star française des années trente, celle qui enflamma les écrans par sa spontanéité, son humour, son audace, sa grâce et une photogénie hallucinante. Les femmes de l'époque l'adoraient et copiaient sa coiffure, ses tenues, les hommes craquaient pour son minois mutin, tous chantonnaient ses chansons qui accompagnaient invariablement chacun de ses films. Elle débuta à l'écran en 1931, tourna avec quelques éclipses jusqu'en 2010 et a fêté le premier mai dernier ses 100 ans ! Autant dire que cette immense comédienne et chanteuse a traversé toute l'histoire du cinéma français. Clara Laurent, journaliste et professeur de littérature nous dresse un portrait très fouillé de la grande actrice, en essayant de faire surgir la modernité de cette femme qui incarna à l'écran énormément de femmes fortes ou mine de rien, en avance sur leur temps.
Fouillé est le bon terme mais auquel, je dois hélas ajouter celui de linéaire. L'auteure, pour nous conter la vie de Danielle Darrieux, peu prolixe en interviews, a choisi de nous dérouler sa filmographie, détaillant chaque scénario de film avec précision. Ce procédé plus prompt à plaire au cinéphile averti qu'au lecteur lambda, se révèle un peu lassant. Heureusement, Clara Laurent, y glisse un fil conducteur autre que la simple lecture de fiches de films, celui de l'image de la femme que l'actrice donnait à voir de par ses rôles, son aisance, sa gouaille. Bien avant l'époque féministe des années 70, elle fut en filigrane d'une oeuvre jalonnée de comédies comme de drames, la représentation parfaite de la jeune fille qui cherche à s'émanciper. Derrière son jeu dynamique, elle fut une des premières à fissurer cette société patriarcale et peu encline à laisser s'exprimer et vivre librement les jeunes filles et les femmes. Sa vie privée fut aussi à cette image. Après un premier mariage avec un homme qui aurait pu être son père, puis un autre encore plus voyant et clinquant avec un séducteur patenté, unions qui défrayèrent la chronique, elle tira subitement un rideau de discrétion sur sa vie en épousant un quasi inconnu dont elle partagera les jours jusqu'à la mort de ce dernier.
En égrenant sa carrière, jalonnée de très grands films ( Madame de, Les demoiselles de Rochefort, L'affaire Cicéron, ...), c'est à la fois 80 ans du cinéma français que nous refait découvrir cette biographie mais également une actrice qui, du cinéma, en passant par la télévision, mais aussi par la chanson et la comédie musicale ( Elle a joué Coco Chanel à Broadway !) a su rester populaire tout en gardant son statut de grande comédienne. On referme le livre avec une envie irrésistible de revoir ses films ( et d'en découvrir d'autres). J'ai d'ailleurs revu dans la foulée " La crise est finie" ( 1934), formidable petite comédie musicale où Danielle Darrieux pétille comme aucune comédienne d'aujourd'hui...Elle avait 17 ans à l'époque ! Quelle femme !

Et pour avoir une toute petite idée de ce qu'est Danielle Darrieux, voici un lien pour une interview qu'elle a donné à Catherine Ceylac dans "Thé ou café" en 1998 : 
www.ina.fr/video/I00013883





jeudi 6 juillet 2017

Cherchez la femme de Sou Abadi


Une comédie française ( certes réalisée par une réalisatrice iranienne exilée) autour du thème brûlant de la radicalisation islamiste, sur le papier on peut s'attendre à un objet cumulant des facilités ou des raccourcis propres à faire grincer quelques dents. Si "Cherchez la femme" n'est pas la comédie de l'année, elle a le mérite de surfer avec intelligence sur un sujet délicat.
Le thème, qui n'a pas du passer inaperçu si vous écoutez un tant soit peu les radios nationales d'infos, du travestissement d'un étudiant de Sciences Po en femme portant le hijab afin de pouvoir approcher son amoureuse retenue séquestrée par un frère soudain radicalisé, porte à sourire ( mais pas tout le monde puisque des protagonistes du film ont reçu des menaces de mort dès de la diffusion de la bande-annonce). De cette situation de vaudeville, traitée avec entrain mais aussi sérieux, Sou Abadi emprunte les chemins des grandes comédies du travestissement ( Certains l'aiment chaud ou Victor-Victoria) mais sans vouloir réellement jouer la vraie ambiguïté, sans doute trop périlleuse. Si la comédie reste le créneau choisi, ce n'est pas non plus sans souci d'un certain pédagogisme quant à l'histoire iranienne depuis l'instauration de la république islamiste, ni une vraie envie d'ouverture sur la religion musulmane et sa solubilité dans notre société française. Son scénario plutôt habile, échappe à tous les amalgames, et fait preuve d'un bel esprit humaniste sans jamais plonger ses personnages dans les stéréotypes, chacun se révélant plus complexe que dans le commun des habituelles comédies.
Même si la réalisation ne se dégage pas d'un certain formalisme, l'histoire se regarde sans ennui. Quelques répliques font mouche dans la bouche des comédiens tous très bons ( avec quand même une mention pour Anne Alvaro en mère chiante mais révolutionnaire tendance FEMEN).
Sans doute parce que le sujet fait peur, sans doute aussi parce que tout cela n'apparaît pas de prime abord bien drôle, le film ne décolle pas beaucoup au box-office, et c'est bien dommage. Espérons que le bouche à oreille fonctionnera un petit peu pour ce deuxième film, à l'ambition évidente, qui se hisse sans peine bien au-dessous que le commun des comédies françaises qui envahissent nos écrans depuis des mois.



mercredi 5 juillet 2017

Principe de suspension de Vanessa Bamberger



Loin des souvenirs adolescents, du portrait de son papa chéri ou de sa marâtre de mère, voici un premier roman qui empoigne un sujet ô combien peu porteur d'empathie et de glamour : la PME. Oui, la Petite et Moyenne Entreprise ! Cette chose à la fois tant décriée et pourtant porteuse d'emplois et donc d'espoir. 
Soyons clair, le portrait dressé par Vanessa Bamberger dans " Principe de suspension " n'élude aucun problème et pose l'usine de Thomas Masson dans la zone industrielle d'une petite ville grise et ventée où les bâtiments aux verres et aux reflets irisés restent des raretés dans un paysage envahi par des friches industrielles battues par les herbes folles et où la rouille s'unit aux tags pour donner à cet ensemble une atmosphère de fin du monde. L'entreprise "Packinter" fabrique des embouts plastiques  d'inhalateurs destinés à des asthmatiques. Son unique client est le labo pharmaceutique voisin, gros industriel aux profits colossaux qui ne doivent en aucun cas baisser comme le veut la logique libérale actuelle. Bien évident, les pays de l'Est, entre autres, produisent ces mêmes embouts à moindre coût et bien évidemment, le labo, soucieux de rentabilité va désormais délocaliser la fabrication de son médicament, licenciant une partie de ses employés et condamnant la petite entreprise à la faillite. 
Avec cette intrigue somme toute très quotidienne, le roman aurait pu prendre le chemin social militant qui s'ouvrait devant lui. Seulement, Vanessa Bamberger en bonne romancière, mêle ce délitement entrepreneurial avec un autre délitement, celui d'un couple. Avec un montage du récit alternant le passé récent du héros dont les ennuis pleuvent sur son entreprise et le présent, alors qu'après un problème cardiaque, il gît dans le coma, entouré de son épouse et de sa mère, le récit emporte le lecteur dans un mélange fort réussi d'économie sociale et de d'économie du couple. Le précipité obtenu, franchement bien mélangé, se joue de l'hétérogénéité, démontre des talents d'écriture indéniables et s'empare de ce sujet de société de la plus belle des façons, celle des récits que l'on ne lâche pas. Brossant avec finesse le portrait d'un entrepreneur, nous faisant pénétrer dans son univers fait de doutes, d'un soupçon de paternalisme mais surtout de convictions fortes, Vanessa Bamberger analyse de l'intérieur  le quotidien de ce que l'on nomme un petit patron, c'est sans doute cela qui fait le sel de ce premier roman. L'histoire du couple, apparaît toutefois un poil moins originale, mais son traitement sans cliché, sans pathos ne nuit jamais à l'ensemble. 
"Principe de suspension " avec son écriture juste et sensible, et son thème fort, place son auteur parmi les belles découvertes de cette première rentrée de 2017 et, pour moi, une auteure dont je guetterai la sortie de son second roman. 

dimanche 18 juin 2017

Sharko de Franck Thilliez



Il faut bien qu'il y ait un début pour moi, je n'avait encore jamais plongé le nez dans l'oeuvre de Franck Thilliez pourtant fort d'une bibliographie déjà bien fournie puisque le rythme de parution est annuel depuis plus de dix ans.
Sans rien connaître de ses héros récurrents que sont Lucie Hennebelle et Franck Sharko, j'ai découvert ce maître du suspense à la française que l'on m'avait maintes fois recommandé... avec raison.
Ce nouvel opus démarre tambour battant avec un homme dévoré par des requins devant les yeux horrifiés des visiteurs de l'aquarium de Brest. Les squales ont plus vite digéré le plongeur que le lecteur cette mise en bouche gore, que la suite, en  trois brefs chapitres, nous plonge, non pas dans un bassin chloré d'un quelconque Marineland mais dans une intrigue avec pour point de départ un assassinat maquillé car commis par l'héroïne de l'ouvrage, policière au 36 quai des Orfévres. Bien évidemment, une enquête s'ouvre et le lecteur, jolie originalité, voudrait bien qu'elle n'aboutisse pas, l'empathie avec la si sympathique épouse  Sharko jouant à plein. Heureusement, le défunt, une ordure de la pire espèce, membre d'une secte peut être satanique, grand amateur de sang qu'il prend en boisson ou comme  aphrodisiaque en s'en tartinant le corps, embarque les policiers dans des zones sombres, très sombres. En leur collant à leurs Rangers, nous découvrons les agissements particulièrement morbides d'une bande de tarés. Cependant, en parallèle, un policier suspicieux flaire l'anguille sous roche et, malgré une accumulation de victimes, s'approche de plus en plus de la vérité que l'on veut camoufler. Double suspens rondement et magistralement mené qui fait tourner les pages avec avidité.
Ecrit sans aucune fioriture ni prétention littéraire,  recherchant uniquement l'efficacité, "Sharko" après une première partie haletante, s'oriente ensuite vers le thriller scientifique. Les personnes sensibles à la vue du sang en verront de toutes les couleurs, peut être jusqu'à la nausée car l'imagination de Franck  ne s'embarrasse d'aucune limite. De son cerveau, que j'espère dans la réalité porté dans la réalisation de canevas de biches se désaltérant au soleil couchant, jaillissent des situations ébouriffantes à base de tortures et d'assassinats via des transfusion sanguines. Heureusement, cette franche noirceur, limite malsaine, est contrebalancée par une documentation sans faille sur le circuit mondial du sang. Il nous brosse un état des lieux de cette industrie de ce que l'on appelle désormais l'or rouge, parfaite illustration de ce que racontaient les époux Pinçon-Charlot dans leur dernier ouvrage (Les prédateurs au pouvoir ).
Aussi inquiétant que diaboliquement composé, aussi passionnant que remarquablement documenté, jouant avec nos peurs, "Sharko" entre dans la catégorie des bouquins que l'on ne lâche pas jusqu'à la dernière ligne. Et même si parfois l'on frissonne de dégoût, on reste scotché par les talents de conteur d'un virtuose de l'intrigue. 

lundi 12 juin 2017

Une soeur de Bastien Vivès


Contrairement à ce qu'annonce le titre et ce que laisse supposer la couverture avec ce couple s'ignorant sous le soleil d'une plage, aucune soeur dans ce délicat portrait d'un éveil adolescent à la sexualité... ou tout du moins pas réellement car sont évoquées quelques aînées possibles si le sournois malheur de la fausse couche n'avait pas joué son trouble-fête.
Toutefois, Hélène, contrainte de suivre une mère déboussolée psychologiquement suite à une grossesse interrompue à trois mois, échoue dans la résidence de vacances où Antoine, 13 ans, Titi, 10 ans et leurs parents passent leur été. Obligée de partager le quotidien de ces deux jeunots , de supporter leurs jeux mais aussi leurs regards timides, la belle adolescente du haut de ses 16 ans, semble contempler ce petit monde avec dédain. Son physique avantageux, ses airs délurés, quoique mystérieux, en imposent à Antoine. Mais les apparences sont trompeuses... Petit à petit la promiscuité obligée de ce séjour créé des moments de tension érotique. Un jeu troublant va s'immiscer dans les rapports entre Antoine et Hélène, la jeune fille prenant en main cette lente montée vers le plaisir...
Il n'y a rien de plus casse gueule qu'un récit autour de l'éveil des sens et des premiers émois sexuels. Avec "Une soeur", Bastien Vives prouve une fois de plus que non seulement son regard possède la justesse et la sensibilité nécessaires pour un tel sujet mais qu'en plus son dessin si particulier, traduit parfaitement, sans esbroufe et sans une once de vulgarité, les situations les plus délicates. Son art précis du récit, allié à une illustration beaucoup plus douce que dans "Polina ", dont les yeux souvent absents des personnages semblent enlever à cette histoire tout côté voyeur, sait parfaitement retranscrire la tension et les non-dits. Il n'a pas son pareil pour suggérer les mots que l'on ose pas prononcer face à cette énorme nouveauté qu'est l'attirance pour le corps de l'autre, sur cette irrésistible envie de caresses, sur ces gestes que l'on ne fait qu'esquisser timidement face à l'objet de son désir.
Cette  jeune demoiselle, qui passe aux yeux des inconnus pour la soeur des deux frères, peut apparaître parfois comme un tantinet perverse et inquiétante, mais ressemble aussi à l'apparition d'un ange tentateur permettant la plongée d'un jeune garçon dans ce passage si troublant, si mystérieux qu'est la sexualité. Sous les serviettes de plage de la couverture, se cache donc un troublant roman graphique dont la sensibilité et l'authenticité ne laissera personne indifférent.




jeudi 8 juin 2017

La daronne de Hannelore Cayre


Ce polar est un véritable bonheur ! Mais d'ailleurs est-ce réellement un polar ? J'opterai plutôt pour une variation croustillante autour du trafic de drogue...et des EPAD. Oui vous avez bien lu, la maison de retraite, le mouroir, l'antichambre de la mort ou la résidence senior se retrouve au centre du roman mêlé avec toute une bande de petits dealers mous du bulbe mais à l'appétit pour le fric sans limite. Je vous rassure, nos foyers logements aux noms poétiques ne sont pas des plaques tournantes de cannabis directement reliés avec le Maroc ( pays au climat propice à la production d'herbes qui font rire). C'est juste notre héroïne, qui passant beaucoup de temps auprès de sa mère dans un de ces sinistres lieux, en profite pour nous dresser un état sans concession de ces autres machines à fric ! ( Mais qu'est-ce qui à notre époque ne doit pas être d'un bon rapport pour actionnaires toujours plus gourmands ? ). Le gros de l'histoire, une fois sortie de ces couloirs fleurant bon le vieux potage et le désinfectant, se déroule plutôt à Paris où notre brave traductrice pour la police judiciaire se retrouve à passer de l'autre côté de la route. A force de traduire des conversations de petites frappes parlant arabe, on accumule des connaissances , des renseignements, et des opportunités pour finir par cacher dans la cave du sous-sol de son immeuble plus d'une tonne de cannabis. En route pour devenir ce que ses "clients" vont nommer " La daronne" tellement avec sa cinquantaine mémère, elle en impose à ses petits jeunes avec sacoche Vuitton et Porsche.
Loin des petits Balzac du polar, dont les ouvrages font au minimum 350 pages, Hannelore Cayre continue à nous offrir de récits assez courts ( 170 pages pour celui-ci) mais à l'humour et à la densité peu communes dans ce milieu de plus en plus formaté. Dire que c'est un régal reste un peu en-dessous du plaisir énorme que l'on prend à découvrir cette histoire assez amorale mais ô combien réjouissante. Ne nous y trompons pas. En plus d'une intrigue parfaitement maîtrisée, c'est en creux un superbe et grinçant portrait d'une société où l'argent règne en tyran de nos vie. On sent que l'auteur connaît parfaitement ce qu'elle décrit et nous livre, sous couvert de ce roman, le fruit de son regard et de ses analyses, avec une subtile acidité doublée d'un humour ravageur.
Quand récit parfaitement agencé et écriture impertinente et drôle se marient de cette façon, on se retrouve réconcilier avec un genre qui se prend de plus en plus au sérieux et emballe de moins en moins. "La daronne" parvient à marier le côté sociétal noir du polar français et l'implacable drôlerie  des meilleurs pamphlétaires. Un régal ! 

mardi 6 juin 2017

Les prédateurs au pouvoir de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon


Voici un tout petit livre, vite lu, pas cher ( 8 euros) et qui vous en donne plus que 25 ouvrages sur l'économie et 25 autres essais politiques d'hommes de pouvoir visant leur élection. L'économie est énorme et le bénéfice intense ...mais pas pour votre moral.
Comme le livre, je vais être court et précis, ce qui nous attend, nous peuple lambda ne faisant d'aucune façon partie des gens riches de la planète, c'est juste une courbure encore plus prononcée de l'échine. En gros, moins de service public, une planète qui sombrera dans la pollution, de plus en plus de populations paupérisées. Mais qui diable nourrit de tels desseins pour l'avenir ? L'argent tout simplement ou plutôt cette frange finalement très réduite d'hommes et de femmes qui en possède beaucoup et qui veut augmenter toujours plus son magot. Sur ces transats au soleil,  nous trouvons tous ces multimilliardaires connus ou plus discrets qui, à la tête de groupes ou d'entreprises, se partagent le monde avec voracité. A ceux-là, il faut rajouter des demi-sels zélés, un peu vautours, un peu cyniques, bavant d'envie devant quelques billets ( en grosse coupure bien sûr), espérant grappiller quelques petits profits personnels. Ce sont souvent des petits chefs, des veinards qui ont pu ou su s'emparer d'une toute petite part du gâteau, des politiques bien entendu ( Fillon, Le Pen, Macron,...) qui, grâce à une connaissance parfaite du système, du lobbying et des renvois d'ascenseur, peuvent trouver une petite place au soleil.
Aucune théorie du complot là dedans ! Juste la morgue violente de tous ceux qui se shootent aux théories ultralibérales et pour qui l'argent est un sésame pour justifier les pires comportements. Ainsi, et aux hasards des quelques exemples cités par les auteurs, nous constatons l'absolue inconscience écologique des trusts pétroliers ou charbonniers qui ne changent rien et continuent à polluer malgré les accords de Kyoto ou la COP 21. On a juste créé pour eux des produits financiers qui donnent le droit de polluer ( nommés Crédits Carbones). Je vous laisse découvrir, (si vous ne le savez déjà) comment fonctionnent ces  délicieux fossoyeurs de planète mis en place par les riches ! Je peux citer aussi la nouvelle marchandisation de l'humain avec un pays " producteur" de sang à bas prix : les Etats-Unis ! Ou comment une population appauvrie ( et votant pour un tortionnaire encore plus sanguinaire idéologiquement) vend son sang pour survivre, sang racheté en Suisse et revendu à prix d'or. Un petit exemple qui en dit long sur ces riches dont le pouvoir a quasiment gagné insidieusement les esprits.
Même si au final on n'apprend pas réellement grand chose pour peu que l'on soit vigilant à l'actualité, le fait de compiler quelques éléments saillants nous rend cette lecture encore plus effrayante que 1984 car nous ne sommes plus dans la fiction. Comme quelques courageux lanceurs d'alerte, Monique et Michel ( je les appelle par leur prénom car je les aime de faire des livres simples, clairs et pragmatiques) tirent la sonnette d'alarme ! L'argent est une arme de destruction massive. Mais, dans le coffre fort supersonique qui nous sert de voiture ( et dont je n'ai aucune clé)  j'ai bien peur qu'il n'y ai plus de freins. Il fonce de plus en plus vite vers des lendemains qui déchanteront ( cf la magnifique manoeuvre politique actuelle en France...) ...mais pas pour tous !


lundi 5 juin 2017

Monteperdido de Agustin Martinez


Un village isolé des Pyrénées espagnoles se voit le théâtre d'une disparition qui fait froid dans le dos. Deux fillettes de onze ans ont mystérieusement disparu. Recherchées mais jamais retrouvées, cinq années ont passé. Les parents d'Ana et Lucia, voisins d'un lotissement, n'ont pas baissé les bras et continuent à croire à l'impossible : on les retrouvera ! Aucune nouvelle piste n'est pourtant apparue depuis l'enquête sans doute un peu bâclée par la police. Mais voilà qu'Ana, est extraite d'une voiture accidentée. Le conducteur ayant rendu l'âme, la désormais jeune fille, conduite à l'hôpital pour soigner quelques contusions, attise la curiosité et relance bien sûr l'enquête. Que sait-elle ? Connaît-elle son ravisseur ?  Où se trouve sa copine ? Deux inspecteurs madrilènes sont envoyés sur les lieux, à la fois pour mener l'enquête à son terme mais également essayer de calmer les nerfs d'une population soudain bien excitée. Mais rien n'est simple dans cette affaire où tout le monde dissimule quelque chose...
Des histoires de fillettes enlevées et maintenues prisonnières, voilà un thème guère original pour un polar, genre qui se nourrit amplement depuis quelques années de toutes ces affaires de séquestrations. Seulement, ici, pour son premier roman, Agustin Martinez arrive à surprendre le lecteur et à le tenir en haleine durant presque 470 pages. Dès le départ, le genre vole en éclat, l'intrigue tissant petit à petit des liens bien plus complexes qu'il n'y paraît. On comprend très vite qu'à l'image des deux enquêteurs aux rapports intenses mais troubles, rien ne sera aussi simple que pouvait le laisser présager la réapparition de l'une des deux disparues.
La première moitié du roman prend son temps. Elle s'accroche aux nombreux personnages et leur donne une épaisseur. Le retour dans sa famille d'une des deux enlevées nous entraîne tout de suite dans l'action. L'auteur entremêle habilement rebondissements et profondeur psychologique pour nous conduire ensuite vers une deuxième partie plus intense, au suspens bien mené.
Histoire d'enfermement ( physique pour les jeunes filles mais aussi géographique pour les habitants de cette bourgade montagnarde dont l'unique accès se fait par un tunnel étroit), "Monteperdido" attrape le lecteur par son intrigue bien ficelée qui surprend jusqu'au bout. Ce premier roman prometteur, noir et oppressant, se déroulant dans un cadre grandiose mais inquiétant, saura passionner les fans d'intrigues complexes et psychologiques.


dimanche 4 juin 2017

Marie-Francine de Valérie Lemercier


Nous avions laissé Valérie Lemercier avec le très raté " 100 % cachemire", film aux idées satiriques qui virait étrangement cucul la praline. Cette fois-ci avec "Marie-Francine" elle assume complètement son virage vers la comédie romantique et disons-le, ça se laisse regarder.
Même si l'idée du retour chez ses parents d'une grande dadette de 50 ans se révèle plutôt rigolote, Marie-Francine ne sera pas la Tanguy des années 2010. Le sujet finalement assez proche du film de Chatilliez emprunte des chemins nettement moins grinçants, préférant s'intéresser à l'histoire d'amour entre l'héroïne et un cuistot portugais. Le premier tiers, qui sert à exposer la situation, peine à sortir des ornières rebattues d'un cinéma comique français lambda. Malgré l'évidente présence de la comédienne/réalisatrice, un manque de rythme flagrant nuit au démarrage et nous fait craindre le pire.  Mais lorsque Hélène Vincent ( formidable dans une quasi reprise du rôle qu'elle tenait dans "La vie est un long fleuve tranquille") et Philippe Laudenbach ( tout aussi pittoresque) apparaissent avec leurs personnages ultra typés, le film commence à prendre un petit essor assez croquignolet. Il faudra cependant attendre l'arrivée de Patrick Timsit pour que le film nous accroche un peu plus. Bizarrement, ce ne seront pas les situations comiques ( assez téléphonées) qui nous séduiront, mais bien le jeu d'approche entre les deux acteurs, qui, dans un presque contre-emploi s'avèrent particulièrement touchants en quinquas redécouvrant l'amour. Oui, Patrick Timsit est formidable dans un rôle où il n'a aucune répartie cinglante, (presque) aucun jeu de mot, jouant le gentil nounours fou d'amour. On croit complètement à ce coup de foudre et c'est sans doute l'intérêt majeur de ce film qui surfe encore une fois sur la vague des bons sentiments, mais sans que ceux-ci dégoulinent trop.
Loin d'être la comédie de l'année, "Marie-Francine" fait malgré tout passer un agréable moment grâce à toute une pléiade de bons acteurs. Les fans de Valérie Lemercier version trash en seront sans doute pour leur frais car l'ensemble joue la sagesse et la bienveillance. Trop peut être ?



samedi 3 juin 2017

Drôles d'oiseau de Elise Girard


Ce film restera dans la mémoire de ceux qui l'ont vu  comme une curiosité plus qu'un chef d'oeuvre absolu ou même un bon film.
Déjà le générique détonne par un certain éclectisme : entre Lolita Chammah qui s'extrait peu à peu de l'image de fille d'Isabelle Huppert, Jean Sorel, qui, l'âge ayant été avec lui plutôt clément, gagne enfin son combat face à Delon, Virginie Ledoyen qui se fait rare ou qui essaie de l'être moins et Pascal Cervo, figure inévitable d'un certain cinéma art et essai français, la singularité est conviée pour un univers à la douce poésie décalée.
Nous sommes à Paris. Mavie, une jeune tourangelle est hébergée chez une amie aux ébats amoureux nombreux et très bruyants. Chance pour elle, un logement dans un studio s'offre à elle en échange de quelques heures de présence dans une librairie de livres d'occasion où jamais personne n'entre. Elle est tenue par un vieux monsieur encore bien de sa personne, ermite chic au passé sans doute trouble. Entre eux deux une douce amitié amoureuse va naître...
L'histoire un peu improbable, ...disons très romanesque, se déroule comme une variante d'une éducation sentimentale au charme suranné. Le film semblerait un peu pâlichon, si dans les interstices du récit ne se glissaient divers éléments incongrus ou piquants. Les mouettes qui semblent avoir envahi Paris tombent parfois raides mortes aux pieds des passants, la presse se passionne pour une sombre histoire de hackers irlandais ou Mavie rencontre un jeune homme prénommé Roman ( Ma vie est un roman ? ). Une musique fantaisiste voire bancale s'insinue souvent de façon impromptue, ajoutant une touche supplémentaire d'étrangeté.
Sans être totalement passionné, mais intrigué par cet attelage frôlant parfois le burlesque, j'ai suivi la sautillante Lolita Chammah et le curieux Jean Sorel dans ce film inclassable. Tout cela demeure joli, charmant, finalement original par son refus de modernité. En préférant distiller une poésie du quotidien à une trépidante intrigue amoureuse, "Drôles d'oiseaux" emprunte le chemin peu fréquenté de la chronique douce amère dans laquelle, si l'on se laisse aller, le spectateur glissera doucement dans un gentil univers à la finesse mélancolique.



vendredi 2 juin 2017

L'amant d'un jour de Philippe Garrel


Comme sur l'affiche qui a un côté très rétro, pour moi un mélange de Bergman et, je ne sais pourquoi, de "L'éternel retour", le nouveau Philippe Garrel semble renouer avec un cinéma post nouvelle vague. Avec son noir et blanc, un décor assez intemporel qui pourrait situer l'action il y a cinquante ans s'il n'y avait la façon très actuelle des comédiennes de s'exprimer et une voix off vieillotte,  "L'amant du jour" enveloppe le spectateur dans une douce nostalgie qui accompagne joliment ces jeux de l'amour et du calcul.
La situation de départ joue beaucoup sur le hasard : Jeanne se fait larguer par son amoureux et atterrit chez son père, faute d'autre endroit où dormir. Mais son père vit avec Ariane, une étudiante du même âge que sa fille. Les hasards de la vie les mettent donc en relation. Pas facile pour les deux jeunes femmes d'accepter cet état de fait qui ne gêne nullement le père. De cette cohabitation à trois, Philippe Garrel et ses scénaristes ( Arlette Langmann, Jean Claude Carrière et Caroline Deruas) vont en profiter pour leur faire jouer une très jolie variation autour de la fidélité, de la jalousie, de la confiance mais aussi de la perfidie.
Sur un mode gracieux et mais loin d'être mièvre, les deux héroïnes vont se rencontrer, se confronter à l'état amoureux, l'explorer pour finir par trouver un point d'équilibre. Sans jamais alourdir le trait, en laissant des zones d'ombre propices aux interprétations, le film nous propose une balade dans une carte du tendre très contemporaine, délicatement empreint d'une jolie poésie. Les deux jeunes comédiennes épatantes, Louise Chevillotte et Esther Garrel ( oui, oui, la fille du réalisateur, la soeur de Louis, la petite fille de Maurice !), apportent une vraie fraîcheur et un naturel confondant à un film pourtant très écrit et aux péripéties parfois un peu forcées.
Il ne faut pas se laisser influencer par une critique qui s'ingénie à replacer ce film dans la filmographie de l'auteur, cherchant les points communs, les avancées et le plaçant ainsi dans un créneau bobo/intello/chiant. Il n'en est rien, "L'amant d'un jour" se regarde sans que l'on ait besoin de toutes ses références. Je dirai même, que pour ma part, c'est sans aucun doute le film de Garrel, le plus abordable, le plus frais, bref le plus réussi depuis des décennies.



jeudi 1 juin 2017

Winter is coming de Pierre Jourde

Il fait beau , on est en forme et passer un moment tranquille dans un transat avec un bon livre devient très tentant. Hélas, pour vous, en cette période de week-ends prolongés, je ne suis pas certain d'arriver à vous convaincre de passer deux ou trois heures avec le dernier ouvrage de Pierre Jourde.
"Winter is coming" n'est absolument pas un mauvais livre, loin de là, mais son sujet a tout du repoussoir, puisque l'auteur raconte les onze derniers mois de son fils Gabriel atteint d'un cancer aussi incurable que rapide. Pour se détendre, on peut trouver mieux. Je sais que beaucoup évitent ce genre de sujet. On peut les comprendre. Je défie quiconque de rester insensible à ce récit, nous renvoyant à la figure nos peurs, nos doutes et notre mort prochaine. Certains pourraient même aller jusqu'à dire que ce genre de peine, de chagrin, doivent rester personnels, que ce dévoilement de l'intime a quelque chose d'exhibitionniste. Je ne partage pas du tout ce point de vue. Il est même important, nécessaire, intéressant, que nos auteurs exercent aussi leur acuité sur ce terrain là.
Bien sûr, nous sommes loin de la lecture plaisir. Ce témoignage est rude, jamais exhibitionniste, juste le ressenti d'un père qui voit se produire sous ses yeux ce qui ne devrait jamais arriver, la mort de son enfant. Alors on lit ce texte teinté de colère devant un sort aussi injuste. On lit le désarroi d'un homme qui essaient de croire à une guérison tout en voyant son fils s'affaiblir, maigrir, passer d'un énergique et beau musicien prometteur à un malade affaibli et souffrant. On y trouve aussi la description impitoyable d'un milieu médical qui l'est tout autant avec ses pontes au-dessus de la souffrance humaine, froids techniciens de nos corps ou ses médecins empathiques aux discours rassurants quelque soit l'avancée de la maladie. Partagé entre l'envie de croire des paroles d'espoir et la colère que suscitent les moments d'attentes innombrables et les mots francs qui foudroient, Pierre Jourde creuse au plus profond de lui pour nous livrer ses pensées les plus intimes. Cela a le mérite de la franchise. L'homme blessé  n'a plus aucune pudeur. Chacun réagissant selon un parcours bien particulier, son histoire, très personnelle, ce partage de souffrance, d'incompréhension parfois, touche l'universel. Et tant pis si le père apparaît aussi avec quelques remords de moments violents, quelques regrets d'absence ou quelques réflexes de classe intellectuelle parisienne aisée avec amis bien placés, le récit nous touche par son absolue  sincérité.
Pas la peine d'en dire plus long sur ce texte admirablement écrit, sa lecture sera le fruit ou du hasard ( comme moi) ou d'un intérêt tout personnel pour ce genre de sujet. Je voudrai juste terminer par un dernier hommage au héros involontaire de ce livre, Gabriel Jourde ( pseudo Kid Atlaas), musicien en devenir, dont le morceau "Winter is coming " qu'il a composé donne le titre au livre.  Je vous invite à l'écouter.