dimanche 11 mai 2014

Une affaire de caractères de François Ayroles



L'oubapo est "l'ouvroir de bande dessinée potentielle" créé en 1992 par tout un groupe d'auteurs de bande dessinée sur le modèle de l'oulipo de Georges Perec. Régulièrement ceux-ci publient des ouvrages excitants pour l'esprit, aux contraintes ludiques étonnantes. ( Contes et décomptes d'Etienne Lécroart en 2012 
François Ayroles avec "Une affaire de caractères" n'est pas tout à fait dans l'exercice oubapien même si l'on voit bien les contraintes qu'ils'est donné. Cet album, aussi étrange que cela puisse paraître, est un polar, discret hommage aux "Dix petits nègres " d'Agatha Christie. Pour me fondre dans la thématique de l'histoire, il vaudrait mieux évoquer "ABC contre Poirot", les lettres ayant tellement d'importance dans le récit.
La première case de l'album représente un A et la dernière , évidemment, un Z. Mais pour aller de A à Z, le chemin que nous fait emprunter François Ayroles est pavé d'invention et de drôlerie. Il nous conduit à Biblosse, ville étrange, où vivent tout un tas de gens lettrés ou travaillant autour des lettres. Il y a un porteur de livres spécialisé dans les guides, des joueurs de scrabble, des personnages qui ne parlent qu'en employant une seule voyelle ( A part ça, t'as d'l'armagnac ?), d'autres qui inversent quelques lettres ou ne parle qu'en définition du dictionnaire. Et au milieu de cette faune étrange, un meurtre ! Un cul de jatte au corps en forme de D est retrouvé mort dans un puits. On en conclut à un assassinat et déboule alors un inspecteur de police qui va en perdre le peu de latin qu'il possède au contact de tous ces suspects si bizarres. Mais les meurtres vont se succéder, tous en rapport avec les lettres, de plus en plus loufoques mais aussi de plus en plus intrigants.
Si au départ la lecture de cet album peut sembler un peu étrange dans sa mise en place, la perception de son esprit ludique se fait de plus en plus prégnante au fil des pages. Biblosse et ses habitants deviennent le théâtre d'un scénario aussi diabolique que stimulant. Tout fait sens, chaque personnage, chaque cadrage apporte son lot d'invention à ce thème des lettres. Ce qui paraissait incongru devient soudain évident, le bizarre passe à l'hilarant et le récit malgré toute ces variations infinies, ces clins d'oeil, aux mots, à la littérature ( et notamment à Hergé), finit par retomber sur ses pattes. De la haute voltige, du grand art !
Pour renforcer la sensation de décalage, le dessin adopte des tonalités pastels, renforçant l'impression d'un monde à part où, malgré les nombreux meurtres, règne une gentille folie douce.
Cet album, un peu OVNI, séduira tout autant les amoureux des jeux de lettres, que les fans de BD amoureux de Georges Perec. Joueur jusqu'au bout, il ravira également les adeptes de polars originaux qui y trouveront l'enquête la moins banale de l'année !







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