samedi 4 janvier 2014

Histoire de ma sexualité d'Arthur Dreyfus


Sous ce titre très vendeur, se cache un livre assez déroutant qui navigue entre expérience littéraire, fragments du discours amoureux, autobiographie romancée et journal intime. On pourrait penser que l'auteur raconte sans fard sa vie sexuelle à la façon crue d'une Christine Angot ou comme un Pennac qui n'aurait retenu de son corps que son sexe et son cerveau. Mais pas du tout ou pas complètement. C'est en fait tout autre chose qui nous est proposé ici, comme d'ailleurs nous laisse entrevoir le bandeau rouge qui accompagne le livre et qui reprend la dernière phrase du livre : " J'ai voulu tout dire pour qu'il ne reste que les secrets".
C"est sur cet aphorisme qu'est bâti ce roman, parce que malgré la forme un peu particulière qu'il prend, c'est bien d'un roman qu'il s'agit. Et de là découlent la surprise, l'intérêt, le rire, l'agacement mais jamais l'indifférence.
Pour situer l'objet, Arthur Dreyfus parle de son enfance en soixante-trois petits chapitres, comme autant de moments balisant son avancée dans le monde troublant du sexe. Entre chaque souvenir, sont intercalés des citations de ses amis ou amants ou connaissances, des morceaux de ses auteurs de prédilection, des remarques personnelles, toutes tournant autour du sexe mais aussi du roman en train de s'écrire. Pas forcément en relation avec les propos précédents, elles semblent être placées là, à la fois comme une respiration dans l'évocation d'un passé un peu étouffant mais aussi pour justifier la forme particulière que prend le roman voire tracer en creux le portrait actuel de l'auteur.
En tant que lecteur, il m'a fallu bien vite oublier la parfaite maîtrise de son roman précédent pour me plonger dans ce carnet de croquis et de notes. Les chapitres sur l'enfance, qui ont une vraie forme romanesque, sont pour moi les plus intéressants car d'un accès immédiat, mais ont surtout comme projet de nous parler de la sexualité des enfants, sujet casse-gueule parce jugé ambiguë dans notre époque de frilosité. Là, Arthur Dreyfus fait preuve d'un vrai regard de romancier et décrit les pulsions enfantines, les peurs, les découvertes, les envies avec une précision jamais voyeuse. Que l'on soit hétéro ou gay, quand on est un garçon, les approches de la sexualité ont le même goût d'interdit et d'ignorance, les expériences sans être similaires sont de même nature, mélange de curiosité, d'attirance et de débat intérieur. Tous ses souvenirs, vraisemblablement passés par le filtre du roman, sont drôles, gonflés aussi. Il brosse un monde où famille et relations amicales façonnent petit à petit cet adulte en devenir, l'une dans l'aveuglement tranquille d'une vie balisée et les autres comme inspirateurs d'expériences anatomico/sensuelles.
L'autre partie, cette succession de petites phrases, de citations m'est apparue tout d'abord un peu agaçante. Ca sent le copinage, le réseau gay parisien intello. On a l"impression que c'est écrit pour quelques initiés, quelques amis à qui on adresse un discret clin d'oeil parce qu'ils font partie du réseau "Arthur Dreyfus". Certains ont même droit à un hommage un peu plus appuyé en les faisant apparaître sous un surnom assez évocateur (J'ai la naïveté de croire qu'il y a moins de fiction dans cette partie là...). Et puis, entre une remarque sur le fist-fucking et une sentence perfide d'un vieux travesti, surgissent les interrogations de l'auteur sur ce qu'il est en train d'écrire. Est-ce bien raisonnable de casser son image de jeune prodige idéal en parlant de son homosexualité ? Et que vont penser mes parents de tout ce déballage ? Et en fait que pense-t-on de moi ? Suis-je bien cet écrivain froid, se vendant au mainstream, profiteur et satisfait comme le décrit un ami ? La réponse est oui mais pas que... car au fil des pages, le portrait se nuance. De ce jeune homme en apparence très fier de ce qu'il est, les doutes affleurent, quelques fêlures aussi qui laissent suinter la tendresse, le doute. Le lecteur trie comme il peut les informations distillées dans cette avalanche de bons mots (enfin pas tous...). Il se créé ainsi le portrait encore un peu flou de ce personnage qui joue au chat et à la souris avec nous et qui essaie  de désamorcer quelques mauvaises pensées que son texte laisse entrevoir (le nombrilisme, le mercantilisme, le soupçon de pédophilie) voulant se dévoiler mais n'osant pas aller jusqu'au bout en se camouflant pudiquement derrière les pensées supposées de quelques autres. C'est agréable si l'on aime jouer avec les auteurs, mais je ne suis pas sûr que ce soit bien grand public.
Quoiqu'il en soit, cette "Histoire de ma sexualité" parle bien de la rencontre d'un personnage qui est peut être Arthur Dreyfus avec cet obscur objet du désir. Je dis peut être car ce livre, en plus d'être une évocation très réussie des mystères du sexe lorsque l'on est enfant, est aussi un jeu, tout aussi cérébral, autour du roman et de la fiction, dont la mise en forme évite de justesse le clivage. Après "Belle famille", roman très réussi, j'avoue avoir été surpris mais, hélas, pas totalement convaincu par celui-ci. Peut être pas assez direct vu le sujet et le titre.... Cela reste toutefois un roman loin de laisser indifférent le lecteur et c'est déjà beaucoup.




1 commentaire:

  1. J'avais beaucoup aimé son premier roman, La synthèse du camphre et j'avais loupé la sortie de Belle famille mais je vais regarder tout ça de plus près. Par contre, pas du tout tentée par ce nouveau roman à la thématique un peu provoque. Pas trop mon style. On verra le suivant!

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