dimanche 20 août 2017

C'est le cœur qui lâche en dernier de Margaret Atwood


Quelle femme cette Margaret Atwood ! Alors que par la magie d'une adaptation en série télé réussie, " La servante écarlate" publié en 1985, classique désormais incontournable, revient sur toutes les listes des meilleures ventes, sortent deux nouveaux romans, l'un au Canada ( et donc non encore traduit chez nous) et un autre, son précédent, en France, qui, aura oblige, suscitera je pense beaucoup d'intérêt.
" C'est le cœur qui lâche en dernier", titre qui n'engage pas la rigolade, s'avère une nouvelle fois un roman d'anticipation. Nous nous trouvons aux USA à un moment imprécis mais où le libéralisme actuel a continué son travail de rouleau compresseur social et a jeté à la rue, en plus des plus faibles, tout un pan de la population jusqu'ici préservé : les classes moyennes. Stan et Charmaine, après avoir été licenciés sans ménagement, ont vendu leur maison ( pas entièrement payée évidemment) et sont réduits à vivre dans leur vieille voiture. De petits boulots d'appoint en état d'alerte perpétuel tellement la peur de se faire détrousser est prégnante ( une insécurité vertigineuse semble avoir envahi le pays) , leur vie bascule un peu plus chaque jour vers la clochardisation. Au hasard d'un petit boulot de barmaid, Charmaine a vent qu'un étrange mais alléchant programme expérimental de nouvelle vie surveillée recherche des volontaires. Jouant une sorte de quitte ou double misérable, le couple va postuler pour passer les tests d'entrée. Veine, ils seront retenus et intégreront le projet Prositon qui se résume à vivre en alternance un mois en prison, un mois une vie civile normale. La prison se rapproche plutôt d'un séjour tout compris en hôtel 3 étoiles, un travail en plus et la liberté à une vie en lotissement propret dont les activités principales sont quand même boulot/dodo ( non pas de métro !), le tout dans un lieu bien clos, gardé et bardé de caméras de surveillance. Bienvenue dans un monde meilleur disait le commercial.... Meilleur ? Beaucoup moins sûr ... Cette expérience aux apparences communautaires et égalitaires voire philanthropiques, va se révéler petit à petit la parfaite illustration d'un libéralisme porté à son paroxysme, utilisant l'humain jusqu'à ses moindres sentiments ou fêlures et même au-delà...
Avec un tel point de départ, on s'attend à sombrer dans un roman bien noir, glaçant, à la George Orwell. Détrompez-vous ! Margaret Atwood, malgré ses 77 ans, sans un soupçon de morale lourde, n'en fait qu'à sa tête. L'intrigue posée, elle donne tout d'abord à son récit un ton vaudevillesque où le sexe joue une grande part, se permet ensuite un climax au milieu du livre particulièrement réussi et quasi shakespearien pour embrayer ensuite dans une sorte de grand suspens comique et grinçant ressemblant à un hommage à "Certains l'aiment chaud"... et tout cela sans perdre un instant de vue les horreurs d'un système qui pourrait nous pendre au nez.
Rapide et caustique, sexy et haletant, troublant et flippant, cette " fiction spéculative" ( terme préféré par l'auteur à anticipation) cache au final un roman qui se dévore comme un polar bien ficelé tout en démasquant en creux les visées de plus en plus galopantes qui pourraient germer dans l'esprit de certains spéculateurs. Mine de rien, et tout en finesse, Margaret Atwood insiste pour que nous restions en éveil !

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