lundi 14 avril 2014

Moderne Olympia de Catherine Meurisse


Chez Futuropolis on aime les partenariats avec les grands musées français. Après "Le chien qui louche" d'Etienne Davodeau en association avec le Louvre, voici "Moderne Olympia" de Catherine Meurisse patronné par le musée d'Orsay. Je vois bien le challenge qu'a du proposer l'éditeur à la créatrice du très réussi "Pont des Arts" chez Sarbacane : " Tu as carte blanche ma chérie, tu fais ce que tu veux, mais débrouille-toi pour que le max de tableaux du musée y figurent !"
Alors le cerveau créatif de Mme Meurisse a tourné à plein régime et en est sorti l'album le plus réjouissant de ce début d'année. Même chez Futuropolis ils n'en sont pas revenus puisqu'ils annoncent fièrement que c'est l'album plus drôle qu'ils n'aient jamais publié. Il va m'être difficile de dire le contraire. Visualisez Olympia, la créature dénudée peinte par Manet en 1863 et imaginez que c'est une starlette, une de ces nombreuses créatures qui souhaitent réussir dans la peinture, poser pour les plus grands peintres. Au départ, elle court le cachet faisant de la figuration dans un coin de tableau, comme cette porteuse de couscous dans "Le cheikh" de Chassériau, toujours dans l'ombre de Vénus, la star du moment, beauté insupportable mais vedette de toutes les toiles de l'époque. Mais un vent de nouveauté va souffler sur la peinture. Finis les tableaux grandioses reconstitués en intérieur, la mode est aux toiles peintes en extérieur comme "Impression, soleil levant" de Monet. Olympia tient-elle sa chance de passer au premier plan ? 
Sur un scénario décalqué sur "Chantons sous la pluie", assimilant la peinture de la fin du 19éme comme une sorte d'Hollywood des années 20 et dont l'arrivée de l'impressionnisme va bouleverser la donne, comme le parlant le fit avec le muet, Catherine Meurisse nous offre une histoire délirante et pourtant hautement pédagogique. Ou comment sous le couvert de l'absurde et avec un humour déjanté, nous raconter plusieurs décennies de peinture française. Et performance suprême, jamais fait en BD, son histoire est aussi une vraie comédie musicale, s'offrant le luxe de pasticher quelques moments cultes du cinéma chantant et dansant. ( avec cet élégant couplet : 
N'importe qu'elle actrice te le dira
Pour faire la une de Télérama
Sur ton CV souligne "forniqua".)
Bourré de gags (Ah le running gag avec le fifre !), irrévérencieux, avec un dessin qui fait songer parfois à Wolinski (et pas seulement parce qu'Olympia est nue de la première à la dernière page), "Moderne Olympia" est un album à la folie enthousiasmante, une oeuvre qui démontre que l'on peut apprendre des foules de choses en se gondolant de rire de page en page. Il m'a fait parfois penser à l'univers déjanté des meilleurs films de Bertrand Blier, celui qui s'amusait à démonter avec bonheur les codes des scénarios et de la narration. Sa lecture fut pour moi un bonheur total et devient mon premier coup de coeur BD de 2014 ! 






dimanche 13 avril 2014

Suneung de Shin Su-won


Bienvenue en Corée du Sud et surtout dans son infernal système scolaire qui broie les élèves et les pousse bien souvent au désespoir voire au suicide.
June, jeune lycéen pauvre mais brillant, intègre un de ces lycées d'excellence où règne la compétition et l'humiliation et qui préparent ses élèves au Suneung, leur bac local pourvu là-bas d'un statut à nul autre pareil. Si chez nous obtenir le bac suffit bien souvent au bonheur de nos lycéens (les pauvres crédules ), en Corée, il est l'occasion de classer les candidats. Aux meilleurs, les meilleures universités, les meilleurs emplois,...aux autres, le reste. Du coup, le pauvre June s'aperçoit que sans des cours à 700 euros l'unité que prennent les plus aisés mais aussi les plus brillants condisciples de sa classe, il ne pourra jamais intégrer l'université d'astronomie qu'il vise. Comme il est curieux, il va s'apercevoir qu'un groupe d'étude secret se réunit dans les caves de l'établissement et ont des agissements pour le moins dangereux mais dont le but est l'accession aux premières places.
Présenté ainsi, je donne l'impression que le film est assez linéaire et est quelque part une dénonciation de ce système ultra élitiste, alors que ce n'est pas vraiment le cas. Débutant par la découverte du corps d'un lycéen, le film va d'abord suivre l'enquête de police qu'il abandonne très vite pour s'intéresser au parcours (en flash back) de June et son implication dans ce meurtre ainsi qu'à une prise d'otages au suspens lourdement mené. La condamnation de cet élitisme, un soupçon immoral, reste seulement en toile de fond.

Le film pâtit un peu de cette construction dont le manque d'unité dans la réalisation rend le tout un peu bancal. Les scènes ultra réalistes du meurtre détonnent avec le reste du film assez plat et faussement créatif. Les nombreux plans du début, un peu vertigineux s'effacent très vite pour des cadrages plus ordinaires sans raison apparente.
Au final, le film laisse une impression mitigée de demi-réussite (j'aime voir le verre à moitié plein, plus qu'à moitié vide). On ne s'ennuie pas vraiment, mais on regarde tout ça sans être réellement passionné. On ressort du film en priant tout de même que les conseillers techniques du ministère de l'Education Nationale, devant nos résultats lamentables aux tests PISA, ne nous pondent pas une énième réforme inspirée de ce système, certes performant, mais terriblement angoissant (et au libéralisme poussé à l'extrême!).



samedi 12 avril 2014

Sans télé on ressent davantage le froid de Titiou Lecoq


Honnêtement, c'est sur un coup de blues que j'ai acheté le nouveau roman de Titiou Lecoq. Je voulais me détendre un peu, ne pas me plonger dans un drame libanais (c'est fou ce printemps ce qu'il a pu sortir comme romans se déroulant à Beyrouth!) ni passer un moment dans les tranchées de la guerre 14/18. Plutôt que de continuer à creuser le trou de la sécu à coup de Prozac (non,rassurez-vous, je n'en suis pas encore à ce stade) et comme j'ai encore la chance d'avoir un peu de liquide ( c'était Lecoq ou les Seychelles.... un rapide coup d'oeil sur mes comptes m'ont fait rapidement opter pour la première), j'ai donc succombé à l'achat de cette oeuvre. 
Force est de constater que l'effet fut souverain, j'ai passé un très agréable moment en compagnie de Titiou et de ses emmerdes (et quelques amours aussi). Pourtant, rien n'est original là dedans. Une trentenaire, la morve au nez parce qu'elle vient de se faire larguer, nous distille sa vie de débrouille, de coups foireux et de tracas ménagers. On a déjà lu ça cent fois. Nicole de Buron en faisait son beurre dans les années 70/80 (mais qui se souvient d'elle ? ), puis dans la foulée de Bridget Jones, tout le monde s'y est mis avec plutôt moins de bonheur (pour la littérature, pas pour le monde de l'édition qui a flairé le filon). Difficile donc de faire du neuf avec une recette vieille comme une chanson de Cookie Dingler. Et pourtant, j'ai marché. Il faut dire que Madame Lecoq (on ne dit plus mademoiselle...) a de l'abattage ! La plume plus qu'alerte, l'humour en bandoulière, la remarque qui fait mouche dix fois par page, on ne peut pas dire qu'elle ait lésiné sur la drôlerie. Ce qui fait la différence, c'est qu'elle a un vrai regard sur le monde qui l'entoure et des avis bien tranchés sur tout. Elle fonce dans le tas, gratte où ça fait mal, se moque de la bienséance et au final décrit le monde de ce siècle débutant aussi bien qu'un sociologue, l'humour en plus. Dans trente ans, on pourra se pencher sur "Sans télé on ressent davantage le froid" pour étudier ce qu'était une parisienne (un peu branchée je vous l'accorde) aux alentours des années 2010. On s'apercevra alors qu'elle est relativement libre malgré son manque d'argent dû à une conjoncture difficile, qu'elle baise d'abord et qu'elle drague ensuite quand le coït est à la hauteur de ses envies. Qu'elle aime autant les chats que les têtards.... ah oui, le têtard, c'est un bébé, mais n'est ce pas un peu pareil, ils arrivent tous les deux un peu par hasard. Que la maternité ne ressemble nullement à un livre de Mme Pernoud ( on le savait déjà sauf qu'ici le dézingage du soit disant plus beau moment de la vie est une totale réussite ). Que finalement la déferlante de films pornos sur le net n'a pas tant que ça changé le comportement sexuel des français ( que celle qui a fait un plan à trois avec deux mecs lève le doigt !... oui, Mme Lecoq n'hésite pas à explorer ce que d'autres consoeurs occultent pudiquement). 
Je sais bien que l'on me rétorquera que ce livre n'est pas vraiment un roman, qu'il ressemble parfois à une compilation de chroniques et alors ? J'ai ri, c'est le principal. Et contrairement à beaucoup de romans dits comiques (et je ne parle pas des films !) qui démarrent au quart de tour pour mieux nous appâter et nous abandonnent finalement au premier tiers, celui-ci ne fléchit jamais. C'est drôle de bout en bout, c'est tout ce que je demandais à ce livre qui n'avait pour but que de me faire passer un bon moment. Il y a réussi pleinement. Alors, que  Madame Lecoq en soit ici grandement remerciée !

vendredi 11 avril 2014

le 1

Ce printemps si avance et si agréable se voit doubler cette année d'une incroyable naissance. Mercredi, un nouvel hebdomadaire est sorti dans toutes les maisons de la presse de France ! A l'heure où la presse se meurt à petit feu, il existe encore quelques fous ou quelques financiers courageux pour oser lancer de l'information écrite sur du papier ! Ce magazine s'appelle " le 1 " et est conçu par deux anciens rédacteurs en chef du Monde.
Le concept est voulu original : inventer un journal comme il n'en existe aucun de par le monde dixit les concepteurs. Pour la forme c'est gagné, ça ne ressemble à aucun autre. C'est un magazine qui se déplie. Au départ, vous avez un format magazine normal sur 4 pages, vous dépliez et vous vous retrouvez avec deux pages format "Libération" pour vous dépliez encore et vous avez entre les mains deux autres pages d'un journal type grand quotidien ( "Le Maine Libre" dans ma région, "L'équipe" pour les sportifs) et si vous le laissez déplié vous avez une sorte de poster informatif et ultra chic qui, punaisé dans vos toilettes, sera du plus bel effet. Imaginez la surprise de vos invités quand ils verront cette semaine que vos commodités s'ornent de 3 belles photos de Raymond Depardon, entourées de textes signés Andreï Makine, Costa Gavras ou Angelin Preljocaj, répondant au titre : Ils ont rêvé la France. Classieux non ? Et pour peu que vos amis soient curieux, soit ils passent un long moment à lire oubliant les brillantes conversations de votre dîner, soit ils se précipitent chez leur marchand de journaux sitôt sortis, voulant eux aussi adopter cette irrésistible nouvelle tendance déco.
Mais "Le 1" n'est pas uniquement un objet design, c'est aussi, selon ses créateurs, un objet culturel. Pas un journal d'informations, un journal de questionnements. Chaque semaine, il posera une question et demandera à des pointures des sciences, de la philosophie, du monde culturel de donner leur éclairage. Le lecteur pourra ainsi grappiller son opinion à l'aune de ces grands esprits.
Ainsi la question est : La France fait-elle encore rêver ? Ont été convoqués à disserter J M G Le Clézio ou Tahar Ben Jelloun, auteurs de langue française mais dont les origines étrangères donnent à leurs propos une regard plus personnel. Alors j'ai lu, tous ces témoignages. Il n'en ressort rien de bien original. Il semblerait que dans le monde intellectuel, nous continuons de briller un petit peu, que notre pays offre encore aux étrangers des images de liberté propre à faire rêver. Mais courent quand même au fil des témoignages, des idées d'électrochocs pour notre société bien affaiblie...
Bien qu'aucun de ces témoignages ou avis ne m'ait littéralement emballé, emporté, enfiévré, il est évident que je continuerai à lire chaque semaine ce journal qui nous propose de nous faire réfléchir sans lourdeur. Je suis sûr que ce journal  trouvera sa vitesse de croisière, que son aura attirera de plus en plus de plumes pertinentes. La seule question qui reste en suspend : Y aura-t-il 30 000 personnes en France pour l'acheter régulièrement ( point de rentabilité) ? Si la France fait toujours rêver, alors rêvons qu'ils existent, ce serait une très bonne nouvelle.
Alors, pour 2.80 euros ne vous privez pas du  plaisir de la lecture d'un journal intelligent !

mardi 8 avril 2014

L'hexamètre de Quintilien d'Elisa Vix


"L'hexamètre de Quintilien" est un questionnaire employé par les journalistes pour cerner un événement. Qui ? Où ? Quoi ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? en sont les interrogations élémentaires. Je vais légèrement le détourner de sa fonction en l'utilisant pour vous parler de ce polar au titre étrange, paru chez "Rouergue noir".
QUI ? Cette question je l'applique à l'auteure, Elisa Vix. Je n'avais jamais rien lu d'elle malgré quelques polars déjà publiés et, pour certains, adaptés pour la télévision.
OU ? Le nouvel ouvrage d'Elisa Vix est planté dans un décor urbain, une petite résidence de quatre appartements, peut être en région parisienne ....mais, j'ai beau parcourir à nouveau le livre, j'avoue ne pas avoir enregistré ce détail (sans importance pour l'histoire).
QUOI ? Un horrible meurtre. Des éboueurs retrouvent par le plus grand des hasards un bébé de six mois dans un sac poubelle. Il a le visage atrocement déformé par des coups.
QUAND ? Un sale matin, sous le regard d'une jeune journaliste free lance recherchant à placer quelques articles pour renflouer son compte en banque et d'un médecin, veuf inconsolable, élevant seul un fils ado particulièrement ingrat.
COMMENT ? Yanis , le bébé de Leila, jeune mère célibataire, a été massacré avec un marteau, outil appartenant à Marco, un des habitants de l'immeuble, bogosse gérant un Apple store.
COMBIEN ? Difficile de répondre à cette question. Le nombre exact de coups de marteau n'est pas révélé mais, dans le roman, il n'y a qu'un meurtre.
POURQUOI ? C'est la grande question du livre. Lucie, la journaliste, va développer la thèse de la misère et de l'enfermement social dans un article qu'elle réussit à faire publier dans Libération et intitulé "Moi Lila K., infanticide. Cependant, la vérité est tout autre...
A cet hexamètre de Quintilien (c'est un pédagogue latin du premier siècle après J. C.), je rajoute la question du lecteur :
ALORS ? C'est comment ?
C'est agréable à lire bien que pas tout à fait noir. Gris dirai-je, car, après un départ plutôt glacial, l'enquête est vite expédiée et le roman prend des chemins de traverse, s'intéressant à la vie des personnages de l'immeuble, leurs rencontres, leurs échanges, leur vie. L'auteure les observe, nous dresse un petit portrait sympathique de gens s'adaptant à notre société de loisir et de plaisir, psychologise un peu pour mieux nous conduire insidieusement vers un coup de théâtre final.
Sélectionné comme finaliste pour le prix des maisons de la presse, "L'hexamètre de Quintilien" a tous les atouts pour l'emporter. Bien écrit, mais sans trop d'effets de manches stylistiques, un peu d'humour, des personnages attachants, flirtant quelque fois avec les clichés ( le veuf inconsolable au bord de craquer pour la jolie voisine, l'ado rebelle, le dragueur infâme, la flic moche et bourrue mais au grand coeur), on retrouve les ingrédients gagnants des précédents lauréats. Le récit est conçu comme un bon tourne-pages et ne faillit pas à sa tâche. Ce n'est pas le polar de l'année mais l'on passe un bon moment et c'est déjà ça comme disait Souchon...


dimanche 6 avril 2014

Rikiki terrible pirate des mers de Marianne Barcilon


Votre fille adorée, voire votre garçon, adore les histoires de pirate ? Elle devrait adorer celle-ci que nous propose Marianne Barcilon aux éditions Kaléidoscope.
Imaginez que Monsieur et Madame Pirate (Rikita fleur de Java et Cap'taine Grabuge) se reproduisent et donnent naissance à un bébé pirate, teigneux comme le veut la tradition et surtout aux cordes vocales surdimensionnées. Trouver une nourrice n'aurait pas été facile, si mamie Bouillabaisse, vraisemblablement en retraite de piraterie, n'en avait accepté la garde pendant que les parents sillonnent les mers. Mais bébé pirate a déjà le métier dans le sang et embarque subrepticement dans le bateau de ses géniteurs. Il veut les aider à récupérer la mouette pygmée aux oeufs d'or détenue par l'affreux Barbe Noire. Et il aura raison, sa voix perçante et sa petite taille auront raison du terrible pirate.
Dans le créneau qui plaît bien aux enfants : on a toujours besoin d'un plus petit que soi, "Rikiki" devrait enchanter toutes les filles et les garçons qui aiment les aventures. L'imagerie de la piraterie y est entièrement réunie dans de superbes et hilarantes  illustrations genre "parchemin pour carte au trésor". Rikiki est craquant et juste méchant comme il faut. Il est entouré de parents vraisemblablement issus du haut du panier des pirates, ce qui n'est pas le cas de l'équipage embarqué qui a la trogne patibulaire. C'est beau et drôle à la fois. En tant qu'adulte, l'histoire est un peu tirée par les cheveux mais je n'ai pas l'âge de la cible visée qui est atteinte en plein dans le mille.
Très bel album sur le thème de la piraterie et accessoirement des bienfaits d'un bébé hurleur. A offrir donc aux enfants épris d'aventures de flibustiers mais aussi  aux parents dont les nuits sont anéanties par les pleurs d'un bébé aux cris stridents. Cela leur démontrera que cela peut servir, surtout si l'on est aventuriers (bon, OK, pas sûr que cela serve beaucoup de nos jours, même aux pirates informatiques !).



jeudi 3 avril 2014

Le pain nu de Mohamed Choukri


Je connaissais de nom Mohamed Choukri mais, je l'avoue, rien de son oeuvre. Un ami, qui a été profondément marqué par " Le pain nu", me l'a chaudement conseillé sans me divulguer quoique ce soit. Par curiosité,  je me suis plongé dans ce livre culte (dixit la quatrième de couverture) sans aucun à priori, sauf peut être l'idée de découvrir une chef d'oeuvre.
Ce n'est pas un roman mais le récit autobiographique d'un enfant puis d'un adolescent pauvre dans le Maroc des années 40/50. Famine, exil, père ultra violent, délinquance, sexe, drogue, l'alcool, l'errance composent l'essentiel de la vie du jeune Mohamed. Le récit nous le présente au moment où son père tue son frère après une correction trop violente. S'en suivra une longue descente dans les bas fonds, alternance de rapines, de violence et de percées plus ensoleillées pour mieux retomber dans le chaos.
Cette jeunesse absolument terrifiante, dans ce texte brut peut, c'est certain, marquer les esprits. Tous les ingrédient y sont pour y éprouver répulsion, horreur, pitié. Cependant, même si j'ai lu avec attention ce récit, son intérêt n'est peut être pas du tout littéraire. Malgré une traduction de Tahar Ben Jelloun, dont j'ai cru percevoir l'empreinte notamment dans les scènes sexuelles, la description très factuelle des événements et des dialogues sans grand intérêt, ne m'ont pas permis de ressentir grand chose. Sans l'appui d'une vraie écriture, ces événements, aussi terribles soient-ils, n'ont guère eu d'impact sur moi. Ils m'ont paru n'être qu'une accumulation simple, sans véritable saveur et qui, mise en regard avec la multitude d'autres souvenirs de même type, pour certains plus littéraires, ne supportent pas vraiment la comparaison. Le plus marquant reste surement cette violence latente qui sourd  partout dans le livre, violence de ceux qui vivent dans le dénuement et qui ne possèdent que peu de mots pour l'exprimer.
L'intérêt de ce livre est, je pense, de le remettre dans son historicité. Paru en anglais dans les années 70 (avec une traduction de Paul Bowles, véritable sésame pour les branchés), puis au début des années 80 en français, son propos a du surprendre et évidemment choquer. La violence faite aux femmes et aux enfants au Maroc y est décrite sans détour, sans pudeur, sans jugement aussi, comme normale dans ces années 40/50. L'usage de la drogue, et dès le plus jeune âge, y est présentée comme banale et totalement libre. Et que dire de la description de la sexualité qui taraude le jeune héros ? Elle est présente partout dans le livre, mais très loin de la représentation cliché d'une ode au sensuel dans les vapeurs embrumées d'un quelconque hammam oriental. Ici, les hommes ne cherchent qu'à satisfaire leurs plaisirs rapidement, bestialement mais quelquefois amoureusement. Les femmes sont souvent dans ou au bord d'entrer au bordel ou tout du moins brûlantes de sensualité. Au milieu de la satisfaction de tous ces plaisirs, la religion arrive encore à se faire une petite place, mais avec pour seule fonction de continuer à perpétuer quelques traditions ancestrales parfois idiotes. On comprend donc pourquoi ce livre fut interdit jusqu'au début du 21ème siècle dans les pays du Maghreb, acquit ainsi un caractère sulfureux et donc une aura de livre culte.
Au regard de ce parcours, il est évident que "Le pain nu" est un livre qui a fait date, qui a marqué son époque par l'extrême trivialité de son propos et qu'il aurait peut être fallu que j'ai cela en tête au moment de ma lecture. Hélas, le style très pauvre de l'ensemble n'arrive pas, à mon avis, à transcender le propos et lui donner le caractère d'une véritable oeuvre littéraire. Reste un document édifiant sur la vie des pauvres au Maroc dans les années 50.
PS : Bien sûr, l'ami qui m'a conseillé ce livre a réagi. Lisez son avis dans les commentaires, ça lance le débat !



mardi 1 avril 2014

La petite foule de Christine Angot


Christine Angot est sortie de chez elle, s'est perdue dans la foule et a rencontré quelques uns de ses contemporains. Ne ruminant plus son inceste, laissant de côté ses amants célèbres ou procéduriers, elle a levé le nez pour observer ce qui se passe autour d'elle. Le résultat est cette "Petite foule", recueil de petites nouvelles, petites pastilles parfois, moments volés dans le quotidien de personnes croisées.
Le savoir-faire de Christine Angot saute aux yeux dès les premières pages. Elle sait écrire, et en très bonne écrivaine, plante un décor ou une atmosphère en deux ou trois lignes. Jouant subtilement avec l'universalité des situations proposées, son regard ne manque pas d'acuité, saisit les doutes et les failles des personnages décrits. J'ai tout d'abord été séduit par cette approche à la fois minimaliste mais aussi hyperréaliste, qui est, pour l'auteure, sa marque de fabrique. Les cent premières pages ont été dévorées avec gourmandise, comme on avale sans réfléchir tous les chocolats d'une boîte, les uns après les autres. Mais au bout d'un moment , j'ai été rassasié. Le livre a été un peu abandonné pour n'y revenir que pour grappiller, au gré de mon temps ou de mes envies, quelques uns de ces instantanés.
Malgré la virtuosité stylistique et de la précision du trait, l'intérêt a faibli sensiblement. Le propos a commencé à me sembler un peu vain, la faute essentiellement à l'absence de chute à ces petites scénettes qui, du coup glissent (bien) mais sans laisser de traces.
Quel est, au final, le projet de Christine Angot ? Donner une autre image d'elle même, plus sensible, moins froide, moins coupante ? Ou bien présenter le monde tel qu'il est, par petites touches pointillistes, esquissant ainsi un portrait de notre société un peu subjectif et donc incomplet ? Je pencherai personnellement pour une poursuite de son travail d'écrivaine entamé avec l'autofiction qui a fait sa notoriété, mais qu'elle élargit ici à l'humanité qu'elle croise. Et comme on a toujours du mal à fuir son milieu, même s'il y a des incursions dans le quotidien des gens simples, elle propose bon nombre de situations issues de groupes favorisés intellectuellement et culturellement. Le vécu de Christine Angot resurgit au détour d'un cocktail ou d'un dîner en ville (les vrais, ceux qui regroupent psys en vogue, acteurs, metteurs en scènes, écrivains, ...)
Au final, après avoir été emballé par les premières pages, le procédé de cette enfilade de petites nouvelles a fini par perdre de la saveur au fil de la lecture. C'est écrit avec précision comme toujours, mais l'intérêt faiblit par cette volonté manifeste de ne pas vouloir terminer de façon virtuose chaque portrait. "La petite foule" ne forme qu'un tableau bien esquissé mais manquant sérieusement de panache pour arriver à enthousiasmer le lecteur.

dimanche 30 mars 2014

Regarde les lumières mon amour d'Annie Ernaux



Quand un grand écrivain regarde la vie dans un hypermarché Auchan, cela donne un livre aussi beau que son titre.
Vous me direz que c'est étrange d'employer le mot "beau" pour évoquer cet ouvrage paru dans une collection à caractère sociologique. C'est oublier que le regard d'Annie Ernaux est on ne peut plus subtil, humain et qu'il est doublé d'une écriture limpide, directe et belle. Au final cela donne un livre d'une parfaite concision (72 pages),  qui vous brosse un portrait lumineux et sans concession de ce temple de la consommation.
En cliente ordinaire, régulière et fidèle, Annie Ernaux  observe ce lieu de promiscuité subi, le décrypte, le dissèque avec toute sa subjectivité, ne faisant donc pas un travail de sociologue. Elle s'implique personnellement dans ce lieu, s'y inscrit pleinement en tant que femme d'abord, subissant les assauts sexistes de ce lieu où l'acte d'achat est pensé plus au féminin. Ecoeurée par l'extrême séparation des genres des rayons des jouets de Noël qui façonne les inconscients tout autant que par la répartition des rayons en zone de marquage des richesses, elle dissèque un par un tous les rouages de ces usines à consommer. Entre la décoration clinquante et joyeuse ou les panneaux fluorescents qui donnent l'impression que le magasin est généreux en bradant ses produits, l'écrivain note, analyse, pour mieux comprendre tous les enjeux économiques mais aussi humains qui règnent en ces lieux.
Avec un écriture simple, mais où chaque mot fait mouche, Annie Ernaux exprime librement et magnifiquement toute une myriade de sensations que tout un chacun a éprouvé lorsqu'il s'est trouvé à pousser un caddie parmi ces rayons regorgeant de produits ( " 50 000 références alors que je dois en utiliser 100" dit-elle). Lieu de rencontre, de distraction de populations très diverses, véritable reflet de la réalité sociale française, l'hypermarché est également un lieu où notre intimité est dévoilée, le contenu de nos chariots déposé sur les tapis de caisse devant le regard des autres, est un révélateur de nos goûts et de notre position sociale. C'est en pointant scrupuleusement tous ces petits détails de notre quotidien, sans en oublier les replacer dans une sphère économique globale, qu'Annie Ernaux fait encore mouche, en touchant une nouvelle fois le lecteur en plein coeur, mettant des mots forts et simples sur ce quotidien qu'on occulte le plus souvent. Du grand art et un livre à lire toute affaire cessante !

vendredi 28 mars 2014

Expo 58 de Jonathan Coe


Pour un gars de ma génération, l'exposition universelle de 1958 à Bruxelles fait un peu figure de madeleine de Proust. Bien qu'ayant vu le jour à la même époque, l'onde prophétique cet événement, basé sur cette croyance positive de lendemains qui chantent grâce aux progrès scientifiques et technologiques, a bercé ma jeunesse. Je me souviens de mes lectures, béat, de ces articles abondamment illustrés d'un an 2000 où les voitures voleraient et les hommes vivraient sereins et heureux grâce aux bienfaits issus de chercheurs généreux. Il y avait souvent, dans un coin, une représentation de l'atomium, symbole de cette modernité en marche et que reprenaient à l'envi les magazines belges Spirou et Tintin. Quand, dans les années 90, lors d'un séjour à Bruxelles, j'ai emprunté ces escalators à bout de souffle et ai eu la joie d'arpenter l'intérieur délabré et vieillot de ces boules d'aluminium, j'ai retrouvé l'espace d'une matinée la magie d'une enfance à rêver à un monde futuriste. Dans mon imaginaire, l'atomium est plus important que la tour Eiffel.
Autant vous dire, que le nouveau roman de Jonathan Coe, planté dans le cadre de cette effervescence scientifique, ne pouvait que m'attirer. J'ai retrouvé dans les premiers chapitres cette envie de progrès qu'un monde sortant du plus terrible des conflits voulait à tout prix promouvoir. L'histoire proposée, le séjour en Belgique d'un trentenaire britannique sage et dévoué, nous fait bien ressentir la dynamique de cette époque, cette foi en la réconciliation des peuples grâce aux sciences mais aussi à la promiscuité qu'offre une exposition universelle. En expatriant ce petit mari modèle dans ce caravansérail que fut cet événement, Joanathan Coe s'offre un décor romanesque formidable. Il développe son intrigue autour des questionnements de son héros quant à sa vie personnelle confrontée à beaucoup de tentations, avec une incursion très "guerre froide" où l'espionnage est un jeu quotidien, surtout dans un espace où toutes les nations importantes jouent des pectoraux pour montrer au monde leur puissance et leur ingéniosité.
Si la toile de fond m'a paru réussie ( effet de la nostalgie ?), le récit lui ne brille pas par son originalité. Les péripéties sont assez téléphonées, et leur légèreté n'arrive pas à masquer leur banalité. Toutefois, en bon faiseur, l'auteur a fini par emporter le morceau dans une deuxième partie au romanesque achevé mais où la cocasserie du départ disparaît pour une vraie mélancolie. Le roman en prenant ce virage devient une réflexion sur l'échec, les opportunités que l'on a pas su saisir, la force d'une éducation corsetée face à la vraie vie qui vous nargue et parvient du coup à émouvoir.
Ce voyage dans un temps pas si lointain m'a fait replongé agréablement dans cette époque enchantée où tout était possible mais où, la science et les hommes n'ont hélas pas su attraper la perche tendue. Le monde est ainsi fait. Il est possible de rêver un peu mais la réalité se charge de nous remettre sur les rails bien huilés d'un chemin que l'on ne choisit pas complètement. "Expo 58" est le reflet de cette réalité là. Dommage peut être que l'auteur ait eu du mal à choisir entre comédie d'espionnage et récit profondément mélancolique.

jeudi 27 mars 2014

Aimer, boire et chanter d'Alain Resnais



Le dernier film d'Alain Resnais  est encore du théâtre filmé et, pour la troisième fois, une adaptation choisie dans l'oeuvre du dramaturge anglais Alan Ayckbourn. Le challenge est difficile. La pièce n'est pas fameuse et le réalisateur a déjà pas mal exploré et expérimenté ce genre de captation.
On retrouve les éléments qui figuraient déjà dans "Smocking/ No smocking" : la campagne anglaise à différentes saisons, des décors un soupçon trop clinquants et volontairement minimalistes, et des illustrations fournies par une pointure chic du monde de la bande-dessinée (Floc'h est remplacé aujourd'hui par Blutch, très en vogue ces temps-ci ). La nouveauté cette fois réside dans l'introduction de quelques plans réels du comté de York où se déroule l'action, mais surtout de ces grandes bâches peintes qui emplissent le fond de l'écran (de la scène ?) et au travers desquelles les acteurs se glissent , apparaissant et disparaissant avec fluidité. Et pour compléter ce côté inventif, Alain Resnais ne résiste pas au plaisir d'utiliser de gros plans de ses acteurs filmés sur un quadrillage blanc et noir et de nous offrir deux courtes séquences avec une taupe en peluche sortant de terre au début du film pour y retourner à la fin. On peut y voir une propre représentation du cinéaste qui a su observer l'humanité de moultes façons depuis plus de 60 ans et nous quitte en s'enterrant tout en gardant un oeil malicieux.
L'originalité d'"Aimer, boire et chanter" est perceptible uniquement dans le dispositif installé, le film, reposant sur un récit assez conventionnel, ne bouscule guère. Les acteurs posés dans ce décorum très factice, éclairés très artificiellement sont au diapason : ils surjouent un peu.
On est partagé entre intérêt vague et des moments d'agacement. L'oeil, alors vagabonde un peu, trouve ici ou là quelques éléments qui peuvent apparaître comme symboliques. Ainsi, une des rares scènes d'intérieur, au décor très nu, mettant en scène Dussolier (au rôle anecdotique) et Sandrine Kiberlain, fait dire à un personnage revenant d'une représentation théâtrale, qu'il s'est ennuyé, que la prochaine fois, il ira au cinéma ! (mais peut être pas voir du théâtre filmé par Resnais). Et bien sûr, on ne peut que s'interroger, et être un rien ému, lors du dernier plan du film, la caméra surplombant une tombe, les acteurs jetant une dernière fleur... Impression de testament cinématographique comme si le réalisateur pressentait sa fin proche.
Plutôt moins ennuyeux que "Les herbes folles " ou "Vous n'avez encore rien vu" ses deux précédents films, sans pour autant retrouver la verve d'oeuvres plus anciennes que nous avons tant aimées, "Aimer, boire et chanter" se laisse regarder sans susciter un grand émoi. La seule émotion qui ce dégage de cet exercice de style, est de ressentir cet esprit frondeur d'adolescent qu'Alain Resnais a eu jusqu'au bout, cherchant toujours à créer et à présenter au public des films originaux.
En adaptant une pièce vieillotte pas des plus audacieuses, ce ne sont pas quelques bâches peintes, même misent en scène avec talent, qui vont porter cette comédie un peu poussive vers les sommets cinématographiques d'antan atteints par ce grand cinéaste. A voir pour rendre hommage à ce grand homme...


mardi 25 mars 2014

Tu te crois le lion ? d'Urial et Laetitia Le Saux


Un lion, franchement despotique, règne sur un peuple d'animaux soumis. Non seulement il se fait servir sans vergogne, en aboyant ses ordres et en se moquant de cette valetaille servile. Mais un beau jour, une pigeonne (pas si pigeonne que ça) file se couler des jours plus heureux en bord de mer. Elle sera suivie par d'autres animaux qui déserteront la proximité de ce trop puissant qui finira par se retrouver tout seul.
Pour de jeunes enfants, le conte est symboliquement simple : à vouloir jouer les chefs, on n'a plus de copains. Tous les maltraités de la cour de récréation pourront découvrir que la rébellion existe, qu'individuellement, avec un peu de cran, on peut s'éloigner de cette oppression en refusant tout contact avec le tyran. Le propos est donc intéressant, accompagnant au mieux le discours des adultes qui veillent sur les collectivités de jeunes enfants. Superbement illustré par Laetitia Le Saux (comme d'hab'), cet album me fait pourtant émettre quelques bémols.
Si l'on observe bien la situation et surtout la représentation des animaux rebelles, le jeune enfant s'aperçoit que l'on peut donc se libérer du joug d'un roi trop puissant et de passer d'une vie de labeur à une vie de oisif, genre retraités sur la Méditerranée. On voit ainsi les animaux se la couler vraiment douce au bord de la mer, allongés sur une serviette, les doigts en éventail, passant sans difficultés du tout travail à une totale inactivité, une vie de farniente où tout s'obtient (repas, jeux et belle vie) sans l'ombre d'un effort... Pourquoi pas ? Pas sûr que tous les fuyards d'un régime totalitaire aient une aussi belle vie... Je sais, je pinaille, les enfants n'auront pas cette vision, seulement l'envie de cesser d'être opprimés..
Deuxième et dernière petite remarque, qui concerne plutôt les éditions Didier Jeunesse. La qualité de leurs parutions n'est plus à démontrer. Cependant, je note depuis quelques temps, sur certains grands albums, une petite tendance à viser le rire un peu facile, voire gras dans les textes au travers d'expressions, de remarques ou (ici) des noms des personnages (Petit-tas-de-crottes, le mouton,, sac-de-bave, le chien ou Pue-du-bec l'autruche, ...). Bien sûr selon fonctionne forcément auprès des enfants, voire peut s'inscrire dans le conte comme un mépris supplémentaire du lion, mais je ne suis pas sûr que cela soit bien utile pour capter l'attention. Quand l'histoire est forte, bien écrite, cette petite surenchère rigolarde, pas vraiment indispensable et quelquefois un peu en dehors de la tonalité générale du texte, passe pour moi comme une petite insulte à leur intelligence. Ce moyen relevant plus d'une esthétique populiste est-il vraiment nécessaire ? Sans doute, si j'en juge les rires qui ont accompagné l'énoncé de ces noms fleuris lors de la lecture de cet album à un groupe important d'enfants de 5/6 ans  mais peut être au détriment du fond de l'histoire, ces surnoms rigolos ayant été les seuls éléments retenus par une bonne partie de l'auditoire. ("Dis, tu me racontes l'histoire où y'a Pue-du-bec ? ".
Quoiqu'il en soit, malgré ces petites remarques qui ne viennent nullement d'un lecteur du Figaro, mais de quelqu'un qui avait mis entre les mains des enfants "Tous à poil" dès sa sortie en 2011,  "Tu te crois le lion ? " est un bon album qui plaira à tous les enfants à partir de 4/5 ans. La fable est bien vue, les illustrations pleines de vie et de couleurs et le texte.... vivant (et très agréable à lire à haute voix).

jeudi 20 mars 2014

Her de Spike Jonze


L'affiche n'est pas trompeuse, il y a autant d'action dans "Her" que la photo le laisse supposer. Pourtant le film est loin d'être exempt de qualités, mais un scénario essentiellement basé sur une histoire d'amour bien terne, noie un propos et une toile de fond intéressants.
Théodore, est fraîchement divorcé. Son boulot d'écrivain public sur le net est loin de combler le néant de sa vie affective. En acquérant un nouveau système d'exploitation, doté d'une intelligence artificielle évolutive, il fait la connaissance de Samantha, correspondante virtuelle à la voix de Scarlett Johansson. Ils vont converser tous les jours, devenant de plus en plus complices et finir par faire l'amour virtuellement. La suite est plus conventionnelle, l'amour réel et son ersatz informatique prennent souvent les mêmes chemins balisés : présentation aux amis, jalousie, peur de se perdre, ....
Dans un monde aux douces tonalités pastels, les humains déambulent seuls, une oreillette à l'oreille, sans aucun regard pour leur voisin. Ils conversent avec des voix artificielles qui comblent une solitude endémique. Seul leur habillement souligne un peu le côté enfermement à l'instar de ces pantalons, d'homme en grosse laine, à la taille très haute et à la braguette surdimensionnée, car le monde dans lequel ils vivent est beau, propre, moderne et agréablement coloré. La toile de fond dans laquelle évoluent les personnages est convaincante par sa simplicité et en parfaite adéquation avec la méga solitude contemporaine décrite. Là où le film pêche un peu, c'est dans le traitement de  l'histoire d'amour entre Samantha et Théodore. Si la voix virtuelle, élément indispensable pour rendre l'histoire crédible, est évidemment d'une grande sensualité, puisque achetée par son utilisateur (prostitution ? ), la mise en image de ces amours informatiques n'a pas réussi pas à m'emballer. Joaquim Phoenix qui interprète sobrement Théodore, est filmé en plan serré, allongé, debout, de trois quart, souriant. Cela doit être un bonheur pour ses nombreux fans de l'admirer pendant plus de deux heures mais finit tout même par lasser. A l'écran, l'histoire, construite selon un schéma vieux comme le monde, avance uniquement grâce aux dialogues et l'originale virtualité de l'idylle, ne l'empêche nullement de sombrer dans le banal. Et si je prends la scène de la première relation sexuelle (?!), ressemblant au cinéma de Marguerite Duras lorsqu'elle proposait des films avec seulement un écran noir et une bande son, son manque d'audace confine à un aveu d'impuissance à pouvoir illustrer ces coïts à distance. Pour moi, c'est à ce moment là que le film, jusqu'à présent de bonne tenue, bascule, s'enfonce petit à petit dans la banalité. Alors que Samantha, dans son système d'exploitation continue d'évoluer d'une manière assez effrayante, le film laisse de côté cet élément vertigineux pour faire son romantique à trois sous. Je n'ai pu alors m'empêcher de penser à "Simone" d'Andrew Nicol, qui sur un thème voisin avait su aller crescendo, porté par un Al Pacino autrement plus effervescent!
C'est en cochant les cases des éléments inéluctables dans toute histoire d'amour peu inspirée, que j'ai terminé la vision de "Her" assez déçu. Les jolies phrases pleines de promesses, de tendresse et de séduction sussurées par Samantha/Johansson n'ont pu me faire oublier le caractère rebattu de cette intrigue par ailleurs assez inspirée à l'arrière-plan.