samedi 8 mai 2021

Joe la pirate de Hubert et Virginie Augustin


 Joe la pirate, c'est Marion Barbara Carstairs, un riche anglaise devenue ensuite l'héritière de magnats du pétrole ( ses grand-parents vivant aux Etats-Unis). Ici en France, son nom ne dit rien à personne, et pourtant... quelle vie !

C'est le scénariste Hubert ( aujourd'hui hélas décédé et dont c'est sans doute le dernier scénario) qui jette un projecteur sur ce personnage haut en couleurs et qui nous offre ce qui est désormais la première biographie publiée en France. Biographie n'est pas exactement le mot, car, comme le dit la postface, plutôt une évocation créée librement à partir de faits véridiques. 
Ceux qui ont aimé "Peau d'homme" ( album précédent d'Hubert mis en dessins par Zanzim) ne seront pas dépaysés. "Joe la pirate"  continue d'explorer l'univers queer. Joe/Barbara est une femme, lesbienne affirmée et revendiquée dans une époque pas encore très ouverte sur l'homosexualité et qui s'est durant toute sa vie habillée la plupart du temps en homme. Evidemment, quand on est riche, on peut se permettre d'être originale et d'afficher une vie comme bon nous semble. Joe multipliera les conquêtes féminines, pas toujours avec l'employée du coin. A son tableau de chasse impressionnant on trouve autant la nièce d'Oscar Wilde que Marlène Dietrich. Ma sa vie ne résume pas qu'aux splendides créatures qu'elle a mis dans son lit. Sa fortune lui a permis ( entre autre) de devenir un pilote de hors bord de compétition mais aussi d'acheter et de régner sur une île des Bahamas. 
Véritable excentrique qui a dû pas mal décoiffer ses contemporains, Joe, sous le dessin très inspiré de Virginie Augustin, revit une seconde fois tellement le trait épouse l'énergie de son personnage. C'est un très beau noir et blanc, avec une petite inspiration nord américaine bienvenue (style Daniel Shelton l'auteur des strips Ben) qui épouse à merveille et l'époque et le côté un poil nostalgique de cette histoire. 
"Joe la Pirate", par sa maîtrise, la force d'un scénario imparable et l'extraordinaire vie de cette Barbara/Joe, risque de remporter le même succès que le fameux "Peau d'homme". Ce ne sera que justice !


 

vendredi 7 mai 2021

Discongraphie de Emmanuel Reuzé et Jorge Bernstein


 "Allumer le pneu, allumer le pneu

Et que ça schlingue sur la bretelle de l'A22

Allumer le pneu, allumer, le pneu

Et enfumer à moitié la ville d'Evreux. "

( extrait d'une parodie du groupe les Goguettes sur "Allumer le feu")

Cet album concept, ne parodie pas les chansons mais bien les pochettes de disque ( voire de CD)....le disque étant une chose noire que l'on a vendu sous une pochette en papier durant plus de deux décennies et qui, quand on le posait sur un appareil adéquat ( tourne-disques) faisait entendre la voix d'une chanteur ou d'une chanteuse voire de tout un groupe de musiciens. ( note à l'attention de la jeune génération branchée sur Diseur ou Potifaille et pas encore gagnée par l'utilisation d'une platine).  

On y trouvera la revisite totalement barrée d'une cinquantaine de pochettes avec un petit plus : l'avis du disquaire, personnage qui apparaît dans quelques planches tout aussi croquignolettes, véritable hommage à une profession en voie de disparition. Effet double détente garanti. Si l'oeil se précipite sur la page de gauche avec la photo du disque ( par exemple Indochien chante "L'avant terrier", avec photo ad hoc), il se pose ensuite sur le court texte du professionnel ( à droite) , avec style musical ( ici : Rock'n Dog) et classé dans "Fluide de wouf". Le texte est un festival de jeux de mots, de calembours  et autres jeux polysémiques. Pour Indochien, les auteurs signalent, entre autre,  que l'album ne manque pas de mordant. "Le chanteur ( un peu cabot) connu pour ses prestations à poil sur scène, aboie des textes plein de rage..." Etc, etc...

Voilà, vous êtes prévenus, ce n'est pas du tout sérieux, potache à l'extrême, mais follement drôle et quand même assez inventif. Jorge Bernstein ( au scénario ) a dû s'amuser comme un petit fou ( et nous aussi par ricochet) et l'on retrouve au dessin ( aux photos de pochettes ? ) Emmanuel Reuzé ( oui, celui qui dessine "Faut pas prendre les cons pour des gens"). Au final, un album ( quasi format CD) qui réjouira tous les amateurs de musique et surtout ceux qui ont envie de rire sans se prendre la tête . 




jeudi 6 mai 2021

La costumière de Patrick McGrath




 Sous cette très belle couverture, se cache une intrigue à base de costumière veuve d'un comédien décédé brutalement, de la doublure, non pas du manteau, mais du susdit comédien qui va consoler la veuve, de la fille de cette dernière qui va se retrouver à jouer une pièce avec la doublure qui n'en est plus une. Apparemment un vaudeville donc, ce qu'est ce roman quelque part, mais quand on sait que l'action se situe dans le  Londres de 1947 se relevant péniblement de la guerre et que rôde toujours un groupe de fascistes,  le ton n'est pas tout à fait à la gaudriole. 

Patrick McGrath préfère se plonger dans la psyché de ses trois personnages principaux ( la veuve, la fille et l'amant), explorer leurs comportements, leur hésitations, interrogations ou malaises plutôt que de jouer le maître du marivaudage. L'époque était sombre, aussi rude que l'hiver glacial pendant lequel se déroule cette histoire aux relents tragiques. 
Le milieu du théâtre et la création d'une pièce occupe une place de choix dans la narration, contant avec précision les rivalités, stress ou manigances des comédiens du plateau,  mais n'évitent pas quelques longueurs inutiles, notamment avec la restitution de répliques de la tragédie répétée,  sans doute en lien ... lointain et un peu redondant ... avec ce que vivent les personnages du roman. 
On s'attache beaucoup au trio principal dont l'évolution au fil des jours est subtilement décrite malgré l'infiltration assez peu convaincante de l'un d'eux dans un groupe de fachos....mais c'était sans doute la touche politique voulue par l'auteur... 
Autre petite particularité qui intrigue ( peut être agacera ), est, par moment, les apparitions de narrateurs omniscients dont on ne devinera, sans trop de précisions, qui ils sont vraiment... Ces " nous" qui tombent inopinément ralentissent la lecture, font froncer les sourcils et n'apportent au final strictement rien à l'histoire. 
Avis mitigé sur cette "Costumière", belle ambiance, personnages intéressants mais un ensemble qui a du mal à s'amalgamer car à trop vouloir faire son fier à bras littéraire en jouant sur trop de tableaux,  on finit par perdre un peu d'intérêt. 

lundi 3 mai 2021

The Disciple de Chaitanya Tamhane


 AAAaaaaaaaAAAA dzing dzing dzong dzing aaaaaAAAAAaAaAa, difficile de traduire par écrit ce que l'on entend durant les trois quart du temps dans ce film qui dure plus de deux heures. 

 AAAaaaaaaaAAAA dzing dzing dzong dzing aaaaaAAAAAaAaAa, c'est du râga, musique ancestrale indienne, évidemment empreinte de spiritualité et pas facilement écoutable par nos oreilles occidentales. Elle est coeur de ce film qui a obtenu le prix du scénario au dernier festival de Venise... 

Très loin de la brillance et des romances indiennes habituelles, "The Disciple" lorgne évidemment vers le cinéma d'auteur ( et de festival), avec un hommage appuyé au "Salon de musique" de Satyajit Ray. A défaut de ballets flamboyants et de romance entre une princesse et un beau jeune homme, nous avons droit à de nombreux concerts de râga. N'imaginez pas un stade en délire mais plutôt une salle polyvalente où 20 personnes écoutent religieusement ( avec un léger dodelinement de tête) un chanteur et trois musiciens accroupis. AAAaaaaaaaAAAA dzing dzing dzong dzing aaaaaAAAAAaAaAa, .... Un spectateur indien est peut être apte à saisir le manque de pratique vocale du héros qui bousille sa vie à essayer d'égaliser un maître de ces chants ( qui lui donne des leçons tel un gourou). Lui y croit, pense que cela viendra avec l'âge et passe son temps à s'exercer .... AAAaaaaaaaAAAA dzing dzing dzong dzing aaaaaAAAAAaAaAa. Peu de vie sociale, ni amoureuse , il est condamné à travailler son chant et à se masturber devant un écran noir ( censure locale je présume)AAAaaaaaaaAAAA aaaaaAAAAAaAaAa, ( il n'y a plus le dzing...c'est sans musique, les mains sont prises ailleurs). 

Au milieu de cette musique lancinante, on y trouve quand même une réflexion sur les dangers de l'ascétisme, de la dépossession de soi face à un art qui, lui, contrairement aux obsessions du héros pour les anciens, évolue inexorablement... Cependant, en plus des constants AAAaaaaaaaAAAA dzing dzing dzong dzing aaaaaAAAAAaAaAa, on peut être déstabilisé par une lenteur narrative qui frise parfois le concept arty ( images au ralenti du héros, la nuit, en moto, écoutant les préceptes d'une vieille chanteuse disparue). On pourra toutefois admirer au passage des plans magnifiques même si assez statiques et surtout un peu redondants par rapport à l'intrigue puisque surlignant le propos. 

Je ne sais pas si vous aurez le courage de chercher dans l'arborescence de Netflix ce long-métrage, assurément totalement à contre emploi sur la plateforme ( mais on le trouve aussi sur MUBI en ce moment), ni même l'envie de découvrir le râga ( AAAaaaaaaaAAAA dzing dzing dzong dzing aaaaaAAAAAaAaAa,  je rappelle) mais un petit voyage en Inde, ça peut dépayser....



dimanche 2 mai 2021

La maison de Bretagne de Marie Sizun


 

Une vieille maison de famille, un retour dans cette dernière, des souvenirs qui resurgissent, des faits nouveaux qui viennent donner une autre facette à des anciens aujourd'hui disparus, c'est le point de départ du dernier roman de Marie Sizun. Avouons-le, rien de bien emballant avec ce descriptif, cette plongée les poussières d'une histoire familiale a déjà été utilisé des milliers de fois en littérature. `
Cependant, c'est une spécialiste des histoires de tribus à secrets qui est à la plume et ça se sent. En faisant mine de placer au départ son récit dans le genre policier, Marie Sizun accroche le lecteur. Et si par la suite le cadavre découvert aura moins d'importance, on s'en passe aisément car nul besoin de ce ressort pour désormais tourner les pages, contre vents et marées, le lecteur se retrouve collé aux basques de l'héroïne qui n'a rien pour séduire ( l'autrice aime les défis!). Elle nous harponne avec une sorte de vieille fille approchant la cinquantaine, solitaire, sans guère de vie sociale, encore moins de vie amoureuse, pas toujours sympathique. Mais cette personne, à l'automne de sa vie, aussi grise que la mer de cette Bretagne endormie du mois de novembre vide de toute animation estivale, par la grâce d'une écriture fluide et inspirée, existe diablement et nous émeut autant qu'elle nous intrigue. On la suivra dans les méandres d'une mémoire qui remettra à jour des moments pas toujours glorieux et révélera une cellule familiale  à la toxicité inquiétante. 
"La maison de Bretagne" n'est pas qu'une plongée dans un passé assez traumatique mais aussi le récit d'un ciel gris breton qui sait utiliser la brise marine pour déchirer les nuages et laisser entrevoir quelques rayons lumineux, éclaircie autant météorologique que psychologique pour notre héroïne. Et même si le dernier quart du roman semble un poil convenu, on ne regrette pas une seconde cette promenade passionnante dans le Finistère. Un peu à la façon de romancières anglaises spécialisées dans le récit de dames entre deux âges célibataires (genre Anita Brookner aujourd'hui, hélas, un peu oubliée), Marie Sizun donne à son récit,  que certains pourrait ressentir comme suranné, un formidable élan à la fois doux et salé, à l'image de cette région de France aussi romanesque que belle.  

mercredi 28 avril 2021

Journal sexuel d'un garçon d'aujourd'hui ( 2ème partie) de Arthur Dreyfus

 


230 pages plus loin, qu'est-il arrivé à Arthur Dreyfus ? Grindr tourne à plein, les rencontres se sont succédées, nombreuses, pas toujours satisfaisantes, mais toujours décrites sans complaisance. D'ailleurs l'auteur s'interroge à un moment sur le côté exhibitionniste de son projet. Je peux le rassurer, il pose le regard exactement où il faut. En tant que lecteur, nous vivons bien une autre vie que la mienne sans que jamais nous ne soyons l'otage de ses désirs ou de ses fantasmes. Les descriptions de plans culs qui composent l'essentiel de l'ouvrage, très naturalistes, sont composées de façon très intelligente, mélangeant sociologie du quotidien, intérêt pour les personnes,  sentiments de l'auteur, et sexe bien sûr. Au fil des pages, les grosses queues, les fesses plus ou moins bien lavées, les fellations ou sodomies mécaniques deviennent des éléments d'une grande banalité, l'essentiel se trouvant ailleurs, dans quelques interstices plus personnels qui apparaissent au détour d'un geste, d'une phrase, d'une pensée, rendant l'ensemble soudain plus passionnant psychologiquement. 

Sinon, bien qu'il ait eu à un moment une baisse de la libido, les plans ont parfois pris une direction nouvelle. Il a essayé quelques rencontres avec de la drogue ( shit) qui l'ont plutôt porté au septième ciel sans qu'il ait eu envie de recommencer ( pour le moment). Il a aussi réalisé le fantasme de la prostitution en se faisant payer pour quelques plans ( et en acceptant des partenaires nettement plus âgés qu'à l'habitude), son corps devenant pour l'intello qu'il est comme une marchandise dont il doit assurer la qualité ( surtout de la prestation). Du coup son regard de narrateur se décale d'un cran, sa réflexion aussi et par conséquence, celle de son lecteur qui,  arrivé à ce stade du livre, se trouve maintenant vraiment impliqué. 

Sinon, ici ou là, on trouve quelques noms connus, par exemple une citation de Marc Lambron ( totalement anecdotique). Ce dernier, loin d'être un ingrat, s'est fendu il y a quelques jours dans la presse d'une critique enflammée et ampoulée comme à son habitude. Plus intéressant par contre ( parce que plus people ?), Arthur Dreyfus narre avec une grande honnêteté son rapport avec Edouard Louis dont le premier livre s'est trouvé en librairie avec un de ses précédents romans. Sans fard, avec un sentiment de honte compréhensible, il parle de la rivalité née à ce moment là entre les deux hommes qui se connaissent un peu mais aussi de la jalousie que le succès de librairie du grand blond médiatique a fait naître en lui. Si je peux rassurer Arthur Dreyfus, il n'a peut être pas les tirages d'Edouard Louis, mais, et ce journal en est la belle confirmation ( s'il en fallait une), niveau écriture, il n'y a pas photo, c'est bien lui qui a la plus grosse, la plus belle...prose. 

Si se plonger (prendre en main devrai-je dire) dans ce gros livre se révèle très agréable grâce au papier bible, les petites phrases énoncées après chaque plan cul, qui au départ donnaient comme une respiration, apparaissent au fil des pages parfois pénibles à cause de cette misogynie constante d'amis gays, très très gays, totalement égocentrés sur leur cul ou leur sexe. Quant à ceux qui pensent pénétrer dans l'intimité d'Arthur Dreyfus, la vraie, ils en seront pour leurs frais. Comme il le précise très bien, alors que naît une relation forte avec un dénommé Anis,  "L'intimité est un partage", et dès lors, plus rien ne sera écrit sur le sexe avec ce jeune homme, prouvant bien, que les plans culs le concernant, sont bien des actes physiques sans grande profondeur. 

Reste à savoir si par la suite, cette ligne d'écriture, peut être difficile à tenir dans un journal, continuera à être respectée...

( à suivre)

mardi 27 avril 2021

La sagesse de la pieuvre de Pipa Ehrlich et James Reed


 Un beau quarantenaire, cinéaste animalier vit au bord d'une magnifique plage de l'Afrique du Sud. Hélas pour lui, victime d'un burn out, il déprime sec. Attiré irrésistiblement vers la mer et dans un endroit moins balayé par les vagues, il plonge en apnée jusqu'au moment où il croise une pieuvre qui irrésistiblement l'attire. Avec régularité et en tant qu'amoureux des animaux, il va plonger tous les jours pour observer l'animal qui petit à petit va s'habituer à lui. Une relation intense va naître entre les deux êtres, quasi amoureuse. Elle durera un an ( durée de vie d'une pieuvre), soignera l'âme de notre cinéaste qui retrouvera goût à la vie. 

Oui ce documentaire est un mélo et aussi improbable que cela puisse paraître, l'illustration filmée d'une histoire vraie ( paraît-il). Avec force musique sirupeuse et alternance entre l'interview du cinéaste et les images de son histoire qu'il a filmé, le récit plein de petits rebondissements captive autant qu'il étonne. On se pose parfois la question de savoir comme en plongeant en apnée on peut suivre, par exemple, en continu,  le combat d'un requin avec une pieuvre... Mais tout est si bien ficelé, le cinéaste si émouvant avec ses sanglots dans la voix et ses yeux humides quand il évoque la fin de son amie que l'on veut bien se laisser aller à cette romance étonnante, superbement filmée et originale. C'est vrai, qu'en plus d'une ode à la diversité et à la préservation des espèces, on apprend plein de choses sur cet animal qui continue à avoir mauvaise réputation pour tous les lecteurs de Jules Vernes ( il y en a de moins en moins) et qui ici, prendra sans nul doute un shoot de célébrité et d'affection. 

Pour rappel, ce film sorti sur Netflix cet automne, vient d'obtenir l'Oscar du meilleur documentaire qui, à défaut d'être un réel gage de qualité, l'éclaire infiniment plus que n'importe quelle autre récompense. 



samedi 24 avril 2021

Latche, Mitterrand et la maison des secrets de Yves Harté et Jean-Pierre Tuquoi


Loin de moi, contrairement au monde de l'édition qui va profiter du quarantième anniversaire de l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand en mai prochain pour inonder les librairies de récits divers et variés, loin de moi donc de céder à cette fièvre événementielle. Si je me suis jeté sur ce "Latche, Mitterrand et la maison des secrets", n'étant ni mitterrandolâtre, ni passionné à ce point d'histoire ou de politique, la raison s'avère toute personnelle : Je suis né et ai passé mon enfance et mon adolescence à Latche ( prononcer "Latieu," en mouillant le "ieu")... ou plus exactement dans la commune qui abrite cette bergerie devenue mythique au fil des années. Souvent, il m'est arrivé de passer, de m'arrêter devant ce lieu célèbre, lors de balades à vélo ( le but étant avec les copains de faire le tour du lac ). Parfois, il m'arrivait de croiser celui qui n'était alors que le premier secrétaire du Parti Socialiste, toujours à la maison de la presse du village. Je voyais beaucoup plus son épouse Danielle qui se ravitaillait à la supérette où je travaillais l'été et dont les employés saisonniers que nous étions ne se battaient guère pour lui déposer ses courses dans sa Méhari, étant l'une des seules clientes de ce type à ne jamais donner de pourboires. Donc, plonger dans cet ouvrage, c'est retrouver l'odeur des Landes de mon enfance, ses pins qui pouvaient autant abriter le chant des cigales  que la grisaille de l'ennui en plein hiver comme, en plus des figures connus de tous, quelques autres, plus locales que je pouvais sans problème visualiser. 

Mais pour un lecteur plus lambda, cet essai centré sur cette maison acquise au départ pour y loger avec Anne Pingeot, arrivera-t-il à être passionnant? La réponse est largement oui, car l'habileté des deux auteurs parvient à transformer l'ensemble en un digest de la vie de François Mitterrand, ne négligeant ni l'aspect politique, ni la partie intime. Forts d'un vrai recul, 25 ans ont passé depuis sa disparition, les auteurs parviennent à mêler petite et grande histoire pour livrer une sorte de biographie qui se lit comme un roman. Le personnage principal possède tout ce qui fait les bons livres, le mystère, le goût du secret, une rouerie toute florentine, la passion du pouvoir, mais aussi la modernité avec ses deux foyers ( un trouple avec son épouse dont l'amant de cette dernière avait une chambre dans tous les lieux où ils vivaient). Le livre n'est jamais avare d'anecdotes, toutes plus ou moins connues, mais qui apportent un éclairage pertinent, façonnant un portrait tout en nuances et en aspérités, jamais hagiographique ni complaisant, mais à l'objectivité assez bienveillante. 

S'il fallait ne lire qu'un ouvrage sur la vie de notre ex président, histoire de se remettre à jour, ce "Latche, ..." qu'on ne lâche pas facilement est fait pour vous. Dans un décor de vacances, avec des personnages hauts en couleur et aux vies proches parfois d'une sitcom inspirée, vous vous direz que la vraie vie est souvent bien meilleure que bien des romans.  

jeudi 22 avril 2021

Ceux qui sont restés là-bas de Jeanne Truong


 Voici un roman dont le sujet sera de toutes les façons inattaquable : la libération des camps au Cambodge au moment de la chute des Khmers rouges. Epoque trouble, profondément mortifère pour des milliers de civils où, quelque soit l'endroit, ils seront le plus souvent enfermés, massacrés. Bien peu seront sauvés par la Croix Rouge. Le roman de Jeanne raconte le difficile périple du narrateur, un petit garçon de 7 ans que la mort de son père et de sa soeur ont rendu muet et de sa mère, femme dévastée pat les atrocités qu'elle a enduré dans les camps initiés par l'infâme Pol Pot. Ces deux là vont tenter de survivre dans un univers de jungle et de guérilla incertaine , où le passage d'une frontière ( celle de la Thaïlande) ne sera pas signe de non violence. 

Visiblement inspiré d'un récit familial, le roman a le mérite de rappeler combien l'humain peut en deux temps trois mouvements se déshumaniser et sombrer dans la plus pure folie meurtrière, le tout sous l'influence d'une seule personne.  Il montre aussi, qu'après cette atrocité, un semblant de vie conforme à quelques aspirations heureuses est bien difficile à retrouver tant les stigmates et les réflexes de défense ou de destruction ne cicatrisent pas. On s'attache évidemment à ce petit garçon qui ne connaît du monde que sa part la plus sombre et qui a du mal à prendre le bonheur quand par hasard il se présente. On suit son rude parcours dans deux pays où les dangers les plus grands ne sont pas les tigres ou les serpents venimeux mais bien les hommes. Cependant, malgré le sujet fort, on pourra trouver que l'autrice , avec ses phrases courtes, a du mal à créer un vrai univers dans toutes les parties relatant le parcours aventureux des protagonistes, étant nettement plus à l'aise et plus émouvante dans tout ce qui est psychologie des personnages. 
Ces restrictions mises à part, le roman reste attachant et nécessaire, pour que jamais on n'oublie ces atrocités et que jamais elles ne puissent se reproduire, même si, hélas, les hommes de bonne volonté semblent se raréfier un peu plus chaque jour... 

mardi 20 avril 2021

The Nightingale de Jennifer Kent


 Sortir un film directement en VOD, n'est pas chose facile, passant directement dans la case série B voire Z pour bon nombre de spectateurs. Pandémie oblige, ce repli vers une projection uniquement domestique sacrifie bon nombre de films remarqués dans des festivals. Ce fut le cas pour, notamment, The Nest de Sean Durkin ( grand prix à Deauville) ou Possessor de Brandon Cronenberg ( Grand prix à Gérardmer), et même si ces deux là n'étaient guère des chefs d'oeuvre, attendre une future sortie en salle au milieu d'une quantité incroyable de films plus alléchants, auraient de toutes les manières fait connaître le goût de l'échec cuisant. 

Pour "The Nightingale", on met en avant une affiche un peu trompeuse, laissant présager un film un poil épique, à grand spectacle, avec des combats peut être guerriers ( nous en sommes loin) puis on essaie d'appâter le chaland en mettant en avant la réception un peu houleuse qu'il a reçu lors de différents festivals ( insultes à Venise, spectateurs de  Sidney ou Sundance, sortant avant la fin, épouvantés par la violence de l'histoire). C'est de bonne guerre, pas forcément faux pour la violence, mais ce n'est pas Salo de Pasolini non plus. 
En fait, Jennifer Kent joue sur plusieurs tableaux. Son film, sur toile de fond historique, englobe des thématiques actuelles comme le féminisme ou le racisme,  tout en y glissant pour le spectateur exigeant une réflexion sur la violence. 
Clare, l'héroïne, cumule les malchances dans ce 19ème australien. Venue d'Irlande pour purger une peine ( que l'on ne connaîtra pas, mais avec les moeurs de l'époque, on l'imagine assez bénigne), en plus d'être femme, ou parce qu'elle est femme, sera l'esclave sexuelle d'un officier de l'armée qui la viole régulièrement. L'affaire tourne mal, et après un énième viol, l'officier tuera le mari qu'elle s'est finalement trouvée ainsi que l'enfant fruit de leur union. Clare n'aura plus qu'une seule soif : venger ces morts. Le film prend toutefois ce genre ( rape and revenge ) assez codifié à revers. En adjoignant à l'héroïne pour traverser une Tasmanie peu amène un autre paria de cette société australienne, un aborigène, le film rajoute une dimension anticolonialiste très forte. Filmé simplement, faisant de cette forêt tasmanienne un autre vrai personnage, "The Nightingale" déroule ses péripéties avec force et talent. Réaliste jusqu'au naturalisme de certaines scènes assez violentes mais jamais voyeuses, juste dérangeantes ( et peut être plus pour certains spectateurs masculins car filmées par une femme et toujours du point de vue de l'héroïne), le film méritait bien son prix spécial du jury de Venise ( en 2018). On appréciera la force symbolique qui balaie ces 2h16, cette lente progression des personnages qui voient leurs différences les rapprocher et en faire une véritable bombe politique. 
Si tous les films de revanche avaient cette ampleur et ce regard, il est certain que le cinéma aurait une autre portée. Comme le déclare Martin Scorcese, avec justesse, "The Nightingale"  ne laissera personne indifférent. Alors, pour une fois, on peut penser que la VOD permet quand même de sauver quelques oeuvres... 



dimanche 18 avril 2021

Curiosity de Sophie Divry


 Petit ouvrage et petit bijou pour qui est amateur de nouvelles, puisque "Curiosity" en accueille deux au sein de ses pages. 

La première nous pose sur la planète Mars et nous suivons les dernières pensées d'un rover ( engin fabriqué et expédié par l'homme pour explorer la planète rouge). Sans doute trop câblé par l'homme ( qu'il prend pour Dieu), le rover pense beaucoup, souffre de sa solitude et du manque de contacts. Le texte, gentiment anthropomorphique, écrit dans un style allègre allie avec souplesse connaissances scientifiques et psychologie robotique. La quatrième de couverture essaie de tirer tout cela vers quelque chose de plus intello, genre interrogation profonde sur la solitude de notre humanité, qui est bien présente en sous texte, mais qui n'apparaît pas non plus aussi fortement dans ce qui n'est qu'un joli moment de lecture dépaysant. 

L'autre nouvelle, inspirée de "La superficine" de Sigismund Krzyzanowski( inconnue au bataillon mais publié chez Verdier), nous parle, entre autre, de confinement et de démarchage téléphonique. Le sujet est donc relativement nouveau ( avant une possible déferlante romanesque ou autobiographique dans les prochains mois) et met en scène Josiane, septuagénaire vivant dans un petit studio, Ernest son chat,  "son lapin" ( un vibromasseur) et l'Agrandirox sorte de produit en pastille qui peut doubler voire tripler l'espace de votre logement. Très attrayant sur le papier en cette période de vie recluse dans un petit espace, le produit miracle, sensé offrir une sacrée ouverture,  se révélera sacrément plus compliqué à gérer. Très agréable à lire, on ne pourra reprocher à cette nouvelle qu'une fin abrupte, laissant en jachère la possibilité d'aller bien au-delà...

Ce petit ouvrage pas encombrant, comblera sans problème un moment d'attente. Sophie Divry s'y avère pétillante et accrocheuse, posture idéale quand on écrit des nouvelles. 


Joe la pirate de Hubert et Virginie Augustin

 Joe la pirate, c'est Marion Barbara Carstairs, un riche anglaise devenue ensuite l'héritière de magnats du pétrole ( ses grand-pare...