vendredi 3 février 2023

Un petit frère de Léonor Serraille


Raconter la vie d'une femme ( mais aussi de ses deux fils ) sur 30 ans, est un pari risqué au cinéma. Si en plus cette femme nous la croisons arrivant de Côte d'Ivoire et essayant de s'insérer dans une société française pas des plus formidablement accueillante, on sent le film social, peut être donneur de leçon, pointer le bout de son nez. Le résultat est tout autre, bien plus universel et sensible, car derrière la caméra, Léonor Serraille est une vraie cinéaste. Divisé en trois parties, le film, dans son premier volet, accroche tout de suite le spectateur par le naturel et la grâce de sa mise en scène, qui pose sans cliché, sans pathos , les espoirs d'une mère sacrément libre dans sa tête et voulant à tout prix le meilleur au moins pour ses enfants. On reste baba devant la fraîcheur et la spontanéité des rapports des personnages bouleversants de vérité. Les deux parties suivantes vont s'attarder à suivre les deux enfants devenus grands. L'aîné d'abord, toujours formidable Stéphane Bak, puis le petit frère, tout aussi formidable Ahmed Sylla. Si la seconde partie peine à être réellement convaincante, sans doute par un problème de scénario qui n'arrive pas à retrouver la spontanéité des situations de la première partie, le dernier tiers rattrape heureusement l'ensemble et termine avec émotion ce beau film de famille et ce subtil portrait de femme, de mère, magnifiquement interprété par Annabelle Lengronne. 
Loin des clichés misérabilistes que l'on pouvait craindre, "Un petit frère" emporte l'adhésion grâce à sa finesse et à une direction d'acteurs parfaite, prouvant que le talent du cinéma français se trouve vraiment dans ses films dits du " milieu" ou "art et essai", talent parce qu'il sait émouvoir et intéresser tout à la fois. 

 

jeudi 2 février 2023

Aftersun de Charlotte Wells


Remarqué à la semaine de la critique à Cannes, primé au festival de Deauville, prix d'interprétation pour Frankie Corio au récent Premiers Plans d'Angers, "Aftersun", parfait film de festival, tente sa chance sur les écrans. 
Qui dit film de festival dit film art et essai, véritable contre programmation face à la sortie d'Astérix mais aussi, film moins accessible. Petite recommandation à qui aurait envie d'aller voir de quoi retournent ces vacances d'une enfant de 11 ans avec son père récemment divorcé, soyez patients ! En effet, le premier film de Charlotte Wells se révèle abrupt dans sa façon de filmer ( vidéo, cadrages compliqués, décentrés, tremblotants, séquences énigmatiques). Le premier tiers, si l'on ne s'accroche pas, peut perdre irrémédiablement ses spectateurs qui ne voit pas l'intérêt de ces séquences de vacances apparemment banales. On ne voit pas du tout où veut en venir la réalisatrice et rien n'est fait pour nous mettre sur la piste. Puis, petit à petit, le charme commence à agir lorsque l'on repère que le personnage à suivre est bien le père et non pas, comme habituellement, la gamine. C'est lui le personnage le plus touchant le plus sensible. Et ce n'est que dans le dernier tiers que l'on comprend ce que représentaient ces quelques séquences énigmatiques du début avec une adulte inconnue et que l'émotion monte. 
On peut dire que le montage et le filmage sont trop chichiteux, peut être prétentieux dans leur volonté de vouloir épater, mais force est de constater qu'au final ça finit par fonctionner. Certes quelques coupes, surtout au début, auraient été bénéfiques au film, mais faire surgir de la banalité de (fausses) vidéos de vacances une telle émotion, laisse penser que Charlotte Wells a un certain talent que l'on suivra avec curiosité et envie dans  ses prochaines oeuvres. 

 

mercredi 1 février 2023

Un jour, ma fille a disparu dans la nuit de mon cerveau de Stéphanie Kalfon



Le titre assez explicite résume assez bien le point de départ de ce roman. La petite fille disparaît bien au début de l'histoire mais pour être vite retrouvée. Cependant cela déclenche chez la mère la certitude que l'enfant qui revient à la maison est une copie de l'originale. Sur cette trame de départ qui peut apparaître improbable, Stéphanie Kalfon tisse un récit habile, accrocheur, mêlant psychologie et un brin de mystère. Les pages se tournent rapidement grâce à de courts chapitres qui apportent à chaque fois des éléments qui vont alimenter le désarroi du lecteur. Folie? Réalité ? Plein de questions finissent par tourner dans la tête comme dans celles des 3 personnages principaux. La narratrice, la mère, est sans doute la mieux campée, la plus crédible parce que complexe, tordue, émouvante... Le père, moins défini psychologiquement, un peu en retrait, semble manquer de discernement et de relief. La petite fille, sans doute le maillon faible de cette histoire malgré qu'elle soit le centre de toutes les attentions, est difficilement crédible. Elle a huit ans, lance des réflexions d'ados, a des raisonnements, des remarques ou des comportement de quasi adulte et pâtit de détails peu crédibles de la part de l'auteur. Ainsi elle a des devoirs d'école à faire le soir, des équations à une inconnue (!!///mais peut être est-elle HPI, ce qui expliquerait ses saillies si censées) ou garde dans sa poche sa carte vitale (!?, Stéphanie Kalfon ne doit pas avoir d'enfant... ce qui pose une autre question, on relit chez Verticales ? ) 
Hormis ces petits détails ( mais qui font grincer à la lecture) le roman reste agréable surtout si l'on aime les récits psychologiques. 

 

mardi 31 janvier 2023

La montagne de Thomas Salvador

 Le deuxième long-métrage de Thomas Salvador qui troque l'eau du premier ("Vincent n'a pas d'écailles" pour une version plus froide ( la neige), ne diffère guère. Même personnage taiseux mais sympathique, même langueur ( longueur?) à admirer la nature ( ici la montagne magnifiquement filmée), même passage à quelque chose d'un peu fantastique. Alors, me demanderez-vous, rien de neuf dans ce second film ? On ne peut pas dire cela. Si la narration et le le synopsis sont quasi sur le même schéma, la mise en image est nettement plus soignée, spectaculaire même. On peut regretter cependant qu'il ait gardé la lenteur et la contemplation, sans doute pour venir en contrepoint du "tout tout de suite " actuel, mais, avouons-le, quelques coupes dans la première partie aurait donné un rythme moins nonchalant au film ( surtout qu'il dure plus de deux heures). Je ne dirai rien de la deuxième partie pour ne pas la déflorer, sur le même tempo que le reste du film ( au moins, une belle unité), pour peu que l'on ait gardé son âme d'enfant, elle provoque par sa douce poésie un très bel effet de surprise, d'étonnement. Il est évident que c'est effectivement cette longue et minutieuse  introduction du sujet qui permet l'émerveillement. Pour le coup, si l'on se laisse porter par les nombreuses balades du héros, voire émouvoir par la très linéaire et peu originale histoire d'amour qui se noue elle aussi lentement avec le personnage de Louise Bourgouin, on peut ressortir du film avec des étoiles dans les yeux. Mais comme je le disais plus haut, tout se mérite, il faut avoir la patience des contemplatifs. Malgré tout, on retire autant de sérénité que de beauté de ce deuxième long de Thomas Salvador, assorti d'un joli message très actuel, écologique et plaisant sur la nécessité de ralentir nos vies et de regarder le merveilleux autour de nous. 

lundi 30 janvier 2023

Tàr de Todd Field


 Après "Babylon" la semaine dernière, sort "Tàr"  une nouvelle machine à Oscars ( Cate Blanchett est archi favorite), oeuvre se situant à l'exact opposé dans le champ cinématographique. Autant le film de Damien Chazelle tente d'agripper le public façon fast food avec une succession de scènes faites pour l'épate immédiate mais sans rien pour l'esprit, autant celui de Todd Field prend le chemin inverse en n'étant jamais sympathique, jamais facile et cherchant plus à parler au cerveau. 

 "Tàr" débute comme un film bavard et intello puisque le personnage de Cate Blanchett, cheffe d'orchestre de classe internationale, répond à une longue interview sur la musique puis continue par un cours de direction d'orchestre devant des élèves obligés d'approuver ses nombreuses saillies pas toujours aimables. Les amateurs d'action sont déjà largués, les autres, qu'une presse dithyrambique a arraché à Netflix, commencent à se poser quelques questions... et ils n'ont pas fini de s'en poser. En effet, le film va nous raconter comment cette machine parfaitement huilée, maîtrisant tout avec hauteur et froideur, va petit à petit se dérégler. Dans des décors modernes, froids et impersonnel qui répondent au visage aussi froid de l'actrice ( mais où l'on va vite déceler quelques tics, rictus ) l'histoire va s'emballer petit à petit. Seulement, là où d'autres réalisateurs auraient expliquer tout de A à Z de façon didactique, Todd Field parie sur l'intelligence du spectateur, sa curiosité et, parsemant la chute de cette femme d'ellipses, d'éléments troublants ou un poil étranges, il amène le spectateur  à se poser des questions auxquelles il ne donne apparemment pas la réponse. On sort de la salle plein d'interrogations et le film trotte dans nos têtes. 

Evidemment, on est totalement épaté par l'interprétation magistrale de Cate Blanchett, ultra crédible en cheffe d'orchestre. A elle toute seule elle emplit l'écran et double le plaisir d'une mise en scène certes volontairement  elliptique mais virtuose. C'est du vrai, du grand cinéma fait pour le plaisir de la réflexion, une oeuvre mystérieuse qui donne envie d'être revu car il est certain que l'on y découvrira des éléments qui nous avaient échappé à la première vision. 



vendredi 27 janvier 2023

Festival 2023 Premiers Plans d'Angers (2)

 


Cela est désormais habituel dans les (grands) festivals, les sections dites parallèles recueillent  les petites pépites. Créée il y peu, la section "Diagonales" du festival Premiers Plans d'Angers a accueilli cette année les longs-métrages les plus intéressants, laissant à la compétition dérouler l'habituel cinéma psychologisant. Ainsi après l'envoûtant "Unrest", deux documentaires venus de l'Est ( mais produits par plein de pays européens ) nous ont enchantés. La salle était comble pour le documentaire ukrainien de Igor Ivanko "Fragile Memory", sans doute l'effet guerre ayant joué. Pourtant, le film n'allait pas vraiment vers une évocation de l'actualité ( ou à l'extrême marge) mais explorait de façon fort touchante le thème de la mémoire à travers le portrait du grand-père du réalisateur ancien grand chef opérateur de cinéma. A partir de pellicules endommagées retrouvées dans un hangar, le petit fils va partir à la recherche de tout ce que ce grand-père a filmé durant toute sa vie. Et quand l'un fait resurgir la mémoire du passé, celle du vieil homme s'estompe de plus en plus. Délicat, juste, passionnant, sans doute le film plus émouvant de ce festival. 

Un peu plus à l'Est, en Russie donc, la réalisatrice Marusya Syroechkovskaya nous a proposé son "How to Save a Dead Friend" avec précaution. Exilée en Tchéquie et en Israël, fuyant le régime de Poutine, elle comprenait bien que, vues les circonstances, on n'avait peut être pas envie de nous apitoyer sur son personnage principal, moscovite de banlieue, drogué et dans l'autodestruction. Ce montage de vidéos prises durant toutes les années où la réalisatrice a vécu avec ce jeune homme dépressif ne va sans doute qu'accentuer les clichés que nous avons sur une jeunesse russe en plein désarroi et noyant son mal être dans l'alcool et la drogue. Cependant, avec ces scènes filmées à l'arrache, mais montées très efficacement, la réalisatrice nous plonge au coeur d'une vie russe sans aucun fard et parvient à rendre un très bel hommage à cet homme qu'un pays plongé dans la noirceur a poussé vers la mort. 

Dans la compétition officielle, des films plus consensuels essayaient de défendre leur petite musique autour de thèmes rabâchés. "Tengo suenos electricos" de Valentina Maurel  ( Belgique/France/Costa-Rica) nous narrait les affres d'une adolescente partagée entre ses parents divorcés et assez toxiques. Un peu répétitif, le film n'arrive jamais à s'extraire de son côté naturaliste, filmé comme un quasi documentaire, préférant allonger inutilement certaines scènes au détriment d'un réel point de vue. "Suro" de l'espagnol Mikel Gurrea, s'il bénéficie d'une belle mise en scène ample, hésite constamment entre le drame social voire le conte écologiste pour finir par choisir la beaucoup plus convenue crise du couple ou comment les épreuves vont peut être nous rabibocher. L'allemande Annika Pinske avec " Talking About the Weather", très inspirée d'Annie Ernaux, nous parle de honte sociale, de transfuge de classe, doublés en Allemagne par cette encore séparation entre Est/Ouest. C'est sensible, parsemé de petites scènes piquantes mais ne parvient pourtant pas à complètement emporter l'adhésion peut être à cause de cette volonté à vouloir faire à tout prix art et essai en prolongeant ( oui, ici encore) des séquences avec le sentiment qu'il faut qu'on lise le désarroi sur le visage de l'héroïne alors que tout était dit et bien reçu lors de la scène. "Tigru" du roumain Andréi Tanase s'essaie à l'originalité en mêlant une chasse au tigre dans les rues d'une ville roumaine et un couple en crise. Et qui emporte le morceau du thème le plus présent ? Le couple, hélas... Enfin, et c'est peut être le meilleur de cette dernière salve, "Chien de la casse" du français Jean-Baptiste Durand, a ému et enthousiasmé la salle. Partant pour être encore une histoire vue et revue autour d'une amitié très fraternelle entre deux jeunes un peu paumés, le film réussit très vite a sortir des sentiers battus avec un personnage principal surprenant et en distillant une jolie musique décalée. Le film tient surtout par la formidable interprétation de Raphaël Quenard à la fois drôle, agaçant et touchant qui a la chance d'avoir de bons dialogues à jouer. 

Difficile de pronostiquer quelques résultats, mais Félix Moati ( membre du jury long-métrage) est remercié dans le générique de "Chien de la casse" ( qui ne démérite pas loin de là).... Sinon, comme d'habitude, le festival Premiers Plans continue à offrir aux cinéphiles et au public une remarquable programmation éclectique, apportant son lot de vedettes de Sandrine Kiberlain à.... François Hollande ( il accompagnait Julie Gayet) et son quota de belles découvertes. A l'année prochaine ! 



mercredi 25 janvier 2023

35ème festival Premiers Plans d'Angers


Si l'on regarde en journée les spectateurs des salles ( quasi toutes archi pleines) du festival Premiers Plans, le CNC doit sourire de satisfaction, on compte 75% de jeunes de moins de 20 ans ( merci les profs des lycées et autres écoles de cinéma de France et de Navarre) et 25 % de retraités ( ils ont du temps et encore de l'argent). Ce mix générationnel donne une ambiance unique à ce festival, on tape des mains très forts sur la bande annonce du festival, on rit plus bruyamment quand il faut rire, on hurle carrément quand on a peur ( réveillant ainsi quelques têtes grises) et surtout, on donne haut et fort son avis en sortant des projections. Ainsi, après le cultissime "Vertigo" d'Hitchcock, nombre de lycéens clamaient s'être ennuyé, trouvant ça trop long ou l'intrigue invraisemblable, se moquant de la bien-pensance cinéphilique de leurs profs ( qui allaient sans doute recadrer tout ça bientôt). Ce sont également les mêmes qui ont porté aux nues un court-métrage grec ( "Under the Lake" de Thanasis Trouboukis) minimaliste et très "regarde mon plan fixe de bout de bois sous la pluie comme il procure une émotion" ( très en vogue dans les écoles de cinéma) prouvant ainsi que non, ils ne sont pas tous accros aux films montés comme des clips. 
Mais si tout le monde se déplace en foule à Angers, c'est bien pour découvrir de nouveaux talents. Comme d'habitude la sélection est pointue, éclectique, variée, donnant ainsi, comme chaque année, un panorama très intéressant de la jeune création cinématographique. 
Dans la sélection officielle, nous en sommes à mi-parcours et, si le cru n'a sans doute pas encore donné tout son arôme, laissant espérer encore une vraie révélation, reconnaissons que les 5 films présentés ne déméritent pas. Tous font preuve d'une belle technicité, d'une jolie maîtrise mais labourent toujours un peu trop des sujets autobiographiques ou déjà maintes fois traités. Ainsi la fraternité ( ici littérale entre deux frères) est le sujet de "Chevalier noir" film franco/irano/allemand de Emad Aleebrahim-Dehkordi et "Nos cérémonies " du français  Simon Rieth. Si le premier pêche par un scénario assez convenu que n'arrive pas à masquer une jolie mise en scène, le second, lui, retient l'attention par une idée scénaristique originale, une image travaillée mais n'échappe pas à quelques longueurs inutiles. On nous a parlé aussi de bobos trentenaires madrilènes et de leurs amours dans "Ramona" de l'espagnole Andréa Bagney, hommage appuyé à Rohmer ( en plus pêchu) ou à Mouret ( plus énervé), film bavard donc et qui tient grâce à la tchatche de son actrice principale Lourdes Hernandez. Un poil plus politique et réussi, le film français "Fifi" de Jeanne Aslan et Paul Saintillan, s'attaque avec beaucoup de justesse, de sensibilité et d'humour aux différences de classe et tire son épingle du jeu grâce à un bon scénario et  à ses deux comédiens Céleste Brunnquell et surtout Quentin Dolmaire qui livre une interprétation qui devrait faire date dans sa carrière. Mais pour le moment, le film qui a le plus impressionné est sans doute "Aftersun" de l'anglaise Charlotte Wells, qui contrairement à ses autres confrères en compétition a choisi une narration plus personnelle et moins classique, parvenant avec un cinéma fait de petits détails à dresser le portrait magnifique d'un jeune père divorcé en vacances en Turquie avec sa fille de 11 ans. Même si le film souffre d'un quart d'heure de trop ( en retardant l'arrivée du film dans son vrai sujet), l'émotion était là, forte, et les chemins pris pour y amener le spectateur franchement originaux. Du vrai cinéma créatif !
Cependant, c'est dans la compétition parallèle intitulée "Diagonales" que l'on a découvert sans doute le film le plus enthousiasmant de ce début de festival. Non, ce n'est pas "Astrakan" du français David Depesseville, film autour de violences familiales qui pâtit d'un scénario mal fichu que la mise en scène tellement classique n'arrive pas à faire oublier mais bien le film Suisse de Cyril Schaublin "Unrest" . Attention, nous ne sommes pas dans un film mainstream, mais bien dans une oeuvre comme en voit rarement sur les écrans. Le réalisateur nous conte la vie d'une poche d'anarchistes dans un village Suisse au 19 ème siècle et  que l'industrie horlogère qui emploie cette population essaie de pousser vers une économie ultra libérale inspirée du taylorisme. Dit de cette façon on pense film politique rude. Politique oui, mais avec une mise en scène extraordinaire, des cadrages d'une beauté hallucinante et le tout avec une douceur Suisse étonnante. Un film qui vous grandit, vous fait réfléchir et vous fait aimer le cinéma ! 
Quelques mots des courts-métrages en compétition : les jeunes réalisateurs français sélectionnés se montrent très narratifs et classiques. Dans le lot une pépite pleine de charme, alliant sens de la mise en scène, du dialogue et deux jeunes comédiens qui créent un duo de comédie assez inédit à l'écran. Je parle de "Ville éternelle" de Garance Kim qui, s'il n'obtient rien à ce festival, serait une grosse injustice. Côté courts-métrages étrangers ( pas encore tous projetés) le documentaire anglais "Haulout" réalisé par Evgenia Arbugaeva et Maxim Arbugaev sur l'échouage de milliers de morses en Sibérie a fait très forte impression. 


"Unrest" sortira en France le 12 avril prochain sous le titre "Désordres". 

 

dimanche 22 janvier 2023

A qui la faute de Ragnar Jonasson


Jusqu'à présent Ragnar Jonasson se contentait d'écrire des petits polars sans prétention, avec jeune policier sympa dont on suivait la vie autant que ses enquêtes juste originales ou exotiques parce que se déroulant en Islande ( et, ce, malgré cette déferlante islandaise dans le domaine du roman policier). C'était simple, pas compliqué, pas effrayant, juste agréable comme roman de détente, une sorte de cosy mystery venant du froid. 
Avec ce nouveau one shot sans héros récurrent, Ragnar Jonasson s'essaie au huis clos entre amis qui dégénère. Force est de constater que le résultat laisse très sceptique et démontre ses limites en tant qu'auteur de polar inspiré. On y retrouve les ingrédients habituels, à savoir des amis partis pour un week-end cool qui se retrouvent coincés par un blizzard imprévu. Evidemment de  vieilles histoires passées vont resurgir et rendre l'atmosphère lourde, très lourde... Sauf qu'ici, rien ne fonctionne vraiment, ni les personnages étrangement peu sympathiques et assez flous, ni les pseudos rebondissements sensés nous faire frémir, très vite fort mal engagés avec un premier effet soit disant horrifique mais surtout improbable. Dès lors le scepticisme gagne le lecteur, ne le quittera jamais et le suspens prévu tourne court. On arrive à péniblement à la fin en ayant la fâcheuse impression que Ragnar Jonasson est peut être sympathique, mais reste un auteur assez moyen. Sur la couverture, habile, The Times se demande s'il est le meilleur auteur de romans policiers de notre époque. La réponse est volontairement laissée en suspens et la réponse après la lecture de cet opus, est sans équivoque : non ! 
 

samedi 21 janvier 2023

Babylon de Damien Chazelle


 "Babylon", est un film assez schizophrène. Alors qu'il essaie durant plus de trois heures de montrer toute la magie du cinéma, avec un réalisateur jouant d'une caméra virevoltant dans des décors pharaoniques, enchaînant des scènes conçues pour en foutre plein la vue, l'unique et seul message qui ressort de ce maelström d'images, est que le cinéma est fini, fichu, kapout.  Godard disait la même chose il y a quelques années sous la forme d'une sorte de projection diapos beaucoup moins onéreuse ( "Le livre d'images"), certes plus hermétique ( pour ne pas dire rasoir) et qui d'ailleurs inspire Damien Chazelle puisque une des dernières séquences du film ( son unique message donc) s'en inspire grandement.  

Avant ce triste constat, le film reprend le thème principal de chefs d'oeuvre comme "Chantons sous la pluie" ou "Boulevard du crépuscule", la période charnière que fut le passage du muet au parlant. De ce qui est considéré comme un âge d'or, le film en compile tous les excès dans deux longues séquences survoltées, véritables vitrines du film. La vitrine est clinquante, forcément creuse puisqu'ici cette évocation n'a que pour but de montrer la maestria du metteur en scène. On ne s'ennuie pas mais le côté petit génie jouant des drones, des steadicams et du montage clipesque (même s'il se calme dans la deuxième partie du film) laisse entrevoir que malgré les évocations des célébrités de l'époque ( et pas que les acteurs !), il n'y a que la démesure qui fait office de cinéma. Et quand le filme plonge dans les entrailles de l'enfer, la symbolique démonstrative et appuyée finit de rendre l'ensemble pas des plus profonds. 

On notera que le film permet encore une fois à Brad Pitt d'incarner un rôle à possible Oscar. Si Margot Robbie est impeccable dans la démesure, son physique très actuel est parfaitement anachronique dans les années 30. Si je devais faire un comparatif avec le fadasse précédent film de Damien Chazelle ( "La la Land" ), je dirai en progrès. 

jeudi 19 janvier 2023

Marées de Sara Freeman


 Disons-le d’emblée, cette histoire de femme venue de nulle part et qui semble fuir un passé forcément terrible ou traumatisant n’est pas d’une grande originalité. On a déjà lu cela cent fois et pourtant, ici, cela fonctionne très bien. Sara Freeman arrive à imposer très vite  une  belle atmosphère mélancolique. Son héroïne, tour à tour triste, effrontée, perdue, aimante, discrète ou farouche, échappe aux clichés. L’empathie est là, on dort avec elle dans ce grenier obligatoirement pas des plus confortable, on ressent le vent qui annonce l’hiver, on s'imprègne de cette atmosphère de station balnéaire délestée de touristes qui va si bien avec l'humeur de l'héroïne. Même si on ne la comprend pas toujours, on accepte ses petites colères comme ses coups de blues, on la suit avec empathie en espérant un possible redoux pour sa vie si triste. L’histoire d’amour naissante avec son employeur donne l'onde de chaleur espérée. Mais comme la marée du titre, on craint qu'après la plénitude vienne le reflux....

Ce premier roman ( salué par la critique nord-américaine), possède une douce musique, une façon très gracieuse et habile de poser des mots simples sur toute une palette d'émotions. Avec un montage en courts paragraphes, comme une peinture pointilliste, il dresse le portrait très sensible d'une femme à la dérive et parvient à émouvoir et retenir l'attention avec finalement peu de choses. C'est de la dentelle et, assurément, Sara Freeman s'avère une très habile dentellière.


mardi 17 janvier 2023

Oiseaux de passage de Fernando Aramburu


Dès la lecture du premier des 12 chapitres que compte le nouveau roman de Fernando Aramburu ( connu pour "Patria" en 2018), l'impression de lire le grand livre d'un grand écrivain est immédiate et cette impression ne nous quitte jamais durant plus de 600 pages ( oui, c'est gros, c'est lourd car un grand format de chez Actes-Sud, c'est dense mais, c'est tellement prenant que l'on oublie tout de suite ce qui peut apparaître comme un frein à lecture). 
Là où l'on reconnaît le talent d'un grand écrivain, c'est comment avec un sujet peu vendeur ( les derniers mois d'un cinquantenaire madrilène, divorcé et vivant seul avec son chien), en quelques lignes, il attrape son lecteur pour ne jamais le lâcher. Toni, le personnage principal et narrateur, a beau être misogyne, pas réellement sympathique, râleur, un peu vieux con, sexuellement insatisfait, perdu dans un monde moderne qui le dépasse, jamais on n'a envie de l'abandonner, ni même de lui tordre le cou. La plume d'Aramburu sait le rendre profondément humain et lui donner un vrai regard, une intensité réelle, un savant mélange d'humour grinçant, de cynisme, de désarroi. Nous sommes, pour situer l'esprit du roman, avec une sorte de personnage à la Houellebecq ( mais de ses débuts, du temps où il était encore fréquentable) qui va nous faire observer avec encore beaucoup plus d'aisance et d'intelligence décapante que l'auteur français, une réalité contemporaine à la multiplicité désarçonnante. Sans beaucoup de péripéties, mais avec un sens du détail, de la construction dramatique formidable et l'ajout de quelques personnages secondaires particulièrement bien vus ( une ex-femme détestée, un ami tout aussi perdu que lui, un fils pas tout à fait fini,  une ancienne fiancée collante et une poupée en silicone), "Oiseaux de passage" passionne, divertit, surprend comme peu de romans actuels arrivent à le faire et surtout jamais vouloir être moralisateur ou donneur de leçon. Comme tous les très bons livres, on en ressort heureux parce que l'on a été bousculé, dérangé, ému, étonné, amusé mais aussi et surtout, on a une vision du monde un poil enrichie. Un grand roman vous dis-je ! 

 

Brancusi contre Etats-Unis de Arnaud Nebbache



L'album s'ouvre par une plongée dans l'atelier de Rodin dans lequel le jeune Brancusi joue les arpètes. Chez ce maître de la sculpture classique il y est toutefois question d'espace, d'air sculpté par l'oeuvre... réflexions qui trouveront écho des années plus tard quand Brancusi présentera ses oeuvres si éloignées en apparence des celles de son formateur.
L'album raconte la controverse qu'a provoqué aux Etats Unis en 1927 "L'oiseau" de ( donc) Brancusi , sculpture résolument moderne, quasi abstraite et marquant ( avec quelques autres ) le passage de cet art dans l'abstraction. Le procès intenté par Brancusi aux USA pour que son oeuvre ne soit pas considérée comme un simple objet manufacturé ( et donc sujette à une taxe) est donc le thème principal et totalement passionnant de ce roman graphique. Les débats sont relatés ici avec une grande clarté et un souci quasi pédagogique, projetant le lecteur sans qu'il s'en rende compte dans un univers de réflexions intenses, au coeur de l'éternel débat des classiques et des modernes. Mais l'album ne s'arrête pas là et suit aussi la vie de Brancusi, ses interrogations sur l'essence même de travail et des recherches de ses confrères qui, à la même époque révolutionnaient leur domaine de compétence ( Duchamp, Calder, Jean Prouvé, ...). Autant dire, qu'en quelques pages cet album synthétise avec bonheur toute une période d'intense créativité mais aussi de questionnements sur l'art autant chez les artistes que pour le public. Et si, personnellement, certaines planches très, trop stylisées, m'ont paru manquer de lisibilité, la palette de couleurs choisie, le dessin quand même très inspiré, résolument moderne, rend un très bel hommage à cet artiste et confère à cet album une grâce et une originalité qui complètent à merveille son propos.
Sans doute un des plus beaux albums de ce début d'année.


 

dimanche 8 janvier 2023

Joyland de Sahim Sadiq


Qui aurait pu imaginer qu'un premier film venant du Pakistan ( !!!)  puisse infliger une telle claque aux centaines de films déferlant sur nos écrans depuis des mois et à nous spectateurs français ? "Joyland" s'annonce d'ors et déjà comme un grand film qui fera date. Ici, tout est réussi, image, interprétation, regard de cinéaste et surtout scénario. Quelle audace, quelle liberté, quelle intelligence ! 
Le film a été vendu comme un peu sulfureux, en mettant en avant la relation d'une homme marié et d'une trans. Comme toute publicité, cela est trompeur, car dans le film, ce n'est pas le vrai sujet. Sa force vient en partie du fait que cette relation est présentée comme normale. Le héros tombe amoureux et qu'importe la personne. Cela aurait pu être une autre femme, un homme, ici c'est une trans, point final. L'enjeu du film se situe ailleurs, dans la place des hommes dans cette société éminemment patriarcale. Là, Sahim Sadiq, déploie son talent, de scénariste, de réalisateur ( d'auteur donc) en se montrant on ne peut plus ouvert. Le sujet se prêtait à quelques personnages méchamment caricaturaux, jamais c'est le cas ici. Chacun à droit à un regard on ne peut plus juste, avec ses certitudes mais aussi les failles qui vont s'entrouvrir durant cette histoire.  Tous les personnages sont magnifiquement filmés et interprétés, en douceur, mais également en profondeur, avec une élégance de mise en scène remarquable. 
La maîtrise d'un scénario dont l'intensité va crescendo, happe le spectateur durant deux heures ( même si, par-ci par-là, quelques petites longueurs peuvent apparaître) et donne une vraie leçon à toute ces productions inabouties que l'on voit habituellement. Un des très  grands films de 2022 ( puisque sortie fin décembre).