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mardi 17 janvier 2023

Brancusi contre Etats-Unis de Arnaud Nebbache



L'album s'ouvre par une plongée dans l'atelier de Rodin dans lequel le jeune Brancusi joue les arpètes. Chez ce maître de la sculpture classique il y est toutefois question d'espace, d'air sculpté par l'oeuvre... réflexions qui trouveront écho des années plus tard quand Brancusi présentera ses oeuvres si éloignées en apparence des celles de son formateur.
L'album raconte la controverse qu'a provoqué aux Etats Unis en 1927 "L'oiseau" de ( donc) Brancusi , sculpture résolument moderne, quasi abstraite et marquant ( avec quelques autres ) le passage de cet art dans l'abstraction. Le procès intenté par Brancusi aux USA pour que son oeuvre ne soit pas considérée comme un simple objet manufacturé ( et donc sujette à une taxe) est donc le thème principal et totalement passionnant de ce roman graphique. Les débats sont relatés ici avec une grande clarté et un souci quasi pédagogique, projetant le lecteur sans qu'il s'en rende compte dans un univers de réflexions intenses, au coeur de l'éternel débat des classiques et des modernes. Mais l'album ne s'arrête pas là et suit aussi la vie de Brancusi, ses interrogations sur l'essence même de travail et des recherches de ses confrères qui, à la même époque révolutionnaient leur domaine de compétence ( Duchamp, Calder, Jean Prouvé, ...). Autant dire, qu'en quelques pages cet album synthétise avec bonheur toute une période d'intense créativité mais aussi de questionnements sur l'art autant chez les artistes que pour le public. Et si, personnellement, certaines planches très, trop stylisées, m'ont paru manquer de lisibilité, la palette de couleurs choisie, le dessin quand même très inspiré, résolument moderne, rend un très bel hommage à cet artiste et confère à cet album une grâce et une originalité qui complètent à merveille son propos.
Sans doute un des plus beaux albums de ce début d'année.


 

lundi 19 décembre 2022

Le tiercé de la mort ( Les nouvelles enquêtes de Ric Hochet, T6) de Simon Van Liemt et Zidrou


La reprise des vieux héros de BD d'antan ( je parle de périodes que les moins de cinquante ans ne peuvent connaître) reste pour les éditeurs un excellent filon. Astérix, Lucky Lucke, pour ne citer que les plus célèbres caracolent en tête des ventes ( seul Tintin ( Hergé ne voulait aucune reprise) et encore Gaston Lagaffe ( en procès à l'heure actuelle) échappent à ce que dans le métier on appelle un reboot. Moins connu que les précédemment cités, jamais adapté en film ou téléfilm ( comme Blake et Mortimer ) , Ric Hochet, journaliste/détective, a enchanté durant presque un demi-siècle les grands enfants ou ados ( peut être plus en Belgique). Les premières aventures parurent dans le journal Tintin au début des années 60 signées André-Paul Duchâteau au scénario et Tibet au dessin. Cela dura jusqu'en 2010 avec un total de 78 albums et 10 millions d'exemplaires vendus... de quoi donner des idées à son éditeur de continuer sur cette bonne lancée. En 2015, Le Lombard trouve un dessinateur et demande à Zidrou de prêter son talent pour des scénarios qui rajeunissent un peu la série. Cela doit fonctionner puisque voici que paraît le sixième tome ....
Dès l'ouverture de l'album, on voit tout de suite que niveau dessin, on a modernisé à l'extrême...ou au plus simple. Simon Van Liemt ne démérite pas mais nous sommes loin de la patte de Tibet ( et des décors soignés et précis de ses assistants qui faisaient beaucoup au charme de la série). Le trait nerveux, un peu épuré, peut être encore un peu maladroit surprend voire déçoit les fans. Ce qui change par contre, et en bien, c'est effectivement le scénario de Zidrou, beaucoup plus porté sur l'humour et nettement plus moderne ( exit le côté policier soft pour jeunesse sage éprise d'aventures ainsi qu'une vision très monolithique des personnages, bonjour les femmes délurées, les faits de société et des intrigues plus polars que les anciens mélanges de fantastique et de James Bond de seconde zone) et sortant d'une époque très imprécise pour se dérouler dans la France d'après 1968.
Dans ce tome 6, se déroulant en 1970, les femmes sont plus délurées ( même les concierges dont l'esprit semblait coincé au sortir de la dernière guerre...), portent des mini-jupes ( mais pas les concierges) et les français continuent de jouer au tiercé. On suit l'intrigue sans mal, tarabiscotée à souhait ( comme dans la série originale), bourrée de grosses ficelles( idem). Zidrou y met toujours en scène un Ric Hochet courageux, se relevant de tous les coups de poings, pieds ou explosions, roulant toujours en Porsche jaune ( inévitablement détruite à un moment ....mais que son salaire, sans doute mirobolant de journaliste à "La rafale", lui permet de renouveler illico) mais y rajoute force clins d'oeil au passé BD du journaliste ou à d'autres héros ( ici Cubitus mais aussi, plus surprenant Scoobidoo) et des personnages hauts en couleur et aux dialogues à l'humour simple mais réjouissant. 
Ces nouvelles aventures permettent de retrouver, un héros plus sympathique que dans la première version car plus proche de la réalité ( il a au moins une fiancée avec qui il couche). Ce genre d'album s'adresse surtout aux nostalgiques où la BD comme ses lecteurs se prenait moins au sérieux, ne visant qu'à faire passer un bon moment sans prétention. Dans ce cadre là, c'es





 

jeudi 8 décembre 2022

Vivre en Macronie T5 de Allan Barte


Macroniens, membres assidus de la LREM, il n'est pas certain que ce recueil de dessins soit pour vous... quoique.... il est toujours temps de changer d'avis ( sauf si vous êtes riches ou très riches).
Cela fait maintenant 5 ans, depuis que nous avons élu Emmanuel Macron à la présidence de la République, qu'Allan Barte publie sur le net ses dessins réagissant à la gouvernance de celui qu'on appelât bien vite Jupiter. Au départ déjà critiques, mais toujours dans l'humour, ses dessins avec ce tome 5 ont une autre tonalité. Au fil du temps, en étant un bon observateur de la vie politique ( on n'a pas une maîtrise de sciences politiques pour rien), le dessinateur laisse poindre sa colère devant ce pouvoir au service des riches et ( je résume) cherchant surtout à casser notre service public. L'humour se fait plus acide, on rit un peu plus jaune mais on aime quand même ce regard à nul autre pareil qui nous permet de nous sentir un peu moins seul. 
Rien de tel que quelques exemples  de ses dessins pour vous mettre en appétit ( ou vous faire fuir, mais là, je ne peux rien pour vous!) . 





Ces trois dessins ne sont pas dans ce tome 5 ( mais seront dans le suivant) car plus récents. 
Il me faut préciser qu'Allan Barte ne publie dans aucun journal ( n'en n'a d'ailleurs pour le moment pas envie). On peut le retrouver sur les réseaux sociaux ( Instagram, Facebook et Tweeter) et ne vit que des subsides que veulent bien lui donner ses fans ( de plus en plus nombreux heureusement) et ainsi conserver sa liberté de ton. Il est publié chez un petit éditeur ( Ant éditions) et ses albums se trouvent dans les très bonnes librairies ... et ici ce n'est pas une formule puisque ces librairies sont au nombre 8 dans toute la France ! Si vous avez envie de découvrir cet album, un libraire lambda vous le commandera (  mais il ne faudra pas être pressé). Pour un service plus rapide, passez directement par la maison d'édition ( en plus vous recevrez avec l'album une planche de graines à semer et un bon pour faire planter un arbre .... au moins, eux essaient de faire quelque chose pour la planète ....puisque les riches pollueurs et les actionnaires passent avant pour notre président ). 
Ce billet fait presque de la promo avec connivence.... Je ne connais pourtant pas Allan Barte, j'aime ses dessins c'est tout. Et pour bien enfoncer le clou, voici le lien de son éditeur :
https://www.ant-editions.com/
Les 5 tomes de "Vivre en Macronie" feront un très beau cadeau de Noël pour votre cousin LREM tout comme pour n'importe quelle personne un peu dans l'opposition.... un large spectre donc.... Dommage que l'on ne puisse pas les trouver plus facilement ! 

 

vendredi 28 octobre 2022

Hollywoodland t1 d'Eric Maltaite et Zidrou


Hollywood sera centenaire en 2023. Je parle des fameuses lettres géantes qui surplombent le quartier, les studios de cinéma s'étaient installés bien avant. Pour cette occasion et parce que Zidrou le scénariste est ( entre autre) passionné de cinéma, avec son compère Eric Maltaite, ils ont décidé de leur rendre un hommage particulier avec cette série en 2 tomes ( le prochain paraîtra en juin 2023). 
L'album se découpe en 9 courtes histoires de 5 planches  qui ne sont pas des anecdotes mille fois racontées, mais une évocation de cet univers via les petites mains du secteur ( starlettes, scénaristes, costumières, dresseurs d'animaux, ...) mises en scène dans des récits tragico/comiques. On retrouve tout l'humour, la verve mais aussi la sensibilité de Zidrou qui jette un regard sans concession en montrant les coulisses de cette usine à rêves qui n'était, sous les paillettes ou derrière les projecteurs qu'un hangar à cauchemars. On admire la virtuosité du scénariste, surtout que chaque histoire se trouver en lien avec les autres par certains personnages déjà croisés qui réapparaissent au détour d'une rue, d'une avant première. Le dessin d'Eric Maltaite, magnifiquement expressif ( sublimé dans une édition en noir et blanc à tirage limité chez CanalBD) prend un évident plaisir à mettre en scène cet univers où l'on notera qu'en plus de croquer des personnages formidablement vivants, il se régale à dessiner les somptueuses et imposantes voitures américaines des années 40 (?) ...50 (?) ( avis aux amateurs). 
A la fois nostalgique et drôle, cet album est un bel hommage à tous les soutiers d'une industrie qui fait de moins en moins  rêver... 







 

vendredi 14 octobre 2022

Libération, nos années folles 1980-1996 de Marie Colmant, Gérard Lefort et Pochep



Ce roman graphique,  pour qui lit depuis des décennies ce journal et qui plus est a dévoré les chroniques de Marie Colmant et Gérard Lefort, possède un parfum de madeleine évident. Reviennent donc les souvenirs des années 80 avec le fantastique supplément de l'époque ( un peu évoqué dans cet album) "Sandwich" avec ses dizaines de pages de petites annonces de rencontres sexuelles de tout genre à faire passer les Tinder et Grindr d'aujourd'hui pour de petites rosières bien timides et guère inventives. 
Si j'évoque cet encart du samedi, c'est que les auteurs ont débuté à cette époque et ont incarné par leurs papiers drôles et piquants le parfait contrepoint journalistique cet esprit libre et frondeur. 
Quarante après, restent les souvenirs. Un peu de nostalgie parcourt le récit, teinté d'humour bien sûr mais  contant l'histoire des plus belles années de ce journal de gauche. Et comme nos deux larrons auteurs travaillaient au service culture ( cinéma et mode) on a droit à quelques anecdotes autour de stars mortes ( ça évite les remarques ou les procès) comme Belmondo, Montand,... mais font pudiquement grâce de pas mal de leurs éclats critiques qui firent hurler le monde du cinéma et de la mode. 
Ceux qui n'ont pas connu cette époque ne seront nullement largués ou ne feront pas la fine bouche, car, c'est un peu "les belles histoires de tata Marie et tonton Gérard" qui nous sont contées en courts chapitres thématiques, émaillés de portraits hommages des figures emblématiques du journal.  Les seize années évoquées ici, retracent avec bonheur toute une époque d'une bulle, certes parisienne, fort libérée et inventive, mais qui fit face aussi à l'épidémie du SIDA qui, ici, et peut être plus qu'ailleurs, faucha pas mal de membres de l'équipe. 
Cependant, grâce à l'humour des deux confrères et au dessin franchement réussi de Prochep ( Ah... Marguerite Duras !!!), le sourire et le rire l'emportent largement sur la tristesse. Anciens lecteurs ou pas, jeunes ou plus matures, cinéphiles ou pas, cette BD hommage est un pur régal. 



 

mardi 27 septembre 2022

Si les hommes avaient leurs règles de Camille Besse et Eric Le Blanche


 


 En partant de ce postulat dont on devine bien le résultat, les deux auteurs de cet hilarant album ne se contentent pas de phosphorer autour de cette supposition mais de brosser en creux comment les hommes depuis la nuit des temps ont cantonné les femmes dans le rôle de figurantes utiles pour les soins domestiques et leur satisfaction sexuelle.

La première couche, au premier degré de lecture, si les hommes avaient eu des règles, ils les auraient transformées en signe de pouvoir et de puissance, ce que démontrent avec un humour dévastateur tous les gags égrenés au fil de la centaine de pages ( en admettant toutefois que les femmes n'en ont pas été capables ...mais dans un réel où l'on est écrasé... pas eu l'occasion). Cette affirmation tellement évidente cache un deuxième degré qui renvoie à une lecture, du coup beaucoup plus féministe ( et donc réjouissante,... j'assume), où tous les ressorts de pouvoir sont dézingués avec une jouissance bienvenue, des religions au pouvoir politique en passant par l'entreprise ou les arts. 
Autant dire que si vous considérez que les femmes sont quantités négligeables et que votre virilité se cantonne à la longueur de votre sexe quand il arrive à bander, cet album n'est pas pour vous ( d'ailleurs vous n'aurez même pas envie de l'ouvrir considérant les règles pour une affaire de bonne femme et évacuant cette idée débile d'un geste prétendument viril). Les autres, sont qui ont de l'humour, qui croient aussi à un monde plus apaisé entre hommes et femmes, vous êtes chanceux, vous allez rire aux éclats intelligemment. Avouez que c'est aubaine à ne pas laisser passer ! 


( désolé pour la lisibilité de cette planche...)

vendredi 29 octobre 2021

Choco-boys de Ralf König


C'est une sacrée bonne idée d'avoir demandé à Ralf König de faire son Lucky Luke. Certes l'auteur allemand, avec son oeuvre résolument gay derrière lui, s'est vu demandé de ne pas offrir à l'homme qui tire plus vite que son ombre une sexualité mais quand on lit le résultat, l'univers du héros a été sacrément dépoussiéré. 
Tout en gardant ses thèmes favoris ( et surtout sa lutte incessante contre l'intolérance), reprenant tous les codes de la série ( Dalton, Calamity Jane, cow-boy solitaire, arrivée de nouveautés dans un ouest américain plouc) et jouant magistralement de ceux de la culture gay,  Ralf König nous offre une histoire hilarante. Lucky Luke plus viril/macho car dessiné avec un gros paquet, érotisé au maximum ( nous verrons pour la première fois ses tétons) va rendre fou de peur mais aussi de désirs un ouest pas encore tout à fait prêt à accepter la différence. Il traîne sa nouvelle dégaine dans un ouest assez bousculé après l'affaire de "Bareback Montain". Il doit convoyer un cocasse troupeau de vaches suisses ( mauves bien sûr!), choisit un aide rejeté par la société du coin ( parce que roux mais suspecté d'être gay) et y croisera une Calamity Jane lesbienne ( ce qui semblait être le cas dans la réalité). 
Le scénario, habilement troussé dans un jeu de flash-back faisant oublier la nécessité de respecter absolument tous les codes de la série, démontre, s'il le fallait, combien Ralf König est un maître du vaudeville et de l'humour. Passé à sa moulinette, Lucky Luke prend un sérieux coup de jeune et de modernité. On s'amuse franchement dans cet hommage, qui n'est pas seulement une curiosité mais bel et bien un album très réussi. 



 

samedi 2 octobre 2021

Alice Guy de Catel et Bocquet

 


Alice Guy fut la première réalisatrice de cinéma  au monde. Une fois que l'on a dit ça, avec un peu de fierté parce que française mais aussi beaucoup de remords car longtemps oubliée par les historiens de cinéma, on n'a pas dit grand chose sur la vie de cette pionnière du 7ème art. Heureusement, le duo Catel et Bocquet, avec leur talent habituel, remettent magnifiquement en lumière cette femme qui a su s'imposer dans un univers uniquement masculin. 

On le sait la femme, même encore de nos jours dans certains esprits arriérés, ne peut pas s'intéresser à la technique. Imaginez-vous à la fin du 19ème siècle, alors que des inventeurs comme Thomas Edison ou les frères Lumière tutoient l'Olympe de la célébrité, la hardiesse qu'il a fallu à une jeune femme pour parvenir  à s'insérer dans cet univers essentiellement masculin, y imposer, autant ses idées marketing pour attirer les foules dans les premières salles de projections publiques que cinématographiques pour tourner des courts-métrages ( le premier en 1896 !) ? Tout cela et bien plus ( car elle traversera l'Atlantique et connaîtra aussi une petite carrière d'abord à New-York puis à Los Angeles ) nous est raconté avec brio dans ce roman graphique impeccable. On y retrouve la rigueur d'un scénario bourré d'anecdotes et le dessin très ligne claire de Catel Muller dont la formidable lisibilité permet une lecture agréable y compris pour les lecteurs pas vraiment bédéphiles. Et comme ce roman graphique est complétée par un supplément de près de 70 pages de documents biographiques, on peut dire qu'il apparaît désormais comme un ouvrage de référence sur Alice Guy mais aussi de toute cette époque foisonnante des pionniers du cinéma. 

Encore une fois, après Joséphine Baker, Olympe de Gouges et Kiki de Montparnasse, Catel et Bocquet réussissent à nous emporter dans un récit aussi documenté que sympathiquement militant. 

vendredi 10 septembre 2021

Animal Social Club de Hervé Bourhis


 Se moquer du milieu du cinéma, cible facile mais ô combien propice à la satire, n'est pas un sujet original. En racontant la production d'un film, Hervé Bourhis aborde le sujet par une porte détournée. Nous suivons un couple mal assorti, tous deux scénariste,  forcément branchés mais dont on peut douter du talent. Mais la qualité importe pourvu que l'on trouve par n'importe quel moyen du flouze pour produire un film évidemment présenté comme bankable. Ils démarchent différents guichets provinciaux ( les conseils régionaux aiment à apparaître aux génériques des films), flattent du vieux réalisateur mythique, essaient de cajoler de la vieille actrice comme du youtubeur ou de la jeune chanteuse à succès. 

Rien de franchement original dans cette histoire que l'on suit toutefois sans déplaisir. Le trait sec et nerveux accentue la caricature et l'on se prend au jeu à essayer de trouver les sources d'inspiration ( Godard ? Deneuve ? Pomme ? ...). La dernière partie voit apparaître un élément scénaristique qui semble destiné à perdurer et que l'on commence à retrouver un peu partout : l'épidémie ( de Covid ou autre), ici, permettant un final plutôt cocasse, virant presque vers le fantastique. 

"Animal Social Club" permet de passer un agréable petit moment sans que jamais on se dise que l'on tient là le pamphlet ultime sur le cinéma. Mais tel qu'il est , il peut plaire...




mercredi 1 septembre 2021

Corto Maltese /Océan Noir de Martin Quenehen, Bastien Vives d'après l'oeuvre d'Hugo Pratt


 Son créateur, Hugo Pratt, n'était pas contre, son éditeur historique l'a fait ! Corto Maltese revient dans de nouvelles aventures, avec au crayon ( tablette graphique ?) le très talentueux Bastien Vivès. Ca sent la machine à cash espérant un flot d'acheteurs chez les nostalgiques du célèbre pirate.... et chez les fans du dessinateur. 

Si au niveau dessin, le choix s'avère judicieux tant le trait original, noir et blanc de Bastien Vivès paraît le parfait compromis entre respect et modernité ( sans compter qu'en plus d'être déjà dans l'écurie Casterman, l'auteur,  est, semble-t-il, un fan absolu du marin voyageur), on peut penser que le récit d'aventures s'éloigne énormément de son univers habituel, plus psychologique. C'est sans doute pour cela qu'un scénariste se soit chargé de cette histoire. 

Le résultat, pour moi pas vraiment fan de Corto Maltese découvert à 10 ans dans Pif Gadget en 1969 ( et alors plutôt décontenancé par ce style radicalement différent face à Pifou ou Placid et Muzo) mais admirateur des albums de Bastien Vivès, reste mitigé. Le récit d'aventures et d'actions, rapide, avec un héros qui se retrouve toutes les 10 pages en grand danger et qui s'en sort toujours avec des facilités de scénario inhérentes au genre, sans grande psychologie évidemment, ne m'emballe guère ( même en essayant de redevenir l'enfant que je ne suis plus). L'histoire mêlant quête d'un objet mythique inaccessible ( ici une tête en or péruvienne), services secrets divers ( Japonais et américains), retrouvailles avec quelques figures récurrentes de la série ( Raspoutine), voyage évidemment et cet humour froid distillé par le héros toujours un peu mystérieux plaira sans nul doute aux fans du héros qui ne seront bousculés que par l'époque puisque dorénavant, sans prendre une ride, Corto vit au début du 20 ème siècle. Le dessin de Bastien Vivès, plus détaillé que d'habitude, fait parfaitement le job et donne une jolie ambiance à l'ensemble. Cependant, 50 ans plus tard, on ne lit plus de la BD de la même façon ( surtout si l'on se réfère aux précédents albums solos du dessinateur). "Océan Noir" plonge plus dans l'action facile.... On peut aimer ou trouver cela un peu daté. Reste le dessin de maître Vivès... C'est toujours un plaisir visuel...




vendredi 7 mai 2021

Discongraphie de Emmanuel Reuzé et Jorge Bernstein


 "Allumer le pneu, allumer le pneu

Et que ça schlingue sur la bretelle de l'A22

Allumer le pneu, allumer, le pneu

Et enfumer à moitié la ville d'Evreux. "

( extrait d'une parodie du groupe les Goguettes sur "Allumer le feu")

Cet album concept, ne parodie pas les chansons mais bien les pochettes de disque ( voire de CD)....le disque étant une chose noire que l'on a vendu sous une pochette en papier durant plus de deux décennies et qui, quand on le posait sur un appareil adéquat ( tourne-disques) faisait entendre la voix d'une chanteur ou d'une chanteuse voire de tout un groupe de musiciens. ( note à l'attention de la jeune génération branchée sur Diseur ou Potifaille et pas encore gagnée par l'utilisation d'une platine).  

On y trouvera la revisite totalement barrée d'une cinquantaine de pochettes avec un petit plus : l'avis du disquaire, personnage qui apparaît dans quelques planches tout aussi croquignolettes, véritable hommage à une profession en voie de disparition. Effet double détente garanti. Si l'oeil se précipite sur la page de gauche avec la photo du disque ( par exemple Indochien chante "L'avant terrier", avec photo ad hoc), il se pose ensuite sur le court texte du professionnel ( à droite) , avec style musical ( ici : Rock'n Dog) et classé dans "Fluide de wouf". Le texte est un festival de jeux de mots, de calembours  et autres jeux polysémiques. Pour Indochien, les auteurs signalent, entre autre,  que l'album ne manque pas de mordant. "Le chanteur ( un peu cabot) connu pour ses prestations à poil sur scène, aboie des textes plein de rage..." Etc, etc...

Voilà, vous êtes prévenus, ce n'est pas du tout sérieux, potache à l'extrême, mais follement drôle et quand même assez inventif. Jorge Bernstein ( au scénario ) a dû s'amuser comme un petit fou ( et nous aussi par ricochet) et l'on retrouve au dessin ( aux photos de pochettes ? ) Emmanuel Reuzé ( oui, celui qui dessine "Faut pas prendre les cons pour des gens"). Au final, un album ( quasi format CD) qui réjouira tous les amateurs de musique et surtout ceux qui ont envie de rire sans se prendre la tête . 




vendredi 16 avril 2021

Fluide de Joseph Safieddine, Thomas Cadène et Benjamin Adam

 


Fluide, mot à la mode s'il en est, ( notamment avec "genderfluid", n'est peut être pas le terme idéal pour qualifier cette BD qui peut laisser son lecteur dans un état glacial. 

Pourtant cela démarre pas mal, moderne, actuel. un couple trentenaire, branchouille, lui dans la BD, elle dans le cinéma. Ils sont heureux mais la partie féminine du couple a envie d'autre chose et l'exprime. Cet autre chose est pour l'héroïne, l'envie d'une aventure avec une femme. Lui le prend mal, ne comprend pas cette envie même si on lui propose de son côté de tester d'autres désirs, d'autres corps. Mais femme ne varie pas et laisse notre mâle avec son questionnement teinté d'une certaine jalousie. Et ce n'est pas son collègue de BD, célibataire endurci, ne faisant rien sexuellement de sa liberté qui va le réconforter. Cependant, cette remise en cause du couple, pour eux ne peut être que fictionnelle ( quels machos, quelle vue d'esprit courte pour des jeunes d'aujourd'hui !)et va donc les inspirer dans leur travail en la transposant à leur héros dessiné William...

Si les premières planches accrochent le lecteur, la suite, cette mise en abyme d'une mise en abyme qui sera un peu plus tard reremise en abyme ( ça fait beaucoup au final) manque sérieusement de fluidité à la lecture et d'intérêt. Si on y ajoute un personnage principal assez obtus, pas du tout open, rivé aux conventions conventions sociales du couple et qui peut être ne progressera qu'après un final lorgnant sur "Eyes Wide Shut".  Rêve? Fiction?  Réalité ? Retour à la bonne vieille norme ? On ne sait trop...

On reste donc sur notre faim, même si on peut apprécier le travail graphique de l'ensemble et une bonne idée de départ, hélas ensevelie sous un méli-mélo foutraque, presque fantastique, comme si les auteurs avaient eu peur d'affronter frontalement la fluidité dans les rapports de couple.  

lundi 12 avril 2021

Transitions de Elodie Durand


 Le sujet de la transition, celle du passage d'un sexe à l'autre, éclate un peu partout autour de nous. Ceux qui pourraient lever les yeux au ciel, agacés de tout le tapage fait autour de ce thème depuis quelques années, devraient toutefois ne pas hésiter une seconde à se plonger dans le récit concocté par Elodie Durand car elle fait magnifiquement le point sur la question. 

L'histoire d'Alex qui nous est contée via le regard de sa mère, décale juste ce qu'il faut notre regard et nous interroge d'emblée : Que ferions si notre fille, notre fils décidait d'un passage d'un sexe à l'autre ? L'histoire d'Anne Marbot, même si le nom a été changé, demeure bien réelle et ses questionnements, son cheminement, de la stupeur à l'incompréhension, de la colère à la peur, puis à la lente acceptation pourraient bien être le notre, si par hasard cela nous arrivait ( oui, cela n'arrive pas qu'aux autres!). 
Dans ce parcours singulier, au fil des mois, Elodie Durand va poser son trait simple, chaleureux et redoutablement empathique sur un déroulé qui va suivre les pensée de la mère d'Alex ( mais aussi de son compagnon et de ses frères et soeurs) et mêler habilement le pédagogique ( vous ne vous mélangerez plus avec les termes " cisgenre",  "non binaire", "genderfluid", "trans(genre)", ...), l'historique ( la fluidité des genres selon les époques ou les contrées), le scientifique et le psychologique. Et comme nous sommes en compagnie d'une auteure de talent, de beaux dessins ( souvent en pleine page)  décrivent à merveille les tourments intérieurs des personnages, donnant à l'ensemble un côté artistique particulièrement touchant. 
L'histoire, encore compliquée pour nos cerveaux cloisonnés par des siècles de binarité stricte , s'affiche ici avec une simplicité parfaite et parvient à toucher le lecteur. Le coup de grâce étant donné par Alex , celui que l'on regarde évoluer, qui clôt le roman avec un beau texte aussi simple qu'émouvant. 
"Transitions" risque de devenir un classique dans son genre ( non genré justement) et ce ne sera que justice tellement l'ensemble parvient à être juste, universel, sur un sujet encore très sensible. 







lundi 15 mars 2021

Vivons décomplexés de Germain Huby


 Depuis le succès des albums de Fabcaro, il semble que chaque éditeur se met en tête de publier des albums qui jouent avec l'absurde. Et c'est tant mieux, car en cette époque trouble, nous avons besoin de rire. 

Même si on pense à Fabcaro ou à Emmanuel Reuzé ( "Faut pas prendre les cons pour des gens"), Germain Huby, plasticien, vidéaste et dorénavant auteur BD, trace sa route de façon personnelle. Il met en scène, dans un univers que l'on sent très urbain, un éventail de personnages pour qui la vie de tous les jours ne connaît pas de problèmes matériels, juste quelques soucis existentiels passés ici comme il se doit, à un drôle de crible. On y retrouvera tout ce qui fait le sel de nos vies de tous les jours, les problèmes d'argent, de bricolage, de couple, d'allergies, d'enfants, de paroles sexistes ou de harcèlement. Je me demande si un seul des grands sujets actuels n'est pas présent dans ces 56 pages ( peut être la méditation... et c'est bien dommage). Avec un humour un peu grinçant, Germain Huby tord nos raisonnements, joue avec notre langage de bobos pour brosser une société assurément déboussolée. C'est très drôle, décapant à souhait et redoutablement intelligent. Les illustrations, entre ligne claire et réalisme, accompagnent parfaitement cet univers dans lequel il fait très bon prendre un bon bol d'humour caustique. "Vivons décomplexés" est un nouveau petit régal humoristique et d'un auteur humoristique que l'on aura plaisir à suivre. 





vendredi 12 mars 2021

Les amants d'Hérouville de Yann Le Quellec et Romain Ronzeau


 

Michel Magne n'est sans doute pas le plus connu des musiciens français. Mais de la fin des années 50 jusqu'à la fin des années 70 se fut une personnalité qui compta beaucoup, autant pour ses talents de compositeur que comme génie d'une vie de fête et de musiques. 

Sa vie fut un roman et cet album est à la fois un magnifique hommage à cet homme au destin incroyable et un témoignage nostalgique et émouvant sur toute une époque. Durant cette lecture, vous y croiserez Elton John, les Bee Gees, Grateful Dead, David Bowie, Johnny Halliday ( entre autres) car Michel Magne possédait un studio d'enregistrement dans la campagne proche de Paris où furent enregistrés les albums phares de cette époque. Dans une ambiance aussi joyeuse que festive, accompagnés de repas gastronomiques et des meilleurs vins, les stars de la pop de l'époque s'y sont pressés car ce lieu fut unique au monde ...comme son propriétaire. 

Aussi extraordinaire et fantasque que fut Michel Magne, raconter son histoire n'est pas forcément simple. L'intelligence de ce roman graphique est prendre son parcours à partir du moment où il rencontre sa future deuxième épouse, qui correspond à la naissance de son studio d'enregistrement, sommet d'une carrière on ne peut plus éclectique. Dans d'habiles flash-backs, le dessin se mêle aux photos personnelles, articles de journaux rendant l'ensemble encore plus intense, vivant. La documentation est exceptionnelle, dense, mais jamais elle ne prend le pas sur l'histoire, qui nous montre avec brio ce que fut la folie d'après 68 (dans le milieu de la musique en particulier). Les dessins de Romain Ronzeau sont un joyeux mélange de style, quelque chose entre Cabu et Bastien Vivès et apportent une vraie fraîcheur à l'ensemble tout en suggérant brillamment la lente descente aux enfers de son personnage principal. 

On peut avoir un à priori négatif pour se plonger dans ce roman graphique, la vie d'un musicien barré n'attirant peut être que des passionnés. Mais la réelle performance des auteurs est justement de nous faire pénétrer dans la vie vraiment extraordinaire de cet artiste, dans son univers et de nous passionner, nous étonner et nous émouvoir ( oui, la fin est très émouvante). Le pari est grandement réussi !





mardi 2 février 2021

Chroniques de jeunesse de Guy Delisle

 


Il y a assurément une petite musique Guy Delisle ! Que ce soit dans l'évocation de ses voyages, souvent dans des contrées dont on peut être curieux de pénétrer ( Jésuralem, Pyongyang,  la Birmanie) ou dans sa vie de père, toujours on retrouve son regard tendre et curieux qui fait le sel de ses romans graphiques. Ses"Chroniques de jeunesse" ne dérogent pas à la règle alors qu'à priori, le récit de son boulot durant trois étés dans une fabrique de papier n'avait rien de bien fun. 

A l'entrée de l'âge adulte, Guy Delisle vit chez sa mère divorcée. Il fait des études d'art,  rêve de travailler dans l'animation et consacre ses loisirs à dessiner seul dans sa chambre. Il est solitaire mais garde l'oeil vif. Tout est découverte pour lui. L'impressionnante usine, véritable personnage imposant de présence voire de dangers mais aussi les hommes qui y travaillent, vont devenir sous son trait fin un formidable fil rouge romanesque, pédagogique aussi (dans le bon sens du terme) et sociologique. On trouve également en arrière-plan des ressorts plus psychologiques, plus personnels notamment avec ce portrait en filigrane de son père divorcé et solitaire ( lui aussi) , travaillant dans cette même usine ( mais dans les bureaux). Sans s'appesantir, tout en finesse, l'ombre de ce père se joint, à celle immense de cette usine,  pour distiller une douce mélancolie, entre rendez-vous ratés, image nostalgique  et temps qui passe. 

Teintées d'un recul humoristique bienveillant, ces chroniques, même si apparemment moins clinquantes que ses précédents albums, sont un régal de lecture et d'émotions diverses ( on peut même frissonner face à ces monstrueuses machines ). 

vendredi 29 janvier 2021

Un papa, une maman, une famille formidable ( la mienne) de Florence Cestac


 

C'est toujours un plaisir de retrouver Florence Cestac, son humour, son dessin à gros nez et cette liberté de ton qui fait toujours mouche. 

L'âge aidant, un peu comme ses collègues de livres ( en littérature blanche), l'autrice nous propose un portrait de ses parents qui est en même temps une sorte d'autobiographie. Le thème n'est pas original, l'époque décrite en fond non plus. Il y a pléthore d'auteurs de cette génération qui regardent en arrière et aiment  à raconter ces décennies d'après-guerre, les arts ménagers, les DS Citroën ( ou les 2CV selon le milieu dont on est issu) et le début de la fin des règles sociales rigides qui régentaient la vie de tout un chacun. L'avantage en bande dessinée, c'est que c'est beaucoup plus ludique, plus visuel et le dessin permet, en plus d'activer ses propres madeleines, d'y ajouter une bonne dose de dérision, et sur ce dernier point Florence Cestac ne se prive pas. Cependant, et c'est peut être le petit plus de cet album, Jacques ( son père ) a beau être d'une rudesse peu empathique et Camille ( sa mère) doucement effacée, la tendresse affleure quasiment à chaque case. Et c'est ce regard parfaitement dosé, à la fois malicieux, juste et aimant, qui donne à cette vie de famille le petit plus qui la rend attachante. Le titre d'ailleurs résume bien l'ensemble : Un papa, une maman, pas besoin de faire un dessin pour voir qui ça vise ... la dérision, une famille formidable ( la mienne) , parce que bon,  malgré les vicissitudes du soi-disant cocon familial, l'attachement est là...

Même si le fond de ce nouveau roman graphique de la formidable Florence Cestac est moins impertinent que ne pourrait le laisser supposer le titre, sa lecture en est évidemment agréable et le lecteur se trouve soudainement ému, lorsque, après une dernière planche fort réussie, apparaissent les photos de ce couple dont on peut voir qu'ils ne sont pas du tout les inspirateurs des gros nez de la dessinatrice ! 


mercredi 27 janvier 2021

Sur un air de fado de Barral


 Le Portugal, pays follement à la mode en ce moment, ne l'a pas toujours été, faute à un régime dictatorial   que la révolution des oeillets de 1974 fera passer à la trappe. "Sur un air de fado" nous replonge au coeur de ces années sombres, où les portugais vivaient dans la crainte d'être arrêtés ( souvent sur dénonciation), torturés, emprisonnés ( beaucoup fuiront au Brésil ou en France notamment). 

Dans une ville de Lisbonne ensoleillée, nous sommes durant l'été 1968, le héros de ce remarquable roman graphique mène une vie assez confortable, voire presque insouciante malgré le climat général plus que tendu. Sans épouse ( pas encore la possibilité d'un époux à cette époque), sans enfant, protégé par son métier de médecin, sans histoire apparente ( sauf celle de se mettre au garde à vous devant la femme d'un colonel parti guerroyer dans les colonies du pays ), Fernando s'est créé une bulle protectrice loin de toute velléité de rébellion politique ou de collaborationnisme patent. Bien que soignant quelques policiers du PIDE ( police politique de l'état portugais de l'époque), il reste sourd à ce qu'il voit ou entend dans ces sinistres locaux. Mais le destin lui fera un pied de nez sous la forme d'un gamin des rues plus qu'espiègle...

L'album, remarquablement construit, s'ouvre sur deux pages ensoleillées relatant un accident domestique du vieux Salazar ( le dictateur de l'époque) puis nous transportera bien vite dans les rues lisboètes si pittoresques et à la douce vie bourgeoise de notre médecin. Tout doucement, cette apparente sérénité virera au gris. Il est difficile d'échapper à la peur, à cette conscience qui petit à petit taraude notre héros. Entre la force du présent et un passé qui lui revient en pleine figure, Fernando se retrouvera face à ses responsabilités d'homme : continuer à fermer les yeux ou agir. 

Dire que cet album est une pure réussite tant graphiquement ( merveilleux tons dorés et chauds, toujours nuancés de gris), que scénaristiquement est une évidence. Le propos est lourd certes, mais l'auteur y apporte une grande touche de tendresse, un peu d'humour et surtout un regard d'une infinie sensualité,  parsemant son récit de vignettes magnifiant cette ville, ce pays, ces gens qu'il semble adorer, donnant ainsi la respiration nécessaire à cette histoire prenante. Quel talent !





vendredi 22 janvier 2021

Pacific Palace de Christian Durieux

 


La bonne idée des éditions Dupuis, depuis quelques dizaines d'années, est d'offrir le personnage de Spirou à l'inventivité et aux talents de dessinateurs et scénaristes divers ( série le Spirou de...). Cela donne un peu de lustre à un héros moins iconique que Tintin ou Astérix et accessoirement des albums formidablement réussis ( comme ceux d'Emile Bravo). Ces jours-ci, sort le Spirou de Christian Durieux que l'on peut d'ors et déjà classer dans la catégorie belle curiosité. 
Sous cette magnifique couverture, bien loin des albums classiques, se cache une histoire pas inintéressante mais pas sensationnelle non plus, à base de dictateur en fuite se réfugiant dans une palace au bord d'un lac. On y retrouvera donc Spirou, en groom de l'hôtel évidemment, Fantasio, en groom aussi,  mais gardant son oeil de journaliste ouvert et accessoirement Seccotine ( mais pas Spip). Les deux héros tomberont amoureux de la même fille ( celle du dictateur). De l'aventure, un peu de réal politique, un petit questionnement sur l'accueil des dictateurs en exil, de la romance et de l'humour ( sans doute la portion la moins réussie ou tout du moins celle qui s'insère le plus difficilement dans cet album)  composent cette histoire qui pourrait passer pour relativement banale s'il n'y avait ce petit quelque chose en plus qui fait la différence : l'atmosphère. 
Oui, ce "Pacific Palace" , grâce évidemment à un dessin absolument superbe, enveloppe le lecteur dans une atmosphère de fin de règne, jouant habilement sur la beauté ancienne de ce grand hôtel tout comme de ses espaces vides. C'est visuellement magnifique et tellement bien rendu que l'on croirait entendre résonner des pas dans le vaste  hall d'entrée ou le corps de l'énigmatique fille du dictateur glisser dans l'eau de la piscine. Qu'importe l'histoire, qui n'est finalement qu'un prétexte, c'est bien un album d'ambiance à la fois suranné et inquiétant que nous offre Christian Durieux, comme si Spirou avait tenté d'aller l'année dernière à Marienbad. 

jeudi 14 janvier 2021

Dans les vestiaires de Timothé Le Boucher


Après les succès de " Le patient et de "Ces jours qui disparaissent" , ressort le deuxième album de Timothé Le Boucher paru en 2014. Avec le rajout d'un "dans ", le titre se veut plus explicite et surligne ainsi une action qui se déroulera, jeudi après jeudi dans les vestiaires de garçons, d'une même classe de collège. 
L'idée de remettre sur les tables des libraires, évidemment influencée par l'accueil enthousiaste du public pour ses deux dernières productions, se révèle somme toute une excellente initiative. Dans une époque où les questions de harcèlement ( sexuel ou contre les femmes) occupent une grande place dans nos sociétés, cet album de jeunesse de ce talentueux auteur, abordait déjà ces problématiques mais l'auscultait côté jeunes mâles en devenir, comme le creuset d'un futur dont on ne pourra que se méfier. 
Rien n'échappe à l'oeil d'entomologiste du scénariste/dessinateur, observant ces ados dans cette cage qu'est ce vestiaire. Il y décrit les clans, les leaders et les loosers, les hormones qui bouillonnent, ces corps qui n'osent se dénuder puis qui vont jouer de leur supposée virilité( naissante), les poils qui poussent ou pas, ce sexe dont la taille prend ( bêtement) tant d'importance, le voyeurisme, l'exhibition, les moqueries, le harcèlement des plus gros, des moins branchés, de ceux qui n'ont pas les bonnes marques, l'envie du féminin, la peur de l'homosexualité. On y suit la confrontation de ces groupes, où, sous des airs potaches, leur équilibre s'avère aussi fragile que leurs certitudes et qui rappelle que jamais on ne peut deviner réellement ce qui se mijote dans les cerveaux des adolescents, aussi bien harceleurs que harcelés. 
Avec un scénario bien construit qui va crescendo dans la tension, le récit, de plus en oppressant, nous amène vers un final plutôt surprenant. Timothé Le Boucher, observe, décrit, donne à ressentir mais ne donne apparemment pas de leçon, laissant le lecteur faire son propre cheminement, sa propre réflexion, donnant ainsi à son roman graphique une ampleur peut être ambiguë mais sacrément troublante. 
La couverture de cette ressortie offre un nouvelle illustration par rapport à l'édition originale, montrant combien le trait de l'auteur a évolué en quelques années. On ne retrouvera donc pas cette ligne claire, dorénavant très maîtrisée, dans ces pages anciennes, montrant un dessin moins affirmé, balbutiant peut être, rappelant un peu Bastien Vives, mais collant parfaitement à ce récit d'apprentissage déjà très réussi.