mercredi 25 mai 2022

Festival de Cannes 2022, vu par un spectateur lambda

 


La fête du cinéma ( en version grande famille du cinéma sauf les exploitants, les spectateurs et quelques soutiers du métier) bat son plein avec son tapis rouge sur lequel se pavanent acteurs mais aussi influenceur(se)s de toutes sortes, politiques et autres invités des nombreux sponsors de la manifestation. Cannes, selon la presse, permet de se réunir pour réfléchir à l'avenir d'un art (?), d'un marché qui se voit tailler de sérieuses croupières par les plateformes de streaming. Donc on peut penser, qu'entre deux coupes de champagne la profession s'inquiète vaguement. On peut en douter quand on lit ici que les banques qui fournissent le nerf de la guerre à cet art coûteux sont très confiantes dans l'avenir et là que partout dans le monde ( ou presque) un nombre toujours plus important de productions vont essayer de se frayer une place sur les écrans ( lesquels?). Et l'on en doute encore plus, quand, simple spectateur, un peu cinéphile, on continue à aller découvrir en salle les nombreuses nouveautés qui se succèdent à grande vitesse, que l'on voit bien que les salles ne sont guère remplies et qu'après quelques mois de découvertes assez enthousiasmantes , nous sommes revenus à regarder des oeuvres dont on se demande si elles n'ont pas été produites histoire afin de blanchir quelque fortunes ou truster quelques subventions. 
Heureusement, Cannes arrive enfin avec son lot de films tous plus emballants les uns que les autres qui hélas, ne seront visibles qu'en automne/hiver prochain. Heureusement, quelques uns tentent la sortie en simultanée profitant ainsi du mégaphone offert par le festival, croisant les doigts pour que les spectateurs se ruent dans les salles ( et chantant pour faire pleuvoir et espérant que Roland-Garros ne fasse pas trop concurrence). Cette année, avec ces premiers arrivages cannois, il est quasi certain que ce n'est pas grâce à eux que le fréquentation va exploser ( Mais il y a Tom Cruise aussi...)
Tout en restant loin des sunlights, on peut donc se faire son petit festival à soi. On a donc commencé par aller découvrir le film d'ouverture, qui, on le sentait bien, avait, comme d'habitude besoin du tremplin du festival pour attirer quelques curieux. Cette fois-ci, ce n'était pas un long-métrage coûteux et un peu raté, mais un film un peu clivant, pas gagnant/gagnant, le "Coupez" de Serge Hazanavicius. 

Pour nous vendre le film ( nous faire décoller de notre canapé et de Netflix), on a employé la grosse artillerie, rappelant ce bon vieux OSS 117  à la rescousse ( pas celui de Bedos, mais les 2 bons), la promesse que ça ne faisait pas peur ( le gore n'est pas la tasse de thé de tout le monde) et que l'on allait vraiment beaucoup beaucoup rire ( ce qui ne se refuse pas dans cette époque assez sombre). Les acteurs ont trusté toutes les émissions du PAF ( trop peut être), la presse a bien embrayé en publiant de jolies critiques ( il faut redonner du punch aux entrées!). Las, le public a quand même boudé la chose .... se rappelant peut être avoir souvent été échaudé avec d'autres films d'ouverture ( souvent choses coûteuses et clinquantes ne valant pas tripette). Il faut dire quand même que c'est loin d'être le meilleur film du réalisateur. L'entreprise de faire le remake d'un film japonais à base  de tournage de film et de morts vivants, sur le papier, était casse-gueule. Et si à l'écran, on voit bien que le réalisateur prend plaisir à relever le défi du film dans le film, hommage au travail de groupe qu'est le cinéma, force est de constater que tout cela traîne pas mal en longueur, que l'on rit peu et que, malgré, une certaine finesse dans la mise en scène, on sent un petit côté laborieux qui nuit au rythme de l'ensemble. 



Le film suivant offert à notre curiosité est celui de ce que la critique considère comme un maître du cinéma français actuel : Arnaud Desplechin. Présenté en compétition, lui aussi essaie de truster le public avec une sortie immédiate. Marion Cotillard, la star du film a beaucoup donné dans la promo, la critique, comme d'habitude, est au garde à vous ( c'est qu'il est génialissime notre Arnaud). Petit handicap toutefois pour le film .... les précédentes oeuvres du réalisateur, souvent sorties dans la foulée de Cannes, n'ont pas fait exploser le box office ( et pour cause, les spectateurs étant sortis de salle, parfois avant la fin, mais souvent déconfits). Reconnaissons à Arnaud Desplechin d'avoir une oeuvre joliment mise en scène, de creuser souvent une thématique familiale fiévreuse et de faire deviner une grande intelligence dans son cinéma... sans pour autant toujours convaincre. Le spectateur des films de Desplechin sont souvent pris en porte-à-faux et " Frère et soeur" n'échappe pas à la règle. Très vite, une fois passées les scènes d'introduction, on se heurte à des dialogues sonnant faux ou hors sol, le scénario part dans des directions étranges, pas logiques, pas crédibles, les personnages réagissent bizarrement. C'est peut être son style, il faut peut être se laisser aller à cette narration divagante... Mais cette accumulation, du moins pour moi, a plutôt un effet ( selon l'humeur du jour) à m'agacer, me mettre en colère voire à trouver cela comique par tant de situations ridicules. C'est peut être l'effet escompté... dans ce cas là, je serai donc un aficionado du maître,  contrairement aux quelques spectateurs sortis avant la fin qui n'ont donc pas pu constater que même la bande son se mettait au diapason du récit, avec cette séquence d'enterrement où les pétales de rose lancées sur un cercueil faisaient "ploc, ploc, ploc " en tombant. Le résultat pour "Frère et soeur" est que l'on se fiche très vite de leurs petits problèmes familiaux dont on a du mal à percevoir d'où ils proviennent réellement et dont la résolution laisse pantois, entre fin mièvre de roman enfantin ou foutage de gueule d'un scénario mal fichu. 


Dans la foulée, est sorti "Don Juan" nouvelle oeuvre d'un cinéaste incompris du grand public : Serge Bozon. Pour rappel, ces deux dernières productions, choses assez bancales lorgnant vers la production un peu fauchée ( mais avec un vernis prétentieux) avaient quand même l'originalité de nous offrir les plus mauvaises prestations d'Isabelle Huppert ( jouant vraiment mal ) ( "Tip Top" et "Madame Hyde") ou rendant Sandrine Kiberlain inexistante ( le même "Madame Hyde" ). Cette fois-ci, la seule curiosité qui pouvait nous pousser à aller découvrir ce film, était de savoir s'il allait réussir à rendre Virginie Efira nulle  ( curiosité étrange, je vous le concède), qui, je spoile, a heureusement réussi à passer au travers de ce piège  et reste parfaite ( avec Alain Chamfort). Pour ceux qui aiment un cinéma où les acteurs donnent le plus mauvais d'eux-même, rappelons que l'on trouve au générique Tahir Rahim, qui, comme d'hab, avec sa seule expression, fournit ici une prestation admirablement mauvaise. Nous sommes donc bien dans un film de Serge Bozon, qui, avec un scénario pas vraiment inspiré, essaie de revisiter le mythe de Don Juan en convoquant Molière, Mozart ( c'est plus chic) et en déconstruisant vaguement le processus .... Honnêtement, on s'en contrefout ( surtout avec Tahar Rahim en Don Juan) car à l'écran on ne ressent qu'un vide certain avec quelques ficelles négligemment tendues pour que les critiques puissent produire quelques phrases creuses mais à l'allure intelligente, pas forcément dans la dithyrambe, juste ce qu'il faut pour essayer de faire croire que le film est un peu intéressant.  Si vous avez vu ( et pas aimé) les précédents longs-métrages du réalisateur, restez chez vous, rien de nouveau sous le soleil. 







jeudi 21 avril 2022

Ogre de Arnaud Malherbe


On aime que le cinéma français aille enfin hors des sentiers rebattus de la comédie et ose s'attaquer au film de genre. Manuel Chiche, producteur et distributeur, déjà à l'initiative des très bons  "La nuée" ou " Teddy" nous propose cette semaine cet "Ogre" qui aura du mal à entrer dans les annales ( ou peut être pour de mauvaises raisons). 
L'idée de départ est plutôt bonne. Une institutrice qui fuit un passé douloureux à base de mari violent, prend un poste dans un village un peu perdu du Morvan. Avec son fils, elle s'installe tranquillement... Seulement, le village jouxte une forêt dans laquelle rôde une bête féroce qui s'attaque aux troupeaux. 
La bonne idée du film, est que l'histoire est vécue quasi totalement au travers des yeux de l'enfant qui emmagasine toutes ces informations. Elles passent au filtre de ses peurs enfantines que des contes connus ont façonné. Hélas, le film hésite constamment entre plusieurs pistes jamais complètement explorées, faire monter le sentiment de peur à partir de ce qu'il se passe dans ce bled en essayant de trouver des éléments effrayants ( la nuit, les tronches de chasseurs belliqueux), faire ressentir les peurs imaginaires de l'enfant mais aussi brosser le portrait d'un village qui n'est peut être pas aussi accueillant qu'il veut bien le paraître. Cahin-caha , le film avance gentiment, se prenant assez au sérieux sauf dans le décor qu'il plante, un peu trop cinéma. En effet, entre autre, ce trou du Morvan, n'est pas victime de désert médical, puisqu'y officie un beau et célibataire médecin .... qui, je vous le donne en mille vivra une histoire avec...  Chut, faut pas dire, c'est tellement surprenant... A courir trop de monstres à la fois, le film finit par s'éparpiller, ne provoquant plus la moindre peur malgré de nombreux plans se voulant angoissant pour s'achever  par une scène hautement symbolique mais plus grotesque que flippante. 
On oubliera bien vite cet "Ogre" mal fichu et dont les tentatives d'effrayer le chaland n'empêcheront personne de dormir. 




 

mardi 19 avril 2022

Plus on est de fous plus on s'aime de Jacky Durand



Comme le titre l'indique, ce roman de Jacky Durand est à classer dans la feel good littérature. Donc pas question de s'attarder sur le style ( il n'y en a pas vraiment sauf si l'on considère qu'assembler des phrases simples pour que l'histoire se lise sans peine tout en ayant une folle envie de tourner les pages en soit un) mais plutôt sur le plaisir de lecture que l'on peut ressentir. 
"Plus on est de fous plus on rit", pour en donner l'atmosphère, essaie le mariage entre, en gros, " 3 hommes et un couffin" et " Les vieux fourneaux". On y trouve des personnages un peu en marge, bourrés d'humour, une situation inhabituelle avec un bébé trouvé sur une aire d'autoroute, un méchant mais surtout malgré le passé pas toujours légal de beaucoup de protagonistes, une avalanche de bonté, de camaraderie et, pour le côté moderne, une image de la paternité un poil décalée. On nage donc dans un océan de jolies choses, d'amitié virile, de prisons pas loin d'un club de vacances, d'une franche et éternelle fraternité entre anciens détenus débordant d'humanité. Comme Jacky Durand est critique gastronomique au journal Libération, le texte est émaillé de savoureux plats, produits du terroir plus goûteux les uns que les autres puisque cuisinés dans un grand naturel loin de labos aseptisés. 
Tout est pensé pour que la lecture soit facile, agréable. On peut donc se laisser tenter, même si trop de bons sentiments finissent par émousser l'intérêt de lecture avec des péripéties qui se devinent quelques chapitres à l'avance. 

 

lundi 18 avril 2022

La Delector de François Vallejo


Cela pourrait être la biographie de Lydia Delectorskaya qui fut de 1932 et jusqu'à la fin de la vie du grand Matisse, son modèle, sa muse, sa secrétaire et sur la fin le cerbère, mais c'est bien plus que ça.  Jusqu'à présent, tout du moins en France, son rôle, sa présence, malgré les nombreux tableaux, dessins, croquis sur lesquels elle figure est restée dans l'ombre, seuls quelques biographes américains, et bien après la mort du grand peintre,  ont osé se poser des questions sur elle et surtout la relation exacte qu'elle a pu entretenir avec lui. En gros, pour être prosaïque, ont-ils été amants ?
Cette question hante évidemment le roman de François Vallejo et malheureusement ( pour qui ? ) il n'apportera pas de réponse. Cependant, en écrivain curieux, il ne manque pas de se questionner, à l'affût du moindre indice. Chaque tableau, chaque lettre, chaque témoignage sera passé au filtre de cette question sans que pour autant il passe pour un obsédé. Parce c'est bien d'un roman qu'il s'agit, un roman à trois personnages, Matisse , Lydia Delectorskaya et François Vallejo, lui essayant de se glisser dans l'atelier, derrière les toiles, sous le pinceau du peintre, dans sa tête, essayant d'analyser le comportement de ce Matisse vieillissant devant sa jeune modèle posant nue dans son atelier. 
Evidemment l'auteur n'échappe pas au tropisme de : "Je suis belle, je pose nue devant un homme, donc il me désire, me prend,  abuse de moi" ou, plus romanesque, cherche à déceler une histoire d'amour que cette proximité aurait pu engendrer. Le roman tourne donc toujours autour de cette question : Ont-ils été amants? Evidemment, la question d'un amour platonique effleure parfois le propos mais l'idée de sexe reste presque une obligation dans l'esprit de l'écrivain, alors que, sans doute, décidément très modernes, ces deux êtres, indubitablement très liés, pratiquaient peut être une certaine asexualité, aujourd'hui plutôt en vogue ou tout du moins visible et assumée par certains. 
L'intérêt de ce roman permet au lecteur de s'interroger beaucoup sur ces notions de sexualité mais pas que, loin de là. C'est également une formidable plongée dans l'univers créatif d'un des grands maîtres de la peinture du 20 ème siècle où l'intime, le personnel, les événements politiques ou familiaux viennent, non pas nourrir l'imaginaire, mais contrecarrer la création d'un génie qui ne vivait que pour la forme, la couleur et l'harmonie millimétrée d'un tableau. C'est également l'émouvant portrait de cette femme de l'ombre, dont le mystère et la beauté, infiniment romanesques, méritaient cette splendide mise en valeur par un auteur vraiment inspiré. 


 

jeudi 14 avril 2022

Dans la forêt glacée de Frédérique Clémençon

 


Délicat pour être le mot qui qualifie ce roman. 
Délicat le traitement qu'en fait son auteur entre récit par une adolescente d'un court séjour en famille au bord de la mer et flash-back sur un passé familial isolé en montagne. 
Délicate l'écriture de Frédérique Clémençon qui ne cherche jamais à durcir le ton ni l'intrigue pourtant sur un sujet bien costaud : l'inceste intra familial ( comme le plus souvent). 
Délicate également l'attention qu'elle porte à ses personnages, les effleurant plus que les personnalisant intensément, leur donnant ainsi une fausse légèreté qui colle bien avec l'ambiance de tous ces cousins, cousines, grands-parents, oncles et tantes réunis au coeur de l'été et qui permet une très jolie description d'une bande d'ados assez lambda et sans cliché. 
Tout aussi délicate, mais sacrément bien vue, est la description de l'aveuglement d'une famille sur ce qui peut se jouer pour deux d'entre eux ou comment on n'ose jamais penser à un irréparable impossible chez soi. 
Cette délicatesse, qui permet de sonder en douceur les coeurs et les âmes joue cependant un petit mauvais tour à ce roman bâtit sur une sorte de petit suspens que l'on ne sent pas vraiment monter, à l'image de l'héroïne Chloé, certes torturée de l'intérieur, mais dont on ne perçoit pas vraiment ce qui peut la faire basculer à l'aveu. 
Il restera un joli roman délicat ( évidemment!), à l'agréable atmosphère ensoleillée mais avec ce petit nuage qui empêche d'avoir un réel beau temps et qui finira par assombrir à jamais une famille. Nous sommes ici au sujet de l'inceste à l'exact opposé de Christine Angot. 


mercredi 13 avril 2022

A l'ombre des filles de Etienne Comar


Vous voulez voir un film confortable, énième variation autour d'une personne ayant un certain savoir et le faisant partager avec des exclus de la société ( ou des ados rebelles ou des élèves que l'on qualifie de sauvageons) ? Le nouveau long-métrage  d'Etienne Comar est fait pour vous ( ainsi vous aurez votre dose mensuelle de sollicitude, de bienveillance cinématographique puisque il en sort sur nos écrans, au moins un par mois avec le même canevas). 
Ici, nous avons donc un chanteur lyrique face à des femmes en prison. C'est l'homme que nous suivons surtout car il renferme quelques petits secrets et problèmes personnels. Les personnages féminins n'existent, comme d'habitude, que par leur présence face à leur éducateur provisoire ( juste quelques plans rapides de leur solitude en cellule) et répondent évidemment à des archétypes dont elles ne sortiront au fil de l'histoire qu'à la marge. Vu et revu, le film ne mérite guère d'attention s'il n'y avait encore une fois une réelle performance d'Alex Lutz, totalement immergé dans son rôle. Cet acteur est absolument capable de tout jouer en étant parfaitement crédible, du vieux chanteur ringard au champion de tennis et ici en chanteur lyrique  délicat au bord du gouffre existentiel. Rien que pour lui, le film peut être vu. Certes il y a aussi  Agnès Jaoui, évidemment parfaite en femme taciturne mais sans filtre et  Hafsia Herzi qui par contre n'a rien à jouer dans un film qui ne fait au final que la part belle au héros masculin. 


  

 

mardi 12 avril 2022

Dans la tanière du tigre de Nicolas Idier


C'est marqué roman, mais le ranger au rayon journal ou récit ou document serait peut être plus juste. En tous les cas, quand vous plongerez dans "La tanière du tigre" vous ferez un voyage au coeur de l'Inde d'aujourd'hui sur les pas d'un diplomate français ( l'auteur )  chargé des relations culturelles et tout fraîchement nommé à Delhi. 
Evidemment quand on représente la France à l'étranger, cela n'a pas grand chose à voir avec celui qui va dans ce pays pour des raisons  spirituelles, s'initier au vrai yoga ou rechercher la paix intérieure dans un ashram voire juste parcourir simplement le pays comme un parfait touriste. Nicolas Idier lui se trouve être au croisement de la culture et de la politique. Son regard est donc celui d'un spécialiste qui très vite constate en réel que cet immense pays, tant par sa population, sa superficie et sa puissance économique, continue à rester, voire amplifie, son système hautement inégalitaire. Il met en évidence que son premier ministre actuel, Narendra Modi rejoint sans problème la longue liste des dirigeants qui se disputent la première place dans  l'horreur et l'abomination ( en plus de conserver l'odieux système raciste des castes, extermine sans sourciller les musulmans ou ferme les yeux pour mieux approuver le triste sort fait aux femmes). 
Courageusement, et peut être faisant fi de quelques recommandations de sa hiérarchie, Nicolas Idier approche de très près les quelques  mouvements  qui essaient de lutter contre ce fascisme rampant qui gangrène un peu plus chaque jour une société déjà pas bien portante. Il a, de par sa position, la possibilité de discuter puis de devenir ami avec Arundhati Roy ( écrivaine et militante célébrée partout dans le monde) et d'ausculter de l'intérieur les tensions qui agitent une certaine population ( aisée et cultivée ) luttant contre le pouvoir en place. 
Tous ces aspects politiques sont parfaitement développés dans ce ...roman... qui parfois, hélas, s'attarde un peu trop sur certaines discussions littéraires ( sur l'oeuvre d'Arundhati Roy ou de V.S. Naipaul notamment), certains flash-backs chinois n'apportent pas grand chose au propos général, donnant seulement un côté plus intime au récit qui se révèle au final tellement hybride que l'on peut passer du grand intérêt à un ennui poli. 
Il restera au final, une photographie actuelle de l'Inde fort intéressante, documentée de l'intérieur par quelqu'un qui n'a aucun parti pris, juste celui de l'écrivain prompt à raconter des faits que cette phrase pourrait parfaitement résumer : "Aujourd'hui le lien éclate entre les excès de l'économie, les ravages économiques et le repli nationaliste généralisé."
 

vendredi 8 avril 2022

Reims Polar 2022, 4ème journée

 


Après les nuits chinoises et leurs lumières si esthétiques, retour à la dure réalité espagnole et un village triste de la région de Lérida , perdu dans une brume hivernale et dont les agriculteurs du coin ont créé une milice pour surveiller leurs terres et combattre le vol généralisé de leur matériel. "Tros" est le premier long-métrage de Pau Calpe Rufat dont on sent à la fois sa venue de la télévision par une mise en scène ultra classique voire banale et un manque évident de moyens. On perçoit aussi une volonté de rajouter de la complexité à une histoire qui, au départ en manque un peu avec l'apparition de quelques flash-backs qui n'apportent pas grand chose au final. En partant d'un fait local bien réel, le film avance très doucement vers une sorte de tragédie classique peu originale à base de filiation et de remontées de secrets du passé.  Réalisé avec plein de bonne volonté, mais cela ne suffit pas à passionner. 
Retour à l'Est avec le deuxième film en compétition aujourd'hui "The Generation of Evil" du lituanien Emilis Velyvis qui montre encore le caractère très violent de ses protagonistes. Une série de meurtres particulièrement tordus décime les élites d'une ville. Une enquête est menée sur fond d'une vengeance et d'ex du KGB. Dans une esthétique de mise en scène  qui lorgne sur le cinéma coréen, le film n'évite pas une certaine surenchère musicale ni un final pas trop crédible ( avec un personnage dont on se demande, entre autre,  comment il a pu arriver là...) mais parvient à tenir le spectateur en haleine durant presque deux heures, donc mission accomplie !
"Reims Polar" c'est certes une compétion officielle, des hommages mais aussi une deuxième compétition  appelée " Sang neuf" avec des films sortant un peu des sentiers battus. Et qui dit sentiers battus, dit spectateurs un peu divisés à la sortie des salles. Toutefois, il semblerait que l'enthousiasmant "Le bruit des moteurs" du canadien Philippe Grégoire, véritable polar déjanté et drôle  ait trouvé un sérieux écho auprès du public... En tous les cas, un film à découvrir quand il sortira en salle !





jeudi 7 avril 2022

Reims Polar 2022, troisième journée

 


Ce matin, public rajeuni pour la projection du film "Midnight Silence". L'habituelle cohorte de têtes grisonnantes ou de personnes ayant un peu de mal à se hisser jusqu'à la salle de projection située tout en haut de l'Opéraims s'est trouvée mélangée avec une jeune génération attirée par la projection du premier long-métrage du réalisateur coréen  Kwon Oh-seung. Allait-on assister à la naissance d'un nouveau Park Chan-wook ( réalisateur de "Parasite") ? Dès les premières minutes, la salle a été happée par l'intrigue à base d'un serial-killer bien sadique et futé s'attaquant ( entre autre) à une sourde-muette. Tous les ingrédients pour faire peur ont été convoqués, des rues désertes sombres arpentées par d'innocentes jeunes femmes sans défense quand elles ne se risquent pas à essayer également les parkings souterrains. On a retrouvé une esthétique toute coréenne, avec un jeu sur les cadrages, sur les lumières et sur les sons ( au final pas si bien exploités que ça).  Mais, hélas, le film veut trop rouler des mécaniques et essayer aussi de jouer au chat et à la souris avec le spectateur. Alors il joue la surenchère, le scénario s'enfonce dans les rebondissements peu crédibles qui, involontairement arrache des rires désamorçant tout suspens. D'efficace, on passe à too-much, faisant même passer Séoul ( 10 millions d'habitants) pour un gros bourg de province tant il est facile de croiser ou de retrouver une personne qui fuit. 
Changement de continent avec le deuxième film en compétition du jour, qui se déroule en Espagne au fin fond d'une Andalousie montagneuse. Avec un point de départ un poil tiré par les cheveux, ou comment un fonctionnaire de l'administration judiciaire va jouer gros pour assouvir le désir d'enfant de sa compagne. "The Daughter" ( "La Hija" pour son titre original, le festival se pique d'être très anglophone) de Manuel Martin Cuenca va lentement installer un quasi huis-clos dont le suspens psychologique va monter crescendo, allant au bout du bout de ses possibilités scénaristiques. Classique dans sa forme et sa réalisation, le film, sans surjouer les situations, installe une vraie tension qui n'a pas laissé indifférents les spectateurs. 
Le dernier film  en compétition ce soir nous a fait repartir en Asie. "Are You Lonesome Tonight ?" premier long-métrage de Wen Shipei ne déroge nullement avec l'esthétique asiatique actuelle jouant sur les éclairages urbains ou intérieurs, où une bande son amplifie le moindre bruit tandis qu'une musique extrêmement travaillée accompagne l'ensemble. Sur le thème de la culpabilité d'un jeune réparateur de climatisation qui pense avoir tué accidentellement un homme et va tisser un lien ambiguë avec sa veuve, le film repose sur un scénario dont les ressorts dramatiques jouent avec une vérité qui n'est jamais tout à fait celle que l'on pense. A la fois très esthétique et adoptant un rythme lent ( un vrai film de festival!), il réussit à intriguer et à affirmer déjà un très efficace savoir-faire. 

mercredi 6 avril 2022

Reims polar 2022, deuxième journée

 


3 films en compétition aujourd'hui à Reims, trois films noirs, sombres aux intérêts plutôt divers mais qui montrent bien la diversité que ce genre inspire. 
Nous avons débuté après le petit-déjeuner avec un film allemand de Martin Hawie et Laura Harwarth "Future is a Lonely Place" . Bizarrement il débutait par un plan quasi similaire à celui d'hier ( un homme barbu, seul mais avec des traces de sang) et continuait avec la même idée de scénario qui laisse patauger le spectateur dans une histoire où il ne pige pas encore les tenants et les aboutissants. Très vite on comprend que nous serons dans un film en milieu carcéral, genre dans le genre, beaucoup labouré et qui donc exige désormais un sacré talent pour faire décoller le spectateur. Si le premier tiers laisse encore une place à l'espoir, on déchante assez vite l'histoire à base de vengeance pâtine pas mal malgré quelques rebondissement finaux pas vraiment magnifiés par une mise en scène platounette. 
Est-ce que l'on attendait d'être étonné par le film kazakh qui suivait ? Pas vraiment ...et pourtant... Réalisé avec trois bouts de ficelles et quelques grosses cordes dans le scénario, "Assault" de Adilkhan Yerzhanov réussit l'exploit de nous faire oublier certaines facilités pour nous plonger dans une délivrance d'otages par un paquet de mâles locaux presque tous machos à la russe qui s'avère être en creux, un petite radiographie de l'état du mâle kazhak. On retiendra notamment une scène de souvenirs d'un personnage ex jeune guerrier sans préparation balancé  en Afghanistan qui résonne de façon très forte en ce moment. L'autre point positif de ce film tourné dans le froid et la neige, est de ne pas trop se prendre au sérieux et de tirer le récit vers une sorte de tragicomédie qui a permis d'entendre des rires dans la salle mais de constater également qu'il fut bien plus applaudi que les précédents concurrents. 
Nous avons terminé la journée avec un film très attendu "Rhino" de Oleh Sentsov. Le réalisateur n'était pas présent et pour cause, il est ukrainien et évidemment soldat ( commandant adjoint nous dit le programme du festival)  pour défendre son pays. Nous avons eu un petit message vidéo ...très combatif. 
Le film quant à lui, se déroulant dans une Ukraine des années 90, a pris le public à rebrousse poil. Le récit, cultivant l'ellipse temporelle à foison, sautant d'une scène de violence à une autre tout aussi violente, nous met dans les pas d'un jeune enfant déjà pas mal perturbé. En grandissant sa force physique lui vaudra une place de plus en plus importante au sein d'une mafia locale qui bute, trucide, viole comme d'autres arrachent des radis. Pas aimable, très brutal, "Rhino" n'a rien d'attachant, ne cherche d'ailleurs pas à l'être, montrant un pays où il ne fait pas bon vivre entre la corruption quasi généralisée et des gangs faisant la pluie et le beau temps. Le public est ressorti un peu groggy... espérant qu'en tant que commandant des armées Oleh Sentsov ne met pas en pratique la violence sadique qui jalonne son film. 






mardi 5 avril 2022

Reims polar 2022 ( festival du film policier)


Vous ne le saviez peut être pas , mais désormais, la ville du polar au cinéma, c'est Reims. On reste dans des lieux producteurs de liquides alcoolisés, les nombreux peoples invités boiront donc du champagne à la place du Cognac ( quand c'était à Cognac) ou du très bon vin quand il se déroulait à Beaune ( mais chut, ne plus citer cette ville comme l'a donné à penser Bruno Barbe le directeur du festival lors de son discours à la cérémonie d'ouverture). Heureusement que les lieux de productions viticoles sont nombreux en France... Nous voilà donc à Reims qui se réjouit d'accueillir le festival car cela fera super élégant dans son dossier de candidature pour être capitale française de de la culture ( dixit le maire de la ville qui, comme toute ville un peu importante se lance dans ce concours). 
Avant de découvrir le premier film de la compétition, il y a eu, après quelques  inévitables discours et la présentation des 3 jurys, (un mix, cinéma/littérature : Camille Laurens, Santiago Amigorena, Géraldine Pailhas, Niels Arestrup, ...), un hommage au réalisateur américain Walter Hill ( Driver, 48 heures, les guerriers de la nuit, ...) que l'on peut qualifier d'enflammé. Philippe Rouyer, avec son emphase habituelle, n'a pas lésiné sur les compliments ni sur l'admiration du moindre coup de feu anodin, lui trouvant une dimension évidemment génialement cinématographique. Comme le réalisateur était là, l'octogénaire un peu claudiquant a dû apprécier. Les images de son prochain film présentées en exclusivité laissent cependant penser qu'il encore beaucoup d'énergie...
Et puis le premier film de la compétition fut projeté : "Entre la vie et la mort" du réalisateur franco-chilien Giordano Gederlini, production belgo/hispano/française avec  pour l'Espagne Antonio de la Torre, pour la Belgique Olivier Gourmet et pour la France Marine Vacth. Ce film européen s'il en est, a visiblement bien plu au public, sans doute resté sur la plutôt bonne idée d'un scénario qui ne dit pas tout au départ mais qui s'enfonce hélas vers quelques facilités scénaristiques ( notamment dans les scènes d'action) et s'essouffle dans une deuxième partie qui peine à remettre d'aplomb les nombreuses pistes abordées. 
Pour la suite, la sélection s'annonce alléchante ... Alors laissons les peoples se rincer au champagne et vive le cinéma !




 

vendredi 1 avril 2022

En corps de Cédric Klapisch


Cédric Kaplisch propose toujours des films dans lesquels on se sent bien, un mélange assez réussi d'air du temps et de comédie. Cette fois-ci il applique sa recette à une danseuse classique qui, suite à une blessure, va passer et retrouver de la joie dans la danse contemporaine ( deux univers dansants mais diamétralement opposés).  
A partir de cette idée pas des plus originales au mieux on pourra dire que c'est gentillet,  surtout grâce à la présence de Marion Barbeau, danseuse à l'origine qui se débrouille bien. De ce côté là, le pari est tenu. Cependant, on reste beaucoup plus circonspect sur tout ce qui meuble l'histoire durant 2 heures (!). Il y a une pléïade de seconds rôles censés apporter un peu de chair supplémentaire. Si Pio Marmaï et Souleiha Yacoub, totalement débridés arrivent à faire sourire un peu grâce à leur abattage, Denis Podalydes et Muriel Robin se débattent comme ils peuvent avec des scènes bourrées de clichés et surtout on reste consternés devant les scènes imaginées pour François Civil, dont on se demande qui a pu inventer de telles situations dignes d'un mauvais téléfilm des années 60 ( Remarquez, au scénario, il y a Santiago Amigorena déjà responsable de l'involontairement hilarant et surtout consternant "Last Words"). 
Alors le spectateur fait grise mine devant cette accumulation de poncifs dans une histoire courue d'avance. Il attend les moments dansés qui, après un assez long avant-propos sur le classique tardent à arriver et sont finalement survolés sur la fin. C'est un peu dommage car Cédric Klapisch filme bien la danse et avait face à sa caméra la formidable troupe d'Hofesh Shechter dont le prestation est un peu escamotée ( alors que c'est sans doute le seul réel intérêt de ce film). 
Si vous aimez la danse, pourquoi pas prendre son ticket. Mais, pour à tout casser 15 mn de danse, il va vous falloir avaler 1h 45 de pseudo bienveillance niaiseuse et dégoulinante de bons sentiments sans saveur car sans aucun recul ni second degré. Aller courage.... il faut paraît-il sauver le cinéma... 




 

mardi 29 mars 2022

Une chance insolente de Fabio Bacà



La très sérieuse maison Gallimard nous propose un premier roman à vocation humoristique. C'est rare, qui plus est dans leur collection " Du monde entier". Mais cette première publication de Fabio Bacà venue d'Italie est plutôt surprenante. Alors que depuis le succès d'Elena Ferrante, les nombreuses traductions transalpines nous mènent souvent dans les régions ensoleillées, parfois arides, de tous les coins de l'Italie, l'action d'"Une chance insolente" se situe à Londres. Et dès les premières pages, on a vraiment l'impression de lire un ( bon) auteur anglais, signe que ce monsieur possède une vraie plume et un vrai talent, confirmée par un texte dense qui n'empêche jamais de trousser une intrigue qui va à 100 à l'heure. 
Alors, on suit les pérégrinations d'un certain Kurt O'Reilly, expert en statistique, marié avec une auteure à succès, grand, beau, riche, parfumé, élégant, séduisant, bref, tout pour lui sauf qu'il a un problème ( heureusement car il n'y aurait pas de roman). Là aussi, originalité, le bogosse n'est pas dépressif, pas abusé sexuellement par quelque religieux, il est simplement tourmenté par un excès de chance! En plus donc d'avoir tout, tout lui réussit ! Cette chance insolente qui se produit surtout dans des situations assez abracadabrantes que l'auteur s'ingénie à égrener au fil des pages lui fait des noeuds dans le cerveau. Il va donc chercher des solutions pour sortir de cette vie trop belle en courant psys, gourous, chamans, .... 
Très rythmé donc, le roman avance vite, semble vouloir dénigrer gentiment les thérapeutes alternatifs  en vogue actuellement, se moquer également de nos vies modernes bourrées d'obsessions souvent idiotes, essaie aussi de vaguement philosopher mais à force de charger le beau mâle d'aventures parfois au bord de l'absurde, le roman n'arrive pas à masquer une certaine vacuité.  Tout ça pour quoi au final ? Ben, pas grand chose, justement... On peut se demander si cet exercice, certes talentueux, n'est pas un peu vain. Il y a un plaisir certain à tourner les pages, malgré un personnage principal un peu agaçant, mais petit à petit on commence à se demander où tout cela mène. Et l'impasse au bout de laquelle on aboutit laisse quand même le lecteur un poil sceptique. 
Dans le contexte angoissant actuel, un roman drôle et bien écrit, ambitieux et ironique, même pas totalement réussi, donne un certain plaisir. Il est évident que "Une chance insolente" n'est en rien comparable avec l'innombrable soupe dite " feel good" déversée en ce moment, et peut parfaitement permettre de passer un agréable moment. 

 



 

dimanche 27 mars 2022

La brigade de Louis-Julien Petit


Louis-Julien Petit, après les succès de "Discount" et "Les invisibles", continue sur ce qui risque de devenir sa spécialité : le film sur les sans-grade de nos sociétés qui montent un projet et vont arriver à le réaliser malgré les embûches. Sur ce créneau et ce genre d'histoires, la concurrence est rude ( au moins un par mois sur les écrans et ce n'est pas fini) et la difficulté première est de sortir un peu des sentiers battus. 
Force est de constater que "La brigade" peine un peu à être original et n'évite pas toujours les écueils d'un parcours bien balisé et archi connu. Cependant, il faut bien, en plus de ses indéniables qualités humanistes et de son discours sur le tolérance et pour l'accueil des étrangers, reconnaître quelques qualités à ce film dont, en premier lieu son casting formidable. 
Il y a  d'abord tous les jeunes sans-papiers de ce centre, attachants ou agaçants mais qui crèvent l'écran. Ils sont ensuite très bien entourés par Chantal Neuwirth très drôle en copine collante mais gentille et surtout par Audrey Lamy, dont l'abattage fait ici merveille et qui donne au film son rythme dynamique. Par ailleurs, on notera un final un poil plus original qu'à l'habitude mélange de critique des émissions culinaires de nos chaînes commerciales avec une sorte de suspens un poil plus singulier que les habituels aléas de dernière minute qui se présentent toujours pour ne pas arriver à atteindre le but initial. 
Jolie comédie sociale, bien feel good, "La brigade" fait passer un bon moment et délivre en creux un jolie message de tolérance ( bien utile en ce moment). 




 

mardi 22 mars 2022

Bruno Reidal de Vincent Le Port


Rater de voir sur grand écran "Bruno Reidal" vous fera passer à côté d'un double événement : la naissance conjointe de deux futures figures du cinéma français ( c'est un pari, mais si on n'entend plus parler de  Vincent Le Port et de Dimitri Doré, ce serait une grave injustice) et, évidemment  un excellentissime film français. 
Le sujet pourrait se résumer à un titre glauque que le Petit Journal ( feuille de chou conservatrice des années 1800/1900) a peut être imprimé en 1905: Un jeune séminariste décapite un petit garçon. 
De ce fait divers réel, pour son premier film, Vincent Le Port signe une oeuvre fascinante. De ce sujet aux fondements sordides, autour d'un meurtrier dont le crime ne peut ( et a été à l'époque jugé ainsi à l'époque) qu'être celui d'un fou furieux, le réalisateur nous livre une sorte d'enquête psychanalytique tendant aux spectateurs un miroir qui les fait s'interroger au plus profond d'eux-même. Sans jamais prendre parti, aidé par la voix off de ce jeune homme reprenant les textes qu'il avait écrit à l'époque à la demande des médecins qui l'interrogeaient sur son crime, le film déploie un éventail d'éléments qui ne cherchent pas à excuser ce geste ignoble, mais l'éclaire plutôt de nuances. A l'écran, la mise en scène suit sans faillir les propos tenus, qui, sous une apparence classique, inspirée par les oeuvres  de Corot ou de Courbet ( on n'avait pas vu de si beaux plans depuis "Portrait d'une jeune fille en feu") permet d'inclure dans une intense réflexion une part de beauté, certes mâtinée de sordide, mais rendant le récit aussi passionnant qu'intriguant. 
Le film n'aurait pas cette puissance s'il n'avait pas un interprète tout simplement fabuleux en la personne de Dimitri Doré dont c'est le premier rôle au cinéma ( mais a fait beaucoup de théâtre). Signe du destin, il avait au moment de son casting la même taille et le même poids que Bruno Reidal lors de son arrestation. Mais les mensurations ne font rien au talent. Disons pour situer cette apparition à l'écran qu'elle suscite le même enthousiasme que celle d'Isabelle Huppert dans "La dentellière" ( avec qui il vient de tourner son nouveau film). 
En cette période morose, le thème de "Bruno Reidal" n'invite pas vraiment à prendre son billet... Pourtant, voir un beau, un passionnant, un grand film d'un vrai auteur avec une future star, ça vaut vraiment le coup car sous cette noirceur se dégage un vrai joyau qui comblera l'esprit et la réflexion...





 

dimanche 20 mars 2022

Cité de Nicolas Geibel


Voilà un roman surprenant. Sur une trame de polar un peu nébuleuse, on suit plusieurs personnages tous impliqués de près ou de loin dans une étrange affaire de photos qui met en transe, voire tue, celui ou celle qui les regarde. Assez vite on comprend que ce n'est pas l'enquête qui intéresse l'auteur mais sans doute tout autre chose, qui relèverait de l'esprit du temps, de l'atmosphère d'une époque, du constat d'une société qui va mal. 
Nous ne sommes pas dans un polar malgré le point de départ, et force est de constater que les pages ne se tournent pas facilement tellement on accroche sur un dialogue qui n'apparaît pas évident au départ. Au-delà d'y insérer Spinoza, on peut avoir l'impression que celui qui parle ne s'adresse pas à quelqu'un censé être avec lui. Les pensées des personnages peuvent allègrement ( heu non... rien d'allègre ici) mélanger présent et passé et parfois leurs actes ( souvent entre les lignes) ne répondent pas à une logique ordinaire. Tout cela créé effectivement un univers brumeux, presque fantastique voire spectral. On peut s'y laisser envelopper ...ou pas. Le résultat de l'enquête restera flou et nous aurons passé un long moment avec des humains qui ont tous un point commun : la grande solitude qui les habite, cohabitant avec d'autres humains sans jamais pouvoir établir un réel contact qui leur donnerait un semblant de chaleur humaine. 
Roman d'atmosphère, "Cité" surprend par sa profonde originalité, par une évidente envie de sortir des sentiers battus, dézinguant les fictions trop bien huilées et lorgnant vers .... ?.... Marguerite Duras mettant en scène des voyous avec des membres du GIGN. On peut aimer... 

 

jeudi 17 mars 2022

Les années sans soleil de Vincent Message


Le roman débute dans un petit brouillard psychologique angoissant. Un écrivain ayant peu de succès se trouve refoulé à son arrivée à New-York et repart pour la France pour retrouver sa famille ( une épouse, une ado et un jeune enfant) dans un appartement toulousain. Pas d'explications pour ce retour à la case maison mais un indice : tout le monde doit rester enfermé chez lui selon des ordres gouvernementaux. Evidemment cela rappelle des souvenirs récents même si la cause n'est jamais vraiment explicitée. Roman d'anticipation comme " Défaite des maîtres et possesseurs" ? A suspens ? Non, rien de tout cela mais sans doute le premier récit de confinement ( mot jamais écrit dans le livre)  qui narre les pensées de cet auteur ( par ailleurs libraire à mi-temps) et les multiples questionnements que cette situation va apporter. 
Disons-le tout net, par rapport à ses deux précédents romans, ces "années sans soleil" déçoivent un peu. Si l'on retrouve souvent une écriture inspirée, beaucoup de thèmes sont  abordés mais ont du mal à s'amalgamer réellement.  Les  nombreux paragraphes autour des livres, du métier d'écrivains, des problèmes d'une petite librairie un peu marginale et de quelques auteurs connus, moins connus ou inventés, aussi pertinents soient-ils, présentent un intérêt inégal à l'intérieur d'un ensemble qui se veut une sorte d'état général d'une société durant un moment bien particulier voire marquant un réel tournant.  Le monde est en crise ( écologique ? sanitaire? ), le personnage principal aussi. Il va s'interroger sur sa vie, son métier d'écrivain, sur ses rapports aux autres ( famille, amis, relations plus lointaines). Il va éprouver cette violence sourde qui monte, surtout  policière mais pas que. Le roman avance un peu cahin-caha, de suspens psychologique il passera à une sorte d'essai sur le pouvoir de la littérature dans le coeur de ( certains) hommes, puis prendra un tournant historico-écologique avec des recherches via un ouvrage de Procope de Césarée sur la disparition du soleil pendant 18 mois vers 535 de notre ère, puis virera  vers des problèmes de couple et d'ados traumatisés, pour s'achever dans un romanesque plus classique ( et pas vraiment inspiré). 
Certes, il y a quelques belles pages, mais l'ensemble à du mal à passionner complètement, hésitant peut être trop entre essai et roman. 



 

mercredi 16 mars 2022

Moneys Boys de C.B. Yi


C'est un premier film courageux que nous offre C.B. Yi, jeune chinois immigré en Autriche, élève Michaël Hanneke ( ce qui explique sa production austro-franco-belge). Jamais dans son pays d'origine il n'aurait pu aborder aussi frontalement le sujet de la prostitution masculine ( gay). Si l'homosexualité en Chine n'est pas tabou, elle reste totalement impensable pour la grande majorité d'une population provinciale ( mais pas que) pétrie de traditions. 
Le film se concentre sur Fei, jeune et beau chinois venu de sa campagne. Il se prostitue pour subvenir aux besoins de sa famille et vit avec son amoureux qui, lui aussi vend son corps. Une mauvaise rencontre va les séparer et cinq plus tard, on retrouve le même Fei, toujours prostitué et avec un nouvel amoureux. 
"Moneys Boys" a beaucoup de choses à dire. Trop peut être... Evidemment certains aspects factuels de la prostitution sont évoqués  comme la violence possible des clients, les rapports avec la police. Le film dans sa première partie  tente aussi d'aller un peu sur le terrain politique (vendre son corps à l'industrie pour trois fois rien est-il plus moral que de le vendre à des humains riches? ), s'essaie à l'analyse du  poids des traditions qui pèse sur ces jeunes hommes ( surtout en tant que gays) pour finir par faire focus sur une histoire d'amour. 
En courant autant de lièvres, le film perd en efficacité malgré une mise en scène que l'ont peut qualifier de formellement belle. Chaque plan est infiniment bien composé, bien éclairé, frôle parfois le trop joli mais sans sombrer dans une totale magnificence qui serait ici une faute de goût. C.B. Yi sait filmer assurément, mais  sa joliesse manque toutefois de chair ( ce qui est un comble ici)  et son film patine un peu au  niveau du scénario qui n'arrive pas à faire cohabiter harmonieusement autant de thèmes, survole certaines situations qui aurait mérité plus d'attention contrairement à d'autres plus anecdotiques.
"Moneys Boys", proposition cinématographique forte mais à demie réussie, mérite toutefois notre attention, tant il est évident que ce jeune austro-chinois a du talent. 



 

mardi 15 mars 2022

A plein temps de Eric Gravel


Ne résumons pas le film, le thème n'est pas vraiment vendeur. Qui a envie de voir vivre pendant 48 heures une banlieusarde, mère célibataire, travaillant comme femme de chambre dans un grand palace parisien dont le quotidien se résume à courir partout entre la nourrice, le RER, une patronne zélée ( à ses actionnaires) et essayer de récupérer sa pension alimentaire ? Pas grand monde, tellement on a envie de se sortir de sa petite vie de fourmi travailleuse... Et pourtant.... on aurait tort de rater ce deuxième film d'Eric Gravel tellement il vous scotche sur votre siège durant 1h25. 
Pour raconter cette tranche de vie apparemment ordinaire, le réalisateur adopte tous les codes du film d'action et dès que sonne le réveil de Julie, nous voilà partis dans une course effrénée qui ne nous lâche pas une seule seconde, tant le scénario, formidablement écrit, pensé, nous accroche à sa malheureuse héroïne pour mieux nous empoigner et nous faire vibrer, frémir aux nombreuses petites péripéties qui jalonnent cette histoire. Sans que cela ne sombre jamais dans le cliché, dans le déjà vu, le film balaye le quotidien d'une grande frange de notre population rarement représentée au cinéma, celle qualifiée de classe moyenne mais qu'un petit grain de sable insidieux peut faire basculer dans la pauvreté. C'est là que réside le suspens haletant du film. Tombera ? Tombera pas ? 
Pour que le film fonctionne à 100 %, il fallait une grande comédienne à fort pouvoir d'identification. Le réalisateur l'a trouvée en la personne de Laure Calamy qui, si on ne le savait pas déjà, prouve ici qu'elle est désormais une de nos meilleures tête d'affiche. Le festival de Venise ne s'y est pas trompé en lui accordant son prix d'interprétation féminine en septembre dernier. Elle est est tout à tour tendre, stressée, stressante, (un peu) manipulatrice, combative, séduisante, drôle, effondrée, toute une palette infinie de sentiments avec lesquels elle joue avec une facilité, une grâce admirable et qui permet à ce film d'être un vrai thriller domestique plus que réussi. 
Pas de doute, "A plein temps" est du bon, du très bon cinéma français, qui parvient à rendre passionnant et trépidant le très improbable quotidien d'une femme avec  évidemment un regard un poil politique sans jamais appuyé son propos, laissant sa place au spectateur et à son sens de la réflexion. 




 

mercredi 9 mars 2022

Les Idées noires de Laure Gouraige


"Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire." Tiens un "vous" qui nous englobe avec la narratrice! Intéressant comme départ. Bizarre qu'elle ne s'en aperçoive qu'à trente ans passés ou que ce message d'une journaliste lui demandant de témoigner comme victime de racisme anti-noir réveille soudain ce questionnement. Ok, elle n'est pas vraiment noire, juste quelques origines haïtiennes. Le message et ce passé généalogique suffisent à lui chambouler la tête. Elle a l'air un peu piquée quand même. Elle s'interroge. Beaucoup. Trop peut être car ça lui gâche la vie ( si elle ne se la gâchait pas avant). Elle tergiverse. Qui a envoyé le message ? Qui a donné mes coordonnées? Irai-Je ? Elle tourne en rond dans son petit appart.Suis-je vraiment noire ? La question l'obsède. Alors, elle teste sa négritude. Obtient des résultats mitigés selon les plans mis en place. Elle semble un peu à la ramasse mais peut être drôle heureusement car elle ressasse toujours un peu les mêmes obsessions. Flash sur Haïti. Sur ses ascendants. C'est quoi cette terre de ces ancêtres?! Aucune envie d'y aller. Quoique... Bon, filons à Miami, y'a de la famille là-bas. Haïti, c'est en face. Entre récit drôlatique sur la vie aux US et ses interrogations, on ressent quand même un poil de lassitude. Vis, mange des glaces Cold Stone ( inconnues chez nous) et pose-toi moins de questions a-t-on envie de lui dire. Surtout qu'au final, elle reviendra au point de départ. Tout ça pour ça... Pas convaincu totalement mais jolie tentative de romanesque intime et intérieur. 

 

mardi 8 mars 2022

Goliath de Frédéric Tellier

 


Saluons ce cinéma français, qui ose s'attaquer à un genre souvent labouré dans le cinéma américain : le seul ( ou presque) contre les méchants industriels qui polluent, tuent sans l'ombre d'un remord ( dernier exemple en date Dark Waters de Todd Haynes ). Le thème central tourne autour des pesticides qui tuent autant les agriculteurs que les consommateurs avec la petite variante autour de l'influence des lobbys. 
"Goliath" mixe trois points de vue différents, celui des agriculteurs, celui d'un avocat qui se voit confier la défense d'une famille d'agriculteurs endeuillée et celui d'un lobbyiste. 
Trois situations complémentaires mais aussi  trois façons de filmer chacune, sans doute pour bien marquer chaque univers mais qui, au final, enlève de la cohérence et de la force au film. Les vies des agriculteurs nous sont présentées dans une sorte de cinéma chichiteux, flou, peut être poétique pour montrer combien la vie de famille est belle à la campagne quand tout va bien mais entrecoupé de scènes plus sèches mettant en scène la colère de certains ( formidablement mélo  Emmanuelle Bercot ). La partie judiciaire ne brille guère malgré la détermination d'un avocat un poil dépressif qui est interprété par un Gilles Lellouche en petite forme donc pas vraiment convaincant. On retiendra surtout la partie sur le lobbying, sujet peu traité au cinéma mais ici concentrant toute l'énergie du cinéaste autant dans le traitement du personnage central ( excellentissime Pierre Niney) que dans des dialogues parfaits mettant bien en évidence comment on manipule l'opinion avec les mots.
 C'est grâce à ce regard sur un métier assez secret et ô combien destructeur et dégueulasse ( sauf pour les puissances de l'argent) que le film arrive à emporter l'adhésion, cachant ainsi la faiblesse du reste. 




lundi 7 mars 2022

Robuste de Constance Meyer


Il y a des films dont on peut se demander ce qu'ils cherchent à nous raconter. Prenez donc "Robuste". Est-ce un face à face entre deux humains dont les apparences robustes masquent une sensibilité certaine? Ou l'opportunité de faire tourner un monstre sacré du cinéma en essayant de dresser un portrait un peu plus intime ? Un peu des deux sans doute et hélas, à l'écran, il n'y a pas réellement de rencontre des deux personnages et franchement, le portrait sensible de Depardieu, on s'en moque un peu. 
A l'écran, nous avons le grand acteur français qui joue un personnage de star de cinéma. Donc pour la composition, on repassera. Le but de la réalisatrice a consisté à le poser dans le cadre et essayé de le faire jouer un peu... Faut reconnaître que ça marche mollement, même en collant Gérard devant des poissons des abysses pour la métaphore. La bonne idée était toutefois de lui mettre en face une jeune comédienne qui tient la route, ce qui est le cas de l'excellente Déborah Lukumuéna. Malheureusement pour elle, la faute à un scénario un peu plat, la partition à défendre reste ténue et surtout se retrouve finalement assez isolée du grand Gégé. La rencontre n'existe presque pas et le film patine mollement durant son heure et demie, laissant le spectateur un peu perplexe devant une certaine vacuité. 





 

vendredi 4 mars 2022

Le Zoo des Absents de Joël Baqué


Se plonger dans un roman de Joël Baqué, c'est partir pour un romanesque qui cache bien son jeu et donc se retrouver à être de plus en plus surpris au fil des pages qui se tournent. 
Sans rien révéler de ce qui vous attend, disons que cela démarre comme un roman d'Anita Brookner, avec un personnage lambda, passe-partout, seul et à la vie assez étriquée. René est un retraité paisible, qui se satisfait de trois fois rien et que personne ne remarque vraiment. Il fait ses courses dans la supérette pas loin de chez lui, arrose un pin parasol bonzaï offert par ses collègues lorsqu'il a quitté son emploi de comptable pour les Salaisons Occitanes après y avoir passé 40 ans, aime toujours les chiffres et donc remplir des grilles de Sudoku. Rien de bien fun donc.... sauf que lors d'un banal échange avec la caissière du petit supermarché voisin, sa vie va soudain prendre une direction franchement inespérée. Il y sera question de militants animalistes, antispécistes, d'amitié aussi. Petit à petit, le brave René va être emporté dans un univers ultra singulier pour finir par être le moins anonyme possible. 

Cette trame du personnage ordinaire qui le devient nettement moins était déjà présente lors d'un précédent roman de l'auteur ( "La Fonte des Glaces" en 2017) et déjà articulée autour de thèmes portant sur l'écologie et amenant évidemment le lecteur à se questionner. "Le Zoo des Absents" suit le même projet, fera réfléchir sur le mouvement animaliste tout en faisant retrouver au lecteur cette sensation très agréable de partager avec le héros un même étonnement face à ces nouveaux horizons qui s'ouvrent. Si on peut faire un tout petit reproche à Joël Baqué, ce serait de s'être un tout petit trop attardé sur les discours des militants dans la première partie... Mais la suite fait vite oublier cela grâce à une plume qui n'a pas son pareil pour fixer une poétique de l'ordinaire tout en regardant le monde actuel ( et à venir) avec acuité. On passera en douceur de la chronique intimiste apparemment simple au roman d'anticipation dérangeant sans que jamais on ne perde l'intérêt qui va sans cesse grandissant. 

Allier originalité, plaisir de lecture et réflexion, c'est rare dans le roman français. Joël Baqué sur ce terrain là, se révèle un maître ! 




 

jeudi 3 mars 2022

Viens je t'emmène de Alain Guiraudie


Le cinéma français semble avoir trouvé de l'inspiration ces dernières années. Serait-ce un effet positif du COVID ? En tous les cas, après les excellents "Rien à foutre" ou " Ils sont vivants" et avant  le formidable "Bruno Reidal", Alain Guiraudie nous propose son film le plus facile d'accès, la comédie de la semaine qui, une fois n'est pas coutume, défrisera les spectateurs. 
Quand vous irez voir "Viens je t'emmène" ( car il serait idiot de rater un bon film), laissez-vous surprendre par cette histoire et les personnages créés sans être impressionné par les thèmes abordés, les attentats terroristes, la prostitution, les femmes battues, les caïds de banlieue, l'islam, ...Ces ingrédients ne flèchent pas vers une comédie mais le réalisateur et scénariste a concocté un film léger, merveilleusement bien dialogué et tordant le cou avec bonhommie à une certaine bien pensance. Loin de reprendre à son compte le nom de son excellentissime interprète principal Jean-Charles Clichet, Alain Guiraudie joue au contraire à les éviter ( les clichés). Ses personnages, qui sous la caméra de réalisateurs moins inspirés navreraient par leur manque de nuances, brillent ici d'une profondeur et d'une ambivalence totalement réjouissante rendant cette histoire vraiment passionnante ( et hilarante aussi) tant le spectateur se trouve constamment surpris par les réactions jamais attendues de chacun sans que jamais cela semble outré ou idiot. 
Alain Guiraudie continuer à creuser son chemin en filmant des corps moins convenus dans des scènes sensuelles qui peuvent choquer le bigot avec un cunnilingus  bruyant dans un confessionnal de la cathédrale de Clermont-Ferrand peut déranger mais ose surtout donner un point de vue radicalement différents sur ces problèmes contemporains que sont l'immigration et l'islamisme, faisant s'interroger son personnage principal athée et plutôt bonnasse. Et ce n'est pas la conclusion du film, très ouverte à l'interprétation, élan collectif forcément métissé mais tout aussi bien ode au polyamour, qui enchantera  nos candidats fachos ou ultra conservateurs du moment. 
Vous aurez compris que cette comédie sur fond dramatique, saura vous divertir intelligemment, vous surprendre et vous faire réagir. C'est rare, c'est l'apanage de certains films d'auteur. "Viens je t'emmène" est un de ceux-là et ça fait rudement du bien ! 



mercredi 2 mars 2022

Rien à foutre de Emmanuel Marre et Julie Lecoustre


 

C'est une tranche de vie avec hôtesse de l'air et mère décédée, filmée en partie avec un Iphone, un peu à l'arrache. Du ciné français non formaté pour amateur de petite production bancale mais sympatoche ? Pas tout à fait car, très vite on s'aperçoit que le film a été pensé dans ses moindres détails.  En plus de brosser le portrait très fin d'une jeune femme de 26 ans, le récit distille tout un discours subtil sur les apparences d'une société qui n'en a rien à foutre des humains qui la composent. Bye bye empathie et bienveillance, termes balancés à tout bout de chant dans les concepts managériaux d'entreprise qui n'en ont justement rien à foutre, tant ils sont là pour camoufler l'exact contraire de leurs agissements. Bonjour rendement, fric, respect débiles de règlements visant la rentabilité et appliqués par des employés que l'on sent plus proche du burn out, qui de guerre lasse finissent eux aussi par plonger dans cette vie faite uniquement d'apparences. 

Le film se divise en deux parties distinctes. La première se concentre sur la vie au travail de Cassandre, future chef de cabine d'une compagnie aérienne low cost que l'on suit également lors de ses moments de repos à Lanzarote où elle est obligée d'habiter ( un lieu aussi impersonnel que possible, cubes de béton minables mais sous le soleil). La deuxième se déroule sous une grise Belgique où la jeune femme va renouer avec sa famille qui gère comme elle peut le deuil d'une mère décédée dans un accident de voiture. Si ce retour dans le giron familial peut apparaître plus psychologique, permettant à l'héroïne de retrouver quelques vraies valeurs, la société se camoufle dans les coins et continue à en avoir rien à foutre d'une enquête sur l'accident maternel tout en veillant encore et toujours à ce que les apparences, la vitrine, régissent la vie de ces êtres. 

Cassandre, c'est Adèle Exarchopoulos, qui, il faut le dire, le redire, est absolument exceptionnelle dans ce rôle. La caméra ne la quitte quasiment jamais, la filmant plein cadre, traquant la plus petite émotion, tout en veillant à ne jamais la salir, voire l'érotiser ( alors que la société le lui demande). Nous sommes vraiment en empathie avec elle ( nous sommes bien les seuls !...ou presque) et nous ressentons au plus profond le mépris de ce capitalisme qui n'en a rien à foutre des humains auxquels il s'adresse. Dans les nombreuses scènes fortes du film, s'il fallait en retenir une seule, je choisirai, dans le premier tiers du film,  ce dialogue téléphonique avec un centre d'appel Orange, moment de bascule où Adèle Exarchopoulos, intense d'émotion, hisse soudain ce premier long-métrage vers des sommets qu'il ne quittera plus.

Film à petit budget, "Rien à foutre",  remarquable d'acuité sur nos vies d'apparence, est une très agréable surprise dans un cinéma français trop formaté et donne un réel sentiment d'espoir pour l'avenir, de ces cinéastes comme de la vie en général puisqu'il existe encore  des humains de (très ) bonne volonté. 






mardi 1 mars 2022

Vertidog de Léonie de Rudder


Pour son coup d'essai, Léonie de Rudder peut être fière, elle nous offre un roman totalement  contemporain, plein de verve, avec du fond et surtout garanti sans inceste, sans secret de famille, sans amant(e) dans un loft bourgeois ( oui, c'est possible). Dans une intrigue menée tambour battant, vous voyagerez à San Francisco en compagnie d'un jeune français en stage dans une start up tellement pleine d'empathie avec son personnel qu'elle le vire dès la première sensation de négativité. Parce qu'il a envie de rester dans cette ville qui offre quand même une foultitudes de possibilités quand on un jeune geek créatif, en attendant de créer l'appli qui déchirera, il vivote en déambulant avec des chiens à ses pépères et mémères en tant que dog-walker. 
Sur cette base et suite à une rupture amoureuse, nous suivrons la folle journée de ce jeune français, accro à son portable, cherchant un nouveau toit pour la nuit via une appli ( Tinder) et instagrammant au mieux ces instants mélancoliques, histoire que de nombreux likes le fasse sentir vivant. 
Le roman, très cinématographique dans ses références ( "Vertigo" y joue un certain rôle) voire dans sa succession de portraits et de rebondissements,  n'est pas sans rappeler "After Hours" de Martin Scorcese avec sa suite de galères qui auscultent au plus près nos sociétés, ici totalement vouées à des activités digitales ( pas sur peau mais sur écrans tactiles). Sous des airs légers, "Vertidog" sait aussi se montrer caustique, gentiment moqueur, interrogeant son lecteur quant à notre avenir sous le joug d'activités numériques ou à la merci des gourous du bien-être.
Le rythme effréné de cette chaude journée ( avec une petit moment un peu mou du genou lors de la rencontre avec cette créature aux puces greffées sous la peau) nous conduira au bout d'une nuit qui nous laissera aussi pantelant que son héros mais ravi d'un lecture contemporaine, simple ( malgré un vocabulaire geek bien fourni) et assurément très agréable. 



 

Festival de Cannes 2022, vu par un spectateur lambda

  La fête du cinéma ( en version grande famille du cinéma sauf les exploitants, les spectateurs et quelques soutiers du métier) bat son plei...