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dimanche 19 février 2023

La femme de Tchaïkovski de Kirill Serebrennikov


Une jeune musicienne russe de la fin du 19 ème croise Tchaïkovki dans une soirée et, âme totalement romanesque, se dit : je l'aime ! Quand on est une oie blanche comme elle, l'amour est un sentiment romantique bien loin de la réalité. Antonina, exaltée, va tomber à pic pour le grand musicien en pleine ascension. En acceptant de l'épouser ( faut dire qu'elle l'a tanné plus que de raison) il s'achète ainsi une vitrine sociale et ainsi plus ou moins camoufler son goût exclusif pour les jeunes hommes. Entre une qui s'aperçoit que l'amour peut également être physique et l'autre qui vomit dès qu'elle approche, disons que le mariage bat de l'aîle. 
C'est à partir de cette trame que Kirill Serebrennikov va broder un film dont on peut chercher ce qui peut bien l'intéresser là-dedans. Ce n'est pas du tout un portrait féministe comme le carton de départ peut espérer le faire croire. Jamais nous ne sommes touchés par son héroïne, assez malmenée et dans sa réalité et par le réalisateur qui ne la rend jamais attachante. Ce n'est pas non plus un portrait du musicien car, Tchaïkovski n'est ici qu'un prétexte juste en arrière-plan ni un vague plaidoyer pour que l'on vive sans détours son homosexualité en Russie. 
L'intérêt du film réside sans conteste dans la façon dont le réalisateur s'empare de cette histoire pour en faire un sommet de lyrisme avec une mise en scène flamboyante, virtuose, tragique, livrant des plans sophistiqués, sinueux, virevoltants, magnifiquement cadrés, jouant sur la lumière et la noirceur. L'oeil ne s'ennuie jamais tant il est sollicité de toute part ( trop peut être que cela peut finir par apparaître amphigourique ? ). Pour le spectateur, ça passe ou ça casse. Evidemment on ne peut s'empêcher, époque oblige, d'y voir une symbolique qui n'y est peut être pas. Et si Antonina était une version féminine de Vladimir Poutine, voulant quelque chose qui ne lui appartient pas, ne lui appartiendra jamais et sombrant dans la folie la plus noire ? Dans cette vision là, les scènes avec tous ces jeunes mecs à poil dont Antonina/Vladimir tâte le sexe ou danse avec  sont sans doute un pied-de-nez... mais plus sûrement la mise en images des fantasmes du réalisateur. 
Quoiqu'il en soit, "La femme de Tchaïkovski" ne laissera personne indifférent et c'est déjà l'essentiel. Sans doute un film prétexte pour se laisser aller à un cinéma inspiré mais aussi un peu grandiloquent, qui peut trouver autant d'amateurs que de détracteurs, une sorte de condensé de cette "âme russe". 

 

vendredi 10 février 2023

La grande magie de Noémie Lvovsky


Sur le papier, il y a tout ce qu'il faut et même un peu plus pour offrir une comédie joyeuse, divertissante, originale et pas idiote. L'affiche aligne la crème des acteurs, certes un poil zonant dans l'art et essai mais la plupart du temps excellents et annonce également l'adaptation d'une pièce de théâtre italienne fameuse ( dans son pays) explorant le thème de l'imaginaire. Pour couronner le tout, la bande originale du film a été confiée à un groupe ayant le vent en poupe : Feu!Chatterton. 
Sur l'écran ( et vue l'introduction) vous avez déjà deviné qu'il en est vraiment autrement. Le film est a l'image de la roulotte de saltimbanque conduite par  Sergi Lopez, cahotique. Entre des scènes de pures comédies aux allures vieillottes et une imagerie d'un autre âge recomposée sans grâce, s'intercalent des scènes chantées et dansées (La bande annonce, connaissant le peu d'appétit du public français pour la comédie musicale, s'était bien gardée d'en faire état). On y perçoit bien un discret hommage à la magie enfantine que procuraient les spectacles ambulants autrefois ( mais qui en 2023 les a connus?) ainsi que l'envie de donner autant de rêve que de profondeur et d'émotion. Sauf que rien ne fonctionne. La musique, les chansons et les parties dansées sont pathétiquement nulles, sans aucune magie même pas celle d'une fragilité qu'auraient pu engendrer les voix hésitantes et les pas maladroits des acteurs non doublés. Il est certain que les compositions de Feu ! Chatterton resteront comme le premier vrai faux pas de leur jeune carrière. Les comédiens font ce qu'ils peuvent, pas trop mal pour certains.... mais, honnêtement on se dit que la présence (rapide) de Rebecca Marder sert à faire baisser l'âge moyen de la distribution et celle ( en arrière -plan) de Damien Bonnard a lui fournir un cachet pour finir son mois. Alors on regarde tout le monde s'agiter ( beaucoup), vociférer, jouer du jupon, l'oeil morne car personne ne semble croire au bien fondé de cette entreprise. 
Dire qu'il n'y a aucune magie dans ce film est sans doute très facile, la seule que l'on puisse y déceler est celle que des producteurs aient pu trouver de l'argent pour ça. Ah c'est vrai, l'argent magique existe parfois.... 

 

vendredi 3 février 2023

Un petit frère de Léonor Serraille


Raconter la vie d'une femme ( mais aussi de ses deux fils ) sur 30 ans, est un pari risqué au cinéma. Si en plus cette femme nous la croisons arrivant de Côte d'Ivoire et essayant de s'insérer dans une société française pas des plus formidablement accueillante, on sent le film social, peut être donneur de leçon, pointer le bout de son nez. Le résultat est tout autre, bien plus universel et sensible, car derrière la caméra, Léonor Serraille est une vraie cinéaste. Divisé en trois parties, le film, dans son premier volet, accroche tout de suite le spectateur par le naturel et la grâce de sa mise en scène, qui pose sans cliché, sans pathos , les espoirs d'une mère sacrément libre dans sa tête et voulant à tout prix le meilleur au moins pour ses enfants. On reste baba devant la fraîcheur et la spontanéité des rapports des personnages bouleversants de vérité. Les deux parties suivantes vont s'attarder à suivre les deux enfants devenus grands. L'aîné d'abord, toujours formidable Stéphane Bak, puis le petit frère, tout aussi formidable Ahmed Sylla. Si la seconde partie peine à être réellement convaincante, sans doute par un problème de scénario qui n'arrive pas à retrouver la spontanéité des situations de la première partie, le dernier tiers rattrape heureusement l'ensemble et termine avec émotion ce beau film de famille et ce subtil portrait de femme, de mère, magnifiquement interprété par Annabelle Lengronne. 
Loin des clichés misérabilistes que l'on pouvait craindre, "Un petit frère" emporte l'adhésion grâce à sa finesse et à une direction d'acteurs parfaite, prouvant que le talent du cinéma français se trouve vraiment dans ses films dits du " milieu" ou "art et essai", talent parce qu'il sait émouvoir et intéresser tout à la fois. 

 

jeudi 2 février 2023

Aftersun de Charlotte Wells


Remarqué à la semaine de la critique à Cannes, primé au festival de Deauville, prix d'interprétation pour Frankie Corio au récent Premiers Plans d'Angers, "Aftersun", parfait film de festival, tente sa chance sur les écrans. 
Qui dit film de festival dit film art et essai, véritable contre programmation face à la sortie d'Astérix mais aussi, film moins accessible. Petite recommandation à qui aurait envie d'aller voir de quoi retournent ces vacances d'une enfant de 11 ans avec son père récemment divorcé, soyez patients ! En effet, le premier film de Charlotte Wells se révèle abrupt dans sa façon de filmer ( vidéo, cadrages compliqués, décentrés, tremblotants, séquences énigmatiques). Le premier tiers, si l'on ne s'accroche pas, peut perdre irrémédiablement ses spectateurs qui ne voit pas l'intérêt de ces séquences de vacances apparemment banales. On ne voit pas du tout où veut en venir la réalisatrice et rien n'est fait pour nous mettre sur la piste. Puis, petit à petit, le charme commence à agir lorsque l'on repère que le personnage à suivre est bien le père et non pas, comme habituellement, la gamine. C'est lui le personnage le plus touchant le plus sensible. Et ce n'est que dans le dernier tiers que l'on comprend ce que représentaient ces quelques séquences énigmatiques du début avec une adulte inconnue et que l'émotion monte. 
On peut dire que le montage et le filmage sont trop chichiteux, peut être prétentieux dans leur volonté de vouloir épater, mais force est de constater qu'au final ça finit par fonctionner. Certes quelques coupes, surtout au début, auraient été bénéfiques au film, mais faire surgir de la banalité de (fausses) vidéos de vacances une telle émotion, laisse penser que Charlotte Wells a un certain talent que l'on suivra avec curiosité et envie dans  ses prochaines oeuvres. 

 

mardi 31 janvier 2023

La montagne de Thomas Salvador

 Le deuxième long-métrage de Thomas Salvador qui troque l'eau du premier ("Vincent n'a pas d'écailles" pour une version plus froide ( la neige), ne diffère guère. Même personnage taiseux mais sympathique, même langueur ( longueur?) à admirer la nature ( ici la montagne magnifiquement filmée), même passage à quelque chose d'un peu fantastique. Alors, me demanderez-vous, rien de neuf dans ce second film ? On ne peut pas dire cela. Si la narration et le le synopsis sont quasi sur le même schéma, la mise en image est nettement plus soignée, spectaculaire même. On peut regretter cependant qu'il ait gardé la lenteur et la contemplation, sans doute pour venir en contrepoint du "tout tout de suite " actuel, mais, avouons-le, quelques coupes dans la première partie aurait donné un rythme moins nonchalant au film ( surtout qu'il dure plus de deux heures). Je ne dirai rien de la deuxième partie pour ne pas la déflorer, sur le même tempo que le reste du film ( au moins, une belle unité), pour peu que l'on ait gardé son âme d'enfant, elle provoque par sa douce poésie un très bel effet de surprise, d'étonnement. Il est évident que c'est effectivement cette longue et minutieuse  introduction du sujet qui permet l'émerveillement. Pour le coup, si l'on se laisse porter par les nombreuses balades du héros, voire émouvoir par la très linéaire et peu originale histoire d'amour qui se noue elle aussi lentement avec le personnage de Louise Bourgouin, on peut ressortir du film avec des étoiles dans les yeux. Mais comme je le disais plus haut, tout se mérite, il faut avoir la patience des contemplatifs. Malgré tout, on retire autant de sérénité que de beauté de ce deuxième long de Thomas Salvador, assorti d'un joli message très actuel, écologique et plaisant sur la nécessité de ralentir nos vies et de regarder le merveilleux autour de nous. 

lundi 30 janvier 2023

Tàr de Todd Field


 Après "Babylon" la semaine dernière, sort "Tàr"  une nouvelle machine à Oscars ( Cate Blanchett est archi favorite), oeuvre se situant à l'exact opposé dans le champ cinématographique. Autant le film de Damien Chazelle tente d'agripper le public façon fast food avec une succession de scènes faites pour l'épate immédiate mais sans rien pour l'esprit, autant celui de Todd Field prend le chemin inverse en n'étant jamais sympathique, jamais facile et cherchant plus à parler au cerveau. 

 "Tàr" débute comme un film bavard et intello puisque le personnage de Cate Blanchett, cheffe d'orchestre de classe internationale, répond à une longue interview sur la musique puis continue par un cours de direction d'orchestre devant des élèves obligés d'approuver ses nombreuses saillies pas toujours aimables. Les amateurs d'action sont déjà largués, les autres, qu'une presse dithyrambique a arraché à Netflix, commencent à se poser quelques questions... et ils n'ont pas fini de s'en poser. En effet, le film va nous raconter comment cette machine parfaitement huilée, maîtrisant tout avec hauteur et froideur, va petit à petit se dérégler. Dans des décors modernes, froids et impersonnel qui répondent au visage aussi froid de l'actrice ( mais où l'on va vite déceler quelques tics, rictus ) l'histoire va s'emballer petit à petit. Seulement, là où d'autres réalisateurs auraient expliquer tout de A à Z de façon didactique, Todd Field parie sur l'intelligence du spectateur, sa curiosité et, parsemant la chute de cette femme d'ellipses, d'éléments troublants ou un poil étranges, il amène le spectateur  à se poser des questions auxquelles il ne donne apparemment pas la réponse. On sort de la salle plein d'interrogations et le film trotte dans nos têtes. 

Evidemment, on est totalement épaté par l'interprétation magistrale de Cate Blanchett, ultra crédible en cheffe d'orchestre. A elle toute seule elle emplit l'écran et double le plaisir d'une mise en scène certes volontairement  elliptique mais virtuose. C'est du vrai, du grand cinéma fait pour le plaisir de la réflexion, une oeuvre mystérieuse qui donne envie d'être revu car il est certain que l'on y découvrira des éléments qui nous avaient échappé à la première vision. 



vendredi 27 janvier 2023

Festival 2023 Premiers Plans d'Angers (2)

 


Cela est désormais habituel dans les (grands) festivals, les sections dites parallèles recueillent  les petites pépites. Créée il y peu, la section "Diagonales" du festival Premiers Plans d'Angers a accueilli cette année les longs-métrages les plus intéressants, laissant à la compétition dérouler l'habituel cinéma psychologisant. Ainsi après l'envoûtant "Unrest", deux documentaires venus de l'Est ( mais produits par plein de pays européens ) nous ont enchantés. La salle était comble pour le documentaire ukrainien de Igor Ivanko "Fragile Memory", sans doute l'effet guerre ayant joué. Pourtant, le film n'allait pas vraiment vers une évocation de l'actualité ( ou à l'extrême marge) mais explorait de façon fort touchante le thème de la mémoire à travers le portrait du grand-père du réalisateur ancien grand chef opérateur de cinéma. A partir de pellicules endommagées retrouvées dans un hangar, le petit fils va partir à la recherche de tout ce que ce grand-père a filmé durant toute sa vie. Et quand l'un fait resurgir la mémoire du passé, celle du vieil homme s'estompe de plus en plus. Délicat, juste, passionnant, sans doute le film plus émouvant de ce festival. 

Un peu plus à l'Est, en Russie donc, la réalisatrice Marusya Syroechkovskaya nous a proposé son "How to Save a Dead Friend" avec précaution. Exilée en Tchéquie et en Israël, fuyant le régime de Poutine, elle comprenait bien que, vues les circonstances, on n'avait peut être pas envie de nous apitoyer sur son personnage principal, moscovite de banlieue, drogué et dans l'autodestruction. Ce montage de vidéos prises durant toutes les années où la réalisatrice a vécu avec ce jeune homme dépressif ne va sans doute qu'accentuer les clichés que nous avons sur une jeunesse russe en plein désarroi et noyant son mal être dans l'alcool et la drogue. Cependant, avec ces scènes filmées à l'arrache, mais montées très efficacement, la réalisatrice nous plonge au coeur d'une vie russe sans aucun fard et parvient à rendre un très bel hommage à cet homme qu'un pays plongé dans la noirceur a poussé vers la mort. 

Dans la compétition officielle, des films plus consensuels essayaient de défendre leur petite musique autour de thèmes rabâchés. "Tengo suenos electricos" de Valentina Maurel  ( Belgique/France/Costa-Rica) nous narrait les affres d'une adolescente partagée entre ses parents divorcés et assez toxiques. Un peu répétitif, le film n'arrive jamais à s'extraire de son côté naturaliste, filmé comme un quasi documentaire, préférant allonger inutilement certaines scènes au détriment d'un réel point de vue. "Suro" de l'espagnol Mikel Gurrea, s'il bénéficie d'une belle mise en scène ample, hésite constamment entre le drame social voire le conte écologiste pour finir par choisir la beaucoup plus convenue crise du couple ou comment les épreuves vont peut être nous rabibocher. L'allemande Annika Pinske avec " Talking About the Weather", très inspirée d'Annie Ernaux, nous parle de honte sociale, de transfuge de classe, doublés en Allemagne par cette encore séparation entre Est/Ouest. C'est sensible, parsemé de petites scènes piquantes mais ne parvient pourtant pas à complètement emporter l'adhésion peut être à cause de cette volonté à vouloir faire à tout prix art et essai en prolongeant ( oui, ici encore) des séquences avec le sentiment qu'il faut qu'on lise le désarroi sur le visage de l'héroïne alors que tout était dit et bien reçu lors de la scène. "Tigru" du roumain Andréi Tanase s'essaie à l'originalité en mêlant une chasse au tigre dans les rues d'une ville roumaine et un couple en crise. Et qui emporte le morceau du thème le plus présent ? Le couple, hélas... Enfin, et c'est peut être le meilleur de cette dernière salve, "Chien de la casse" du français Jean-Baptiste Durand, a ému et enthousiasmé la salle. Partant pour être encore une histoire vue et revue autour d'une amitié très fraternelle entre deux jeunes un peu paumés, le film réussit très vite a sortir des sentiers battus avec un personnage principal surprenant et en distillant une jolie musique décalée. Le film tient surtout par la formidable interprétation de Raphaël Quenard à la fois drôle, agaçant et touchant qui a la chance d'avoir de bons dialogues à jouer. 

Difficile de pronostiquer quelques résultats, mais Félix Moati ( membre du jury long-métrage) est remercié dans le générique de "Chien de la casse" ( qui ne démérite pas loin de là).... Sinon, comme d'habitude, le festival Premiers Plans continue à offrir aux cinéphiles et au public une remarquable programmation éclectique, apportant son lot de vedettes de Sandrine Kiberlain à.... François Hollande ( il accompagnait Julie Gayet) et son quota de belles découvertes. A l'année prochaine ! 



mercredi 25 janvier 2023

35ème festival Premiers Plans d'Angers


Si l'on regarde en journée les spectateurs des salles ( quasi toutes archi pleines) du festival Premiers Plans, le CNC doit sourire de satisfaction, on compte 75% de jeunes de moins de 20 ans ( merci les profs des lycées et autres écoles de cinéma de France et de Navarre) et 25 % de retraités ( ils ont du temps et encore de l'argent). Ce mix générationnel donne une ambiance unique à ce festival, on tape des mains très forts sur la bande annonce du festival, on rit plus bruyamment quand il faut rire, on hurle carrément quand on a peur ( réveillant ainsi quelques têtes grises) et surtout, on donne haut et fort son avis en sortant des projections. Ainsi, après le cultissime "Vertigo" d'Hitchcock, nombre de lycéens clamaient s'être ennuyé, trouvant ça trop long ou l'intrigue invraisemblable, se moquant de la bien-pensance cinéphilique de leurs profs ( qui allaient sans doute recadrer tout ça bientôt). Ce sont également les mêmes qui ont porté aux nues un court-métrage grec ( "Under the Lake" de Thanasis Trouboukis) minimaliste et très "regarde mon plan fixe de bout de bois sous la pluie comme il procure une émotion" ( très en vogue dans les écoles de cinéma) prouvant ainsi que non, ils ne sont pas tous accros aux films montés comme des clips. 
Mais si tout le monde se déplace en foule à Angers, c'est bien pour découvrir de nouveaux talents. Comme d'habitude la sélection est pointue, éclectique, variée, donnant ainsi, comme chaque année, un panorama très intéressant de la jeune création cinématographique. 
Dans la sélection officielle, nous en sommes à mi-parcours et, si le cru n'a sans doute pas encore donné tout son arôme, laissant espérer encore une vraie révélation, reconnaissons que les 5 films présentés ne déméritent pas. Tous font preuve d'une belle technicité, d'une jolie maîtrise mais labourent toujours un peu trop des sujets autobiographiques ou déjà maintes fois traités. Ainsi la fraternité ( ici littérale entre deux frères) est le sujet de "Chevalier noir" film franco/irano/allemand de Emad Aleebrahim-Dehkordi et "Nos cérémonies " du français  Simon Rieth. Si le premier pêche par un scénario assez convenu que n'arrive pas à masquer une jolie mise en scène, le second, lui, retient l'attention par une idée scénaristique originale, une image travaillée mais n'échappe pas à quelques longueurs inutiles. On nous a parlé aussi de bobos trentenaires madrilènes et de leurs amours dans "Ramona" de l'espagnole Andréa Bagney, hommage appuyé à Rohmer ( en plus pêchu) ou à Mouret ( plus énervé), film bavard donc et qui tient grâce à la tchatche de son actrice principale Lourdes Hernandez. Un poil plus politique et réussi, le film français "Fifi" de Jeanne Aslan et Paul Saintillan, s'attaque avec beaucoup de justesse, de sensibilité et d'humour aux différences de classe et tire son épingle du jeu grâce à un bon scénario et  à ses deux comédiens Céleste Brunnquell et surtout Quentin Dolmaire qui livre une interprétation qui devrait faire date dans sa carrière. Mais pour le moment, le film qui a le plus impressionné est sans doute "Aftersun" de l'anglaise Charlotte Wells, qui contrairement à ses autres confrères en compétition a choisi une narration plus personnelle et moins classique, parvenant avec un cinéma fait de petits détails à dresser le portrait magnifique d'un jeune père divorcé en vacances en Turquie avec sa fille de 11 ans. Même si le film souffre d'un quart d'heure de trop ( en retardant l'arrivée du film dans son vrai sujet), l'émotion était là, forte, et les chemins pris pour y amener le spectateur franchement originaux. Du vrai cinéma créatif !
Cependant, c'est dans la compétition parallèle intitulée "Diagonales" que l'on a découvert sans doute le film le plus enthousiasmant de ce début de festival. Non, ce n'est pas "Astrakan" du français David Depesseville, film autour de violences familiales qui pâtit d'un scénario mal fichu que la mise en scène tellement classique n'arrive pas à faire oublier mais bien le film Suisse de Cyril Schaublin "Unrest" . Attention, nous ne sommes pas dans un film mainstream, mais bien dans une oeuvre comme en voit rarement sur les écrans. Le réalisateur nous conte la vie d'une poche d'anarchistes dans un village Suisse au 19 ème siècle et  que l'industrie horlogère qui emploie cette population essaie de pousser vers une économie ultra libérale inspirée du taylorisme. Dit de cette façon on pense film politique rude. Politique oui, mais avec une mise en scène extraordinaire, des cadrages d'une beauté hallucinante et le tout avec une douceur Suisse étonnante. Un film qui vous grandit, vous fait réfléchir et vous fait aimer le cinéma ! 
Quelques mots des courts-métrages en compétition : les jeunes réalisateurs français sélectionnés se montrent très narratifs et classiques. Dans le lot une pépite pleine de charme, alliant sens de la mise en scène, du dialogue et deux jeunes comédiens qui créent un duo de comédie assez inédit à l'écran. Je parle de "Ville éternelle" de Garance Kim qui, s'il n'obtient rien à ce festival, serait une grosse injustice. Côté courts-métrages étrangers ( pas encore tous projetés) le documentaire anglais "Haulout" réalisé par Evgenia Arbugaeva et Maxim Arbugaev sur l'échouage de milliers de morses en Sibérie a fait très forte impression. 


"Unrest" sortira en France le 12 avril prochain sous le titre "Désordres". 

 

samedi 21 janvier 2023

Babylon de Damien Chazelle


 "Babylon", est un film assez schizophrène. Alors qu'il essaie durant plus de trois heures de montrer toute la magie du cinéma, avec un réalisateur jouant d'une caméra virevoltant dans des décors pharaoniques, enchaînant des scènes conçues pour en foutre plein la vue, l'unique et seul message qui ressort de ce maelström d'images, est que le cinéma est fini, fichu, kapout.  Godard disait la même chose il y a quelques années sous la forme d'une sorte de projection diapos beaucoup moins onéreuse ( "Le livre d'images"), certes plus hermétique ( pour ne pas dire rasoir) et qui d'ailleurs inspire Damien Chazelle puisque une des dernières séquences du film ( son unique message donc) s'en inspire grandement.  

Avant ce triste constat, le film reprend le thème principal de chefs d'oeuvre comme "Chantons sous la pluie" ou "Boulevard du crépuscule", la période charnière que fut le passage du muet au parlant. De ce qui est considéré comme un âge d'or, le film en compile tous les excès dans deux longues séquences survoltées, véritables vitrines du film. La vitrine est clinquante, forcément creuse puisqu'ici cette évocation n'a que pour but de montrer la maestria du metteur en scène. On ne s'ennuie pas mais le côté petit génie jouant des drones, des steadicams et du montage clipesque (même s'il se calme dans la deuxième partie du film) laisse entrevoir que malgré les évocations des célébrités de l'époque ( et pas que les acteurs !), il n'y a que la démesure qui fait office de cinéma. Et quand le filme plonge dans les entrailles de l'enfer, la symbolique démonstrative et appuyée finit de rendre l'ensemble pas des plus profonds. 

On notera que le film permet encore une fois à Brad Pitt d'incarner un rôle à possible Oscar. Si Margot Robbie est impeccable dans la démesure, son physique très actuel est parfaitement anachronique dans les années 30. Si je devais faire un comparatif avec le fadasse précédent film de Damien Chazelle ( "La la Land" ), je dirai en progrès. 

dimanche 8 janvier 2023

Joyland de Sahim Sadiq


Qui aurait pu imaginer qu'un premier film venant du Pakistan ( !!!)  puisse infliger une telle claque aux centaines de films déferlant sur nos écrans depuis des mois et à nous spectateurs français ? "Joyland" s'annonce d'ors et déjà comme un grand film qui fera date. Ici, tout est réussi, image, interprétation, regard de cinéaste et surtout scénario. Quelle audace, quelle liberté, quelle intelligence ! 
Le film a été vendu comme un peu sulfureux, en mettant en avant la relation d'une homme marié et d'une trans. Comme toute publicité, cela est trompeur, car dans le film, ce n'est pas le vrai sujet. Sa force vient en partie du fait que cette relation est présentée comme normale. Le héros tombe amoureux et qu'importe la personne. Cela aurait pu être une autre femme, un homme, ici c'est une trans, point final. L'enjeu du film se situe ailleurs, dans la place des hommes dans cette société éminemment patriarcale. Là, Sahim Sadiq, déploie son talent, de scénariste, de réalisateur ( d'auteur donc) en se montrant on ne peut plus ouvert. Le sujet se prêtait à quelques personnages méchamment caricaturaux, jamais c'est le cas ici. Chacun à droit à un regard on ne peut plus juste, avec ses certitudes mais aussi les failles qui vont s'entrouvrir durant cette histoire.  Tous les personnages sont magnifiquement filmés et interprétés, en douceur, mais également en profondeur, avec une élégance de mise en scène remarquable. 
La maîtrise d'un scénario dont l'intensité va crescendo, happe le spectateur durant deux heures ( même si, par-ci par-là, quelques petites longueurs peuvent apparaître) et donne une vraie leçon à toute ces productions inabouties que l'on voit habituellement. Un des très  grands films de 2022 ( puisque sortie fin décembre). 


 

Cet été là d'Eric Lartigau


Déjà amorcé avec son précédent film, Eric Lartigau continue sur la veine douce et tendre. Il quitte le monde du quinqua déboussolé pour s'intéresser à deux jeunes pré-ados en vacances dans les Landes. Cela n'a aucun mal à être plus réussi que "#jesuislà, sans pour autant atteindre des sommets. C'est délicat, il y a un essai d'originalité dans la mise en scène, dans la narration, mais tout cela reste ténu, charmant mais un peu léger. Les deux petites filles font le job et alignent avec assurance quelques dialogues sur le sexe avec ce bagout qu'ont les enfants quand ils disent des âneries en étant certains de détenir la vérité. Par contre on a un peu de peine pour le reste du casting quatre étoiles qui essaie d'exister en arrière-plan ( Chiara Mastroianni, Angela Molina, ...). On se dit qu'après "L'année du requin"  Marina Foïs a pris goût aux vacances dans les Landes et que Gaël Garcia Bernal a un peu forci ( pour dire comme l'esprit s'égare durant la projection). C'est mignon, un poil nostalgique, pas convaincant mais assez sympathique pour ne pas avoir envie d'en dire trop de mal. Si vous avez la nostalgie de vos vacances sur les plages landaises, vous pouvez y aller .... 

 

Les survivants de Guillaume Renusson



On aimerait aimer ce premier film qui nous raconte une histoire de migrants... Le sujet est porteur de toute l'humanité possible. Hélas, les bonnes intentions se heurtent à un scénario mal fichu qui ne sait où donner de la tête. C'est beaucoup de choses à la fois, entre le portrait d'un homme récemment veuf confronté à un monde disons très mouvant, un "survival" dans la neige avec toutes les ficelles scénaristiques qu'il implique et ici franchement grosses, un thriller assez violent avec des méchants extrêmement caricaturaux et peu crédibles et une histoire entre un homme et une femme que tout sépare. Bien sûr, on peut grappiller ici ou là des scènes bien fichues ( les bagarres, très pros, les moments psychologiques plutôt bien vus) mais l'ensemble ne se coordonne pas vraiment. Reste alors la prestation de Denis Menochet, toujours impressionnant, mais dans un registre qu'il a déjà beaucoup joué. Pas certain que cela suffise à sauver ce film.... 
 

Venez voir de Jonas Trueba

 


Le titre est une invitation mais, il faut l'avouer, y répondre vous engage à ouvrir l'oeil ...et le bon... Vous ne serez pas devant "Avatar" ( c'est beaucoup moins long et autrement moins prémâché, prédigéré), car contrairement à son homologue américain,  c'est à votre esprit critique et sensible qu'il s'adresse. 
 Le film ressemble à du Rohmer ou du Mouret à cause des dialogues entre bobos mais sans le côté intello du premier et sans la fantaisie du second. C'est juste la vie de trentenaires madrilènes qui nous est montrée où tout se joue, se trouve, dans les silences, les gestes, les objets, les petits détails. Cela peut sembler simpliste, facile, rasoir, mais pas du tout. C'est tout aussi fin que la plus belle des dentelles, magnifiquement interprété et, je pense, un très bel hommage à un autre cinéaste du détail,  Abbas Kiarostami auquel Jonas Trueba emprunte la fin du "Le goût de la cerise" pour continuer à nous faire réfléchir et gamberger. L'actuel cinéma espagnol n'a pas fini de nous surprendre... et nous passionner !

mercredi 21 décembre 2022

Tempête de Christian Duguay


Chez Pathé, on a des idées pour contrer les plateformes et essayer de faire revenir les spectateurs dans les salles. Le produit, ...heu le film doit être familial, rythmé comme une série Netflix, pas prise de tête, des bons sentiments et un univers porteur qui peut se révéler spectaculaire à l'écran. "Tempête" en est le prototype... S'il fonctionne, on risque d'en voir une déferlante bientôt sur nos écrans surtout que, cerise sur le gâteau, c'est idéal aussi pour la télévision. 
Pour un coquet budget de 12 millions d'euros on n'a pas fait les choses au hasard. On a dû initier une étude de marché sur ce qui plaît à un public familial ... Les animaux sont arrivés en tête. Problème : quel animal ? Les chatons ? Pas facile d'être spectaculaire, bluffer le public avec un mini félin intrépide. Les dauphins ? Mouais, beaucoup vus... Les chevaux ? Oui, ça plaît beaucoup le cheval, et puis pas besoin d'aller loin pour tourner, la Normandie nous accueillera sans problème! Bon trouvons un roman simple et bien feelgood ... Que dis-tu ? Un livre pour enfant ?! Génial, on ne fait pas plus simple ( Ici "Tempête aux haras" de Christophe Donner paru dans la collection Neuf à l'Ecole des Loisirs). On fait un casting de scénaristes pour l'adapter à un public plus large ( oui, ça existe et en particulier pour ce film là). On choisit celui ou celle qui sait tenir le spectateur en haleine avec un rebondissement, ou ce qui lui ressemble, toutes les 5 minutes, on caste des enfants et l'on engage deux comédiens sympathiques ( Mélanie Laurent et Pio Marmaï)  et l'on a plus qu'à lancer la production. 
La recette ressemble étrangement à ce qui marche dans la littérature ( de gare) , alors pourquoi cela ne fonctionnerait-il  pas sur écran ? Quand on voit le résultat, on se dit qu'il vaut mieux attendre que ça passe à la télé ou chez Netflix, alors pourquoi aller au cinéma ? Certes les courses de chevaux sont filmées avec efficacité et sur grand écran font leur effet. Mais le reste ? Une histoire cousue de fils blancs très voyants, qui avance à toute allure sans que jamais les personnages ne soient creusés. La  scène d'introduction, au bord du grotesque, donne tout de suite le ton, avec Mélanie Laurent qui accouche en 3 minutes chrono !  On comprend tout de suite que l'on n'est pas dans une fabrique de dentelle mais du bon tshirt sans forme réelle et qui pense aller à tout le monde. Alors, on regarde sans conviction les acteurs défendre quelques vagues dialogues avec conviction ( mention à Kacey Mottet-Klein qui dans ce marasme arrive à faire exister un personnage souvent au deuxième plan). Tout est prévisible, rien n'étonne ( mais le plus improbable), donc rien n'émeut. Pas certain que ce soit la bonne recette pour faire revenir les spectateurs en salle en les prenant pour de grands enfants... niais!

 



mardi 20 décembre 2022

Le parfum vert de Nicolas Pariser


 Ca démarre très bien, à cent à l'heure (là,  vous sentez déjà venir le "mais", le bémol, alors que face à l'écran on pense vite fait : "Pourvu que ça dure"). Un premier plan d'un femme marchant  filmée de dos n'est pas original mais l'oeil se focalise sur son chignon très hitchcockien, très bon signe. Puis l'aventure commence, à toute allure, ne laissant guère le temps de souffler, ni de s'arrêter sur les ficelles du scénario, tout juste note-t-on que Vincent Lacoste est un peu habillé comme Tintin. La référence BD sera confirmée par la suite avec une évocation de Raymond Macherot le génial créateur de Sibylline ( hélas trop méconnu) et par le personnage de Sandrine Kiberlain, autrice de romans graphiques. Disons que toute le première moitié du film nous fait retomber en enfance comme lorsque l'on se passionnait pour ( par exemple ) "Le lotus bleu" ( "Le parfum vert"...vous voyez le clin d'oeil ? ). C'est vif, sans chichi, bien mené, bien joué. 

Hélas, ça ne dure pas. Arrivé à la moitié, le film se met à être bavard, ( comme si Nicolas Pariser voulait donner du fond comme dans ses films précédents), repoussant artificiellement  le moment de la grande scène finale, largement inspirée de "L'homme qui en savait trop" voire de "To be or not to be". La référence est imposante et, force est de constater que Nicolas Pariser n'arrive pas à rivaliser. Sortant d'un film très porté sur les dialogues ( "Alice et le maire" ), nous avons droit à une pâle scène de peu d'intensité. 

On reconnaîtra à Nicolas Pariser de vouloir sortir de sa zone habituelle de confort mais son essai n'est qu'à moitié convaincant. Cependant, on note dans ce film une petite touche assez originale pour le cinéma français toujours très conservateur,  quelque chose de rare, signe que les choses changent. Pour une fois, les deux héros vont finir dans les bras l'un de l'autre à la fin. Vous voyez l'originalité ?  Kiberlain/Lacoste,... un quart de siècle d'écart d'âge... Les actrices bankables peuvent donc désormais, à l'écran, prétendre rendre fou d'amour un jeunot. Bravo !



samedi 3 décembre 2022

Fumer fait tousser de Quentin Dupieux


 Ce qui pouvait manquer dans les derniers longs de Quentin Dupieux, c'était un sentiment de bonnes idées, un peu étirées pour parvenir à un long-métrage. Cette fois-ci, le prolifique Dupieux ne rend pas une copie plus longue qu'à l'habitude mais prouve qu'il a beaucoup d'idées pour des courts-métrages et qu'il réunit ici dans ce qui ressemble beaucoup à un film à sketches. Le thème principal arboré sur l'affiche est une sorte de pastiche de super héros, ici mis au vert pour recohésion du groupe, qui, pour passer le temps, se raconte des histoires horrifiques. L'histoire des 5 personnages moulés dans des combinaisons ringardes n'impressionne guère si ce n'est par quelques répliques ici ou là bien senties. Heureusement, elle est entrecoupée de deux histoires assez gores à l'humour absurde réjouissant. Ce sont surtout ces deux moments là qui font le sel de l'ensemble. Le reste, malgré un casting impressionnant, n'arrive pas à offrir le sentiment d'avoir vu un film cohérent et inoubliable. Toutefois, il est plaisant d'avoir un réalisateur à l'univers décalé, décapant. ce n'est pas toujours entièrement réussi mais cela finira bien un jour par payer. 



lundi 28 novembre 2022

44ème festival des trois continents, Nantes 2022


 Le festival des 3 continents de Nantes comme son nom l'évoque un peu, s'intéresse aux cinématographies d'Asie, d'Afrique et d'Amérique du Sud. Des rétrospectives ( cette année Hirokazu Kore-Eda, Mike de Leon, le cinéma indien, Raùl Perrone, ...) et une compétition de 10 longs- métrages venus du Brésil, d'Inde, du Bangladesh, d'Iran, du Japon, de Chine, du Vietnam et d'Indonésie composaient le menu de cette 44 ème édition. 
Cette riche programmation permet de glaner ici un vieux film restauré  de Shohei Imamura, là découvrir un documentaire centrafricain mais aussi de se plonger dans la compétition internationale avec la curiosité de faire de beaux voyages voire repérer une pépite, un futur grand réalisateur. 
Disons-le d'emblée, la sélection proposée se porte toujours sur des films exigeants, ayant tous un vrai regard, qu'il soit artistique, politique, humaniste mais lorgnant vers une cinématographie disons pas forcément grand public. Cette année, la règle est confirmée, nous avons eu droit à des oeuvres se développant sur une durée que l'on sentait passer fortement ( plus de la moitié de la sélection avec des projections dépassant  deux heures). Ainsi, "Adieu capitaine" ( quasi 3h), documentaire hommage de l'anthropologue franco brésilien Vincent Carelli autour du chef décédé de la tribu amazonienne Gaviao, nous a permis de sentir ce que la déforestation a pu impliquer pour une tribu, les combats menés ( qui continuent à l'heure actuelle). Intéressant bien sûr, mais avec des longueurs et un regard plus indigéniste que cinématographique. On pourra aussi faire un peu ce reproche à un autre documentaire, "Day after..."  du bangladais Kamar Ahmad Simon, qui essaie de faire un portrait du pays en s'embarquant sur un vieux bateau à aubes, voguant comme il peut sur le Gange, avec ses passagers de diverses classes sociales. Si ce voyage est aussi intéressant que dépaysant, il n'arrive toutefois pas à  capter complètement l'attention sur les 2 heures, certaines scènes s'étirant un peu trop sur des personnages dont on a vite fait le tour. Le troisième documentaire proposé à notre curiosité, "Jet lag" de Zeng Lu Xinyuan, venait de Chine  portrait en noir et blanc et à la tendance arty du confinement en Autriche de la réalisatrice mêlant vie intime, Chine, révolte au Myanmar ( Birmanie) et famille. Là aussi presque deux heures, mais les cadrages plutôt artistiques ne cachaient pas un propos un peu hermétique ou désordonné. 
Côté films de fiction, là aussi, il fallait parfois s'armer de patience, tant les réalisateurs ( ou les sélectionneurs) aiment les longs plans dont on se demande parfois l'intérêt exact. Cependant, sans doute par réaction à Netflix, ces films à rythmes autres, ont tous plus ou moins su imposer leur marque. " Shivamma'"  de l'indien Jaishankar Aryar et sa paysanne ( pas très sympathique) convertie à la vente en réunion de produits diététiques bidons, "Love life" du japonais Koji Fukada autour des séismes causés par la mort d'un enfant ou "Autobiography"  premier film très maîtrisé de l'indonésien Makbul Mubarak, mais 
 dont l'extrême mise en scène n'arrivait pas à cacher un scénario un peu conventionnel, ont tous su nous faire voyager, réfléchir. A contrario,  si l'on a eu une impression de voyage avec le film vietnamien de Bui Thac Chuyen "Cendres glorieuses" , son scénario peu lisible autour de passions dévorantes ( et inflammables) n'a pas trouvé que des défenseurs. On attendait beaucoup du film de la brésilienne Julia Murat et son  "Rule34", léopard d'or au dernier festival de Locarno. Le sujet, gonflé, d'une étudiante en droit assez bcbg le jour, arrondissant ses fins de mois, la nuit, en excitant du bonhomme sur le web et tombant petit à petit dans l'envie de relations sadomasochistes, avait tout pour exciter le public. Le film tient pas mal ses promesses, est bien pêchu, mais aurait sans doute lui aussi gagné à être un poil resserré niveau rythme pour complètement convaincre. A ce jeu de l'étirement, il y a pour moi un vrai gagnant, celui qui, si je devais voter emporterait haut la main ma voix, je veux parler du film iranien "Scent of wind" de Hadi Mohaghegh, qui avec une petite histoire toute simple d'entraide entre un ingénieur/réparateur en électricité et un handicapé veuf et s'occupant d'un enfant malade au fin fond du fond des montagnes iraniennes( ok, le sujet n'engendre pas la rigolade) m'a littéralement ébloui et bouleversé. Très grande beauté des plans, quasiment pas de dialogue, un regard d'une grande humanité font de ce film un petit chef d'oeuvre de poésie,  qui arrive également à nous donner, en douceur, un image de l'Iran aux profondes inégalités. Pour moi, c'est la Montgolfière d'or .... 
PS : Depuis l'écriture du billet, le verdict est tombé. "Scent of wind" a obtenu la Montgolfière d'argent, ce qui est amplement mérité mais celle d'or est allée au film Vietnamien  "Cendres glorieuses", belle réalisation mais au service d'un scénario un peu confus. La comédienne du film brésilien "Rule 34" Sol Miranda, a été honorée d'une mention spéciale justifiée tant elle investit avec force un rôle pas simple. Le documentaire "Jet lag" repart aussi avec une mention spéciale, sûrement pour son côté artistique. Le jury jeune a plébiscité  "Shivamma" , film indien qui était cinématographiquement le plus classique de la sélection ! Quant au public, les votes se sont portés vers un autre film indien "L'hiver intérieur" de Aamir Bashir, le seul que je n'ai pas pu voir... 


Bande annonce bien silencieuse  de "Scent of wind"....

jeudi 24 novembre 2022

Le menu de Mark Mylod


"Le menu" tente de rassembler les amateurs de "Top chef", ceux de "Game of Thrones" ( Mark Mylod le réalisateur vient de cette série), ceux qui aiment les films un poil horrifiques et, pourquoi pas, visons large, les romans d'Agatha Christie puisque le point de départ ressemble pas mal aux " Dix petits nègres" ...mais il faut dire désormais " Ils étaient dix". 
Nous avons donc 10 convives qui ont payé une somme folle pour un repas avec le plus grand chef du monde ( dixit les critiques gastronomiques ). Ils sont coincés toute une soirée sur une île et doivent déguster le meilleur repas de leur vie. 
Dès les premières scènes nous sommes intrigués... Le terrain connu quant à l'histoire mais on sent bien qu'il y a comme un os. Le grand chef a une tête à revisiter la purée pour en faire quelque chose de sublime mais aussi à la mixer avec des tessons de bouteilles finement pilés. Le film n'a pas le fumet pour activer les pupilles des cinéphiles, car, derrière la caméra,on ne trouve pas un grand réalisateur juste un bon faiseur. On se retrouve donc devant un  divertissement assez efficace, plein de rebondissements.  Si  Ralph Fiennes est parfaitement inquiétant en grand chef et la jeune héroïne vraiment battante et gonflée, les autres convives n'échappent pas à des rôles plus stéréotypés. Les âmes sensibles, dans cet univers où traînent autant du caviar qu'une panoplie complète de couteaux bien aiguisés, doivent savoir que l'on avance petit à petit vers des moments plus hards sans jamais verser dans le gore. 
Les amateurs de gastronomie peuvent s'attendre à ne pas être caressés dans le sens du poil, car le film épingle malicieusement tous ces amateurs de grands plats onéreux, ceux capables de trouver une trace de kumquat dans un gratin de truffes. D'ailleurs la morale au bout d'une heure quarante est simple : rien ne vaut un vrai et bon cheeseburger ! Autant dire qu'au pays de la bonne bouffe, cela risque de ne pas bien fonctionner .... sauf chez ceux qui ne dînent pas dans les étoilés, eux, et ils sont nombreux,  prendront un  plaisir certain à ce film malin et efficace. 
PS : Petite anecdote. J'ai vu "Le Menu", distribué par Disney, en avant-première dans un festival. C'est la première fois que j'ai assisté à une projection sous la surveillance de vigiles, qui nous ont obligés à éteindre nos smartphones, qui nous ont surveillés durant toute la projection, pointant de leur petit laser les malheureux qui osaient regarder l'heure sur leur portable, de peur que nous ne soyons d'affreux pirates!


 


 

mardi 22 novembre 2022

Saint Omer d'Alice Diop


Représentant la France aux Oscars, doublement primé à la dernière Mostra, couronné du prix Jean Vigo, "Saint Omer" ne peut que, voire doit, susciter l'unanimité. Pourtant, en sortant de la projection, quelques interrogations peuvent  s'emparer du spectateur autour de son propos mais aussi de sa narration.  
Rien à redire sur les thèmes abordé, des questionnements sur la maternité à la justice qui depuis la nuit des  temps ne traite pas les femmes à égalité, ils sont universels et toujours d'une brûlante actualité. L'affiche n'est pas trompeuse, c'est bien un film de prétoire auquel on assiste. Nous suivrons une jeune femme qui assiste à un jugement. Figure assez silencieuse, elle semble n'être là que pour permettre à la caméra de sortir du tribunal et nous aérer un peu. Ses interrogations sur son futur de mère ( "Et si j'étais comme elle ( l'accusée) ?", légitimes, ne sont guère convaincantes tant elles semblent platement plaquées en regard de la partie essentielle du film, le jugement de cette mère infanticide. 
Alice Diop ne cherche pas à révolutionner le genre du cinéma judiciaire. Elle semble vouloir rester  réaliste tant les premières scènes, quasi documentaires, nous plongent dans le réel d'une audience de la cour d'assises. Mais ce qui l'intéresse la réalisatrice, c'est de faire passer des messages et a la ferme intention d'être entendue.
Le premier, liquidé dans une première scène impeccable, impose une femme noire que nous découvrons prof de fac, faisant un cours sur l'épuration en France à la fin de la seconde guerre mondiale et notamment sur les femmes tondues. S'amorce ensuite un deuxième message, celui que la justice réserve aux femmes en général mais qui ne sera qu'en filigrane durant tout le film lequel va plutôt  s'intéresser essentiellement  à une mère infanticide et à essayer de comprendre comment une femme peut en arriver à cette extrémité ( quelle soit noire n'a quasi aucune importance). 
Sous le regard de la prof de fac de la première scène présente dans le tribunal ( avec comme fil introducteur la peur que, parce qu'enceinte, elle pourrait devenir mauvaise mère, voire infanticide), nous suivrons le procès de Laurence, jeune femme noire qui a tué son enfant de 15 mois. C'est apparemment le thème central du film, une recherche introspective sur ce crime atroce. Et c'est sans doute ici que le film ne tient pas tout à fait ses promesses. Alors que le début du procès se rapprochait du documentaire tant la mise en place s'avérait précise, bien vite, la réalisatrice prend un chemin beaucoup plus cinématographique, place des effets, opère des raccourcis ou permet des échanges assez éloignés de la vraie procédure judiciaire. Le film devient un poil manichéen, voire mélo dans le final larmoyant. Etrangement, nous n'entendrons que peu les témoins de cette sordide affaire, quasiment pas l'avocat général, nous resterons sur les interrogations très empathiques de la présidente et sur les ( très belles) envolées de l'avocate de la défense mais aux conclusions un peu simplistes. Pour une réflexion forte sur l'infanticide, on devra repasser et pour le verdict aussi car on n'en saura rien. Par contre pour imposer un chemin  lacrymal, Alice Diop n'hésite pas à en rajouter, filmant des visages inconnus en larmes après les paroles de défense,  indiquant bien au spectateur, que c'est là qu'il faut pleurer sinon, il va passer pour un coeur sec... 
Si le fond du film laisse un peu perplexe ( tout ça pour juste ça?!) , force est de reconnaître que le film a de la gueule ( du moins dans la partie prétoire, parce que les interrogations prétextes de la prof de fac sont quand même sans grand intérêt). Avec de longs plans fixes, formidablement cadrés et surtout trois comédiennes exceptionnelles, Guslagie Malanda, Valérie Dréville et Aurélia Petit, l'intensité est bien là et justifie sans doute tous ces honneurs et arrivent à occulter un propos finalement bien conventionnel. 








 

vendredi 18 novembre 2022

Coma de Bertrand Bonello


Attention, film expérimental, libre, élan créatif débridé dont la réception dépendra du spectateur. Si l'on est un fan du grand maître Godard, l'entrée en matière, gros plans de détails de trucs divers et variés avec lecture de sous-titres adressés à la fille de Bertrand Bonello semblant lorgner du côté du dernier long du maître Suisse ( "Le livre d'image" ), ne peut que séduire. On y retrouve l'opacité de plans apparemment sans liens et une prose amphigourique et sentencieuse. La suite continue à surprendre. On comprend que l'on retrace la période du confinement, avec une ado seule dans sa chambre à la merci d'une influenceuse un peu gourou qui ( entre autre) vante les vertus du Crudimix, robot ménager qui fera des soupes chaudes de légumes crus ou discutant sérial-killer avec ses copines. On y verra aussi les poupées d'enfance de l'adolescente jouer une sorte de sitcom débile mais avec les voix de Louis Garrel, Gaspard Ulliel, Anaïs Demoustier, Vincent Lacoste et Laëtitia Casta ( Attention aux fans inconditionnels, on ne fait que les entendre). Par moment, la vie de l'adolescente apparaîtra sous forme de dessin animé. On y entendra des phrases profondes du genre " Les aigles ne volent pas avec les pigeons", on y parlera de limbes et d'écologie, de réchauffement climatique... Selon son humeur, sa sensibilité à un cinéma de recherche, soit on plongera dans l'ennui, soit on prendra un pied formidable parce que ...bon, c'est Bonello tout de même ! Entre deux, on peut aussi s'ennuyer et parfois sourire à quelques répliques de Barbies animées, trouver Julia Faure bonne comédienne et ricaner à certaines remarques qui rappellent des remarques à l'emporte-pièce façon comptoir ( mais du Café de Flore sans doute...). Mais l'ensemble reste quand même un poil hermétique. Intéressant sans doute, mais pour qui ?