vendredi 9 mars 2012

Le syndrome de glissement de Elisabeth Laureau-Daull


Derrière ce titre un peu technique et pas très vendeur, se cache un très joli livre qui ne peut laisser indifférent. Le  thème est proche de "Et puis, Paulette..." dont je vous ai parlé l'autre jour, c'est à dire le troisième âge et même la vieillesse ( à croire que je suis addict aux récits traitant de maison de retraite, de maltraitance des anciens ). Cependant, ici, le traitement et le regard de l'auteur sont complètement différents. Pas de guimauve ni de conte pour vieux, de l'humanité, beaucoup, mais aussi un réalisme qui dérange et fait réfléchir.
Julienne, quatre-vingt-cinq ans entre dans la maison de retraite "Les mouettes". Fringante, encore pleine d'énergie, elle tient sur son vieil ordinateur son journal de pension. Elle décrit son quotidien, les personnes qui l'entourent, aussi bien les pensionnaires que le personnel d'encadrement, le tout avec un délicieux petit humour décalé. Elle ne mâche pas ses mots et choquée par ce qu'elle observe, commence même à inoculer un léger esprit de révolte à ses nouveaux amis. Seulement, le personnel soignant veille et va tout faire pour mâter la rebelle. Et quand l'âge s'en mêle aussi, le combat est loin d'être égal.
La construction de ce roman, pas du tout alambiquée, alterne le présent et le passé. A mesure  que le  portrait de Julienne devient de plus en plus précis, son présent va déclinant. A cause de la maison de retraite, elle va connaître le syndrome de glissement, c'est à dire les absences, l'oubli, la perte de contrôle, la somnolence entrecoupée de repas. "Je ne parle plus, j'oublie ma toilette et je suis pleine de larmes". 
Raconté comme cela pourrait faire croire que c'est un livre terriblement glauque et sinistre. Dire le contraire serait faux, mais l'écriture de l'auteur emporte ce livre au-delà. L'humour est toujours présent, décalé parfois, grinçant aussi. C'est l'humour de ceux qui savent que des combats se mènent aussi par la dérision. Julienne, même quasi grabataire, ira jusqu'au bout de sa révolte. C'est ce sentiment qui court tout le long de ce roman et qui lui donne cette force mais aussi cette émotion. 
Cela aurait pu s'appeler "On achève bien les vieux" ou "Nuit et brouillard". L'auteur a préféré "glissement", mot plus doux qui dit aussi que les vieux, dès qu'ils sont parqués dans un établissement spécialisé sont posés sur une planche bien savonnée et qu'ils glissent plus vite qu'ils en ont envie vers une mort indigne. Personne pour leur tenir la main, personne pour leur donner un regard attentionné. Rien. Pas d'humanité, pas de respect. Une honte nationale que personne ne veut voir.
Heureusement, il y a dans ce roman, une Julienne qui, même si elle n'échappe pas à son destin, donne au lecteur une envie de se battre et de refuser ce système ignoble.
Un bon livre à découvrir, avec, j'insiste, beaucoup d'humour.


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