dimanche 8 mars 2015

Soumission de Michel Houellebecq



Je suis un lecteur assez inconditionnel de Michel Houellebecq, le romancier plus que le poète et le photographe. J'avoue que la polémique du mois de janvier dernier m'a fait reculer quant à la lecture de son dernier ouvrage. Le thème, l'hystérie qui a accompagné la sortie de "Soumission" et peut être, de manière totalement irraisonnée et idiote, l'image de clodo intello qu'il affiche, ont fait que je ne me suis pas précipité pour acheter ce roman. Et puis, une fois retombée le bazar médiatique, je n'ai pu résister. Je me suis plongé dans ce qui a éclipsé tant de parutions de ce début 2015 et, je l'avoue, j'ai été conquis. Bien plus prenant que "La  carte et le territoire" ou "La possibilité d'une île", on retrouve le Houellebecq d' "Extension du domaine de la lutte" et des "particules élémentaires" , celui qui propose une vision sans fard de nos sociétés.
Je le dis d'emblée, lire Houellebecq renvoie dans les cordes un nombre incalculable d'écrivains connus. Car en plus d'écrire magnifiquement, il a des idées (qui plaisent ou pas, mais qu'importe) et surtout il sait trousser un roman mêlant une intrigue avec un personnage central assez mou voire nihiliste, une vision très pointue de notre société et une évocation de Joris-Karl Huysmans sans jamais ennuyer le lecteur et je dirai même plus, en l'incitant à ne jamais lâcher son livre. 
Oui, "Soumission" a été pour moi un vrai "tourne pages", un réel plaisir de lecture. Sous des airs faciles, c'est terriblement stimulant à lire car composé de différentes strates qui offrent plusieurs niveaux de lecture. 
Il y a d"abord le narrateur, François, prof à la Sorbonne, spécialiste de Huysmans. Il subit sa vie plus qu'il ne la prend à bras le corps. Célibataire, ayant quelques aventures avec des étudiantes, il va bien vite se retrouver totalement seul et à la retraite à quarante quatre ans depuis que le partie islamiste d'un dénommé Ben Abbes est au pouvoir et a privatisé l'éminente faculté. N'ayant pas voulu devenir musulman et profitant de conditions financières exceptionnelles, il va vivre une vie de retraité prématuré entre maladies gênantes, coïts tarifés et sans envie avec quelques escorts girls trouvées sur le net et questionnements sur une possible foi. Ce personnage central se trouve pris dans une fable politique assez mordante dont le propos est l'islamisation d'une France totalement endormie par des élites et des médias s'inclinant devant ce pouvoir inédit. 
Mais le roman, malgré tout ce que l'on en a dit ne se résume pas non plus qu'à cette politique/fiction sensationnelle. C'est aussi, une biographie de Huysmans, auteur pointu et exigeant qui, se tourna vers la religion catholique dans la dernière partie de sa vie. Cette évocation n'est pas un hasard car le cheminement de l'écrivain et du prof de fac, leurs interrogations aussi, sont similaires à un siècle de distance. Ce propos qui peut sembler ardu, Houellebecq arrive à le placer au fil du récit de façon naturelle, passionnante, sans jamais ralentir l'action. 
Et puis, "Soumission" est aussi un petit précis sociologique de notre société française, en perte de repères, repliée sur elle-même. Au détour d'une phrase, dans des descriptions pas si anodines que ça, Michel Houellebecq griffe, égratigne, se moque gentiment, épingle une multitude petits travers qui donnent à son récit pourtant totalement fictionnel, une saveur particulière mais aussi le sentiment étrange que cet homme nous ausculte au plus profond de nous même, rendant sa fable au final plus inquiétante, voire un poil prophétique. 
Et c'est là où intervient la polémique, car il est difficile de ne pas se sentir interpelé par ce qui est écrit. Jouant avec nos peurs, nos illusions, nos croyances, Houellebecq titille son lecteur qui s'interroge, se débat ... On peut juger cela inepte car, comme dans toutes les fables, il y a des simplifications qui rendent la chose peu plausible ( non tous les français ne sont pas revenus de tout comme François le personnage central et ne courberont pas devant les propositions sexualo/financières du pouvoir islamiste, non, je ne pense pas que toutes les françaises porteront le voile sans moufter et subiront le mariage polygame sans manifester ), mais force est de reconnaître que la démonstration a de l'allure et que parfois on oublie que ce n'est qu'une fiction. 
Dérangeant mais brillant, passionnant mais peut être trop contemporain pour résister au temps ( qui dans 50 ans pourra resituer David Pujadas ou François Bayrou ?), formidablement écrit (avec un bémol pour la scène du barbecue), rondement mené, "Soumission" est bien le roman de cette rentrée de janvier. Michel Houellebecq, tout en douceur et sans l'ombre d'une quelconque islamophobie, livre un roman stimulant et foisonnant, ouvrant un champ immense à un débat qui ne fait que commencer. Qui dit mieux dans le roman français en ce moment ? 

4 commentaires:

  1. Je n'ai jamais eu envie de sauter le pas, lu aucun livre de lui

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  2. J'ai très envie de lire ce bouquin depuis l'annonce de sa sortie et ce malgré la polémique qui a enflé autour de lui par la suite et les évènements de ce début d'année.
    Houellebecq est un personnage et surtout un écrivain. Que l'on aime ou pas. Mais il reste un écrivain.
    Bref je vais le tenter sous peu je pense.

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  3. J'ai pris beaucoup de plaisir à tourner les pages de ce livre, jusqu'à la fin.(chose rare me concernant) Nous sommes réellement plongés dans cette fiction tout le long.
    A la suite de cette lecture, j'ai aussi beaucoup pensé à notre prochaine soirée électorale, "l'heure de vérité"? Et à la suite aussi.... Elément qui m'a rassuré dans cette fiction: le FN ne s'appelle pas définitivement Jeanne en 2017...(une pétition sera lancée avant?) Am

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  4. Commentaire très bien explicité que je suis ravie d'avoir découvert avant le livre. Je l'ai acheté mais pas encore commencé. Merci.

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