dimanche 17 mai 2015

Le dos rouge d'Antoine Barraud


Si je tente de résumer "Le dos rouge", je dirai que c'est l'histoire d'un réalisateur dont le prochain film, déjà sur les rails, a besoin d'une figure monstrueuse pour une raison obscure, même pas claire dans sa tête. Pour cela il va se faire aider par une spécialiste qui, de tableaux en tableaux, ne va pas vraiment lui donner des solutions mais va tout de même le faire s'interroger sur lui même, son corps, sur lequel apparaît une tache rouge qui grossit, son rapport aux autres, à l'art, à l'idée que l'on se fait de son travail de cinéaste. 
Avec un tel scénario, je sens venir les grimaces, j'entends les ricanements, les commentaires grinçants sur un cinéma masturbatoire, intello, pour initiés exclusivement. Oui, il y a de ça sans doute, mais, alors que je suis le premier à m'insurger sur cet entre soi d'un cinéma français de la marge branchée, contre toute attente, c'est, à ce jour, le film qui m'a le plus transporté en 2015. Alors curieux, je suis allé lire les déclarations du réalisateur dans le dossier de presse et.... comment dire, je ne suis pas sur d'avoir vu le film qu'il a voulu faire. J'y ai lu des intentions très louables et intelligentes, morceaux de réflexions propres à intéresser un public plus qu'avisé, cinéphile en diable. Alors, sans honte, sans gêne, je vais vous dire pourquoi ce film m'a transporté même si aucun des raisons (ou presque ) n'apparaissent dans les propos du réalisateur. Mais je crois profondément que c'est le but non avoué de son film, offrir un champ tellement vaste d'interrogations et d'interprétations qu'il pourrait convenir à tout le monde. Heu...à tout le monde, je ne pense pas, hélas, que les fans de "Connasse princesse des coeurs" arrêtent de bouffer leurs pop-corns, la mâchoire béante devant autant de créativité.  
Il faut bien le dire, ce dos rouge contient apparemment tous les poncifs d'un cinéma intello qui attise les conversations chez des bobos cinéphiles. Jeanne Balibar et Joanna Preiss sont deux égéries incontournables du cinéma d'auteur, Bertrand Bonello le grand réalisateur de ce milieu qui en passant comédien devient du coup totalement iconique. Il y a une certaine lenteur, des scènes étranges, des moments décalés, un montage patchwork, et pourtant ce qui peut apparaître comme des trucs déjà vus, déjà utilisés, relevant d'une écriture auteuriste poseuse, se révèle au final totalement jouissive. 
Au milieu de tout ce barnum cinéphile tendance "cahiers du cinéma", il y a un auteur qui nous propose de jouer avec lui. J'ai trouvé Antoine Barraud extraordinairement ludique. Tout pour lui est terrain de jeu. L'art, tout d'abord, dans lequel tout le monde se perd à l'infini. Ainsi Célia qui glose sans fin devant n'importe quelle toile, l'animatrice de ciné-club et le journaliste  devant les films de Bertrand, sont les parfaits exemples d'intellos dont les circonvolutions laissent le réalisateur un peu perplexe. Il faut voir la tête de Bertrand Bonello, totalement ahuri en entendant les propos pourtant construits et intelligents tenus par ses différents interlocuteurs, les rendant du coup totalement hilarants. Toutes les scènes avec Jeanne Balibar (excellentissime) sont d'une drôlerie imparable, ouvrant en même temps une critique mordante sur tous les ratiocineurs qui se triturent l'esprit à longueur de colonnes dans des revues confidentielles mais pointues. 
Mais en même temps l'art nous est montré comme un vecteur de séduction possible, comme un élément de réflexion sur soi-même, sur les autres. Il est beaucoup question de corps dans ce film. Le corps monstrueux tout d'abord, dont les apparences peuvent être totalement évidentes mais aussi tout à fait subjectives. Le corps désiré, le corps qui cherche à jouir, le corps que l'on transforme, le corps malade aussi. La caméra s'attarde sur des statues, des tableaux, des vrais corps également, objets de contemplation mais d'interrogations. Du coup, on y parle de couple aussi, de fidélité, des liens qui unissent les êtres. Et puis, il y a également le cinéma qui court dans tout le film, discrets hommages à toute une mythologie personnelle du cinéaste : La comédie musicale américaine (petite scène de claquettes) ou française à la Demy (une scène chantée), Hitchcock (dans la scène incluse dans le film d'après un scénario non tourné de Bonello ), Bunuel peut être pour la spécialiste en art jouée par deux comédiennes ... Et puis, il y aussi... mais stop, j'arrête car ce film est plein comme un oeuf, plein de références, plein de regards sur la vie intellectuelle, sur la vie tout court. Et tout cela m'a énormément parlé parce que, aussi étonnant  que cela puisse paraître, cela ne m'a jamais paru prétentieux. Antoine Barraud irrigue son film avec  une mise en scène inventive, décalée mais qui ne tombe jamais dans le clipesque tarte, le poseur ennuyeux ou le "regardez comme je filme bien !". Il a trouvé la distance parfaite qui lui permet de faire des propositions originales aussi bien que de soumettre un discours ouvert et curieux aux spectateurs. 
"Le dos rouge" est le genre de film dont on peut parler des heures car il y a tellement de portes d'entrées, tellement de chemins à prendre, que si l'on se laisse aller à sa musique fantasque, on s'enfonce dans un monde infini de possibles. Le film nous parle, nous regarde, nous offre son miroir magique pour mieux se rencontrer, se connaître. Pour moi une merveille, avec une deux longueurs j'en conviens, mais qu'importe, j'ai eu un plaisir de cinéma comme rarement, un plaisir que j'ai envie de partager.


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