samedi 24 octobre 2015

L'image manquante de Rithy Panh


Quelques vagues furieuses viennent cogner inlassablement l'écran.  Symbole des souvenirs qui continuent quarante ans après à revenir en mémoire, cette scène d'ouverture de "L'image marquante" nous secoue,. Chaque spectateur a ce réflexe instinctif de lever la tête, comme pour essayer de ne pas se noyer et s'installe tout de suite dans l'état douloureux où se trouve le réalisateur lorsque les souvenirs affluent.
Rithy Panh a vécu son adolescence dans les camps infâmes des khmers rouges. De cette époque il ne reste rien que les images de la propagande et bien sûr l'atroce souvenir des souffrances endurées et de la perte de tous les siens, père, mère, soeurs, victimes de la folie de ce régime. Pour repousser et maîtriser ces vagues mémorielles et surtout lutter contre l'oubli, le réalisateur, plutôt que de reconstituer avec caméras et comédiens l'enfer de sa jeunesse, va faire revivre ce passé avec des installations fixes peuplées de personnages d'argile.
Ce procédé que l'on peut trouver radical et dérouter, surprend très vite par sa beauté plastique, mise en valeur par une caméra inspirée qui slalome doucement au milieu de ces décors en bois, feuilles et terre. Accompagnées par un texte simple et clair et une voix parfaite ( celle de Randal Douc qu'il faut signaler car il y est aussi pour beaucoup dans la réussite du projet, permettant à la fois empathie et projection personnelle), le film raconte ces quatre années de travaux forcés où la mort, la faim, le désespoir sont toujours présents. Au travers de cette histoire personnelle, c'est le sort de toute une jeunesse cambodgienne dont les souffrances ont été longtemps ignorées qui nous est proposé. Entrelacées parmi les images du régime khmer, souvent des adolescents se traînant en file indienne sur des terres arides, petites fourmis prisonnières d'un régime dictatorial, les personnages en argile témoignent de l'envers de ce décor pourtant pas glorieux. Ils parlent des humiliations, des espoirs envolées, de vies volées, de désintégration de la personnalité, de l'irrémédiable chaos intérieur que ce régime impitoyable a laissé dans les têtes. Et dans la tragédie, par la magie d'une réalisation inspirée, se glisse une poésie presque enfantine, surement celle qui n'a pu être vécu en son temps et emporte le film très haut. Mais les vagues finales, les mêmes que celles du début, sont là pour nous rappeler que même si Rithy Panh a su faire oeuvre de créateur en faisant de son histoire personnelle un mémorial contre l'oubli, les souvenirs s'accrochent, cauchemardesques, indestructibles. Ils restent le moteur pour un travail de création contre l'effacement, contre l'ignorance, pour que le monde sache encore et toujours, que personne n'est à l'abri de la folie destructrice de quelques hommes.
"L'image manquante" n'appelle qu'un adjectif : admirable !



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