lundi 30 décembre 2013

Anders Petersen à Bibliothèque Nationale de France



Je ne suis pas du tout spécialiste de la photographie, tout en reconnaissant que certains clichés peuvent me provoquer autant d'émotion qu'un tableau, un film ou un livre. Si ce vénérable Télérama ne disait pas que cette exposition d'Anders Petersen était le clou de la saison expo/photo de l'année, je ne l'aurai peut être pas visitée... 
C'est en total amateur et en visiteur simple (simplet ?) que je vais vous raconter cette excursion dans ce sommet photographique, car, pour moi, elle est composée d'impressions fugaces et pas toujours artistiques. 
En ce samedi matin gris, il n'y a pas un chat dans la rue Vivienne où se tient cette exposition. L'imposant bâtiment de la Bibliothèque Nationale de France (en grande partie caché par des échafaudages) n'a une entrée, ni très solennelle, ni très engageante, composée d'une suite de cabanes de chantier et d'un petit labyrinthe de coursives métalliques. On pénètre dans le site Richelieu où se tient l'accrochage, par un austère hall d'entrée à la limite du poussiéreux. Aucune queue pour cet événement soi-disant majeur, nous ne sommes pas à la rétrospective d'un maître, petit ou grand, de l'art pictural. La photographie a encore du chemin à faire pour atteindre les sommets de la fréquentation.
La première chose que l'oeil accroche dès l'entrée dans l'exposition, c'est l'imposante composition de photographies en noir et blanc, très contrastées, collées les unes aux autres sans apparemment aucune thématique, sauf celle du regard du photographe sur un monde que l'on devine tout de suite pas des plus réjouissant.  Portraits, paysages mornes, scènes intimes, animaux, détails urbains se mélangent et semblent nous regarder, nous imposer leur présence déroutante car, de toute évidence, issus d'une marge que notre regard évite bien souvent. 
Un peu sonné par cette entrée en matière, je me tourne vers l'inévitable petit discours imprimé sur le mur, histoire de bien saisir la substantifique moëlle de tout cela. Je me demande pourquoi je perds mon temps à lire la prose des commissaires d'exposition, leurs propos obscurs et fumeux font plus penser à un exercice masturbatoire pour initiés qu'à un éclairage pédagogique pour visiteur néophyte. On veut bien exposer, comme ici, une certaine misère du monde, mais surtout entre soi, entre personnes de bon goût. Surtout ne partageons pas trop notre culture, on ne sait jamais....on pourrait se faire déborder par la gauche...Il ne me restait donc plus qu'à parcourir l'exposition en espérant que l'oeuvre se suffirait à elle même, après tout, pas besoin d'un vademecum pour éprouver de l'émotion.
Je ne sais pas si l'émotion ressentie est celle voulue par l'artiste mais tous ces clichés de marginaux, de prostitué(e)s, de camé(e)s, d'animaux affaiblis, de bouts de rues tristes, ont eu sur moi un effet un peu répulsif. Il ne m'a pas été  facile d'être en empathie avec ces moments de vie assez gris, ces visages aux regards perdus malgré le moment de quiétude ou de bonheur furtif saisis par le photographe. Cependant, je reconnais que tous ces clichés ne sont jamais voyeurs, jamais volés mais pas vraiment posés non plus, comme suspendus dans un temps que seul un oeil professionnel pouvait percevoir. Toute la série intitulée " Café Lehmitz", premier travail important de l'artiste, est empreinte d'une belle émotion assez nostalgique. La suite du travail d'Anders Petersen est troublante, dérangeante sûrement, renvoyant aussi des bouts de vie que l'on voudrait éviter. 
Très vite, j'ai aussi regardé les quelques visiteurs qui étaient autour de moi. Trois ou quatre dames sans âge mais bien mises, au brushing d'un blond parfait et aux accessoires griffés voisinaient avec quelques messieurs à lunettes Ray Ban et jean Armani. Silencieusement, leurs regards glissaient sur les photos de vieux édentés, d'un jeune couple aux corps décharnés. Quelquefois, l'un d'eux s'arrêtait devant un cliché, touchait du bout de son index manucuré une branche de ses lunettes, vraisemblablement en signe d'interrogation, peut être d'admiration, bien que le regard n'indiquât pas la moindre émotion. Tandis que sur les murs étaient exposées la noirceur du monde et la pauvreté assumée d'humains en marge, le sol était le théâtre gracieux des escarpins Prada et des Paraboots bien cirés, préférant se confronter au monde réel via les parquets bien entretenus d'une auguste bibliothèque que de se risquer à crotter son cuir pleine fleur dans le ruisseau du sous prolétariat. Ce décalage dérangeant a été amplifié par les nombreux regards que les personnes photographiées par Anders Petersen semblaient jeter sur nous, comme s'ils n'étaient nullement dupe de cette confrontation de deux mondes radicalement opposés. 
Au final, les photographies ont gagné par KO ou forfait aussi. Pour moi déstabilisantes, car pas de celles que j'aimerai revoir de temps en temps en feuilletant le catalogue de l'exposition, elles ont eu le pouvoir, il faut bien le reconnaître, de ne pas me laisser indifférent, sans pour cela m'avoir donné l'envie de m'attarder outre mesure. 
Emboîtant le pas à une jolie dame bien parfumée, je me suis retrouvé déambulant sur les coursives métalliques menant vers la sortie. Son Iphone 5 a soudain sonné. Après avoir murmuré à son interlocuteur qu'elle sortait d'une expo déprimante d'un photographe dont elle écorcha le nom, elle ajouta dans un rire joyeux : " Je file chez Gaultier, c'est juste en face ! J'ai besoin de me changer les idées !".
Quand l'art montré à son public donne des envies....







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