vendredi 20 février 2015

Au dos de nos images II (2005-2014) de Luc Dardenne



C'est à un voyage extraordinaire au pays de la création que nous invite Luc Dardenne avec la parution de son journal des années 2005 à 2014. 
En tant que spectateur lambda, des films des frères belges comme de tout un tas d'autres longs métrages de toutes sortes, on imagine bien sûr la somme de travail, d'énergie que nécessite un film, un documentaire. On est déjà bercé en tant que lecteur de la presse spécialisée par les questionnements, les finalités des projets de toute une kyrielle de cinéastes plus ou moins communiquants ou inspirés, jonglant avec plus ou moins d'habiletés avec des idées ou des concepts crédibles, prétentieux ou incarnés, c'est au choix. Mais, je l'avoue, j'ai été happé par le journal de Luc Dardenne, qui nous fait pénétrer au coeur de leur création et seulement de leur création. Ici aucune anecdote sur les acteurs, sur le festival de Cannes, sur les tournages, tout est centré sur le processus d'élaboration du scénario, des hésitations, des renoncements, des interrogations sur le comportement des personnages... Bref, une plongée au coeur d'un artisanat où le maître mot reste "attraper le spectateur", ne jamais le perdre, le faire réagir, réfléchir, vivre une autre vie que la sienne..
L'atelier que nous donne à voir Luc Dardenne, sous forme de journal, est celui d'un artisan qui pense, qui doute. Les idées sont là, puisées au hasard de rencontres ou de faits divers. Elles l'habitent durant des années, faisant parfois l'objet d'un canevas pour un futur scénario. Elles seront développées, malaxées, interrogées inlassablement. Les personnages principaux prendront corps, vivront en lui, auront des destins variées au fil des mois. Certaines pistes seront abandonnées, reprises plus tard sous une autre forme, re abandonnées. Toujours elles seront nourries de textes de philosophes ( Lévinas, Deleuze, ...), de pièces de théâtre, de films, de textes divers (souvent Proust), une idée apportant son lot de souvenirs, de lectures... Mais le but de tout cela c'est de construire un scénario qui se tienne bien sûr mais qui surtout devra permettre au spectateur d'être à l"écoute, s'interroger, se passionner. Vient se greffer aussi durant cette élaboration pointue, l'angoisse de surtout ne pas se répéter, de ne pas entrer dans un système. 
Parfois on a l'impression que Luc Dardenne est souvent seul devant toutes ces interrogations. On se demande quelle est la part de création du frère Pierre dans l'oeuvre. Il donne des avis, travaille l'image, la mise en scène, mais le scénario semble être l'apanage de Luc. Le processus de création qui nous est donné à voir est absolument passionnant. On suit ces annotations avec gourmandise. Je suis resté admiratif devant l'intelligence et la probité de cet homme face à son travail et à ses devoirs de cinéaste. On comprend mieux pourquoi ses films nous touchent autant, nous remuent aussi intensément, nous interrogent avec tant de pertinence. Et quand dans la deuxième partie du livre, on lit les scénaris du "Gamin au vélo" et de "Deux jours, une nuit", on est de nouveau dans le film et on admire l'extrême qualité des dialogues écrits. Les mots sont justes, forts. Et même si je ne vois pas bien la mise en scène ni comment ils voient bouger leurs personnages dans un espace minutieusement choisi, on se rend compte que même si le scénario est absolument parfait, il y a, en plus, deux paires d'yeux, deux grandes sensibilités qui sont unies pour produire un film d'une qualité inouïe. 
Le plaisir de connaître la cuisine interne d'un grand cinéaste est en plus doublée par un vrai plaisir de lecture. Luc Dardenne a une très belle écriture et il ne se prive pas pour parler en creux, de notre époque, de la vie , de la parentalité, de la femme, de la vie, de la mort, de l'enfance... 
On trouve dans ce livre des phrases que l'on prend plaisir à relire, à noter : " La morale c'est de l'amour quand le malheur est arrivé, quand le mal a été commis, quand on ne s'aime plus.", phrase écrite en 2007 et qui résonne étrangement aujourd'hui. 
Et celle-ci pour conclure qui donne une idée de l'ampleur de la tâche de ces deux hommes, honneur d'une industrie pas toujours dans la création : "Notre caméra ne cesse d'écrire mais cette écriture ne vise qu'une chose : perdre le spectateur, retrouver la pellicule ultrasensible de son enfance. Si le spectateur est tenu à distance par notre écriture, nous avons échoué."
On n'est jamais tenu à distance dans les films des frères Dardenne. Reste maintenant à convaincre le grand public de voir leurs films... Je suis optimiste, ça viendra !


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