lundi 18 avril 2016

Les gens heureux n'ont pas d'histoire d'Eloïse Lièvre


Chez Jean-Claude Lattès, ils sont joueurs. Ils semblent apprécier de temps en temps des auteurs ayant le goût du jeu. A la rentrée dernière, Isabelle Monnin ( d'ailleurs remerciée par l'auteur de ce livre) s'était amusée avec une enveloppe de photographies achetée sur " Le bon coin" (Les gens dans l'enveloppe ). Aujourd'hui, après " La biche ne se montre pas au chasseur", Eloïse Lièvre nous propose une variante ludique autour d'une forme ô combien labourée : l'écriture de soi. A l'approche de ses 40 ans, elle imagine un genre de calendrier de l'avent à partir de ses archives photographiques. Depuis sa naissance, année après année, elle ausculte un portrait d'elle qu'elle commente en quarante textes où se mêlent, souvenirs, anecdotes et sensations. Cette succession de faits plus ou moins marquants, de ceux qui jalonnent une vie, finissent par dresser petit à petit le portrait d'une femme d'aujourd'hui.
Eloïse Lièvre n'a heureusement pas un lourd passé comme Christine Angot, pas l'ombre d'un gros traumatisme qu'elle tenterait de régler en le jetant en pâture à ses lecteurs. Elle ne souhaite pas réellement non plus porter son analyse sur les chemins de la sociologie comme Annie Ernaux, ni sur une mise en avant de son intime à la façon d'une Sophie Calle, figures auxquelles le livre fait immanquablement penser. L'originalité de son projet, mais surtout de son challenge, consiste à nous prouver que les gens sans histoires peuvent très bien se faufiler en littérature et capter l'attention du lecteur. Philippe Delerm le fait bien avec les petits bonheurs de la vie, pourquoi finalement ne pas s'intéresser à une petite vie simple ( si cela existe),  celle d'une ex petite et jeune fille sage devenue femme bien intégrée dans la société actuelle ?
Le pari est osé et, pour moi, réussi, mais pas complètement. Si je devais résumer ma lecture, je dirai que j'ai été comme un enfant devant un calendrier de l'avent : impatient d'ouvrir les cases ! Evidemment, je n'ai pas pu résister, j'ai tout ouvert d'un coup ( une erreur peut être...). Et comme les enfants, certaines "surprises" m'ont emballé, d'autres moins. Le jeu est par contre respecté jusqu'au bout, la lente progression vers la dernière case offrant de plus en plus de beaux textes, comme si l'accumulation des années, des rencontres, des expériences, donnait du poids à l'écriture.
Certaines fois j'ai été arrêté dans mon élan par des phrases longues, compliquées comme l'est parfois la pensée lorsqu'elle veut trop bien faire, tellement précises qu'elles frisent parfois la préciosité ou un peu perdu lorsque le récit mnésique part en roue libre, comme un cheval fou dans une forêt aux multiples chemins. Et puis, des passages ou des chapitres entiers d'une intensité folle, d'une vérité confondante ( la présentation aux futurs beaux-parents, l'installation du couple, ...).
L'ensemble pourrait faire croire à une tendance au narcissisme ce qu'il n'est pas du tout. Ce n'est pas non plus un divan d'analyste retapissé en roman, ni une banale accumulation de souvenirs. C'est juste une façon décalée de parler de soi et de faire résonner chez le lecteur une once de complicité, de sentiments peut être partagés, peut être éprouvés. Cette écriture, cette voix féminine très personnelle, est loin d'être anodine. Je me suis pris à penser que lorsque l'auteure nous perd un peu dans les mots et les tournures, le camouflage n'était pas loin. L'écriture de soi oblige à ouvrir les portes de l'intime, sa mise en commun avec le monde peut ainsi apparaître inquiétante. Derrière le jeu du calendrier de l'avent, j'ai ressenti cette hésitation à se livrer totalement. Un autre défi se joue donc en arrière plan, une sorte de  "Dira ? Dira pas ? ". Elle dit beaucoup, mais pas tout évidemment. Ce sont tous ces jeux, toute cette résistance à l'étalage qui font qu'au final l'auteure nous apparaît attachante et donc plus proche.
Pour les joueurs, pour les femmes plus que les hommes car j'y ai senti une certaine sororité, plongez-vous dans"Les gens heureux n'ont pas d'histoire", titre on ne peut plus faux car, c'est bien connu, c'est avec les petites choses de la vie que l'on touche aussi le lecteur.



1 commentaire:

  1. Je retiendrai quelques passages comme la comparaison de certains moments de la vie à un jeu de mikado: "pas bouger, ne plus respirer, pourvu que la main, le cœur ne tremblent pas. Sommes-nous les fines baguettes de bois baguées de couleurs solitaires? Ou les joueurs nuageux, aux doigts gourds?"

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