mardi 24 mars 2020

Le complexe de la sorcière de Isabelle Sorrente



Ce nouveau roman d'Isabelle Sorente m'a furieusement rappelé ces boutiques hybrides qui ouvrent dans ces quartiers de capitales européennes en voie de boboïsation, vous savez, ces échoppes qui font à la fois salon de thé ( rooibos bio en vedette), magasin déco et fleuriste ( rarement charcuterie, cordonnerie, bar...). La devanture vaguement pimpante à des allures fifties, on y trouve deux trois tables de récup entourées de chaises de cuisine dépareillées et une propriétaire trentenaire, ex cadre d'une entreprise du CAC 40, à la coiffure improbable ( couleur et coupes semblant maison mais on peut soupçonner le maison Dessange d'avoir flairé le créneau) et habillée d'un mix ethnique coloré ( sarouel multicolore sur haut Vanessa Bruno). Elle aborde le client avec une certaine déférence qui se relâchera lorsqu'elle aura senti que vous venez du même monde. Là, on pourra la trouver drôle, conviviale, peut être vaguement piquée. On se sentira bien dans sa boutique à siroter un café ( bio) produit par des agriculteurs colombiens justement rémunérés. Elle entamera une discussion sympa où tous les thèmes du moment seront recyclés de façon doucement émotionnelle. Au début, on ne tique même pas à certains tics de langage issus du bric à brac ésotérique actuel. Si le courant passe, on aura même droit à sa bio détaillée qui nous passionnera et nous fera sentir que nous ne sommes pas loin d'entrer dans une sorte de cercle intime, celui du client privilégié. Et puis, notre regard tombe sur quelques cartes de visites nonchalamment posées sur le joli bureau servant de comptoir, vantant des thérapeutes très alternatifs...
"Le complexe de la sorcière"  procède de la même impression. Le roman est aussi une autobiographie et un essai. On y trouve dedans toute une accumulation de thèmes à la mode, de la psychanalyse au harcèlement des adolescents, de la place de la femme dans la société à la méditation, ce zest de bouddhisme indispensable à tout cadre surmené en recherche de supplément d'âme. Mais Isabelle Sorente y ajoute sa petite touche originale ( c'est souvent cette touche qui fait la différence) : la sorcière ! ( on sent que le succès de Mona Chollet fait des émules ! ) 
Avouons-le, il est difficile au début de ne pas sourire du postulat de départ du roman. Une sorcière apparaît dans les rêves de la narratrice et celle-ci se demande si toutes ces femmes brûlées, torturées durant des siècles au prétexte de leurs pouvoirs démoniaques, n'hantent pas l'esprit des femmes d'aujourd'hui, libérant des angoisses bien actuelles, voire dirigeant leurs vies,  mais dont les origines sont à chercher dans la transmission souterraine de ces souffrances au fil des générations. Isabelle Sorente y croit dur comme fer, se plonge dans toute la littérature disponible laissée par les inquisiteurs. C'est bien écrit, pas antipathique mais on se dit dans cette première partie qu'elle est peut être un peu piquée. 
Puis arrive une deuxième partie, sur son adolescence chahutée par un harcèlement scolaire qui a duré quelques années. L'idée de sorcière disparaît quasi complètement dans ce récit émouvant et accrocheur. On a l'impression que les circonvolutions avec balai volant du début n'étaient que prétexte pour arriver à cette confession intime fort bien transcrite. Mais hélas, cela ne va pas durer. Ou plutôt, une fois accroché, revient tout le fourbi ésotérique, à coup de méditation, de spiritualité de bazar. Il y sera question de pardon ( notion pas mal religieuse), puis d'amour ( celui qui unit une femme à un homme) guidé par ce qu'elle nomme un inquisiteur. Ce prêchi-prêcha un peu alambiqué mais surtout vain, apparaît comme un portrait de petites bourgeoises sympathiques mais un poil portées sur leur nombril. Quant à la "sorcière", voire "l'inquisiteur" qui les poussent  à se poser tant de questions sur leurs comportements féminins, ne serait-il pas plus simple de le nommer patriarcat ? Car, au final, c'est d'une combat féministe remontant à la nuit des temps dont il est réellement question dans ce livre. Je ne suis pas certain qu'en noyant le poisson dans un galimatias ésotérique, on fasse avancer réellement les choses. Appelons un chat, un chat, des comportements sociétaux induits par le  patriarcat par leur vrai nom, sans convoquer démon et moine bouddhiste dont on est certain qu'ils ne feront qu'entraver la volonté de s'émanciper. 

🔆🔆/5

1 commentaire:

  1. J'aime l'écouter parler de livres sur France Inter, mais ce livre ne me tente pas surtout après lecture de ton commentaire. Et puis les bobos...

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