mardi 8 décembre 2015

L'après-midi d'une fée d'André Bouchard


Attention, c'est une histoire de fée avec une petite fille en héroïne, mais ce n'est pas pour cela que cet album ne doit pas être lu aux petits garçons ! Il illustre un proverbe célèbre (que je ne dévoilerai pas ici pour ne pas déflorer la fin) et est donc totalement indispensable pour asseoir de façon intelligente et rigolote un début de culture classique.
Margot et Hortense sont copines. L'une est aussi blonde que l'autre est brune. Margot est une enfant gâtée, elle a reçu en cadeau un costume de fée avec baguette. C'est dans le parc de la ville, rempli de promeneurs souvent avec un portable greffé à l'oreille, que cette nouvelle fée va exercer ses pouvoirs. Dressant sa baguette magique telle la marraine de Cendrillon, elle décide de transformer une chaise en citrouille... Et ça marche !!! Ebahie et soudain toute enfiévrée de ce nouveau pouvoir, elle va continuer à abuser de la magie. Pas tout à fait à l'aise dans le maniement des formules ou de sa baguette, les résultats suivants ne sont pas irréprochables mais qu'importe, la frénésie de tout transformer l'emporte jusqu'à ce que, pour une petite brouille, Margot transforme sa copine en crapaud. Pétrie de remords en voyant sa copine si mignonne devenue aussi disgracieuse, elle va essayer de la faire redevenir comme avant ...mais sans résultat ! Affolement de la petite fille, qui va devoir se résoudre à la ramener à ses parents sous la forme d'un batracien...
Voici un album totalement réussi, qui allie une histoire simple, drôle, rigolote, avec du suspens, une chute intelligente qui ouvre la réflexion des enfants et de magnifiques illustrations d'une grande finesse. On appréciera le grand format merveilleusement exploité par André Bouchard, donnant bien plus à voir que l'histoire pourrait le laisser penser et l'utilisant à bon escient pour mieux faire ressentir aux enfants les émotions de Margot. J'ai apprécié ce subtil mélange de noir et blanc et de couleurs, permettant au regard de ne rien laisser de côté, enrichissant ainsi ce récit d'une ribambelle de personnages croqués avec soin et non sans humour.
Aussi drôle que vivement mené, "L'après-midi d'une fée" ravira les enfants épris de merveilleux et de suspens (car oui, il y en a !) et leur ouvrira un champ de réflexion assez intense pour peu qu'un parent bienveillant leur indique la route. Idéal pour débuter en philosophie ....
Cet album édité au seuil jeunesse est recommandé dès  4 ans.

 




lundi 7 décembre 2015

Mia madre de Nanni Moretti


J'ai un problème avec Nanni Moretti. Jusqu'à présent aucun de ses films ne m'a réellement emballé...non, même pas "la chambre du fils".  Son cinéma me parle peu, pour ne pas dire du tout. Je le trouve planplan , avec des idées, des thématiques intéressantes certes, mais rien qui ne m'attendrisse, me fasse sourire ou que j'entre en empathie avec sa vision du monde. Beaucoup y trouvent de jolis plans, de grandes envolées, des cheminements intelligents...moi, je ne vois rien, ne ressens rien ou presque, sauf une esthétique proche du téléfilm.
Cette semaine, l'accueil dithyrambique fait par les critiques à "Mia madre"  m'a convaincu de prendre deux cafés ( non, je ne vais pas au-delà au niveau drogue), d'acheter mon billet avec la ferme intention de me laisser aller... Même si le film, rentré bredouille de Cannes où pourtant, tout ce que l'on a vu jusqu'à présent démontre que prendre place dans le palmarès ne devait guère être difficile, je pensais que cette fois-ci j'allais pouvoir m'esbaudir devant la dernière oeuvre d'un des grands maîtres actuels du cinéma italien.
Ca débute très sobrement par un court générique sur fond noir, accompagné de quelques notes de piano graves. Le ton est donné. On ne va pas se marrer. Le film nous embarque à la suite de Margherita, femme mûre italienne à la mine pensive, puis triste, puis perdue, puis franchement au bord de se foutre en l'air. Il faut dire que la pauvre cumule les ennuis : elle largue son amant, sa mère est hospitalisée puis mourante, sa fille ado fait sa crise ...enfin...petite la crise puisqu'elle se résume au fait qu'elle ne veut pas apprendre son latin. Pour moi pas trop grave, mais en Italie sans doute très important surtout que c'était la matière qu'enseignait avec brio la mamy grabataire. Pour couronner le tout, elle a un frère passablement irritant car parfait d'attention, de commisération, de gentillesse. Cette perfection lui donne l'impression d'être aussi intéressante qu'une courgette abandonnée au fond de la remorque d'un  36 tonnes.
Le pathos est là, merveilleusement porté par Margherita Buy, absolument parfaite de bout en bout. On peut vraiment noter sa performance surtout au milieu d'un scénario qui prend le spectateur en otage, essayant de le faire larmoyer autour du thème de la perte d'une mère ( et en extrapolant de la culture classique). Le film navigue dans les zones troubles des bons sentiments, hésitant à s'emparer de la réalité en proposant des scènes rêvées, quelques flash-backs poussifs, parfois des scènes tout en  pudeur ( l'annonce de la mort) mais souvent avec de la guimauve suintant au bord du cadre. Tout le monde est formidable ou au fond  gentil. La dépressive est en fait une brave fille qui s'interroge trop, la mère une femme formidable, une prof adorée, une mamy drôle et copine. Voilà au moins une famille italienne hors des clichés habituels, pas gueularde pour deux sous. On pourrait, à la rigueur, se laisser prendre par cette forte dose de gentillesse mais Nanni Moretti lui a intercalé une deuxième histoire sur le tournage d'un film tout aussi improbable, dont les scènes sont aussi réalistes que la cafète dans "Hélène et les garçons" et rendues totalement insupportables par le cabotinage de John Turturro dans un rôle qui enfile les clichés. Quelle drôle d'idée ! Est-ce une envie d'aération au milieu de cette tristesse ambiante ? Une histoire bassement matérielle de production visant plus de ventes à l'international ?  Quand même pas ?!
Comme d'habitude, je n'ai rien ressenti à la vision de "Mia madre", film bancal, perdu dans cette poisse sucrée et cette meringue soi-disant burlesque. Il ne me restera que la présence subtile de Margherita Buy qui arrive à être impériale dans son rôle. Décidemment, Moretti n'est pas un réalisateur pour moi, son film sur la perte, m'a totalement éloigné de son cinéma.



mercredi 2 décembre 2015

Marguerite et Julien de Valérie Donzelli


C'est avec curiosité que je m'en suis allé découvrir "Marguerite et Julien " après le foutraque mais sympathique "Main dans la main". A l'issue de sa projection cannoise, les critiques ont jeté violemment film et réalisatrice dans la catégorie des nanards de l'année. Mon petit doigt me disait qu'il devait y avoir quand même anguille sous roche, on n'arrive pas  en sélection officielle du plus grand festival du monde par hasard !
Premier constat, totalement personnel, " Marguerite et Julien " était tout à fait sa place à Cannes et n'avait pas à avoir des complexes dans une sélection en demi-teinte, mais mettant en valeur des cinéastes qui cherchaient (pas toujours de façon convaincante) de nouvelles façons de transposer leurs idées au cinéma.
Et le cinéma qui essaie de sortir des sentiers battus, il est bien dans ce film à la fois romantique, déglingué, vibrant, mal fichu, original et imprégné d'enfance. Sur la base d'un fait divers du 17ème siècle, restituant la passion incestueuse d'un frère et d'une soeur issus d'une noble famille normande, le récit prend très vite une allure de conte intemporel très agréable à l'oeil car bourré d'anachronismes. Cette singularité qui peut agacer certains spectateurs trop rationnels, se révèle pourtant une très belle idée de mise en scène, mettant ainsi en distance le sujet casse-gueule et délicat de l'inceste ( moins que dans "Peau d'âne" de Demy qui l'avait pas mal dilué avec son côté pop et chantant). Car, malgré les déclarations de Valérie Donzelli qui semble minimiser le sujet de l'inceste dans les interviews qu'elle donne, préférant parler de passion irrémédiable, c'est bien cela qui est au coeur du film et qui vaudra aux personnages ce tragique destin. Marguerite et Julien sont touchants, on les suit avec plaisir mais on n'arrive pas toutefois à se projeter en eux, tabou sociétal oblige. Ils sont à la fois de chair et de chiffon, marionnettes d'une histoire qui dépasse tout le monde et qui vivent à l'écran comme les héros d'un jeu inventé par des enfants. Cette part enfantine est prégnante dans le film, des petites filles dans un dortoir écoutant l'histoire comme des groupies( mauvaise idée abandonnée à mi-chemin) jusqu'à la façon de bouger, courir, sauter, sans beaucoup parler des deux comédiens donnant à cet inceste une part d'innocence qui là aussi peut déranger. Mais, Valérie Donzelli slalome ludiquement parmi les écueils d'un thème scabreux en imposant des images originales, décalées, comme l'immobilisme des personnages en début de scènes, ou une sorte de reportage photo pour symboliser la violence d'une arrestation. C'est en partie avec cette inventivité, cette désinvolture qu'elle surprend et accroche l'intérêt. L'image est accrocheuse, admirablement composée mais aussi chargée de références (inconscientes dixit Valérie D.) pour le plaisir des cinéphiles. J'ai parlé de Jacques Demy bien sûr pour les nombreuses références à "Peau d'âne" puisqu'en plus des hélicoptères, des fenêtres rouge vif du château, il se trouve qu'Anaïs Demoustier a le même âge que Deneuve lors du tournage du conte de Perrault. ( Il n'est pas certain que "Marguerite et Julien" ait la même importance dans sa carrière malgré sa vibrante prestation... ) Mais on y trouve aussi un pull qui rappelle fortement celui porté par Jean Marais dans "L'éternel retour" (pour la symbolique de la légende sans doute) ou la même vivacité de la comédienne principale dans les scènes du début qui rappelle toujours Deneuve mais dans "La vie de château " de Rappeneau.
Le film ne parvient pas tout à fait à convaincre à cause sans doute d'un trop plein d'idées pas toujours abouties ou faisant l'effet d'un enchaînement pas toujours harmonieux et cohérent. Mais Valérie Donzelli a de l'audace et de la sincérité. Elle s'est laissée aller sans peur (mais avec des reproches visiblement) et s'est permis de sortir des sujets formatés réalisés comme pour passer sur TF1 à 20h40. J'aime être surpris au cinéma et là, je l'ai été ! Même si pas totalement réussi, même si l'inceste y est traité de façon peu conventionnelle (mais pas de façon choquante), "Marguerite et Julien" a la grâce des films qui ne rentrent dans aucune case...et pour moi c'est une qualité qui vaut bien une sélection à Cannes et l'attention du public.




mardi 1 décembre 2015

Ixcanul de Jayro Bustamante


Ixcanul est un volcan guatemaltèque situé dans un endroit isolé du pays (et pour cause). A son pied vivent quelques paysans mayas, métayers exploités par des un peu moins pauvres qu'eux. Ils cultivent du café, voire du maïs, sur des terres ingrates ou infestées de serpents. Les quelques familles implantées dans ce secteur déshérité travaillent dur et s'entassent  dans des constructions spartiates très précaires. La vie est rythmée par les travaux des champs et quelques offrandes au volcan, dieu local autant vénéré par la crainte qu'il inspire que par la supposé force qu'il peut produire. Maria, taciturne jeune fille, vit avec  ses parents au milieu de ce nulle part et rêve d'évasion, de grande ville, de modernité sans doute. La seule possibilité qui s'offre à elle se nomme El Pepe , jeune ouvrier qui a l'intention de fuir en Amérique.  Séduite sans doute par cette promesse d'aventure, elle va s'attacher à ce jeune homme, l'aimer, alors qu'elle est promise à un autre d'une classe sociale légèrement supérieure à la sienne. Les corps étant faibles sous toutes les latitudes, elle se donnera à Pepe et évidemment tombera enceinte ce qui ne va pas arranger les choses aux yeux de sa future belle famille. Commencera pour Maria un long chemin pour entre envie de liberté et résignation devant la perfidie de la vie.
"Ixcanul" est un joli plaidoyer féministe assez contemplatif, trop parfois avec ses scènes un poil rallongées qui n'apportent au final qu'une assez grosse insistance sur l'ennui de vivre dans cette contrée pauvre. Les plans sont beaux, mettant en valeur une nature rude et assez hostile.  Maria, l'héroïne, est à l'image du décor, taiseuse et taciturne, attachante mais un peu en distance avec le spectateur. La  mise en scène, entre documentaire et fiction, m'a paru trop hésiter entre les deux genres et du coup  empêcher une totale empathie avec le personnage. Mais le portrait de cette femme au regard tragique se trouve soudain sublimé par un rebondissement final qui en dit long sur la misère humaine dans ce bas monde, nous faisant reconsidérer les images du début avec un autre regard.
Il est toujours intéressant de se plonger dans des cinématographies peu présentes sur les écrans ( ici ce film en provenance du Guatemala est produit en partie par la France), c'est une richesse qu'il nous faut préserver. Nous avons la chance d'avoir des fenêtres sur le monde, il faut les ouvrir pour prendre la température de la planète. Ici, les nouvelles ne sont pas meilleures qu'ailleurs mais l'on sait qu'au final, les combats sont les mêmes pour tous...




dimanche 29 novembre 2015

N'oublie pas mon petit soulier de Gabriel Katz


A l'instar du secteur jeunesse où le thème de Noël est très vendeur, le polar, lui aussi, dans une moindre mesure, a souvent sacrifié aux titres de saison parfumés au sapin devant lequel parfois titube un bonhomme en rouge (sang?), pas toujours bon enfant. De " L'assassinat du Père-Noël" en passant par  "Le Noël d'Hercule Poirot" et jusqu'aux "Christmas suspens" de la fille Higgins-Clark, le monde de l'édition aime à mélanger dinde aux marrons et coups de revolvers. Cette année, les éditions du Masque ne faillissent pas à tradition et nous proposent ce "N'oublie pas mon petit soulier", dont le lancement en fanfare, avec clip façon bande annonce,  laisse à penser qu'ils en espèrent beaucoup.
Mais que se cache-t-il réellement sous cette couverture attrayante ? Ce stiletto façon "Le diable s'habille en Prada" annonce -t-il un récit drôle et endiablé, visant un lectorat plutôt féminin ? Mais ces balles assorties et la fragilité de cette boule prête à exploser sous ce talon impitoyable mâtinent-elles l'ensemble d'une touche de noir ? En tous les cas, bravo pour l'équipe marketing/photo, ils ont réussi une couverture qui accroche l'oeil ! Et bravo à Gabriel Katz, l'auteur, pour m'avoir fait dévorer ses presque 300 pages en une soirée !
Il n'y a pas tromperie sur la marchandise, l'intérieur est tout aussi clinquant que l'emballage ! Tous les ingrédients sont réunis pour faire passer un très bon moment. C'est léger comme un film de Philippe de Broca, époque "On a volé la cuisse de Jupiter" . Ca file à cent à l'heure avec un rebondissement à chaque chapitre. Ca nous fait voyager de Paris à Bangkok via Charleville-Mézières (mais si c'est exotique les Ardennes en hiver!). L'intrigue mêle amour et mafia albanaise (la sicilienne, repère de Bisounours,  étant trop gentille ). Le personnage principal, séducteur totalement dépassé par les événements, se trouve acoquiné avec des acolytes de comédie comme une riche fille sexy et effrontée, un garde du corps dont le mot amabilité a disparu de son vocabulaire ou un agent secret à la supériorité évidente et donnant au récit une fantaisie et un humour qui ont le bon goût de ne jamais s'arrêter de la première à la dernière page.
Bien sûr ce n'est ni le polar du siècle, ni plus original du moment, mais qu'est-ce que j'ai passé un bon moment ! C'est un vrai "tourne-pages", efficace, facile à lire sans jamais être ennuyeux, d'une drôlerie constante qui ne joue jamais sur la facilité.
Pour terminer dans la thématique de fête de fin d'année et son casse-tête des cadeaux à faire, pensez à noter les références de ce polar dans vos tablettes. Il fera un formidable présent pour tous les amateurs de polars et même les moins fanas. Et quand viendra l'heure de chercher un p...de truc à offrir à votre cousin que vous ne voyez qu'une fois l'an ou à votre belle-soeur qui a déjà tout et même plus, sachez que vous tenez là l'idée parfaite, pas trop onéreuse, de bon aloi (c'est un livre quand même, c'est classe sous le sapin, non ? ) et qui sera au final ( quand la personne, ayant un creux dans sa vie, se tournera vers ce livre qui traînait là depuis quelques semaines) une très agréable surprise. Un polar bien ficelé et rigolo est un cadeau qui fait plaisir et ce "N'oublie pas mon petit soulier" en est le plus parfait exemple !


jeudi 26 novembre 2015

21 nuits avec Pattie d'Arnaud et Jean-Marie Larrieu



La promo de dernier opus des frères Larrieu dispose de trois bandes annonces mettant chacune en avant un des personnages principaux. Dans les cinémas dans lesquels je me rends, je n'ai étrangement eu l'occasion de voir que celle tournant autour de la Pattie du titre, interprétée par Karin Viard, quarantenaire décomplexée, parlant de ses nombreuses aventures sexuelles avec une verdeur et une sincérité réjouissantes, donnant au film une connotation de film érotique franchement assumé. Les deux autres teasers ( découverts sur le net), même s'ils mettent encore en avant la truculence de Pattie, brouillent un peu les pistes en dirigeant le projecteur sur Caroline (Isabelle Carré) qui semble bien inquiète après la disparition du corps de sa défunte mère  et de Jean ( André Dussollier ) s'énervant après quelqu'un de vraisemblablement nécrophile. Eros et thanatos encore une fois réunis  dans ce qui est vendu comme une comédie grivoise et légère et qui se révèle au final comme une joyeuse compilation de ce qui a fait (ou pas) le charme des précédents films des réalisateurs. La partie polar (comme dans L'amour est un crime parfait ) est assurée par la vague enquête autour de cette défunte disparue mais ne prend jamais le pas sur un fond plus psychologique autour du sexe, du plaisir et de la libido perdue et sur une note beaucoup plus épicée et rare au cinéma qu'est la nécrophilie ( comme ils avaient traité de l'échangisme dans "Peindre ou faire l'amour").
Mais nous sommes chez les frères Larrieu. Ils aiment traiter de sujets lestes et parfois un peu scabreux mais dans un dispositif mi naturaliste, mi fantastique qui déroutera sans doute les amateurs de comédies franchouillardes qu'une Karin Viard évoquant, sur tous les médias,une bite au fond de sa chatte, peut induire en erreur. Oui, on parle de sexe dans leur dernier film mais uniquement de façon orale...je veux dire par là qu'il n'y a que des mots pour le mettre en branle, les images sont réservées à l'imagination du spectateur. Et quand on aborde la nécrophilie, c'est souvent par le biais de l'humour et surtout de textes littéraires. La comédie à l'aspect facile des bandes annonces, vire bien au film d'auteur, avec quelques jokes pour les cinéphiles comme ces références aux fantômes ou à des animaux mystérieux rôdant dans les forêts d'Apichatpong Weerasethakul.
Cependant, on y retrouve ce qui fait habituellement la toile de fond des films des Larrieu : la nature lumineuse, accueillante dans laquelle évoluent des hommes et des femmes aux corps libres et à la sexualité simple et naturelle. Seul le personnage principal, Caroline, parisienne perdue dans ce village de l'Aude, sorte de Bécassine frigide va se cogner au contacts de tous ces gens à la sensualité si cordiale. Elle est un peu le regard du spectateur. Elle écarquille les yeux, n'en croit pas ses oreilles. Mais si comme elle vous acceptez de vous laisser aller à l'hédonisme ambiant, vous aimerez ce film un peu hors norme, sinon, vous risquez soit d'être un poil choqué (et pourtant Madame Figaro est partenaire de la chose !), soit perdre pied dans cet univers à nul autre pareil.
Magnifiant un  casting 4 étoiles (où Denis Lavant confirme après "Holly motors" qu'il est une bête de sexe), l'image est absolument superbe. Chaque plan, jamais ostentatoire, est d'une lumineuse beauté et en parfaite harmonie avec le monde décrit par les frères Larrieu, finalisant de son bel écrin ce film tout simplement fait pour le bonheur.



mardi 24 novembre 2015

La peau de Bax d'Alex van Warmerdam


Des marécages, un tueur à gages, de la dope, tout pour faire un polar bien noir, bien sombre, "La peau de Bax" se présente comme un énième resucée d'un film à l'univers bien balisé, sauf, que les marécages ne sont pas en Louisiane mais aux Pays Bas et que le réalisateur Alex van Warmerdam a décidé de jouer avec les codes du genre.
Le tueur néerlandais est un époux charmant, pourvu d'une compagne adorable et de deux fillettes à croquer. Mais le métier est difficile. Alors qu'il  avait décidé prendre sa journée, Schneider se voit obligé par son patron d'aller descendre un romancier alcoolo vivant au milieu des marécages. La fête d'anniversaire de sa cadette n'est pas compromise, abattre un écrivain un peu ermite n'est qu'une formalité qui ne demande ni temps ni grands moyens. Ca c'est sur le papier car dans la réalité, l'affaire va se révéler autrement plus coriace. Entre l'irruption d'une femme que son amant veut liquider et la famille sérieusement névrosée de l'écrivain qui débarque sans crier gare, le coup de pétard se trouve soudain bien difficile à placer.
Situé en plein été, par une journée ensoleillée le film donne déjà une première claque au genre. Non, pas de cieux grisâtres donnant  une atmosphère poisseuse et sinistre, pas de glauques demeures où la crasse y est une seconde peau mais une jolie petite cabane design à l'intérieur soigné et déco. Même les personnages sont tirés à quatre épingles et n'arborent pas une chemise fripée ou un pantalon informe qui feraient s'évanouir d'effroi la moindre machine à laver. Ce soin décalé apporté aux décors et aux costumes donne au film une allure propre et nette, accentuée par une mise en scène assez stylisée, avec de beaux cadrages proches de la peinture (contemporaine). La deuxième pichenette donnée au genre se situe dans le scénario, qui, même s'il utilise peut être un peu trop les apparitions fortuites de personnages, va toujours là où on ne l'attend pas, réservant des surprises à un rythme soutenu et maniant humour et dérision avec finesse.
J'ai pris une plaisir évident à vouloir "La peau de Bax", j'ai ri, j'ai frémi même, car un marécage reste un marécage, un danger peu surgir n'importe quand de derrière ces plantes luxuriantes. Totalement efficace, ce film néerlandais est une gâterie un peu noire mais réjouissante qu'une affiche un peu convenue ne devrait pas pénaliser pour peu que la curiosité (qui n'est pas un vilain défaut au cinéma et même ailleurs) vous pousse dans ses eaux inquiétantes.





dimanche 22 novembre 2015

El club de Pablo Larrain


Si vous projetez quelques vacances au Chili, pas sûr que la vision du magnifique " Le bouton de nacre" de Patricio Guzman sur les différents génocides qui ont secoué ce pays associée à celle de "El club" cette semaine vous fassent foncer dans la première agence de voyages venue.
Pourtant, le film de Pablo Larrain se situe dans ce qu'il semble être une petite station balnéaire. Il démarre sur une plage de sable plutôt noirâtre ( pas terrible pour étendre sa serviette ) où un homme joue avec un chien... Le temps est gris, l'image brumeuse sans que l'on sache vraiment s'il s'agit d'un brouillard naturel ou de filtres ad hoc ( en fait, des filtres utilisés dans de vieux films soviétiques). Bref, c'est déjà un peu glauque et la suite ne va pas infirmer cette première scène puisque nous voilà au sommet d'une colline où un groupe d'hommes à la mise sans âge et sans goût, observe à la jumelle une course de lévriers dans laquelle on reconnaît le chien de la plage, cornaqué cette fois-ci par une dame en sweat Gap. Le chien ayant remporté la course, nous retrouvons ce groupe autour d'une table, dînant presque en silence. J'ai pensé être parti pour un de ces polars où des marginaux vont subsister et se battre avec d'autres amateurs tout aussi à l'écart via de minables courses de clébards. Grossière erreur !  La suite va nous apprendre que ces hommes sont d'anciens prêtres mis à l'écart et que le Vatican soustrait à la justice des hommes même s'ils ont commis des actes répréhensibles (pédophilie, trafic d'enfants, ...). En gros, l'Amérique du sud en plus d'avoir été un repaire d'anciens nazis, est également spécialisée dans l'organisation de colos de vacances à vie pour les brebis galeuses de l'église catholique romaine.
Ce petit monde vit à l'écart, faisant quand même profil bas. L'arrivée d'un nouveau prêtre délinquant va bouleverser cette tranquillité. Le père Lazcano pensait se mettre au vert au bord de l'eau, mais c'est sans compter sur le hasard qui le met face à face avec un sdf qui n'est autre qu'une de ses anciennes victimes. Ce dernier hurle dans la rue, à qui veut l'entendre et avec les détails les plus crus, ce que le prêtre lui a fait subir. Devant ce déballage, l'ancien curé se tire une balle dans la tête. Branle bas de combat dans l'église chilienne et le Vatican. On dépêche vite fait un démineur de situations tendues, à savoir le jeune et beau père Garcia chargé de fermer cette maison...
Tout est malaise dans ce film! De ces prêtres qui n'ont aucun remord sur leurs actes à l'image constamment grise qui les enveloppe dans une brume sinistre. Même l'émissaire du Vatican est ambiguë à souhait, à la fois menaçant et séducteur, jamais on n'imagine où il veut en venir. Le film  arrive à semer le trouble dans l'esprit du spectateur, arrivant à créer une vague compassion avec le personnage du père Vidal tellement attaché à son chien. C'est sans doute pour cela que Pablo Larrain  arrive à éviter les écueils d'un trop grand moralisme démonstratif qu'un pareil sujet pouvait dresser. Le propos reste de toutes les façons sans équivoque. Sa position sur l'église catholique, extraordinairement retorse quand il s'agit de camoufler ses méfaits, utilisant avec des airs angéliques et pieux les pires exactions pour mieux retomber sur ses pattes, est ici montré sans concession. Cependant, cette plongée est si sombre, si pathétique, si tragique mais aussi si dégueulasse, si ignoble, que l'on en ressort les idées aussi grises que le sable de cette plage où ces religieux vivent toujours avec leurs prières à un dieu qui les protège des hommes et de leur justice.





samedi 21 novembre 2015

L'hermine de Christian Vincent



Michel Racine est grippé. Il est seul dans une chambre d'hôtel, il révise un dossier puis, avec sa petite valise à roulette et le nez qui coule, file vers son lieu de travail. Michel est le président redouté voire détesté de la cour d'assises de Saint Omer. Ce jour là s'ouvre un procès pour infanticide. Un jeune papa aurait tué son bébé trop criard à coups de rangers. Commence la valse des robes des juges, des apartés autour de l'affaire, des ragots sur le président. Tout se met en place petit à petit, chacun prend ses marques, un par un, les jurés tirés au sort s'assoient de part et d'autre des différents juges. Et furtivement, dans le regard pourtant implacable du président passe une lueur inhabituelle à l'appel d'une jurée d'origine danoise qui semble partager aussi ce trouble lorsqu'elle rejoint sa place. Le procès débute, théâtre d'un défilé de figures locales qui ne semblent pas en mesurer l'enjeu . Lors d'une interruption d'audience, Michel Racine envoie un sms à la beauté danoise, lui proposant de prendre un verre après l'audience.... Il la connaissait donc !
Que dire de "L'hermine" ? C'est le genre de film, très "qualité France", sur lequel se jetteront les lecteurs de "Notre temps" et les spectateurs de "Télématin". Ils passeront un très agréable moment à admirer la prestation toute en retenue de Fabrice Luchini et la beauté solaire de Sidse Babett Knudsen. Ils suivront avec attention ce procès, en tiquant peut être devant la présence un poil méprisante de témoins très typés Nord de la France à la limite du cliché, mais qu'une habile mise en scène arrive à faire vite oublier. Ils copineront avec les jurés, pas exempts de clichés eux non plus,comme s'il fallait à tout prix par leur intermédiaire, donner un petit témoignage de la France d'en bas.Ils retrouveront avec plaisir dans cette bande, Corinne Masiero , toujours impeccable mais dans son registre habituel de brave fille gueularde et populaire, Mais ils seront peut être comme moi en sortant de la salle et diront : "Et alors?". Si l'heure et demie passe très agréablement, la sensation de joli film est prégnante mais sans pour autant avoir rempli complètement son office. C'est soigné, bien joué, mais j'ai eu du mal à voir où tout cela voulait en venir. Certes on y trouve un regard pertinent sur le milieu judiciaire ou un délicat portrait autour d'un homme aux apparences glaciales qui cache tout au fond de lui un coeur tendre, mais sans que tout cela nous remue outre mesure. La joliesse de l'ensemble est plaisante, mais n'engendre aucune réelle réflexion comme si elle avait anesthésié l'esprit du spectateur en l'enveloppant dans une douce torpeur cinématographique. 


lundi 16 novembre 2015

Y a-t-il un chien dans ce livre ? de Viviane Schwarz


Un chien, des chats et un titre en forme de questions qui laisse sous entendre un album-jeu du genre  " trouver Charlie". L'album de Viviane Schwarz est bien évidemment ludique avec ses astucieux rabats que les enfants adorent soulever (dans cet album mais dans tous les autres car c'est inné ce plaisir de jouer avec la curiosité ) mais il va bien au-delà de cet aspect récréatif.
Au départ nous avons trois chats, trois minous appelés Mini, Lunatic et André. Ils nous accueillent à l'ouverture de l'album et s'adressent joyeusement à nous. Mais très vite leur odorat ultra développé détecte une présence indésirée. Ne serai-ce pas un chien ? !!! Horreur ! Un chien, c'est voleur, c'est sale, ça pue, c'est méchant, bref, les chats les détestent. Ils vont tout faire pour ne pas le rencontrer. Il n'y a que Mini qui lui, plus curieux, plus ouvert aussi  a envie de faire connaissance, lui caresser son poil qui a l'air aussi doux que le sien. Le chien lui, a envie de jouer avec ces drôles d'animaux. C'est finalement Mini, le petit chat qui établira le contact. Et là, le plaisir de la rencontre, de la découverte,  sera total. Mais le chien disparaît... Où est-il passé ? Que lui est-il arrivé ? Aurait-il été reconduit à la frontière ? Non, ce n'est pas dans le livre mais cela aurait pu y être car l'album traite avec beaucoup de malice du problème de la différence raciale. Tout y est pour faire la bonne leçon de morale de nouveau en vogue, mais c'est avant tout drôle, très intuitif, très simplement mené, jamais lourdingue ou lourdement bien pensant. Le but est d'abord d'amuser l'enfant même si le  sous texte suggéré permet d'aborder de façon calme et imagée les thèmes de la peur de l'étranger, de la richesse qu'apporte la main tendue vers un autre différent de soi.
"Y a-t-il un chien dans ce livre ?" est un  petit bijou bien utile dans notre époque de rejet, un album qu'il faut accueillir, raconter encore et encore pour que les yeux s'ouvrent sur ce monde mouvant qui devra accueillir des êtres dont la supposée différence n'est que le fruit de réflexes identitaires dont on voudrait bien se débarrasser.
Fortement conseillé pour les enfants de 3 à 5 ans.

dimanche 15 novembre 2015

Les gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin et Alex Beaupain


Le projet de ce roman avait tout pour m'emballer. Du romanesque dans tous les sens du terme avec création d'un roman à partir de photos personnelles achetées chez un brocanteur sur le net et l'enquête pour retrouver ces inspirateurs anonymes. Cerise sur la gâteau, ce roman est accompagné d'un CD de 10 chansons écrites par Alex Beaupain. Que du bonheur en perspective surtout que j'avais beaucoup aimé le précédent roman d'Isabelle Monnin ( Daffodil silver) et le dernier album du chanteur.
Et j'ai été emballé ....contrairement à ce que pouvait laisser entendre mon introduction !
Il me faut l'avouer, j'ai été un tout petit peu déçu par le début du livre car je ne m'attendais pas à plonger illico dans l'histoire inventée, sans doute trop attiré par le descriptif de cette démarche originale. Situé dans une province profonde et à la réalité très naturaliste, le récit tourne autour du départ d'une mère avec son amant,  laissant une petite fille, Laurence, seule avec son père et ses grands-parents. C'est joliment troussé, avec un discret hommage à toutes ses vies anonymes tout aussi porteuses de dramaturgie que d'autres, plus aisées et/ou plus parisiennes. J'ai apprécié la plume sensible d'Isabelle Monnin mais il me tardait de plonger au coeur de cette idée originale, car comme beaucoup de monde sans doute, assis à la terrasse d'un bar, j'ai souvent imaginé des vies en observant des passants ou des voisins de table ou inventé une anecdote, inspirée par une photo trouvée au fond d'une caisse lors d'un bric à brac. Lorsque se présente un roman qui reprend ces petits moments créatifs d'une vie de rêveur, on ne peut que dévorer avec curiosité ce qui va suivre.
Dans cette deuxième partie du livre, plus documentaire, nous suivons l'auteure dans sa recherche des personnages réels qu'elle finira par débusquer pas loin de la commune de son enfance. Après m'être un peu perdu dans la généalogie de cette famille ( les prénoms inventés se heurtant aux vrais ), l'enquête s'attache à Michel, le père de Laurence, personnage touchant et sensible, dont l'histoire au final pas si éloignée de celle inventée, devient vraiment émouvante. Isabelle Monnin n'hésite pas à se mettre en scène, nous faisant partager avec beaucoup de pudeur l'émotion qu'elle éprouve à voir vivre devant elle les personnes des photos. Elle comprend avec une infinie délicatesse le séisme intérieur que peut déclencher sa venue au milieu d'une vie aux apparences anodines. Son regard empli de tendresse pour ces gens lui rappelant sa propre famille est un magnifique hommage aux gens simples. L'émotion est palpable sur toute la dernière partie du livre, émotion simple mais vraie.
Evidemment quand j'ai refermé "Les gens dans l'enveloppe", j'étais sous le charme de cette jolie aventure. Il ne me restait qu'à écouter les chansons d'Alex Beaupain.
Je l'avoue, je l'avais écouté sitôt le roman acheté et j'avais été assez déçu. A tort, car, après lecture, écouter ces chansons inspirées de l'histoire de ces gens et entendre leurs vraies voix donne à ce disque une intensité soudaine qui provoque là aussi une vraie émotion. Les chansons prennent un sacré relief. On reconnaît la patte de Mr Beaupain et depuis quelques jours deux titres passent en boucle : le rythmé "Couper les virages" et le splendide "Mon cher ",  simplement mais élégamment interprétés par Clotide Hesme.
Alex Beaupain interprète ici "Couper les virages" dans une version plus lente. 


D'un projet original et ludique, Isabelle Monnin a concocté une oeuvre globale, émouvante qui  emportera sans doute les lecteurs sensibles dans des zones qu'il faudrait flatter plus souvent :   la pudeur et l'humanité.

samedi 14 novembre 2015

13 novembre, tristesse


Jour de grande tristesse, jour où l'humanité révèle encore un peu plus son inhumanité, jour où soudain le consensus national semble se réveiller encore une fois, jour où le chagrin et l'empathie l'emportent encore mais jour où l'on sent poindre les premiers propos nauséeux, récupérateurs, mercantiles et bassement matériels, jour où l'on sent bien qu'à force d'avoir vécu repliés sur nous même, égocentrés, les enjeux véritables échappent encore à beaucoup.
Rêvons d'un sursaut citoyen et mondial face au crime le plus lâche. Rêvons que cette guerre d'un nouveau genre ne nous amène pas vers le chaos.
Je ne fais pas le malin aujourd'hui, mais dès demain, je recommence, la tête haute, le coeur fier, je continuerai à écrire sur tout ce dont j'ai envie parce la connerie, la barbarie ne m'empêcheront pas de sortir, de voir, d'entendre, de donner à partager. Cette liberté là m'est chère, c'est notre ADN, et s'il faut en mourir, au moins ce sera pour une cause qui en vaut la peine.
Soyons fier de notre culture, partageons là, rêvons qu'elle puisse être un vecteur pour que le monde aille mieux, un élément d'ouverture d'esprit et de tolérance et le ferment de jours meilleurs.
Et encore une fois merci à Mr Chaplin pour son film qui a inspiré et inspirera encore beaucoup, je l'espère, des oeuvres qui enthousiasmeront le monde.

jeudi 12 novembre 2015

Le fils de Saul de Laszlo Nemes


"Le fils de Saul" arrive sur les écrans auréolé d'un grand prix à Cannes, d'une cohorte d'articles questionnant sur la représentation de l'irreprésentable, ainsi qu'un vague début de polémique lancé le jour de sa sortie par le journal Libération. Il faut sans doute tout cela pour amener les spectateurs voir durant presque deux heures un prisonnier juif enrôlé de force pour aider les nazis au remplissage et au nettoyage des chambres à gaz découvrant parmi les cadavres un jeune garçon survivant...
Sur ce sujet peu anodin dans un lieu encore moins anodin, il est difficile de rester de marbre. Après le choc de la projection, le film chemine en nous, des questions remontent, se mêlent au ressenti.
L'oeuvre est riche, forte. Pour moi il y a deux films intimement  imbriqués. Tout d'abord, l'histoire qui se déroule au premier plan, celle de Saul, personnage mystérieux,  qui s'accapare du cadavre d'un garçonnet ayant inexplicablement réchappé de la chambre à gaz mais qui mourra un peu plus tard dans les  mains d'un médecin. Il dit reconnaître son fils et n'a plus qu'une obsession, enterrer dignement cet enfant selon la tradition juive. Pour cela, il lui faut trouver un rabbin. Sa quête sera la trame du film. Son regard ferme dans lequel on lit toute l'obsession de cet homme à essayer de faire l'impossible au milieu de ce chaos, ne quittera pas l'écran, traqué par une caméra le filmant le plus serré possible. Saul, au milieu d'une mutinerie qui se fomente, choisit une révolte radicalement différente, toute empreinte de religiosité.
Ensuite, il y a un deuxième film, qui se déroule en arrière plan souvent dans le flou. C'est la représentation de la solution finale choisie par les nazis, de l'arrivée dans un vestiaire où l'on fait se mettre nus des centaines de juifs, que l'on pousse dans une chambre à gaz, que l'on ressort en les traînant par terre avant de les brûler soit dans des bûchers soit dans un four crématoire. Cette représentation que l'on pensait impossible, irregardable, est pourtant très fortement présente, surtout illustrée par les bruits de portes que l'on ferme, de corps que l'on moleste, de cris, de hurlements, de coups sur des portes métalliques, d'ordres aboyés... et des images que l'on devine mais qui ont une portée glaçante ( c'est un faible mot). Cette toile de fond nous montre que ces camps de concentration étaient conçus comme des usines de mort et n'avaient qu'un but : la productivité ! Nous sommes au coeur du génocide, tétanisés par ce spectacle qui, par la pudeur d'une caméra et d'un réalisateur sacrément virtuose, n'est jamais abject et encore moins voyeur.
Au milieu de cette folie meurtrière, l'histoire de Saul, petite histoire au milieu de la grande, a peiné à réellement soutenir mon attention, sans doute parce que je ne suis pas très sensible aux élans mystiques même si ici, c'est un des chemins possibles  pour ce personnage, dans cette situation. Cependant, le procédé de mise en scène consistant à ne suivre que le visage de cet homme transcendé par son devoir de conscience et sans doute par une voix intérieure qui le guide, se révèle aussi sophistiqué qu'intelligent, aussi puissant qu'éprouvant. Nous sommes emportés avec lui dans cette hystérie collective où l'on ne pouvait que choisir entre la mort et la mort. Le visage de Géza Röhrig, formidable acteur, nous hantera longtemps mais bien moins que cette rigoureuse et surtout irréprochable représentation, sûrement proche de l'insoutenable vérité de ces camps de la mort.
Je ne sais pas si c'est un grand film, mais certainement une oeuvre qui secoue, qui doit être vue pour son impeccable mise en scène mais surtout pour que jamais on oublie cette horreur.