mercredi 13 mars 2019

Les gratitudes de Delphine de Vigan


Quelle épidémie ! Tout comme David Foenkinos, Delphine de Vigan est atteinte de ce syndrome de surproduction littéraire.... heu... littéraire renvoie à littérature et dans leur cas ce serait mentir... disons alors ...surproduction de texte imprimé. Un esprit mal tourné compléterait en arguant que remettre un jeton dans la machine cash contente tout le monde, de l'éditeur à l'écrivain en passant par le libraire. Pas vraiment certain que tout le monde gagne à ce jeu, surtout le lecteur, même si sous cette entité se classe une multitude de sous groupes de diverses importances. Pour nos deux romanciers, on peut dire, sans les vexer, qu'ils ont changé de catégorie, passant du joli roman bien fait, ayant une certaine tenue, à des ouvrages plus consensuels dans leur manière d'aborder les sujets, que l'on sent marketés pour répondre aux supposées attentes du public ( pas trop longs, écrits gros et jouant sur les (bons) sentiments et le feel good) et vendus sur une renommée acquise avec des ouvrages autrement plus intéressants.  
Avec " Les gratitudes", Delphine de Vigan, nous rejoue le coup des "Loyautés", mais en version light. Comme dans son précédent roman, cela débute par un court texte autour aux apparences profondes, cette fois-ci autour du merci. Dans "Les loyautés" la petite dissert d'introduction sur la gratitude pouvait impressionner et lançait fort bien le roman.  Ici, nous démarrons quelques crans en-dessous, mignon comme une jolie rédac d'une ( bonne ) élève de quatrième qui a bien entendu son entourage ayant quelques regrets lors de l'enterrement de tonton Jean-Jacques à qui on aurait pu dire de vive voix combien on l'aimait. ( Il semblerait que dans le joli monde de Delphine de Vigan il n'y ait que des êtres bons ou, grosse malchance,  à qui on peut bien pardonner pour dire merci.) . La suite, vous la connaissait sans doute ( la promo est d'enfer), le concept ( très vendeur) étant de parler de la vieillesse ( si, si, c'est vendeur, le roman feel good en regorge puisque le gros lecteur se trouve surtout chez les seniors). Bien sûr, la très sympathique Michka, l'héroïne, prend hélas le virage de la vraie vieillesse. Pour elle, dans son pack, elle trouve une EPHAD et de l'aphasie. Ca aurait pu être pire ( surtout que l'EPHAD du roman est quand même top de chez top) et que l'aphasie (troubles du langage)  permet à l'auteure de placer des dialogues charmants à la fraîcheur enfantine ... dont le procédé finit par lasser ( Michka dit un mot pour un autre). Comme nous sommes dans la bienveillance totale, le très sympathique orthophoniste qui s'occupe de la vieille dame est absolument sensationnel ( mais dans la vraie vie aussi, j'en connais) et ira même jusqu'à sacrifier ses congés pour réaliser le rêve de la vieille dame ( là, j'en connais peu ayant autant d'empathie). Comme nous nageons dans le rose bonbon, une jeune femme, éperdue de gratitude et d'amour, passe beaucoup de temps aussi auprès de notre héroïne qui toutefois décline au fil des courts chapitres. Oui, parce que, et c'est dur, l'héroïne va vers la mort ....mais comme tout un chacun. Les larmes couleront bien sûr dans la plus grande gratitude, les esseulés seront moins seuls et l'EPHAD croulera sous les demandes d'admission tellement c'est le bonheur d'y finir ses jours. 
Delphine de Vigan n'est pas complètement tombée dans la nunucherie et la naïveté totale. Elle sait bien que les EPHAD sont loin d'être tous des copies d'un séjour au Club Med. Du coup, pour compenser un peu cette guimauve écoeurante, elle convoque les cauchemars de la vieille dame aux prises avec une très méchante directrice de résidence seniors( ouh! la vilaine). Mais, surnage bien sûr, cette bienveillance, cette gentillesse qui très vite rend son petit récit anodin et surtout pouffant comme un trop plein de Nutella. Je ne citerai pas Gide et son avis sur les bons sentiments en littérature, mais, bon sang, qu'est-ce que ça colle parfaitement bien à ces "gratitudes" !( oui, c'est vrai, ce n'est pas de la littérature...)
Sans remettre en cause la réelle bienveillance de Delphine de Vigan, ces "Gratitudes" resteront une petite chose qui trouvera sans doute le lectorat pour qui elle est fabriquée ( et ce même lectorat compatira sur Michka mais laissera peut être croupir Nicole, cette sale ... dans son EPHAD) mais, avouons-le, surfe trop sur la sucrerie pour être crédible et profond. 

lundi 11 mars 2019

Pas dupe de Yves Ravey



Chaque parution d'un roman d'Yves Ravey se déguste avec gourmandise. C'est donc alléché que l'on se plonge dans cette nouvelle petite ( oui, peu de pages dans un petit format, gros caractères)  friandise. Tippi ( très Hitchockien ce prénom) est évidemment une belle blonde conduisant une rutilante voiture ...qui finit dans un ravin. Exit Tippi. Reste le mari et l'amant répondant au nom de Kowalzki ( patronyme énormément employé dans la fiction d'un " Tramway nommé désir" aux " Animaux fantastiques" en passant par " Blade Runner" ou "Gravity"). L'accident pourrait être classé si l'inspecteur Costa, avec un air de pas y toucher à la Columbo, n'avait un doute, un gros doute. D'interrogatoire badin en questions aux apparences innocentes, l'enquête avance dans un décor californien réduit à sa plus simple expression ( un virage, un bar, une usine, deux villas) et avec des personnages au caractère dépouillé ... comme d'habitude. 
Le roman, prend donc un caractère policier sans que l'on arrive à savoir vraiment si l'on est dans un pastiche réduit à l'os, un hommage au genre, un essai vaguement troublant où une violence retenue plane. Les trois à la fois peut être... On ne s'ennuie pas vraiment, mais si genre policier, on n'est pas passionné non plus. Une sensation énorme de déjà vu, déjà lu, accompagne constamment la lecture. L'humour ( grinçant), très présent dans son précédent roman, apparaît aux détours d'une remarque, d'un détail. Evidemment, cette économie de narration, totalement assumée, possède un charme fou, mais ne fonctionne pas sur cette intrigue qui ne réserve aucune surprise, le lecteur n'étant pas dupe du tout de ce qu'il se trame ni de cette mécanique jouant à fond l'impassibilité. On attendra, toujours curieux, une nouvelle livraison, on ne peut pas être au top à tous les coups ! 

dimanche 10 mars 2019

Les métèques de Denis Lachaud


Certains romans vous attrapent dès les premières pages pour ne plus vous lâcher. D'autres, par leur sujet, vous plongent dans des abîmes de réflexions. Quelques uns, moins nombreux, se dévoilent doucement au fil des pages et réussissent à nous immerger dans une réalité insoupçonnée. Et puis, encore plus rare, ces trois éléments peuvent se retrouver dans un même roman. " Les métèques"  est l'un de ceux-là !
Pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture, il ne faut quasiment rien dévoiler de l'intrigue ( et éviter de lire la quatrième de couverture qui en dit peu mais encore trop ). Nous sommes à Marseille, chez les Herbet, famille bien française : Un père, une mère, trois enfants. L'aîné, Célestin, presque deux mètres de silence, sera le narrateur. Yseult, vit une vie d'ado comparable à beaucoup. Rico, le cadet, passe son temps à dégommer des guerriers sur sa tablette. Entre eux, l'amour circule au milieu de quelques prises de bec bien normales. L'arrivée d'un courrier émanant de la préfecture et intimant la famille à se présenter un lundi à 14h, rend le déjeuner plutôt taciturne. Le lecteur s'interroge sur ce voile d'inquiétude qui  enveloppe cette famille percevant un danger. Le passage dans les locaux administratifs, s'il révèle quelques éléments nouveaux à priori pas vraiment inquiétants, fait tout de même monter l'angoisse de la famille d'un bon cran. Malaise. Très vite, un événement cathartique plonge soudainement le narrateur au coeur d'une violence sourde sans que le lecteur saisisse bien les tenants et les aboutissants. La fuite de Célestin et son périple dans le sud de la France nous dévoileront un réel infiltré par la noirceur humaine... Au fil des pages, nous collerons aux basques de Célestin, pour un roman aussi haletant que fortement ébranlant. 
L'écriture de Denis Lachaud, épouse avec maîtrise les nombreuses accélérations du récit, profitant de quelques temps plus calmes pour tendre au lecteur un miroir où se reflétera, entre autre, le racisme ordinaire qui gangrène chacun de nous mais aussi cette possibilité d'être bientôt le passager d'une de ces coques de noix qui s'essaient à traverser quelques mers en quête d'un nouveau destin. Mêlant habilement quelques histoires du passé avec un présent qui semble n'avoir retenu aucune leçon, le texte nous empoigne et ne nous lâche jamais. Un élément un peu improbable du début, sur l'adolescence des grands-parents paternels, deviendra petit à petit un élément hautement symbolique grâce à l'énergie d'un récit qui nous amène, avec finesse, à réfléchir sur l'importance cruciale du devoir de mémoire. La connaissance de l'Histoire et de celle de sa famille servira le jeune héros à appréhender un présent salement porté à flatter les instincts les plus vils. 
Au terme de ce roman passionnant et passionné, on se dit que dans un océan de platitude éditoriale et nombriliste, il est rassurant de croiser des textes qui allient la force d'un romanesque assumé avec un propos fort, essayant de mettre un coup de projecteur sur un monde au bord de chavirer. " Les métèques", oeuvre forte, sensible, engagée ne pourra que vous bouleverser par son actualité tristement présente mais illuminée par son impeccable regard sur des différences qui devraient être notre force. 

vendredi 8 mars 2019

Court vêtue de Marie Gauthier


C'est un roman où le temps se circonscrit à une période, un été. Les journées chaudes se succéderont, un peu semblables, rythmées par les journées de travail des deux jeunes protagonistes. Félix traîne ses quatorze ans et passe son été en stage pour entretenir la voirie d'une bourgade qui possède même un supermarché... où travaille Gil, un peu plus âgée, mais aussi la fille du cantonnier qui l'héberge. Ce temps, qui, poisseux d'ennui, sans beaucoup de fêtes et aux gestes quotidiens trop répétés, ne s'accélère que rarement. 
C'est un roman où le décor est réduit à un bourg, déserté de beaucoup d'habitants partis vers des contrées plus riantes. Une maison placée au bord d'une départementale un peu passagère, une supérette trop bien rangée pour suggérer une fréquentation importante viendront compléter ce paysage qui semble n'en posséder aucun. Une rivière, une piscine apparaîtront inopinément, lieux aquatiques qui cristallisent les rencontres. 
C'est un roman d'atmosphère autant que d'initiation. Comme c'est l'été, la chaleur étouffe le bourg et dévoile les peaux, surtout celle de Gil, toujours court vêtue et offrant naturellement son corps aux regards de tous. Et les regards vont au-delà de la caresse visuelle. Gil, est libre, se donne à qui veut, sans malice, sans arrière-pensée, grimpe dans des voitures, se laisse appuyer contre des murs chauds, soulève sa jupe courte près de la rivière. Vivant sous le même toit, Félix l'observe, l'approche, la regarde, la dévore des yeux. Mais est-il capable de l'intéresser, lui, si jeune, encore un peu frêle ? Les trois mois d'été à travailler au grand air vont toutefois transformer son corps, le maniement de la pelle dans les fossés ou les parterres publics vont faire apparaître des muscles, préfigurant l'adulte qu'il deviendra....peut être plus rapidement qu'il ne le pense.
C'est un premier roman  court, dense, à l'intensité moite. Bien sûr on pense à quelques ouvrages passés ( "L'été meurtrier", "Canicule", mais eux étaient des polars ou d'autres plus stylisés ) mais Marie Gauthier, en resserrant son intrigue au plus près de ses deux personnages, tout près de la peau, parvient à faire entendre une très jolie musique personnelle, légère comme cette jeune fille virevoltante qui court sur les trottoirs de ce bourg mais aussi étouffante comme quand on attend que l'orage craque. Un très beau premier roman !


mercredi 6 mars 2019

Deux soeurs de David Foenkinos


David Foenkinos est-il obligé de faire paraître un roman tous les ans ? Ses succès passés lui ont-ils procuré un tel train de vie que dorénavant il soit obligé de produire de façon intensive afin de pouvoir le conserver ? On peut le penser en refermant ces " Deux soeurs", petit roman plus que gentillet, flirtant avec la banalité. 
Mathilde se fait larguer par son mec. Elle est anéantie. Elle pleurniche. Heureusement, elle peut se raccrocher à son boulot de prof de français. Mais, paf ! , elle gifle un élève. Mise à pied. Le gouffre de la dépression s'incruste surtout qu'elle doit lâcher son appart, l'Education Nationale ne verse plus qu'une partie de son salaire. Coucou soeurette ! Tu m'héberges ? Cool, mais je vais pas déranger... 
La suite confirmera le manque d'ambition de l'ensemble, surtout qu'elle lorgnera sur le thriller psychologique sans vraiment y mettre les doigts. 
Pour les fans du l'auteur, on retrouvera ses annotations en bas de page ( bof) et cette nonchalance sympathique, ici à bas régime. Le sujet, maintes fois labouré (en mieux) ailleurs, s'il permet de glisser parfois une ou deux remarques sociétales bien vues, n'évite aucun cliché. Comme son lectorat semble bien ciblé, le récit se garde bien de prendre les directions plus grinçantes qui parfois s'entrouvrent. Il ne faut pas bousculer un public durement acquis à sa délicatesse maintenant quasi légendaire. D'ailleurs, je ne comprends pas que la maison Gallimard n'ait pas caché sa jaquette beige si chic pour la recouvrir d'une jolie photo colorée avec belle dame posée sur un canapé à côté d'un joli chat. Cela aurait été sans doute attiré le lectorat idéal pour ces " Deux soeurs" bien pâlichonnes et évité une grosse déception aux amateurs de vraie littérature qu'attire la collection blanche. 

mardi 5 mars 2019

Changer le sens des rivières de Murielle Magellan


Quelle drôle d'idée que cette illustration de couverture que d'aucuns pourraient trouver hideuse et peu vendeuse ! Elle ne ressemble en rien à ce que l'on pourra découvrir derrière sauf peut être la Ford Fiesta ( mais dans cette silhouette noire, difficile de reconnaître un modèle particulier), la vieille quasi épave de Marie l'héroïne. Certes sa vie n'est guère sautillante, même si le roman débute par une jolie scène de séduction qui tournera court. Mais qui peut se targuer d'enchaîner les jours avec un bonheur constant ? Sûrement pas les trois personnages principaux de cette histoire. Pas Marie, jeune serveuse qui doit s'occuper d'un père hypocondriaque, ni Alexandre étudiant qui cherche à percer dans le cinéma, ni Gérard, juge obèse et très taciturne. Tous ne se rencontreront pas forcément mais seront liés par un film de François Truffaut ( "Le dernier métro") qui leur permettra de trouver des liens que l'étanchéité d'une société bien cloisonnée ne leur aurait sans doute pas permis. Il faut dire que ces trois sont à des stades différents de l'échelle sociale. En haut, Gérard, rejeton d'une famille de surdoués, exerce la profession enviée de juge, plus bas, Alexandre, jeune homme très cultivé, vient d'un milieu plus modeste avec ses deux parents instits et occupe pour le moment une place au milieu, tandis que Marie, issue d'un milieu ouvrier passé à côté de toute culture qui brille ou qui pétille, se contente du dernier barreau, en bas. 
Avec ses trois personnages, Murielle Magellan va tresser une très jolie histoire qui verra chacun se débattre dans une vie qui semble inexorablement tracée mais que chacun, inconsciemment ou pas, essaiera de faire sortir des rails. Il y sera question d'ostracisme social, d'altérité ( mot à la mode mais ici traité avec une profonde humanité), de différences culturelles. Avec une écriture claire et limpide, sans jamais tomber dans l'angélisme ni dans les clichés de la lutte contre les élites, le lecteur se trouve embarqué, non pas dans un des nombreux cargos ( quoique...) mouillant dans le port du Havre où se déroule cette histoire, mais dans un récit qu'on ne lâche pas. En brossant parfaitement ses personnages, les rendant ainsi  immédiatement crédibles et attachants, l'auteure parvient avec talent à nous faire frémir, trépigner, râler, lorsque son héroïne prend une direction qu'on ne lui souhaite pas ou nous émouvoir fortement lorsque les paroles de certain(e)s se libèrent. On referme "Changer le sens des rivières" ( titre extrait de la chanson "La beauté d'Ava Gardner" d'Alain Souchon) avec le sentiment heureux d'avoir lu une très jolie histoire, à l'émotion constante et au message plein d'espoir : Il existe pour tout le monde, quelque part, souvent dans la culture, une petite clé qui peut changer une vie... 





lundi 4 mars 2019

Un bon rabbin de Manuel Benguigui


Le titre du troisième roman de Manuel Benguigui, à l'allure anodine, cache en fait une fantaisie originale dans laquelle on se glisse avec gourmandise. 
Résumer le livre serait un mauvais coup pour les futurs lecteurs, car l'un des premiers plaisirs tient justement dans la découverte d'une histoire qui prend des chemins inattendus. On peut juste dire que nous rencontrerons un bon rabbin, bien gentil, très à l'écoute des quelques fidèles qui fréquentent sa synagogue bien décrépite faute d'entretien. Ce petit monde vieillissant ne remarque pas tout de suite la venue de Jacob qui vient prier tôt le matin. Le rabbin, intrigué, va essayer d'entrer en relation avec lui d'autant que les quelques pratiquants du secteur, autant par ennui que par un début de sénilité, croient qu'un démon vient nuitamment déplacer des objets dans leur lieu de culte. Et c'est parti pour une folle histoire où le bien et le mal donneront beaucoup du fil à retordre à un pauvre rabbin qui verra sa vie se transformer du tout au tout. 
Quel joueur ce Manuel Benguigui !  Après le placement des personnages dans une situation de départ, peut être improbable mais tellement machiavélique, il prend plaisir ensuite à imaginer, au fil de son écriture, leurs réactions. Et le lecteur se laisse embarquer, balayant sans sourciller quelques invraisemblances, pour ne garder que l'aspect (im)moral  de ce qui devient petit à petit une fable. Derrière la comédie humaine qui nous est offerte, apparaissent des interrogations variées qui bousculent un peu l'ordinaire. L'intrigue semble légère mais remue quelques fondements moraux où le mal et bien dansent sournoisement avec leur copain "Argent". Ces trois là enflammeront les têtes dans une valse de situations et de sentiments qui montreront la faiblesse de l'humain, même de ceux qui, avec la religion, paraissent mieux bâtis pour résister. Seul, peut être, l'art offrirait une porte de sortie acceptable ou possible pour ceux qui doutent ou errent dans des zones incertaines. 
Court et vif, " Un bon rabbin" procure un joli moment de lecture, où le plaisir du romanesque ne cède jamais totalement sa place à des interrogations philosophiques, donnant à ce livre un ton aussi guilleret que malicieusement profond. 



dimanche 3 mars 2019

Le zéro et le un de Ryan Ruby


Avant de continuer, petite définition du terme thriller : roman (policier ou d'épouvante) à suspense, qui procure des sensations fortes. (Le Larousse)
Donc quand l'éditeur de ce roman américain précise qu'il s'agit d'"un thriller d'initiation à la fois cérébral et sensuel d'une grande justesse psychologique" à quoi doit-on s'attendre ? Une histoire haletante, avec un jeune héros, une jeune héroïne tourmenté(e) qui va découvrir sans doute la vie, son côté noir mais aussi une partie plus sexuelle, le tout dans une histoire qui va nous faire tourner les pages avec frénésie ? On peut le penser ...mais y penser mettra le lecteur de "le zéro et le un" dans une attente qui, hélas le plongera très vite dans la déception, voire l'ennui. 
C'est vrai, le héros est un jeune étudiant, Owen, issu de milieu modeste, qui se retrouve à Oxford, boursier, certes dans l'université la moins coté ...mais à Oxford où circulent tant de filles et de fils à papa. Très solitaire, il finira par devenir l'ami de Zach, un riche américain qui étudie comme lui la philosophie. Pour l'initiation, c'est bon, puisqu'il en perdra sa virginité et découvrira d'autres plaisirs que solitaires.... sans que pour autant le roman glisse dans un genre érotique. Pour la finesse psychologique, on a du grain à moudre : le malaise du pauvre face aux riches, la découverte de la sexualité, plus un autre gros point l'approche de la mort, sujet principal de l'histoire puisque l'ami développera de longues théories sur le suicide, théories dont on sait dès les premières pages qu'elles ont été mises à l'oeuvre. C'est ici qu'intervient le côté cérébral de l'affaire car, en plus de chapitres débutant par une sorte de petit paragraphe psycho/philosophique, l'auteur ne résiste pas à l'envie de glisser de longs dialogues où seront cités Platon ou Lévinas entre autres. L'intrigue, qui joue sur le mystère du suicide de Zach, s'en trouve considérablement alourdie, ralentie. Et même si cette déferlante de petites dissertations s'estompent dans la deuxième moitié du livre, il y a longtemps que la plupart des lecteurs ont été perdus. Quant à ceux qui poursuivent vaillamment, ils se partagent en deux parties : ceux qui n'avaient pas lu la quatrième de couverture et qui s'accrochent face à un roman essentiellement psychologique dont la dernière partie, plus abordable, ne devrait pas les impressionner car empêtrée dans une résolution un peu alambiquée et ceux, un peu masos, qui veulent lire ce qu'ils ont deviné depuis un bon moment et qui ne seront donc pas déçus par le final, mélange de culpabilité teintée de sexe et de religieux, franchement peu convaincant. 
Pour résumer, ce roman n'est pas du tout un thriller, car sans rythme, juste un petit roman psychologique un peu pédant mais surtout peu passionnant. 







samedi 2 mars 2019

Etat de nature de Jean-Baptiste de Froment


Quand on officie dans les arcanes du pouvoir ( conseiller de Nicolas Sarkozy, rédacteur du programme de Nathalie Kosciusko-Morizet, élu les Républicains de la ville de Paris entre autres), quand on rédige pour premier roman une uchronie politique faut-il y voir un roman à clefs ? Peut être...mais lorsque l'on se plonge dans "Etat de nature"  on n'y pense même pas. A la limite, ce département isolé, oublié de tous et en voie de désertification, lieu central de cette histoire, rappelle très vite la Creuse, mais cela reste le seul détail que l'on va chercher à découvrir. Les hommes politiques divers que ce soit Claude, le Grand Commandeur ou Barbara, la pulpeuse préfète, n'aspirent pas à cacher une personnalité connue. Jean-Baptiste de Froment  préfère sans doute utiliser ses nombreuses observations pour décrire des coulisses du pouvoir, ses rouages, ses manigances.
Dans cette fantaisie  où tout est improbable mais fleure bon le possible, les vieux députés imposent leur loi en obtenant des têtes pour placer des pions qu'ils estiment utiles, les vieux présidents ( ici une vieille présidente, signe que le roman est bien en avance sur son temps) semblent attendre la mort mais gardent toutefois quelques ficelles qu'ils tirent avec dextérité, les jeunes loups, s'ils ne virent pas dans un radicalisme qui mêle révolution et tentations écologiques, attende leur heure à l'ombre d'un vieux politicard. Rien de nouveau donc sous le soleil du pouvoir, sauf peut être, pour une fois, un humour léger qui court au fil des pages de cette histoire de lutte de pouvoir pour accéder à la première place de l'état.
"Etat de nature" possède le mérite de se lire facilement, agréablement, mais sans non plus un enthousiasme débordant. Le roman ne quitte jamais le chemin bien tracé pour lequel il est programmé. Les portraits pourtant bien brossés de ces briscards du pouvoir et l'apport d'un élément  pseudo historique ( un hilarant chevalier nommé Adamont Le Borgne), s'ils rendent le récit piquant, ne parviennent toutefois pas à le tirer vers une vraie originalité ( le "tous pourris" fait figure de thème).  S'il fallait en retirer quelque morale, celle-ci serait bien habituelle. Les couloirs des ministères, des préfectures, sont peuplés de requins sans foi ni loi, obsédés par un pouvoir qu'ils ne veulent surtout pas perdre et quand on est une jeune pousse à l'idéalisme bien trempé, l'avenir paraît bien sombre... Rien de nouveau en politique...ni dans ce premier roman pourtant bien construit.

jeudi 28 février 2019

Les 100 mots de la photographie de Pierre-Jean Amar


Relookée depuis 2017, la collection Que sais-je ? continue vaillamment de nous proposer ses petits bouquins pour faire le tour d'une question dans un format assez court. A l'intérieur  cette collection, est née il y a plus de 10 ans une série intitulée " Les 100 mots " ( parfois 101, coquetterie d'auteur sans doute) autour de thèmes aussi variés allant de la régulation ( oui, ça existe !)  aux bobos. Paraît en ce moment ce titre " Les 100 mots de la photographie" dont on peut bien se demander à qui il s'adresse réellement. Aux professionnels ? Mais ne connaissent-ils pas déjà leur univers de prédilection ? Aux amateurs, aux novices ? Ne risquent-ils pas d'être impressionnés par ce tour d'horizon assez copieux de 120 pages ? 
On commence ( ordre alphabétique oblige) par " 10 livres" ( les nombres passent avant les lettres), petite bibliographie de très bon ton et indispensable selon l'auteur ( de Roland Barthes  à Léonard de Vinci en passant par Susan Sontag). On sent que ça ne va pas rigoler par la suite, que nous sommes au PUF ( Presses Universitaires de France) et que c'est du sérieux. Le premier mot "Agences de presse" se présente, anodin, pas emballant ... Bref historique, kyrielle de noms de photographes cités, on entre dans le vif du sujet. On sent que l'auteur connaît son monde et cherche un partage simple des connaissances. On continue avec " Album photo"  et là, ce que l'on avait pressenti dans la première entrée prend tout son sens. Ca devient passionnant, tellement on sent une maîtrise parfaite du sujet. La suite s'enchaîne, se lit quasiment comme un roman ou comme un bon essai documentaire, car tout semble simple sous la plume de Pierre-Jean Amar. Alors, sautant de Avedon et Penn" en "Daguerréotype" ou " Objectifs" voire "Erotisme" et même " Roman-photo", s'ouvre devant le lecteur tout un univers, dont l'étendue et les pratiques sont innombrables. C'est un voyage érudit et très plaisant, fait pour attiser la curiosité du lecteur que l'on nous propose ici. On plonge dedans avec de plus en plus d'appétit, satisfaisant notre curiosité en allant voir sur le net les photographes moins connus évoqués. Nous ne sommes même pas noyés sous les détails techniques qui sont traités avec simplicité et l'on sourit même aux quelques aphorismes placés de-ci de-là selon les mots proposés  ( " Les arrières-plans devraient avoir des clochettes" Guy Le Querrec). 
Réellement destiné aux amateurs curieux, " Les 100 mots de la photographie"  offrira à ces derniers une ouverture grand angle qui leur permettra de regarder d'un autre oeil selfies ( oui c'est une entrée du livre) et autre Photoshop ( il fait partie des 100 !) et s'ils sont invités à dîner  chez un photographe professionnel, pourront sans problème tenir une discussion quelque peu argumentée. On referme l'ouvrage plus riche et l'on regarde avec d'autres considérations photos et appareils. Merci qui ? Merci "Que sais-je" ? décidément irremplaçable !  

Merci au site BABELIO et aux PUF pour la découverte de cet ouvrage !

dimanche 24 février 2019

Les impatients de Maria Pourchet

Je suis Paul, un lecteur, lambda. Je cherche un roman, faut bien passer le temps dans le train. Cependant, quand on voyage en première classe, autant éviter les écouteurs dans les oreilles et/ou le film sur son ipad, histoire d'être raccord avec ce qu'on imagine comme voisins de siège, aisés et sensément cultivés. Le livre devient, en plus d'ouverture sur le monde, un possible pour discuter. La quatrième de couverture ne donnait pas franchement envie de lire, mais on voulait un "Gallimard", snobisme de première classe. Bizarrement le Relay de la gare n'avait qu'une pile du dernier Muriel Barbery et ce Maria Pourchet. Ayant subi un précédent de l'élégante au hérisson, va pour "Les impatients". Pas trop long, le bon beige. Parfait. Confortablement installé, une légère odeur vanillée de ma voisine ( du Guerlain sans doute) m'accompagne, je découvre Reine et... Oh ! Je suis déjà arrivé à destination! Surprise, émoi. Le temps, la distance se sont envolés. J'émerge du flot tumultueux de la vie d'une carriériste très 21ème siècle, passée par HEC et qui patauge dans une entreprise du luxe avec algues rouges, capitaux forcément capiteux et dents blanchies juste ce qu'il faut pour bien montrer sa réussite et éventuellement laisser des traces sur le parquet. Le bandeau disait " Toujours plus vite". Pour une fois, aucun mensonge, le TGV a doublé sa vitesse !
Je suis Pierre, blogueur. Devant mon clavier, balance des sentiments. Qui suis-je pour écrire des avis sur des bouquins ? Mais aussi, comment rendre incontournable la lecture de ces " Impatients" dont l'écriture peut rendre jaloux les neuf dixièmes de ce que la France compte comme écrivaillons ? En utilisant scolairement et sans talent les attaques de chapitre de ce roman pour les paragraphes de ce billet ?  Peut être que cela donnera une minuscule idée de ce qu'offre le livre. Mais, l'exercice est vain. Maria Pourchet est unique. Maria plonge dans la langue française pour l'adapter à son époque, à son histoire de création d'entreprise. Pas fun ? Pfff, détrompez-vous. C'est rapide comme une excellente série américaine, caustique comme rarement, sociologiquement hilarant car parsemé de petites remarques piquantes mais réelles. Tout ça, non pas grâce à l'intrigue ( intéressante mais sur le papier pas vraiment palpitante)  mais au style, oui au style, à l'écriture, à cette fantaisie joueuse et drôle qui empoigne le récit pour le rendre immédiatement passionnant, à cette façon unique de faire boxer les mots, les phrases, au rythme énergique de son héroïne. Au début on est un peu surpris mais on adore très vite. Le plus, c'est que jamais, mais jamais, cela ne s'arrête. Le roman est tenu jusqu'au bout ( malgré une petite histoire d'amour qui aurait pu faire basculer l'ensemble).
Alors, chapeau bas, Maria Pourchet, je vous découvre et je ne suis pas prêt ni de vous oublier, ni de passer à côté de vos précédents ouvrages. Qu'est-ce que ça bien du bien de découvrir un vrai auteur ! 

samedi 23 février 2019

Les tribulations d'Arthur Mineur de Andrew Sean Greer


Ces " tribulations d'Arthur Mineur" le prix Pulitzer 2018 ( en gros le Goncourt US) viennent rejoindre sur la liste Ernest Hemingway ou Norman Mailer. Il faut se rendre à l'évidence, le roman ne possède pas toutes les qualités majeures du " Vieil homme et la mer " ou du " Chant du bourreau" mais diffuse sur un mode mineur un joli parfum où une douce mélancolie se lie avec un humour léger. 
Arthur Mineur traîne sa longue silhouette d'écrivain miné, un peu minable dans sa tête et mineur aux yeux des éditeurs. Il redoute la cinquantaine qui approche à grands pas et qui lui apparaît comme le début de la vieillesse. Célibataire, sans grand but dans la vie depuis que son dernier roman a été refusé, Arthur apprend que son ancien amant va se marier. Comme il veut fuir cet événement qui l'insupporte, des regrets traînant encore dans sa tête, il décide d'honorer quelques invitations improbables qui l'amèneront aux quatre coins du monde. 
Le roman va donc nous conduire successivement  en France, en Italie, en Allemagne, en Inde et au Japon. Un sacré voyage qui sera surtout l'occasion de se souvenir des jours anciens. Et qui dit passé dit flash-blacks, extrêmement nombreux, tellement dans l'ADN de l'auteur que même dans sa narration au présent il arrive à en glisser sur des événements passés quelques instants avant. 
Sans être vraiment sympathique, Arthur Mineur, un peu égocentrique et rêveur, garde une certaine innocence qui finit par le rendre touchant et un poil décalé. Avec un humour délicat, Andrew Sean Greer, promène son personnage qui, par moment, ressemble à un monsieur Hulot qui aurait pris une allure dandy. Voyager avec lui reste plaisant, léger. C'est toutefois l'occasion d'aborder le thème du vieillissement chez l'homme mais aussi d'égratigner le milieu littéraire et ses improbables colloques et prix divers. 
Avec cette thématique pas vraiment originale d'un érudit littéraire en proie aux prémices de l'âge(  longuement abordée par David Lodge entre autres), l'auteur parvient toutefois à faire passer un agréable moment au lecteur. On voyage, on sourit aux touches piquantes semées ça et là, on finit par se sentir pas trop mal, un peu comme dans un Chesterfield, c'est un peu raide au début ( comme Arthur Mineur, comme ce style aimant les retours en arrières à foison) puis on finit par trouver cela assez confortable. Cependant, ce cru 2018 du Pulitzer ne restera sans doute pas mémorable. 



lundi 18 février 2019

Manifesto de Léonor de Récondo



Léonor de Récondo fait partie de ces écrivains qui étonnent à chaque sortie d'un nouveau roman en proposant un sujet inattendu. On se rappelle qu'elle a décortiqué le talent naissant d'un Michel Ange dans "Pietra viva", proposé une sorte d'amant de Lady Chatterley au féminin avec "Amours", c'est certes égarée dans une histoire de changement de sexe avec " Point cardinal" et cette année nous revient avec un texte beaucoup plus personnel sur la mort de son père.
"Manifesto" se présente à la fois comme le récit des dernières heures de son père que l'auteure et sa mère accompagnent dans une chambre d'hôpital où il est plongé dans une sédation profonde mais aussi l'évocation par le biais d'un rêve/fiction qui donne au mourant la possibilité de rejoindre Ernest Hemingway et d'échanger avec lui autour de son enfance, de la guerre, de la mort. Nous passons alternativement de la chambre au soleil du Pays Basque ( français et/ou espagnol). Le procédé aère sans conteste le récit même si chacun évolue dans la gravité. La mort plane sans cesse car la vie de ce père fut jalonnée de musique, d'amour mais aussi de nombreux deuils.
On retrouve donc la Léonor de Récondo que l'on apprécie avec son écriture empreinte d'une grande sensibilité et d'une grande poésie. Toutes les pages situées auprès du lit du mourant sont magnifiques de justesse, de retenue et d'émotion. En musicienne confirmée ( musique et mots), elle déroule une partition aussi délicate que naturaliste, que l'on retrouve également dans l'autre partie du livre, mais qui elle, apparaît un peu moins convaincante. Si le grand Hemingway, apporte sans doute une touche plus littéraire au livre, elle lui colle aussi un côté poseur. La présence finalement superfétatoire de cet aficionado américain, amoureux de gin et de femmes, rend le texte inutilement alambiqué. Le livre retrouve toutefois une belle tonalité grave et poétique quand l'ombre du grand écrivain veut bien s'estomper pour laisser toute la place aux souvenirs.
" Manifesto" reste un beau roman à la sensibilité à fleur de peau qui évidemment touchera. On pourra regretter que cet hommage à ce père au destin romanesque se pique d'un intellectualisme un rien maniéré, lui ôtant un peu d'émotion.