jeudi 17 février 2022

Un autre monde de Stéphane Brizé


Pour ce dernier volet de ce que l'on appelle désormais la trilogie sur le travail, Stéphane Brizé, son réalisateur, s'attache à suivre un directeur d'usine qui, sur ordre de sa direction générale, doit envoyer 10% de ses salariés au chômage. Passer du côté de ceux qui semblent détenir le pouvoir permet au film d'écarter ce petit hiatus de crédibilité, de sincérité,  entre l'image de star de cinéma foulant le tapis rouge de Cannes et son rôle de prolo au milieu de vrais ouvriers dans un film militant ( "La loi du marché" et "En guerre"). Cela pouvait gêner aux entournures ( comme Binoche  dans  "Ouistreham" dernièrement). Dans "Un autre monde" , rien de cela, Vincent Lindon est évidemment totalement investi dans le rôle et se trouve vraiment raccord en directeur d'entreprise. Le propos du film est bien sûr autre, nous faisant pénétrer dans la tête de quelqu'un qui se trouve face à dure réalité du monde de l'entreprise : Peut-on vivre en obéissant tout le temps à des ordres ne répondant qu'aux désirs d'actionnaires voulant encore et toujours plus d'argent ? Ou comment le capitalisme broie de l'humain, sans l'ombre d'un scrupule. Le film nous promène de réunions en réunions, avec les cadres dirigeants, avec des ouvriers, avec la direction générale. Cela peut apparaître rasoir sur le papier, c'est totalement passionnant à l'écran, la tension montant de séquences en séquences, jouant sur le pouvoir de révolte du spectateur à qui il est donné de façon très subtile les éléments qui forgeront son opinion. Les dialogues, magnifiquement écrits montrent, comment le langage eunuque employé par les directions de tous les niveaux, emballe des saloperies et des raisonnements inhumains. C'est une vraie  guerre larvée à laquelle nous assistons, faite de mots choisis, de chantages feutrés à base d'intimidation via l'argent. Se déroule à l'écran la prise de conscience d'un homme qu'une entreprise a finalement broyé ( et pas que dans son travail mais dans sa vie privée aussi, puisqu'il est en train de divorcer et voit son ado de fils péter les plombs). Le personnage de Vincent Lindon espère sans doute un autre monde, mais lequel et avec qui ? Car, tant qu'il y aura des femmes, des hommes qui accepteront de se plier à ses règles proprement inhumaines la machine n'est pas prête de se gripper. 

Cependant, et c'est l'une des deux bonnes nouvelles que nous donne quand même "Un autre monde", le film n'est pas qu'un intelligent appel à la réflexion galvanisante, mais également un vrai film de cinéma, avec un parti-pris formidable de filmer ses comédiens de très près comme pour mieux entrer dans leur tête, avec deux points forts : une scène de vente de maison absolument sublime de tact, de force, d'intensité, plan séquence d'une originalité et d'une virtuosité époustouflante qui scrute les émotions les plus subtiles et le premier rôle à l'écran de l'ex présentatrice Marie Drucker, bluffante en directrice générale France d'une multinationale. 

L'autre bonne nouvelle, le public semble se précipiter pour voir le film ( la relativement grande salle hier était quasi pleine ) mais surtout semble adhérer totalement aux propos du film en applaudissant en fin de séance. Rassurant en ces temps troubles...  Un dernier mot : "Un autre monde" est un film magnifique qu'il faut voir séance tenante ! 





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